Le _Cadre_ (ou lit) de Narcisse était suspendu à l'arrière de cet

entrepont au milieu d'un petit entourage en toile qu'on lui avait

galamment installé; mais cette toile ne joignant pas juste au plafond,

un espace restait vide, et à travers cette lucarne improvisée Narcisse

put jeter un coup d'oeil investigateur dans le faux pont.

Cet entrepont était faiblement éclairé par la lueur d'un fanal placé

près de l'archipompe, et cette lueur donnait en plein sur les deux

caisses de l'élève de Curtius, posées droites et appuyées sur la

muraille du navire.

Tout-à-coup Narcisse aperçut une masse qui lui parut d'abord informe,

mais qui se dessina bientôt. Dans cette masse, il reconnut le gros

homme, l'homme aux figures de cire.--Le vil industriel vient voir ses

caisses--pensa Narcisse.--Va! butor à l'âme vénale, pense à ton

commerce, penses-y, au lieu de rester sur le pont, puisque tu es assez

heureux, assez robuste pour ne pas éprouver le mal de mer, au lieu de te

laisser aller au doux _far niente_ de tes rêveries, à voir trembler dans

la mer les étoiles du ciel, à entendre....--Mais Narcisse interrompit

tout-à-coup sa période, ouvrit des yeux énormes, suspendit sa

respiration. Il crut rêver.--L'homme aux figures de cire s'était

approché de ses caisses, et, après un moment d'incertitude, il avait

poussé un ressort.--Le couvercle de la première caisse s'abaissait, et à

la lueur incertaine du fanal, Narcisse aperçut dans le fond trois

figures: quelles figures! et ce n'était ni un Albinos, ni le grand

Napoléon, ni sa sainteté le Pape.

--C'est sans doute la caisse à la passion--pensa Narcisse;--mais je ne

vois pas le Christ.

En effet, il n'y avait pas de Christ non plus.

--Après tout--pensa encore le fils du mercier--il ne les a pas habillés

pour la route de peur d'abimer leurs costumes.

Mais voici que la scène change.

À un mot que dit le gros homme, les trois figures quittent le fond de la

boîte, en sortent, et s'avancent empesées, droites et raides.

--Cet homme-là est un sorcier ou un furieux mécanicien--se dit Narcisse

en sentant le froid lui gagner les reins.

Mais voici que les trois figures étendent les bras, se détirent, se

secouent, et rajustent les haillons dont elles sont couvertes.

--Pour le coup, ceci devient trop poétique: c'est forcé; _ce n'est pas

nature_--pensa Narcisse en retombant glacé sur son oreiller.

Mais il voulut voir, jusqu'à la fin, le dénouement de cette scène. Son

âme de poète se tendit, fit effort, et Narcisse Gelin se redressa et

continua de regarder. Quand il se remit à sa lucarne, le gros homme

avait sans doute ouvert aussi la boîte _à la passion_, car, au lieu de

trois, ils étaient six, sans compter l'industriel, six armés jusqu'aux

dents,--et la lumière du fanal luisait, étincelait sur les lames de

longs poignards, dont ils assuraient la garde dans leurs larges mains.

--Sommes nous parés?--dit le gros homme à voix basse.

--Oui....

--Adieu!--Va! fit le Curtius.--Et lestes et adroits comme des chats

sauvages, ils se hissèrent par les deux panneaux entr'ouverts.

Narcisse Gelin n'eut pas la force de pousser un cri; la sueur ruisselait

de son front: il commençait à comprendre que ce pouvait bien être des

pirates.

Et ce doute se changea en conviction, lorsque, après quelques cris

étouffés, quelques trépignements sur le pont, il y eut un moment de

silence à bord de _la Cauchoise_, et puis qu'un immense et retentissant

_hourra_ ébranla la goëlette jusque dans sa membrure.

Tout-à-fait fixé sur la moralité du gros homme, Narcisse le considéra

dès lors comme un chef de pirates, et l'Albinos, le grand Napoléon, sa

sainteté le Pape, Jésus-Christ et les acteurs de la passion, comme des

scélérats de sa troupe qui pouvaient avoir jeté à l'eau le capitaine

Hochard et ses matelots, les estimables Bas-Normands, qui avaient de si

bonnes moeurs.

Il y avait du vrai dans ses conjectures; et, par une singulière

fatalité, par un étonnant caprice de notre organisation, cet événement

qui devait le mettre en liesse et joie, puisqu'il lui promettait une vie

rude et forte, des moeurs tranchées, heurtées; cet événement, dis-je, le

trouva froid et prosaïque: on eût dit que son âme de poète avait été

frappée du même coup de poignard qui frappa au coeur l'honorable

capitaine.

