est, ce qu'il sera toujours, paresseux, insolent, railleur, parce qu'il
avait ce pittoresque et vif esprit de nos rues; rusé, parce qu'il était
faible, quoiqu'il eût pris un singulier ascendant sur l'équipage et sur
le capitaine lui-même par sa _gouaille_. (Qu'on me pardonne cette
vulgarité, mais cette expression peut rendre ce sarcasme populaire si
bouffon, si mordant, si énergique.)
Aussi avait-on beau mettre le damné Parisien aux fers, dans les haubans;
le rouer de coups, il n'en perdait pas un quolibet, ni une bouchée, ni
une heure de sommeil.
Le misérable contrefaisait tout le monde. Voulez-vous voir le capitaine?
Voilà le capitaine avec sa voix rauque, son oeil à demi fermé, son juron
de prédilection; prêtez au Parisien la houppelande grise et le chapeau
ciré du capitaine, et vous aurez le portrait frappant.
Voulez-vous voir le maître coq? Voilà le maître coq; c'est lui; c'est sa
jambe torse, son bégaiement stupide!
Et les chansons à boire! et les romances! et les bribes de scènes de
comédie, de mélodrames, d'opéra-comique, que le Parisien débitait à
ravir en imitant le ton, le geste et la voix des acteurs!
Aussi les matelots et le capitaine riaient aux larmes, et n'avaient que
la force de dire: «S... Parisien, va... t'es bien nommé!!!
C'était à n'y pas tenir: on oubliait la manoeuvre, le timonier gouvernait
tout de travers, on ne dormait plus à bord: quand le Parisien parlait,
les hamacs devenaient déserts; et il fallait voir les bonnes et noires
figures des matelots, accroupis en cercle, l'air attentif, écoutant avec
une imperturbable gravité les contes et les mensonges du Parisien.
Et puis le Parisien continuait à ne s'étonner de rien. Les matelots
l'avaient _attendu_ aux colonies; ils comptaient sur l'effet des noirs,
des palmiers, des cocotiers..., de la canne à sucre, que sais-je?
Point.... L'éternel _connu!_ vint renverser d'aussi sages prévisions. Le
Parisien avait vu des nègres à Robinson, des palmiers au jardin des
Plantes, acheté pour deux sous de canne à sucre sur le Pont-Neuf, et
creusé un coco pour faire une tasse à sa maîtresse. Que faire avec une
organisation aussi encyclopédique?.... Se taire et admirer, c'est ce que
faisait l'équipage.
IV.
Ce jour-là était un dimanche; la _Charmante-Louise_, qui se bornait
ordinairement au voyage des Antilles, après une assez bonne campagne,
avait été frétée pour Cadix; elle apportait des vins de Bordeaux, et
devait remporter des vins de Xérès.
Le Parisien, blasé sur les colonies, les négresses et les mulâtresses,
ne fut pas fâché de _changer un peu_, comme il le dit lui-même, et à
peine le brick eut-il été amarré, bord à quai, près la porte de Mer, que
mon damné Mathieu, riche de trente francs, fut à bord d'un seul bond,
crânement coiffé d'un petit chapeau de paille à forme et à bords
très-bas, et vêtu d'un pantalon blanc et d'une veste bleue à boutons à
ancres, le col de la chemise retenu par une colossale graine d'Amérique,
don d'amour d'une de ces dames du Fort-Royal, Martinique.
Il est impossible de ne pas déclarer que le Parisien était doué d'une
prodigieuse faculté philologique. Son procédé était simple et le mettait
à même de résoudre toutes les difficultés, sans exception de langues ou
d'idiomes.
Voici quelle était sa méthode: avait-il à demander sa route à un
Anglais, le Parisien, imitant assez bien le ridicule palois que l'on
prête aux insulaires dans toutes nos farces, disait bravement: «_Jé
vodrais savoir lé chémin à moi_.» S'adressait-il à un Allemand, l'accent
suivait une légère modification; à un Italien, à un Américain, la même
chose. Il est vrai de dire que cette méthode restait quelquefois
incomplète, que souvent même les étrangers, qui l'eussent peut-être
compris s'il eût parlé clairement français, devenaient sourds à ce
bavardage inintelligible.
Alors le Parisien assurait qu'il y avait entêtement, mauvaise éducation
ou rivalité nationale. Toujours est-il que Mathieu n'avait point éprouvé
cet embarras, cette timidité qu'un étranger ressent toujours lorsqu'il
se trouve dans un pays dont il ignore le langage.
