Si l'un des enfants de madame de Tilly avait voulu s'allier avec

l'enfant de Marie Bière ou de Virginie Dumaire, madame de Tilly s'y

serait opposée. Avant leurs crimes respectifs, la première se croyait

hiérarchiquement en droit de mépriser la seconde, la dernière de

mépriser les deux autres.

Les voici cependant sur les mêmes bancs, entre les mêmes gendarmes,

ayant à répondre à la même accusation, inspirant la même sympathie.

Pourquoi? parce que, arrivées là, elles ne sont plus la comédienne, la

servante, la femme du monde, elles ne sont plus telles ou telles

femmes, elles sont la Femme, qui vient violemment et publiquement

demander justice contre l'homme et à qui l'opinion, mise en demeure de

se prononcer, accorde cette justice, avec des manifestations telles que

la loi en est réduite à s'incliner.

Or quel est cet homme, contre lequel ces trois femmes viennent

demander justice? On l'appelle ici M. G..., là M. P..., plus loin M.

T. Sont-ce trois hommes différents? Non. C'est un seul homme, toujours

le même, sous des noms divers, c'est l'Homme, non pas tel que le

veulent la nature et la morale, mais tel que nos lois l'autorisent à

être.

En effet, la nature dit à l'homme: «Je t'ai donné des curiosités, des

besoins, des désirs, des passions, des sentiments que peut seul

satisfaire cet être nommé femme à qui j'ai donné un coeur, une

imagination et quelquefois des sens qui la disposent à se laisser

convaincre et entraîner par toi; prends cette femme; une fois tes

curiosités, tes besoins, tes désirs, tes passions satisfaits, si tu

sais te servir de l'intelligence, de la conscience, des sentiments

dont je t'ai doué, tu aimeras cette femme, tu feras d'elle la compagne

de toute ta vie, la mère de tes enfants. S'il y a une chance de

bonheur pour toi, sur cette terre, elle est là.»

La morale dit ensuite à cet homme: «Ce n'est pas assez. Cette femme,

tu l'as choisie, tu l'aimes, tu veux la posséder et la rendre mère?

N'attends pas la possession et la maternité pour te l'attacher à tout

jamais. Tu ne dois pas seulement avoir de l'amour pour elle, mais aussi

du respect; il n'y a pas d'amour durable sans cela, et pourquoi ton

amour ne serait-il pas durable, puisque tu le déclares irrésistible?

Prouve donc l'un et l'autre à cette personne, en lui donnant d'avance

ce que d'autres ne lui donnent qu'après, en te bornant à elle, en

l'honorant de ton nom, en travaillant pour elle et les enfants qui

naîtront de vous deux.»

Les moeurs et les lois disent ensuite au même homme: «Méfie toi; il y a

là une amorce décevante, une solidarité douteuse, un bonheur

incertain. Prends le plaisir, laisse le mariage, c'est une chaîne;

laisse l'enfant, c'est une charge; et recommence avec d'autres femmes

tant que tu pourras. Tu auras ainsi le plaisir, et tu garderas la

liberté. Personne n'aura le droit de te rien dire, mais si, par hasard,

on te demande des comptes, sois sans honte et sans crainte, nous sommes

là, lois et moeurs, nous répondrons pour toi et de toi.»

