»Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me

cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le

silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous

jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire,

quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que

je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou

trente lieues de Portsmouth tout au plus.

»Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des

obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles.....

ça monte; mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur,

qu'à prendre garde, qu'à avoir peur d'un schériff ou d'un watchmann, ça

ne m'allait plus.

»Enfin, un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché

toute la nuit, et je me trouvais auprès de Falkstone, petit port pêcheur

sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j'étais harassé,

presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je

m'étais assis sous deux grands arbres qui ombrageaient un banc situé à

la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la

côte.

»J'étais donc là, mon bâton entre mes jambes, réfléchissant si je

n'aurais pas plus tôt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la

gorge, le premier pêcheur que je rencontrerais sur la côte, à me confier

son canot pour traverser la Manche, au lieu d'être là à me cacher comme

un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de cette

maison: c'était une voix de femme. Machinalement, ou par curiosité, je

monte sur le banc, et j'aperçois dans ce jardin une belle jeune femme

avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe

blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse

là; mais, au moment où elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou

de l'Inde, assez précieux, mais surtout fort remarquable, que je

reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la côte où je me

trouvais, me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais ma foi pas:

aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez

près de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se

sauvait avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses

membres, et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientôt en lui

disant, en parfait anglais:--Vous êtes la femme du capitaine Dulow.

Est-il ici?--Oui, monsieur.--Vous a-t-il parlé du capitaine Tom S., qui

lui a donné ce bijou--lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or

à écailles articulées en pierrerie qu'elle portait à son cou, suspendu à

une chaîne avec sa montre?--Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S.

que mon mari doit sa liberté--me répondit cette femme en me regardant

avec ses beaux grands yeux étonnés.--Eh bien! madame, le capitaine

Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?--Vous,

monsieur!... Ah! quel beau jour pour mon William, monsieur....

Suivez-moi.

»Dulow était à la promenade, il revint bientôt, et me reçut bravement,

comme j'y comptais; il me tint caché dans sa maison, dont la position

était assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, à

la brune, nous allions nous promener sur les falaises avec sa femme et

sa soeur, excellente personne aussi.

»Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon,

que je l'avais prié d'accepter pour sa femme, dont il me parlait

toujours, ce bijou que j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant:

--Dulow, qu'elle le porte en souvenir d'un ami de son mari. Vous voyez

que ça s'est bien trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai

reconnu madame Dulow. Quant à ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas

la peine de vous le dire, c'est une misère: dans ce temps-là ç'avait été

beaucoup pour lui et rien pour moi; mais il s'en souvint: c'était tout

simple, à sa place j'aurais fait tout de même.

»Par exemple, j'avais beau demander à Dulow les moyens de traverser la

Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner: c'était

très-difficile de trouver un canot.... Il était impossible d'éviter les

gardes-côtes.... Les vents étaient contraires... et variables (ce qui

n'était pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne

volonté. C'était dur, à trente lieues de France.

»Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir, il dit à sa

femme et à sa belle-soeur, comme d'habitude:--Mesdames, prenez vos

chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux.

Nous nous promenâmes assez long-temps sans rien dire; j'étais triste; le

temps se passait; j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et

je n'y étais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du dévouement

de Dulow, qui pourtant n'aurait pas dû être ingrat. Le soleil était

couché et la nuit commençait à se faire noire, lorsqu'en arrivant près

d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air:--Capitaine,

que dites-vous de ce vent-là (c'était une jolie brise de plein

nord)?--Pardieu--lui répondis-je--il n'en faudrait pas plus à un pauvre

prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin, couché

dans la maison de sa mère.--Eh bien! alors--me dit Dulow--capitaine,

embrassez ces dames et partez.--Je ne compris pas tout de suite: c'était

trop loin de ma pensée du moment.

»Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière

un morne, où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une

misaine et une trinquette amarré à une roche.--Excusez-moi--me dit alors

Dulow--si je vous ai fait attendre si long-temps; mais il fallait que

j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette nuit

dans ces parages: il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois; cette

nuit vous pourrez passer sans crainte.

»Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien;

j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot.

»J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une

longue-vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et

à Dulow, et je démarrai. J'étais libre....