Aussi le Parisien marchait-il aussi ferme, aussi droit en passant sous
la porte de Mer, à Cadix, que s'il eût pâli sept ans sur la grammaire de
Rodriguez y Berna, ou à Badajoz, à Tolède.
Mathieu se trouva sur la place aux Poissons; le coup-d'oeil lui plut:
cette multitude animée, ces costumes pittoresques, ces hommes à petits
chapeaux et à longs manteaux bruns, ces femmes du peuple chaussées de
satin ou de soie, ces petits pieds, ces jupons courts, ces basquines
collantes aux hanches, ces fleurs naturelles jetées avec goût dans des
cheveux noirs et épais; enfin, que dirai-je? l'allure, la marche, le
_solero_, tout cela excitait fortement l'attention du Parisien, qui
comparait mentalement ces beautés andalouses aux filles de couleur des
Antilles..., et ne se pressait pas de terminer ses parallèles, les
preuves lui manquant.
Comme il passait au bas de l'escalier qui conduit aux remparts, il leva
les yeux, et vit au milieu de cette _escala_ une femme qui montait fort
vite les dernières marches; cette ascension rapide permettant au
Parisien d'entrevoir une jambe faite au tour et un pied andalou, il
monta l'escalier avec autant de prestesse; et comme il avait plus
d'assurance que de timidité, il s'approcha familièrement et regarda la
jeune fille, car c'était une jeune fille, regarda la jolie fille sous le
nez; et ne sachant pas de quelle manière dénaturer sa langue pour en
faire un patois espagnol, il se contenta d'un infinitif, et lui dit:
«_Espagnole, vous être belle femme_.» La jeune fille rougit, se prit à
sourire, et doubla le pas en abaissant sa mante.
--Où diable aurais-je appris l'espagnol?--se demanda le Parisien,
certain d'avoir été compris, et suivant à grands pas sa nouvelle
conquête. Presque en face de la douane, sa conquête descendit, tourna la
tête, regarda le Parisien, et traversa la petite place de la Torre pour
entrer dans la rue de Tideo.
Le Parisien, animé, exalté, enthousiasmé, charmé, suivit.... Il allait
traverser la rue, lorsque des chants d'église se firent entendre, et une
longue file de pénitents blancs déboucha d'une rue voisine.
À la tête du cortège étaient de longues lanternes, puis des bannières,
puis des reliques, puis des châsses, puis des fleurs, puis le
Saint-Sacrement, puis le gouverneur.
C'était enfin une procession solennelle à l'effet de demander au ciel
quelque peu d'eau; car la sécheresse était effrayante en l'an de grâce
1829.
Le Parisien, au lieu de se joindre à la multitude, fit un affreux
blasphème; car la procession lui barrait le passage, et il tremblait de
perdre de vue son Andalouse à l'oeil si noir.
La populace se découvrit au premier cri de la crécelle d'un moine blanc
qui ouvrait la marche.
Le Parisien garda son chapeau, se dressa sur la pointe des pieds, tendit
le cou, mit sa main en abat-jour, et ne vit rien, ni mante noire, ni
oeillet bleu et blanc placé sur le côté d'une grosse touffe de cheveux
d'ébène. Vint un autre moine, mais gris, portant une lanterne sur les
vitraux de laquelle étaient peintes des figures d'hommes au milieu des
flammes. Il la montrait d'une main, et de l'autre agitait une tirelire
pour les _âmes du purgatoire_.
Les assistants s'agenouillèrent; quelques-uns donnèrent, mais beaucoup
chuchotèrent en se montrant le Parisien qui s'appuyait sur le dos de
l'homme à la lanterne pour tâcher de se hausser, et voir s'il
n'apercevrait pas son Andalouse.
À ce moment une magnifique châsse d'or étincelante de pierreries, et
renfermant le bras de saint Serono, excita l'attention et le
recueillement général. Il n'y eut que le Parisien qui, resté debout,
interrompit le silence religieux de cette foule par un de ces cris
particuliers à la populace parisienne, et que l'on entend quelquefois
glapir aux théâtres des boulevards.
C'est que le Parisien avait cru distinguer la mante et l'oeillet blanc et
bleu, et il appelait à sa façon. Ce cri sauvage, guttural, inusité,
sacrilège, fit redresser toutes les têtes à la fois; alors on s'aperçut
que le Parisien était resté debout, couvert, devant le bras de saint
Serono, et ce fut une rumeur d'indignation, rumeur d'abord sourde, mais
qui devint bientôt effrayante quand le peuple vit le Parisien prendre un
air d'impudence et d'audace.