Et Narcisse Gelin commença de trouver le pauvre M. Hochard un être assez

poétique, il le regretta même: il le poétisa aux dépens du gros élève de

Curtius; il poétisa tout, jusqu'aux matelots Bas-Normands, qu'il avait

maudits: eux si roses, eux si frais, eux si bonnes gens; il vit une

belle opposition entre ces hommes si simples et les périls continuels

qui les assiégeaient. Cette bonhomie au milieu de la tempête lui parut

sublime; cette goëlette transportant tout à l'heure d'un monde à l'autre

cette petite colonie simple, bonne, naïve comme un tableau de Téniers,

lui parut avoir aussi sa poésie à elle, une poésie qu'il préférait de

beaucoup à celle de _la Cauchoise_, maintenant montée par une

demi-douzaine de scélérats, allant porter partout le meurtre et le

pillage.

Et il se fit aussi une singulière révolution dans ses sympathies

littéraires. Il se prit à adorer Gessner et ses _Idylles_, ses jolies

moutons si blancs, son gazon si frais, ses arbres si verts, ses fleurs

si parfumées: oh! qu'il regrettait ses bergers, et leurs flûtes, et

leurs danses, et leurs chants, et la violette, et le corset des jeunes

filles, et la cloche du soir, et le bêlement des troupeaux, et la nuit

paisible et pure du joli village qui se mire aux eaux limpides du

lac!...

--Oh!--disait Narcisse en se roulant dans sa couverture avec un frisson

prodigieux--oh! voilà une poésie vraie, douce et consolante! Oh! que je

donnerais maintenant les vagues les plus monstrueuses pour un petit

ruisseau qui glisse sur le sable, les figures les plus tannées, les plus

cicatrisées, pour une douce et gracieuse figure d'enfant ou de jeune

fille,... un ciel noir, orageux, fût-il sillonné de mille éclairs et

déchiré par les éclats de la foudre, pour le ciel pur et riant du mois

de mai, au lever d'un beau soleil.

De pensées en pensées, de peurs en peurs, de regrets en regrets,

Narcisse gagna le point du jour. Il commençait à voir la position en

face.--Que vont-ils faire de moi?--se disait-il....

Il allait peut-être se répondre à lui-même, lorsqu'un coup de canon

retentit longuement sur l'immensité de la mer....

--Qu'est-ce que cela?--pensa Narcisse--je n'ai pas vu de canon à

bord....

Un bruit sec, accompagné d'un sifflement assez aigu, l'étonna bien

davantage, surtout quand il vit un boulet d'une jolie taille entrer par

le flanc du bâtiment, ricocher sur le plancher, du plancher au plafond,

et du plafond aller se loger à moitié dans le bord opposé....

--Je suis perdu--dit le poète, les dents serrées, s'évanouissant de

terreur.

CHAPITRE III.

Ce qui advint à Narcisse Gelin, et comment il eut de terribles

sujets de stupéfaction.

Quand Narcisse Gelin revint à lui, il était au grand air, sur le pont de

la goëlette, les fers aux pieds et aux mains, placé entre deux marins

vêtus d'un pantalon blanc, d'une veste bleue, et d'un petit chapeau

couvert d'une coiffe blanche, fort propre; chacun était armé d'un sabre.

Il tourna la tête, le malheureux, et il vit l'homme aux figures de cire,

accommodé comme lui, et ses six compagnons verrouillés et cadenassés de

la même façon, soumis à la même surveillance.

Puis à une encablure de la goëlette, un beau brick de guerre, étroit,

hardi, allongé, pour le moment en panne, et portant à sa corne un large

pavillon bleu, à croix rouge et blanche dans un de ses angles.

--C'était le pavillon anglais.

--Pourriez-vous me dire, monsieur--dit Narcisse en s'adressant au gros

homme--ce que tout cela signifie?

--Tiens, cet autre!.... Je n'y pensais plus.... Cela signifie, mon

garçon, que dans un quart d'heure.... Mais, dis-moi, tu vois bien les

vergues de ce brick....

--Qu'entendez-vous par les vergues?--fit gravement Narcisse....

--Ah! l'animal....--Ce bâton qui croise le mât en travers....

Comprends-tu?

--Je comprends.

--C'est heureux.--Vois-tu au bout de cela un homme accroupi, à cheval

sur ce bâton?....

--Je vois l'homme accroupi.

--Sais-tu ce qu'il fait?

--Je ne sais ce qu'il fait?

--Il arrange une corde.

--Pour?....

--Pour... nous pendre.