Et nombre d'hommes, surtout parmi les plus civilisés, laissent de côté

ce que les principes de la morale ont d'assujettissant, et joignant

directement ce que les invitations de la nature ont d'agréable à ce que

les insuffisances de la loi ont de commode, ces hommes, depuis des

siècles, se sont mis et ont continué et continuent à prendre des

filles sans fortune, sans famille, sans défense sociale, à les posséder

tant qu'elles leur plaisent et à les abandonner quand elles ne leur

plaisent plus. La chose était acceptée ainsi, la prostitution et le

suicide faisant le reste. Par le suicide, la société est débarrassée

d'un souci et d'un reproche; par la prostitution, d'autres hommes, plus

_moraux_, plus méthodiques, plus garantis encore, _moralement_, se

procurent un plaisir de seconde main, moins raffiné, mais souvent plus

agréable que le premier, dont le commerce des carrossiers et des

couturières se trouve d'ailleurs très bien, ce qui fait que l'économie

sociale gagne d'un côté ce que la morale et la dignité humaine perdent

de l'autre. Les grandes civilisations ont besoin, paraît-il, de ces

échanges «et après tout, dirait M. Prud'homme, qui apparaît toujours

quand il s'agit de résoudre les problèmes momentanément insolubles, ces

demoiselles n'étaient pas si intéressantes; pourquoi ne se sont-elles

pas mieux défendues? Elles devaient bien prévoir le résultat; elles

savaient bien qu'elles faisaient le mal, puisqu'elles le faisaient en

cachette; il est tout naturel que le mal soit puni. Elles ont eu les

agréments de l'amour sans en accepter les devoirs, elles en ont les

chagrins sans en avoir les droits, elles ont ce qu'elles méritent.»

Il y a du vrai; il y en a toujours dans ce que dit M. Prud'homme, sans

quoi il ne serait pas si universel et si triomphant. Les choses

continuaient donc leur marche ascendante et il n'y avait ni à espérer

ni à craindre un changement de route, quand, tout à coup, un troisième

personnage est intervenu dans la question, personnage toujours muet,

quelquefois mort, et cependant d'une éloquence terrifiante. Voyons

comment il procède, celui-là, depuis quelque temps. Voyons ce qui

ressort, en substance, des débats récents où il intervient avec

obstination.

LA JUSTICE, à mademoiselle Bière.

Pourquoi avez-vous frappé cet homme?

L'ACCUSÉE

Parce que l'enfant que j'avais eu de lui est mort par lui, et

que, mon enfant étant mort, et son père m'ayant abandonnée, je

voulais que cet homme mourût.

LA JUSTICE

Pourquoi, étant dans ces idées, avez-vous renoué des relations

avec cet homme?

L'ACCUSÉE

Parce que j'aurais voulu avoir un autre enfant.

LA JUSTICE

Expliquez-nous cela.

L'ACCUSÉE

Je ne peux pas; mais toutes les mères me comprendront...

Depuis le mot de Marie-Antoinette devant le tribunal révolutionnaire,

jamais l'âme de la femme traquée par la férocité de l'homme n'avait

trouvé un mot plus profond, plus troublant, plus vrai.

* * * * *

Passons à mademoiselle Virginie Dumaire.

LA JUSTICE, à l'accusée.

Vous avez tué votre amant?

L'ACCUSÉE

Oui.

LA JUSTICE

Vous regrettez d'avoir donné la mort à cet homme?

L'ACCUSÉE

Non; ce serait à recommencer que je recommencerais.

LA JUSTICE

Pourquoi l'avez-vous tué?

L'ACCUSÉE

Parce que j'avais un enfant de lui et que je voulais qu'il

reconnût cet enfant et que je ne voulais pas qu'il l'abandonnât.

LA JUSTICE

Mais vous avez déjà eu un enfant d'un autre homme?

L'ACCUSÉE

C'est vrai, mais il était mort.

LA JUSTICE

Ainsi, vous aviez appartenu déjà à d'autres hommes?

L'ACCUSÉE

Oui, mais j'avais un enfant vivant de celui-là.

Passons à madame de Tilly.

LA JUSTICE, à l'accusée.

Vous avez jeté du vitriol au visage de mademoiselle Maréchal.

L'ACCUSÉE

Oui.

LA JUSTICE

Parce qu'elle était la maîtresse de votre mari?

L'ACCUSÉE

Non. S'il n'y avait que cette raison, j'aurais pardonné.

LA JUSTICE

Pourquoi alors?

L'ACCUSÉE

Parce que j'ai des enfants et que mon mari, leur père, n'attendait

que ma mort pour faire de cette femme la mère de mes enfants; il

me l'avait dit: et je ne voulais pas que mes enfants eussent

d'autre mère que moi, même moi morte.

* * * * *

Voilà donc les enfants, ou plutôt l'enfant qui entre dans le débat, et

qui, par la voix de la femme, de la mère, de celle qui, comédienne,

servante, grande dame, dans la honte ou la glorification, dans le

secret ou en pleine lumière, a mis cet enfant au monde, au risque de sa

propre vie, au milieu des angoisses, des terreurs, des tortures et des

cris, voilà l'enfant qui entre dans le débat, et qui, légitime ou non,

vivant ou mort, du sein de sa mère, du fond de son berceau ou du fond

de sa tombe, prend la défense de sa mère, que vous voulez condamner,

contre son père, qui vous échappe; et le voilà défiant la loi qui

recule.