Le Saint-Sacrement avançait, et déjà l'on voyait les crépines d'or
reluire au soleil, le panache ondoyait, l'encens parfumait l'air, la
musique retentissait au loin, et les voix sonores des moines de la
Merced accentuaient vigoureusement cette belle poésie biblique. Le temps
pressait; le Parisien exalté tenait bon, enfonçait son chapeau sur sa
tête, y appuyait ses deux mains, et jurait avec d'effroyables blasphèmes
qu'on n'avait pas le droit de le faire agenouiller. Le Saint-Sacrement
était tout proche; comme une lutte s'engageait entre le Parisien et un
Andalou d'une énorme stature, le Parisien fait un bond en arrière, va
tomber aux pieds de l'archevêque, et le heurte violemment. Alors on crie
au sacrilège, à l'impiété, au Français; le tumulte devient affreux, et,
malgré l'intervention du prêtre, la mêlée prend un caractère de rage:
les couteaux luisent, et... c'en est fait du Parisien.
FIN DU PARISIEN EN MER.
VOYAGES
ET
AVENTURES SUR MER
DE NARCISSE GELIN,
PARISIEN.
AVENTURES DE NARCISSE GELIN.
CHAPITRE I.
Comment Narcisse Gelin eut l'idée de voir la mer, en regardant
un moulin à vent.
Narcisse Gelin était un bon jeune homme, bien doux et bien honnête; son
père, Bernard Gelin, qui tenait un magasin de merceries, rue du Cadran,
lui fit donner une éducation libérale.
Aussi à dix-neuf ans trois mois et un jour, Narcisse Gelin, ayant
terminé sa philosophie, aurait pu, s'il eut voulu, raisonner fort
proprement sur l'âme et les idées innées; mais Narcisse préféra ne pas
raisonner du tout.
Doué d'une imagination ardente, vagabonde, puissante et désordonnée,
sentant bouillonner en lui l'âme d'un poète, il dit à son père Bernard
Gelin:--Je serai poète... je suis poète.--Sois donc poète--dit Bernard,
qui exécrait ses voisins et adorait son fils.--D'autant
plus--ajouta-t-il--que ça vexera Jamot, l'épicier, dont le fils n'est
qu'un homme de lettres.
Et voilà comment Narcisse fut poète.
Du jour où Narcisse fut poète, il allait en coucou chercher la poésie
aux Batignolles, à Vincennes et aux Prés-St-Gervais. Il se pâmait devant
les arbres poudreux des grandes routes, s'extasiait devant les moulins à
vent, _dont la meule insouciante broie également le froment du riche et
du pauvre, et dont les ailes agitées par le vent ressemblent aux voiles
d'un navire_....
À cette pensée de navire, Narcisse Gelin, qui n'avait jamais vu de
navire, tressaillit. Tout-à-coup une pensée soudaine l'illumina. La
véritable poésie n'est pas, décidément, sur terre--se dit-il--elle est
sur mer: là, une vie rude et énergique; là, des tempêtes; là, des
combats; là, des hommes forts; là, des hommes âpres; là, des hommes à
part....--Je verrai la mer, j'irai sur mer.
Et, retournant à la boutique paternelle, il tourmenta, obséda, taquina,
tortura tant et si bien Bernard Gelin, que le bonhomme fit une petite
pacotille d'objets qui devaient parfaitement se vendre aux colonies.--Il
ajouta cinquante louis, quelques larmes et sa bénédiction, embrassa
Narcisse et le conduisit à la diligence de Brest.
Or, il avait choisi Brest comme lieu d'embarquement, parce qu'un cousin
de sa mère était écrivain du port.
Narcisse, arrivant à Brest, fut droit chez le cousin, lui exposa ses
désirs, sa volonté de poète et lui demanda ses conseils.
Le cousin était justement l'intime du capitaine de la _Cauchoise_, jolie
goëlette en chargement pour la Martinique.
Le coussin arrêta le passage de Narcisse Gelin sur la _Cauchoise_.