--C'est-à-dire... pour _vous_ pendre... _vous!_ mais pas moi.

--Ah! c'te farce..., toi comme nous, donc; tiens, est-il bégueule

celui-là!

--Je ne suis pas bégueule, mais vous comprenez bien, mon cher ami, que

cela ne peut pas être: vous êtes des pirates, à la bonne heure, mais je

ne suis pas pirate, moi; je m'appelle Narcisse Gelin, poète connu et

domicilié à Paris, passager à bord, et pas du tout de votre bande....

--Alors, dis-leur... c'est trop juste....

--C'est ce que je compte faire... Heureusement voici venir un officier.

Prenant alors l'air aussi digne que possible, tempéré pourtant par une

nuance de soumission, Narcisse Gelin commença en ces termes:

--Je dois éclairer votre conscience, monsieur l'officier;--parti comme

passager à bord de _la Cauchoise_, c'est un heureux hasard que je n'aie

pas partagé le sort de l'infortuné capitaine et de ses malheureux

ma....

L'officier l'interrompit alors en anglais d'un air irrité, et donna dans

cette langue un ordre aux matelots, qui serrèrent les pouces de Narcisse

de façon à les briser....

--Eh bien!--reprit le gros homme--sais-tu ce qu'il vient de dire?

--Mon Dieu, non...--reprit Narcisse, tout tremblant, en regardant ses

pouces.

--Il vient de dire:--Bâillonnez ce chien, et voilà....

--Mais il n'entend donc pas le français?

--Pas un mot, ni lui, ni les autres.

--Mais, Dieu du ciel, vous savez l'anglais, vous....

--Comme ma langue propre..., mon fils.

--Mais alors, dites-lui... tout... bien vite.

--Du tout... tu m'as appelé _intrigant_ dans la chaloupe.--Tu seras

pendu, ça t'apprendra....

Narcisse allait répliquer, mais le bâillon l'en empêcha.

Il fit quelques gestes assez démonstratifs, mais cette pantomime toucha

peu les Anglais.

--Pour te consoler--lui dit le gros homme--je vais t'expliquer tout

cela: il est bien juste que tu saches pourquoi l'on te pend.

--Je m'appelle Benard, depuis vingt ans je fais la course. Il y a

environ six mois je montai un lougre, et quel lougre, mon fils!--Je

rencontre un brick anglais marchand, qui revenait de Lima, chargé de

gourdes, je l'attaque et le prends.--Comme il était mauvais marcheur, je

le coule lui et son équipage, je garde les gourdes et je file.... Ce

gredin de brick que tu vois là... me pince au vent le lendemain, je lui

parais suspect, il vient à mon bord, visite tout, trouve les gourdes,

quelques paperasses du capitaine que l'on avait bêtement gardées, et il

comprend l'histoire.

Au lieu de nous faire tous pendre, comme il en avait le droit, et comme

il va le faire tout à l'heure, il nous met tous aux fers, et nous mène

en Angleterre pour faire un exemple.

Ma foi, là, je me tortille tant des pieds et des mains, que je dérape du

ponton, je file à la côte, je fais marché avec un contrebandier qui me

débarque à Calais. De Calais je viens à Brest.--Je vois cette jolie

goëlette en armement, je fais mon plan avec des amis que j'embauche; la

malice des figures ne va pas mal; cette nuit, nous envoyons le capitaine

d'ici par-dessus le bord avec ses dix faï-chiens de Normands; tout va

bien, très-bien, et il faut qu'au petit jour nous ayons pour

réveil-matin une visite de ce gueux d'Anglais.--Le même de la fois du

lougre, c'est un entêtement ridicule de la part du bon Dieu; enfin

l'Anglais, ce gueux de _même_ Anglais est venu à bord, a visité les

papiers, m'a reconnu, et comme j'ai tout avoué, vu que sans cela

j'aurais été pendu tout de même, il va faire notre affaire tout de

suite, pour que ça ne soit pas remis indéfiniment, nous souquer à tous

un bout du filin autour du cou, car il est bien sûr du ne pas rencontrer

parmi nous un cardinal ou un évêque.--Je te parie que dans une heure,

quoique tu m'aies l'air d'un chanteur, tu auras la respiration si gênée,

que tu ne pourras seulement pas chanter: _J'ai du bon tabac_.... Ah!

mais voilà le signal, pavillon rouge en berne, c'est la danse.... Adieu,

mon agneau.... Aussi, pourquoi diable m'as-tu appelé intrigant!

Il était moralement et physiquement impossible à Narcisse Gelin de

répondre un mot; il se résigna, se confia à la Providence, ferma les

yeux et sentit son coeur faillir.