Est-ce clair?

C'est que vous aurez beau faire et surtout beau dire, les lois de la

nature resteront toujours antérieures aux lois du code et même de la

morale; c'est qu'elles seront, en définitive, les plus fortes et que

vous n'aurez de repos et de sécurité véritables que quand vous aurez

mis d'accord ces trois termes: la nature, la morale et la loi. Il y en

a deux qui s'entendent, la loi et la morale; mais la nature n'est pas

admise dans leur convention et il faut qu'elle le soit.

C'est peut-être très moral et surtout très simple de dire: «Les

enfants naturels n'auront pas le droit de rechercher leur père; nous ne

reconnaîtrons comme ayant des droits quelconques que les enfants nés

d'un mariage ou reconnus par acte authentique et encore ceux-ci

n'auront que des droits restreints à la notoriété, à l'estime, à

l'héritage; il n'y a de femme respectable et pouvant invoquer notre

protection que la femme mariée; à partir de quinze ans et trois mois,

la jeune fille qui aura cédé à un homme, sans que celui-ci ait employé

le rapt ou la violence, n'aura rien à nous demander si cet homme la

rend mère et l'abandonne; le meurtre volontaire est puni de la prison

ou des galères: s'il est accompagné de préméditation, il est puni de

mort, etc.»

Tout cela est très moral, très simple, très clair, très joli, si vous

voulez, mais cela n'a aucun rapport avec les instincts, les besoins,

les exigences de la création universelle; ce sont des vues

particulières, des menaces inutiles dont elle ne tient, dont elle ne

peut tenir aucun compte dans son évolution providentielle et

progressive; et, lorsque cette grande lutte du masculin et du féminin,

lutte dans laquelle, comme mâles, nous nous sommes donnés tous les

droits, vient finalement aboutir au champ clos du tribunal, la femme,

sacrifiée depuis des siècles à vos combinaisons sociales comme fille,

comme épouse, comme mère, se révolte et vous dit en face, car telle est

la conclusion que l'on doit tirer de la répétition de certains faits

déclarés jadis infâmes par vos lois et aujourd'hui indemnes par vos

jugements, et la femme criminelle, révoltée, entre deux gendarmes, sans

repentir, menaçante, prête à recommencer, vous dit en face:

«Eh bien, oui, j'ai aimé; oui, j'ai ce que vous appelez failli,

c'est-à-dire cédé à la nature; oui, je me suis donnée à un homme, à

plusieurs même; oui, j'ai ensuite prémédité un crime, je me suis

exercée à manier les armes des mâles; oui, j'ai attendu cet homme et je

l'ai frappé par surprise, lâchement, dans le dos et en pleine rue; oui,

j'ai demandé à celui-ci un dernier baiser, et, tandis qu'il me serrait

dans ses bras et qu'il ne pouvait m'échapper, je lui ai brûlé la

cervelle; oui, j'ai marqué mon mari infidèle et ingrat sur le visage

de sa complice, de cette jeune fille qui ne m'avait rien fait

personnellement, qui ne me devait rien, qui ne se défiait pas de moi,

qui ne pouvait pas me croire capable, moi femme du monde et respectée,

d'une lâcheté et d'une ignominie; tout cela est vrai; mais je suis la

mère, l'être sacré s'il n'a jamais failli, l'être racheté s'il aime

l'enfant né de sa faute.

«Eh bien, ce que j'ai fait, je l'ai fait au nom de mon enfant qui est

innocent, quelle que soit sa mère, que vous auriez dû protéger et que

vous ne protégez pas. Vous avez permis à l'homme de me prendre vierge,

de me rendre mère, de me rejeter ensuite déshonorée et sans ressources,

et de me laisser à la fois la honte et la charge de son enfant; vous

lui avez permis aussi, quand il m'avait épousée, de me trahir, d'avoir

d'autres femmes, contre lesquelles vous ne pouvez pas ou ne voulez pas

me défendre, de me prendre ma fortune, celle de mes enfants pour la

porter à l'autre, et vous m'avez condamnée à être éternellement la

femme de cet homme, tant qu'il vivrait, si misérable qu'il fût. Vous me

ridiculisez si je reste fille, vous me déshonorez et me conspuez si, en

restant fille, je deviens mère; vous m'emprisonnez et m'annihilez si je

me constitue épouse pour devenir mère; soit, j'en ai assez, et je tue.