»Je courus grand large; la mer était superbe; un temps de

petite-maîtresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'un

heure de marche, je distinguai une corvette, peut-être anglaise, sur

laquelle j'avais le cap; je virai de bord et fis quelques bordées. Ce

petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du

jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et

de distinguer la jetée de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la

mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans

deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère.

»Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les

flâneurs du port étaient, comme d'habitude, rassemblés sur la jetée, et

qu'en regardant de ça et de là avec leurs longues-vues, voilà qu'ils

m'aperçoivent dans mon bateau.--Tiens! un prisonnier qui s'échappe--dit

l'un.--Bon... si c'était le capitaine S...--dit l'autre.--Ça se

pourrait--dit un troisième--Et ne voilà-t-il pas qu'un mousse, au lieu

d'entendre: _si c'était_, entend: _c'est_ le capitaine S.... Il part

comme un trait, et tombe chez ma mère et mon frère en criant comme un

sourd:--Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un

canot!

»Heureusement que c'était vrai, car sans cela vous concevez quel

horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin, elle accourt avec

mon frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu; je n'étais pas à

une portée de canon du port.

»Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux

pêcheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre, et me

convoyaient: c'étaient des hommes, des femmes, des enfants; c'étaient

des hourras, une joie, des cris de Vive le capitaine S...! qui me

faisaient pleurer comme une bête: et puis, au bout de tout ça, sur la

jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait

tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue.

»Mais, comme je mettais le pied sur l'échelle pour sortir de mon canot,

en criant toujours:--Ma mère...! je me sens arrêté au bas de la jetée

par un pékin en noir et en écharpe, flanqué de deux gendarmes, qui me

demande mon _passeport_!

»C'était pourtant le commissaire, qui était assez bête pour me demander

mon passeport! Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa

ville par la grande route et en vinaigrette. Demander son passeport au

capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons

d'Angleterre! C'était à en devenir commissaire soi-même! Un chien qui

venait me parler de passeport quand je voyais ma mère à vingt pieds

au-dessus de moi! Aussi, comme il faisait mine de se mettre en travers

de l'échelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes, se rafraîchir dans le

port; d'un saut je fus sur la jetée, et vous jugez si je fus embrassé

par ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eut de fameux, c'est que ces

diables de marins étaient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser

sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient

d'un canot à l'autre en criant comme trois caniches en détresse--ajouta

le capitaine, qui riait encore de souvenir.--Voilà, messieurs--nous dit

enfin Tom--de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre;

mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce

misérable Dubreuil, et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec ses

deux trous sans yeux, qui ont manqué me jouer un si bête de tour.»

* * * * *

Il me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette

narration, de dépeindre l'âpre énergie des gestes du capitaine,

l'inflexion de sa voix brève ou sonore, qui se modifiait, qui se pliait

si bien à toutes les exigences de ce récit animé.

Je n'ai rien omis, rien changé: mais quelle différence! que cela

maintenant me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à

moi qui l'ai vu!

Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange

bizarre de deux hommes: l'un grandiose, énergique, bouillant et

intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, ayant

vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête; et

puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir

assisté seulement comme spectateur à cette imposante et terrible partie

de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame

qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par coeur. Ce qui m'avait

encore frappé dans ce récit, c'était ce dévouement admirable des marins

les uns pour les autres; ces services où il s'agit à chaque pas de vie

et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et

cela sans se dire _merci, frère!_ car ils ne se disent pas merci entre

eux. Mais, si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de

mitraille, si les vagues écumantes sont sur le point de vous engloutir,

vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à

une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être

cette main reconnaissante sera-t-elle glacée; mais c'est comme cela

qu'elle vous aura dit _merci_, c'est comme cela qu'une autre fois vous

direz _merci_ à d'autres.

* * * * *

FIN D'UN CORSAIRE.

LE PARISIEN EN MER.

PARISIEN, s. m. Sottise la plus grande, la plus injurieuse à un

matelot. Désignation, dans les bâtiments, d'un pauvre sujet, et

quelquefois d'un mauvais sujet....

VILLAUMEZ.--_Dict. de marine_, 438.

I.

Mathieu Guichard était fils de Jean Guichard, serrurier, dans la rue

Saint-Benoît.