Il ne pensait plus du tout à la poésie, et tout ceci était poétique

pourtant, ce beau ciel, cette mer bleue, ces pirates garrottés, ces

costumes pittoresques, cette justice si franche et si brutale, ce Benard

avec sa force colossale, sa vie errante, ses crimes, sa piraterie.

Il faut l'avouer à la honte du fils du mercier, rien de tout cela ne

trouva écho dans son âme; il ne pensait qu'à une chose, à la corde qui

allait lui serrer le cou, et d'avance son gosier se contractait

tellement qu'il n'aurait pu avaler une goutte d'eau. Le pirate Benard

avait merveilleusement deviné le phénomène physiologique: ainsi qu'il

l'avait annoncé à Narcisse Gelin, ce dernier eût été dans l'entière

impossibilité de chanter: _J'ai du bon tabac_....

On passa les pirates l'un après l'autre à bord du brick. L'un après

l'autre on les hissa au bout-dehors de la grande vergue et au bout d'un

cartahut, en réservant Benard pour la _bonne bouche_, comme il disait

plaisamment.

Narcisse Gelin et Benard restaient tous deux seuls:

--Après vous--lui dit Benard en ricanant;--et quand le fils du mercier

se sentit guinder au bout du cordage, les derniers mots qu'il entendit

furent:--Ah! je suis un intrigant!

Plaignez le poète.

--C'est tout de même vexant de manquer une aussi belle

affaire--murmurait Benard à moitié chemin de la vergue.

Quand sa tête toucha la bouline:--Ah! dit-il--voilà que je vais faire

_couic_....

Et puis ce fut tout. Les corps des forbans furent jetés à la mer.

On mit un équipage à bord de la goëlette, qui gagna Portsmouth avec le

brick.

* * * * *

Le père de Narcisse Gelin dit quelquefois d'un air de supériorité à son

voisin Jamot l'épicier: Mon fils le poète est _aux îles_... il doit y

faire une fameuse fortune.

Depuis trois mois il attend une lettre de NARCISSE.

FIN.

* * * * *

NOTES:

[1] Les négriers appellent ainsi les chargements de noirs qu'ils

prennent sur la côte.

[2] Mourir.

[3] On donne ce nom à un changement subit de plusieurs quarts dans le

vent régnant. Les marins expérimentés jugent du moment où le vent doit

sauter par le calme qui précède, ce qui est important pour ne pas perdre

des mâts ou des voiles, car les sautes de vent arrivent avec une

furieuse violence.

[4] La première lame.

[5] Mais le danger était immense, car on ne pouvait opérer cette

scission qu'en se jetant à la mer, afin de s'accrocher au _chouque_ du

mât;... là seulement les haubans n'étaient pas en chaînes de fer, comme

cette partie du gréement qui tient au porte-haubans.

[6] Tout ce traité est historique et existe en double au greffe du

tribunal de Saint-Pierre (Martinique), comme pièce à l'appui d'un procès

fait à un négrier.

[7] On appelle ainsi le commandant, en style familier.

[8] On appelle nègres marrons ceux qui se sauvent des habitations pour

se cacher dans les bois.

[9] Une hache attachée dans chaque moulin est destinée à remédier ainsi

à ces accidents qui arrivent fréquemment.

[10] On ne doit pas s'étonner de voir des nègres porter des noms

bibliques ou mythologiques.--Sitôt qu'une fournée de nègres arrive dans

la colonie, on les baptise; ainsi tous les noirs d'une habitation ont

des noms tels que Job, Cham, Japhet, etc.--Ceux d'une autre portent ceux

d'Apollon, de Mars, de Vulcain, etc., etc., selon le caprice du maître.

[11] Il existait encore en 1822, dans toutes les Antilles françaises et

anglaises, la secte des empoisonneurs; cette espèce de tribunal secret,

composé de nègres marrons, s'assemblait à époques fixes dans des

retraites inaccessibles, connues seulement des esclaves de l'Île.

Là, chaque noir apportait son sujet de plainte, déduisait ses motifs de

vengeance, et, après avoir prêté le serment nécessaire, on lui donnait

le poison dont il pouvait avoir besoin pour détruire les bestiaux ou les

blancs.

Les derniers empoisonneurs furent suppliciés à la Guadeloupe, en 1823.

Les détails qu'on va lire, tels affreux qu'ils soient, sont en partie

extraits des procès-verbaux, révélations ou actes d'accusations déposés

au greffe de Saint-Pierre (Martinique).

[12] Espèce d'aigle marin.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 18 / 18 段