Vous avez permis que mon enfant, illégitime ou légitime, puisse ne pas

avoir de père; emprisonnez-lui ou tuez-lui maintenant sa mère: il ne

nous manque plus que ça; allez!»

Qu'est-ce que vous pouvez répondre? qu'on n'a pas le droit de se faire

justice soi-même? que l'homicide volontaire est prévu par tel article

du Code pénal et doit être puni de telle et telle peine par tel autre?

Essayez.

Les criminelles sont-elles donc véritablement dans leur droit? Non;

mais elles montrent l'homme dans son tort, la loi dans son tort, et

alors c'est la foule, c'est-à-dire l'instinct naturel qui devient

l'arbitre et qui vous force à rendre votre verdict au nom de l'innocent

qui est l'enfant. Et ce sentiment naturel et cette émotion sont montés

à un tel degré, que, si celui que vous appelez le ministère public, le

défenseur de vos lois, le protecteur de la morale, l'organe de la

justice (un incident nouveau se produisant qui peut donner aux débats

un cours moins favorable à l'accusée), si ce magistrat inquiet,

responsable, demande un surcroît d'enquête pour mieux connaître de la

vérité, le public présent proteste comme dans une salle de spectacle,

l'opinion s'irrite, la presse s'indigne. On ne rend pas assez tôt à la

liberté cette femme qui a tué, cette meurtrière qui ne nie pas son

crime, qui ne le regrette pas, qui le recommencerait si elle l'avait

manqué. Et c'est le magistrat, c'est l'accusateur qui devient pour

ainsi dire l'accusé.

* * * * *

Qu'est-ce que cela signifie vraiment? où en est la majesté de la

justice? que devient le respect dû à la loi? Celui-ci a reçu deux

balles dans les reins; il peut en mourir d'un moment à l'autre, on

vous l'a dit. Celui-là est mort assassiné; c'est encore plus net et

plus sûr; ces hommes aussi avaient une mère, une famille, le dernier

avait une profession, il servait à quelque chose; il n'avait ni volé ni

tué, il n'avait commis aucun des délits que les législateurs, dans

leurs longues et minutieuses méditations, ont prévus, numérotés,

flétris, frappés d'une peine infamante ou taxés d'une réparation

matérielle. Cette autre est défigurée, estropiée, condamnée à la honte,

au célibat, à la misère et à la maladie. Ces trois personnes n'ont

cependant agi comme elles l'ont fait qu'avec l'autorisation et la

garantie de vos lois; elles n'ont commis ni un des crimes, ni un des

délits, ni une des contraventions que vous avez incriminés ou même

signalés comme immoraux et justiciables d'une forte ou d'une petite

peine; elles seraient en droit de vous dire: «Vous ne nous avez pas

renseignés; vous ne nous avez pas indiqué nos devoirs; vous nous avez

même dévolu des droits; nous ne pensions pas mal agir, puisque votre

Code, si clair et si détaillé à la fois, n'indique nulle part que notre

conduite soit répréhensible. La religion à laquelle nous avons été

voués par nos parents en venant au monde et la morale qu'on nous a

inculquée depuis nous apprenaient bien que notre conduite n'était pas

très régulière, puisque nous pratiquions l'amour autrement que dans le

mariage; mais les habitudes et les moeurs autorisent de tous côtés

autour de nous ce que vos lois ne punissent ni ne défendent, et,

d'ailleurs la religion et la morale défendent tout aussi bien la

séduction, l'abandon des enfants, les vengeances et les meurtres dont

nous sommes victimes. Puis cette religion et cette morale n'ont aucun

moyen coercitif à leur disposition, et, n'ayant plus à discuter qu'avec

notre conscience, nous étions toujours sûrs, tant que nos forces

physiques resteraient à la disposition de nos fantaisies, de trouver

cette conscience aussi élastique et accommodante que la société au

milieu de laquelle nous vivons; en outre, cette religion et cette

morale tenant le repentir à notre service sans lui fixer d'époque, nous

avions cru devoir remettre cette formalité aux derniers moments de

cette vie terrestre et réjouir ainsi le ciel plus que ne le feraient

les justes qui n'ont jamais péché.»