Narcisse eût voulu un nom peut-être plus poétique, plus sonore. La
_Cauchoise_ lui paraissait assez vulgaire; pourtant il se décida, le
choix étant très-borné dans ce port militaire. Mais en vérité, il eût
bien donné dix louis de plus pour que la goëlette se fût nommée
l'_Ondine_ ou la _Phebé_. Il fallut donc se résigner, d'ailleurs il
comptait se dédommager sur le nom du capitaine, car le capitaine devait
s'appeler au moins d'_Artimon_ ou _Stribord_.--Point, le capitaine
s'appelait Hochard!!!--Malgré son bon naturel, ce fut un tort que
Narcisse ne lui pardonna jamais.
On attendait un vent favorable pour sortir du goulet, et ce fut un beau
jour pour Narcisse, que le jour où son cousin lui dit:--Il faut pourtant
faire connaissance avec votre navire, allons à bord.
Ils s'embarquèrent à _Recouvrance_ dans un bateau de passage, et se
dirigèrent vers la _Cauchoise_, mouillée en grande rade, pour faciliter
son appareillage.--La houle était forte; le canot, petit et conduit par
un _Plougastel_, roulait d'une affreuse manière.--Narcisse comptait sur
un accident, une émotion forte. Il n'eut que mal au coeur.
On accosta la goëlette.--Narcisse faillit tomber deux fois à l'eau, mais
avec l'aide du cousin, il se guinda sur le pont.
En le parcourant, d'un air effaré, il cherchait des visages rudes,
marqués, bronzés, des têtes de forban.--Il vit trois Bas-Normands
blonds, frais et roses qui buvaient du cidre sur l'avant et jouaient à
la drogue.
Deux autres marins lavaient et étendaient du linge sur l'avant du
navire.
--Il ne leur manque plus que de repasser pour être de parfaites
blanchisseuses--pensa Narcisse avec une cruelle répugnance. Narcisse fut
introduit chez le capitaine _Hochard_; le capitaine n'était pas seul, il
fit signe aux nouveau-venus de s'asseoir et continua la conversation
qu'il avait commencée avec un homme d'un embonpoint extraordinaire, qui
se tenait debout devant lui.
Narcisse put à son aise examiner le lieu où il se trouvait: c'était une
petite chambre boisée comme à terre, un canapé comme à terre; des
chaises, une table, un plafond, une fenêtre, des gravures encadrées,
tout cela comme à terre.
Narcisse soupira, et avant d'abaisser ses regards sur le capitaine, il
se figura, par la pensée, l'homme qui devait commander à la tempête,
braver les éléments en furie.
--Il devait avoir six pieds, un crâne de granit et des yeux
flamboyants.--Il regarda et vit M. Hochard: c'était un homme de quarante
ans à peu près, d'une taille moyenne, maigre, d'une physionomie
insignifiante, fort poli; des manières communes, mais prévenantes; de
plus, il portait une perruque blonde, des boucles d'oreilles, une
redingote marron, un gilet noir, un pantalon bleu, des bas blancs et des
souliers à boucles. Il est impossible de se rendre compte de l'affreux
serrement de coeur qu'éprouva Narcisse quand il eut complété cet ignoble
et prosaïque signalement.
De ce moment, il se proposa de demander au cousin s'il n'y aurait pas
moyen de débarquer en accordant une indemnité au capitaine.
Pour se distraire il se prit à examiner l'interlocuteur de M. Hochard.
On l'a dit, l'interlocuteur était fort gros, d'une haute taille, chauve
et très-coloré; deux petits yeux gris toujours en mouvement donnaient
une rare expression de vivacité à sa bonne et joviale figure; son
costume était celui d'un homme du peuple: une veste et un
pantalon.--Allons, allons, monsieur le capitaine--disait le gros
homme--soyez raisonnable, ne rançonnez pas un pauvre diable comme moi;
en vérité 600 francs pour moi et mes caisses..., c'est aussi par trop
cher....--Comme vous voudrez--répondit le capitaine--mais je n'ai qu'un
prix, et je ne fais pas marchander mes chalands....
--Ses chalands!....--Narcisse n'y tenait plus, il se croyait assis près
du comptoir paternel de la rue du Cadran.
Mais enfin--disait le gros homme--que fait un homme de plus ou de moins
sur un équipage comme le vôtre... monsieur le capitaine?
--Cela fait un dixième, voilà tout.
--Eh bien!... dix au lieu de neuf, puisque je ne demande qu'à manger
avec vos matelots, monsieur le capitaine.
--Je n'ai pas deux prix, je vous l'ai déjà dit--répondit
imperturbablement le froid M. Hochard.--Je ne surfais jamais.
Ces débats faisaient bouillir l'âme de poète de Narcisse.