Voilà ce que ces trois personnes seraient en droit de vous dire si vous

les écoutiez; mais vous en êtes réduits à ne plus les écouter, et,

après leur avoir donné tant de droits de faire le mal, à ne pouvoir les

défendre contre celui qu'on leur fait. La loi de Lynch tout bonnement.

Les représailles personnelles, la justice par soi-même, oeil pour oeil,

dent pour dent, voilà où vous en êtes, avec votre Code, objet

d'admiration pour tous les peuples!

Et tous ces désordres, tous ces crimes, tous ces scandales, toutes

ces illégalités parce que vous n'avez pas le courage, car ce n'est

pas le temps qui vous manque, de faire des lois qui assurent à

l'honneur des filles les mêmes garanties qu'à la plus grossière

marchandise, qui rendent la même justice à tous les enfants de la même

espèce, de la même patrie, de la même destinée, et qui autorisent

celui des deux époux que l'autre déshonore, abandonne, ruine ou trahit,

à reprendre sa dignité, sa liberté, son utilité, sans avoir recours à

l'adultère, à la stérilité, au suicide ou au meurtre. Alors, faute

d'équité prévoyante et de justice préventive, maris qui égorgent leurs

femmes, filles qui tuent leurs amants, épouses qui mutilent leurs

rivales, applaudissements de la foule, prédominance des sentiments,

défaite de la loi--et triomphe de l'idée.

Car tout se tient. Cette incarnation nouvelle de l'idée dans les

_femmes qui tuent_ n'est pas la seule à laquelle vous allez avoir à

répondre, et nous en voyons déjà une autre, soeur de la première,

poindre dans les brumes de l'horizon, du côté où le soleil se lève.

* * * * *

Dieu sait si, dans notre beau pays de France, raisonnable, prévoyant,

logique comme nous venons essayer de le démontrer une fois de plus,

Dieu sait s'il y a des gens qui se tordent de rire chaque fois qu'on

avance cette proposition: que les femmes, ces éternelles mineures des

religions et des codes, ces êtres tellement faibles, tellement

incapables de se diriger, ayant tellement besoin d'être guidés,

protégés et défendus que la loi a mieux aimé y renoncer, voyant qu'elle

aurait trop à faire, Dieu sait, disons-nous, s'il y a des gens qui se

tordent de rire à cette seule proposition que les femmes pourraient

bien, un jour, revendiquer les mêmes droits politiques que les hommes

et prétendre à exercer le vote tout comme eux. Jusqu'à présent, cette

proposition n'avait été énoncée et soutenue que dans des journaux

rédigés par des femmes et le seul retentissement qu'elle avait en était

dans le rire presque universel dont elle avait été accueillie; ceux qui

ne riaient pas, les personnages sérieux haussaient les épaules;

quelques-uns, dont je suis, se demandaient tout bas si les réclamantes

n'avaient pas raison. A vrai dire, la réclamation était faite le plus

souvent dans des termes tellement exaltés, proclamant si haut la

supériorité intellectuelle, morale, civile de la femme sur l'homme,

qu'en effet elle disposait au rire. Mais, de ce qu'un droit est

maladroitement revendiqué, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit point un

droit. Tous les jours, un créancier sans instruction, dans une lettre

dont l'orthographe aussi fait pouffer de rire, réclame ce qui lui est

dû pour son travail, et, si comique que soit la forme de la

réclamation, il n'en faut pas moins y faire droit et payer la créance.

* * * * *

En janvier 1879, je trouvais et relevais, dans un journal, une

proclamation des femmes, et, comme en ce moment-là même, avec cette

manie de prévoir qu'on a pu facilement constater dans mes habitudes,

je touchais à la question dans la préface de _Monsieur Alphonse_,

j'imprimai en note cette proclamation que je vais reproduire ici pour

en arriver où je veux.