--Allons donc puisqu'il faut en passer par là--dit le gros homme avec un
profond soupir;--mais une dernière condition, monsieur le capitaine; mes
caisses ont besoin d'air, je ne voudrais pas qu'elles fussent descendues
dans la calle au moins. Tous savez ce qu'elles contiennent, et
l'humidité les pourrait gâter.
--On les placera dans le faux-pont.
--Et je pourrai les visiter quand il me plaira, monsieur le capitaine?
--Quand il vous plaira....
--Voilà votre argent, c'est chose faite, monsieur le capitaine--dit le
gros homme en tirant un sac de sa poche. Il paya en or, salua et sortit
en trébuchant.
--En voilà un qui n'a pas le pied marin--dit le cousin.
--C'est un pauvre diable; il va faire voir des figures de cire aux
Antilles--dit le capitaine....
--Mais, mon cher, sa pacotille fondra au soleil--riposta ingénieusement
le cousin.
--Ma foi, ça le regarde.--Puis saluant Narcisse, M. Hochard continua
avec sa voix monotone:
--Mais nous ne fondrons pas, nous autres, je l'espère bien; aussi je
suis enchanté, monsieur, de faire votre connaissance, j'ose croire que
nous nous entendrons bien; vous serez ici comme chez vous, comme à
terre, mon Dieu... pas la moindre différence. Je vous le répète... comme
à terre.
Ici une grimace significative de Narcisse Gelin.
--Nous sommes au mois de juillet, nous appareillerons avec une brise
faite, nous gagnons les Açores, les vents alizés, et nous arrivons à la
Martinique... comme sur des roulettes.
Narcisse était désespéré....
Pourtant, capitaine--dit-il--on n'a jamais vu de traversée sans
tempête.... Sans....
--Bon Dieu! que dites-vous là, mon cher monsieur? Je suis à ma vingt et
unième année de navigation, et excepté quelques petits coups de vent
par-ci par-là, j'ai toujours été favorisé de temps superbes... de temps
magnifiques.
Que le diable t'étrangle, toi et tes temps superbes--pensa Narcisse,
malgré le peu de logique de ce souhait.
--Si nous partions au mois de février ou mars, je ne dis pas, nous
aurions bien à craindre quelque petite queue d'équinoxe, mais au mois de
juillet!...--ajouta-t-il avec air de joyeuse et intime conviction,--ah!
mon Dieu... au mois de juillet... vous ne vous apercevez seulement pas
que vous avez quitté la terre.
--Comme c'est agréable--pensa Narcisse. Aussi, prenant son parti
violemment:--Ne pourrai-je pas débarquer de votre bord,
monsieur?--demanda-t-il au capitaine.
--Dieu du ciel! et pourquoi? Où trouverez-vous un meilleur navire,
monsieur? Et quel équipage! Des Bas-Normands doux et rangés comme des
filles! ça se mène avec un fil; jamais un mot plus haut que l'autre,
c'est sage et tranquille, jamais ça ne jure.... Voyez-vous, pour la
morale ou non, j'ai mes principes là-dessus, et je m'en suis bien
trouvé; aussi est-ce moi qui ai toujours à passer les religieuses que le
gouvernement envoie aux colonies, et je vous assure que les saintes
filles n'ont jamais eu à rougir d'un mot inconvenant....
--Allons... il ne manquait plus que cela--dit impétueusement Narcisse.
--Sans doute, monsieur, je vous le répète, pour les égards, la sûreté,
la tranquillité et les bonnes moeurs, vous ne trouverez jamais mieux que
_la Cauchoise_. Aussi croyez-moi, restez-y.
D'ailleurs, votre passage est arrêté, payé d'avance, signé: il me serait
impossible de vous rendre un sou de ce que vous m'avez donné.--C'est la
loi maritime. Si vous voulez voir les ordonnances....
--Non, monsieur, c'est inutile--dit Narcisse atterré, foudroyé.
--Le mal est fait, je le subirai, mais c'est une leçon dont je
profiterai....--Et comme le capitaine Hochard allait recommencer ses
litanies sur la sûreté, les égards et la politesse..., Narcisse remonta
courroucé sur le pont, descendit furieux dans son canot et ne reparut à
bord de _la Cauchoise_ que le jour de l'appareillage. Ce jour-là, il
avait rencontré sur le port l'homme aux figures de cire qui lui avait
proposé de prendre une chaloupe à eux deux pour porter leurs bagages.