APPEL AUX FEMMES

«_Après ce dernier appel au triomphe de la République, voici

venir l'heure de conquérir notre liberté. La question politique

tranchée, on va s'occuper de la question sociale. Si nous ne

sortons pas de notre indifférence, si nous ne réclamons pas

contre notre situation de mortes civiles, la liberté, l'égalité

viendront pour l'homme; pour nous femmes, ce sera toujours de

vains mots._

»_Les ministères se succéderont, la République de nom deviendra

République de fait; si la femme se contente d'être résignée, elle

continuera sa vie d'esclave sans pouvoir se rendre indépendante

de l'homme, dont le droit seul est reconnu, le travail seul

rétribué._

»_Femmes de France_,

»_Trois projets de loi qui nous concernent sont en ce moment

soumis aux Chambres. Eh bien, pas une de nous ne pourra les

soutenir ou les amender. Une assemblée d'hommes va faire des

lois pour les femmes comme on fait des règlements pour les fous.

Les femmes sont-elles donc des folles auxquelles on puisse

appliquer un règlement?_

»_L'homme fait les lois à son avantage, et nous sommes forcées de

courber le front. Parias de la société, debout! Ne souffrons plus

que l'homme commette ce crime de lèse-créature de donner à la

mère moins de droits qu'à son fils. Entendons-nous pour

revendiquer la liberté et la faculté de nous instruire, la

possibilité de vivre indépendantes en travaillant, la libre

accession à toutes les carrières pour lesquelles elles

justifieront des capacités nécessaires;_

»_L'association, et non la subordination dans le mariage;_

»_L'admission des femmes aux fonctions de juges consulaires, de

juges civils, de jurés;_

»_Le droit d'être électeurs et éligibles dans la commune et dans

l'État._

»_Femmes de Paris, il ne tient qu'à nous de changer notre sort.

Affirmons nos droits, réclamons-les avec persévérance et

insistance. Nos soeurs de la province nous suivront, et les

républicains sincères nous donneront leur concours à la tribune

et au scrutin, parce que tous savent qu'émanciper la femme, c'est

affranchir la génération naissante, c'est républicaniser le

foyer._»

Tel est cet appel, resté et devant rester sans écho. En le transcrivant

dans ma préface, je le faisais suivre de cette seule réflexion:

Le rédacteur du journal qui a cité cette proclamation trouve cela

drôle. S'il est encore de ce monde dans vingt ans, il reconnaîtra que

cela n'était pas aussi drôle qu'il le croyait le 23 janvier 1879.

* * * * *

Reprenons aujourd'hui cette proclamation, tenons-la pour une

expression sincère, et jugeons-la avec l'impartialité à laquelle tout

ce qui est sincère a droit, quelle que soit la forme; tâchons d'établir

le vrai, le faux, les contradictions, les résultats d'un pareil

manifeste et mettons toute la méthode, toute la justice, toute la

clarté, toute la logique possibles dans cette discussion. Ce n'est pas

très facile quand on discute de la femme telle qu'elle doit être avec

la femme telle qu'elle est, telle que nous l'avons faite, avouons-le,

nous les hommes; car nous l'autorisons tantôt par notre despotisme,

tantôt par notre admiration, tantôt par notre mépris, à dire que tout

ce qu'elle a de bon vient d'elle et que tout ce qu'elle a de mauvais

vient de nous. Prenons le fond même des choses et traitons-les avec le

même sérieux que l'auteur du manifeste.

La question n'est pas nouvelle. Cette revendication politique des

femmes, ce désir de vouloir être associées à l'homme et même

substituées à lui dans le gouvernement de l'État, date de loin; il y a

deux mille trois cents ans, Aristophane écrivait sur ce sujet une de

ses meilleures comédies et la tentative féminine a maintes et maintes

fois été répétée depuis lors. Prenons la dernière, elle est restée et

restera longtemps peut-être sans acquiescement, du moins parmi les

femmes. Les raisons de l'insuccès sont bien simples et bien faciles à

donner.

D'abord, nombre de femmes n'ont pas lu ce manifeste; mais toutes les

femmes de l'univers l'eussent-elles lu, le résultat obtenu eût été

absolument le même. Dans quel groupe féminin eût-il pu trouver de

l'approbation et de l'appui. Voyons comment se répartit l'espèce

féminine dans notre pays et dans tous les pays civilisés.

Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent · 第 2 / 6 段