Narcisse y consentit, serra le cousin dans ses bras et lui dit, les
larmes aux yeux:--Vous le voyez, cousin, vous le voyez... un temps
magnifique, un petit vent de nord-est, une mer superbe.... Comme c'est
amusant!.... Embarquez-vous donc après cela..., cherchez donc des
émotions, des moeurs tranchées! oh! si c'était à refaire!...
L'homme aux figures de cire interrompit ses lamentations en faisant
observer que la goëlette avait déjà fait deux fois le signal de venir à
bord.
Narcisse se précipita dans la chaloupe en maugréant.
--Vous n'avez jamais navigué, monsieur--lui demanda le gros homme.
--Non; et vous?
--Moi, mon Dieu, non, pas plus que vous, mon bon monsieur; je m'en vais
aux _îles_ pour montrer ces figures-là... et tâcher de gagner mon pauvre
pain.
--Que représentent vos figures--demanda machinalement Narcisse.
--Cette caisse-là...--répondit le gros homme, en montrant une des deux
boîtes (elles avaient chacune à peu près six pieds de long sur quatre de
large et d'épaisseur); celle-là représente la passion de notre Seigneur.
Mon bon monsieur, en celle-ci le grand Napoléon, un Albinos aux yeux
rouges, et sa sainteté le Pape, mon bon monsieur.
--Ça m'est bien égal, pourquoi me dites-vous cela--répondit Narcisse,
enchanté de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un.
--Je vous dis cela--dit le gros homme avec soumission--parce que vous me
le demandez, mon bon monsieur.
--Laissez moi tranquille, je ne vous parle pas, entendez-vous,
intrigant--hurla Narcisse qui rugissait en voyant les rayons d'un beau
soleil de juillet étinceler sur les vagues.
On accosta la goëlette.... Le gros homme lit monter ses caisses à bord
avec des précautions inouïes, et surveilla lui-même leur emménagement.
Du reste, il amusa beaucoup les matelots bas-normands par la maladresse
avec laquelle il descendait les échelles des panneaux, et les bonnes
gens riaient aux larmes en lui nommant les mâts et les manoeuvres dont il
écorchait les noms de la façon du monde la plus grotesque.
Le soir, à cinq heures un quart, _la Cauchoise_ donna dans la panne,
sortit du goulet, et suivit le cap à l'ouest-sud-ouest, par un joli
frais du nord-est.
Narcisse resta sur le pont jusqu'au coucher du soleil, et au moment où
cet admirable spectacle _rallumait en lui le flambeau de la poésie_,
comme il allait savourer cet imposant tableau, qu'il regardait comme une
compensation bien due à ses éternelles déceptions, il fut pris du mal de
mer, et deux matelots le descendirent dans sa couchette.
L'homme aux figures de cire resta sur le pont jusqu'au soir et continua
d'amuser les quatre marins de quart par son ignorance nautique.
Seulement, au moment de descendre dans le faux pont passant près du
taquet, qui retenait l'écoute de grande voile, il s'aperçut que cette
manoeuvre n'était pas assez serrée, et regardant bien si personne ne
l'observait, il raidit ce cordage, en le tournant en croix autour du
taquet avec l'habileté d'un marin consommé; puis il alla voir ses
caisses.
CHAPITRE II.
Des choses surprenantes que vit Narcisse Gelin dans l'entrepont
de la goëlette.
Narcisse Gelin ne dormait pas, Narcisse Gelin invoquait--je ne dirai pas
Dieu, car Narcisse avait reçu une éducation libérale, et le beau de
l'éducation libérale est de ne pas croire en Dieu;--mais Narcisse
invoquait Apollon et les muses. Le bon jeune homme croyait aux muses....
Muses--disait-il--envoyez-moi, s'il vous plaît, un événement, une
tempête, un naufrage, quoi que ce soit... mais de la poésie, pour Dieu
de la poésie! J'ai quitté la boutique paternelle, mon foyer domestique,
Paris, mon département, mon pays! la France! ma belle France, et vous
comprenez bien, muses, que ce n'est pas pour vivre avec des commerçants,
entendre parler commerce et marchés, poivre et sucre... que l'on
s'abandonne aux caprices des flots, au souffle dévorant de la
tempête.... Ainsi de la poésie... ô muses!... quelque chose de tranché,
de heurté, de bizarre, de terrible, s'il vous plaît.--Je ne sais si les
muses l'entendirent; mais il se passa tout-à-coup quelque chose de fort
singulier dans l'entrepont de la goëlette.