Mathieu Guichard avait environ dix-sept ans; il était d'une taille

moyenne, maigre, nerveux et pâle; ses yeux étaient gris, ses cheveux

châtain clair et soyeux; sa figure annonçait un singulier mélange

d'astuce et de niaiserie, d'insolence et de vivacité; son teint plombé,

hâve, avait cette couleur étiolée, maladive, flétrie, particulière aux

enfants de Paris nés dans une classe pauvre et laborieuse. Voilà pour le

physique de Mathieu Guichard.

Au moral, si toutefois Mathieu avait un moral, Mathieu était insolent,

moqueur, taquin, lascif, paresseux et gourmand; sournois et rageur,

parce que la force physique lui manquait; ni incrédule, ni croyant, ni

sceptique, mais indifférent en diable en matière de religion, et

n'invoquant jamais le nom de Dieu que d'une manière si détestable, qu'il

eût mieux valu ne pas l'invoquer du tout. Mais, en vérité, il ne faut

pas en vouloir au pauvre enfant; les premiers mots que son père, Jean

Guichard, ancien canonnier, lui apprit à bégayer, furent des jurons les

plus épouvantables qu'on puisse imaginer.

Ceci était le délassement, la joie du vieux soldat; le soir, après sa

journée de fatigue, il trouvait un souverain plaisir à s'asseoir auprès

de sa forge éteinte, et là, mettant Mathieu sur son rude tablier de

cuir, il s'amusait comme un bienheureux à entendre des blasphèmes de

renégat sortir de cette bouche enfantine, et il répondait à sa femme,

qui osait quelquefois parler de prières, de bonne Vierge et d'Enfant

Jésus:--Je n'ai été ni baptisé, ni n'ai communié, ni rien du tout; je ne

t'ai épousée qu'au civil, et je ne veux pas que mon fils soit un calotin

et un jésuite.

Or, Mathieu ne trompait point les voeux de son excellent père: il ne fut

pas jésuite, le digne enfant!

À dix ans il donnait des coups de pied à sa mère, insultait les

vieillards, volait des clous pour les aller vendre, ne faisait rien à

l'établi, recevait de glorieuses gourmades de monsieur son père, et

passait des journées dehors.

À douze ans, Mathieu avait, comme on dit, _connu l'amour_, cassé des

carreaux, battu la garde, et était devenu un des coryphées de

l'amphithéâtre de l'Ambigu et des Funambules. Le cours de ces énormités

ne fit que s'augmenter, et le torrent de ces désordres devint tel, qu'il

menaçait d'engloutir la réputation, l'honneur et les économies de Jean

Guichard, qui, en manière de digue, avait en vain opposé audit torrent

une multitude de bâtons d'orme ou de frêne, qui s'étaient brisés en

éclat sur le dos de Mathieu, sans rien changer à ses habitudes de

forcené. Mais, heureusement, Jean Guichard se souvint d'une naïve

tradition populaire assez commune en France, et surtout à Paris, qui

consiste à regarder la marine comme une espèce de bagne ou d'égoût dans

lequel on peut jeter toutes les fanges sociales. Ainsi, qu'un fils de

famille commette quelqu'une de ces ravissantes sottises qu'on ne fait

malheureusement qu'à l'aurore de la vie, les grands parents

s'assemblent, et prononcent avec gravité qu'il faut _embarquer_ le don

Juan, et l'envoyer _aux îles pour manger de la vache enragée_. Si un

polisson des rues, devenu l'effroi du quartier, ne met plus aucun terme

à ses débordements, après l'avoir menacé du commissaire, de la prison,

des galères, on finit cet effrayant _crescendo_ en disant: Il n'y a qu'à

le faire _mousse_. Ce qui ne laisse pas de prouver qu'il était

généralement au fait de cette profession. Or, un matin, le père Guichard

entra dans la mansarde de son fils, qui, par je ne sais quel hasard ou

quel dérèglement de conduite, se trouvait avoir couché sous le toit

paternel.

En ouvrant les yeux, Mathieu frémit, lui; car il vit que son père ne

portait pas de bâton.

--Il va m'étrangler, pensa le misérable.

--Écoute Mathieu--dit tranquillement le père--tu as quinze ans, tu es le

plus mauvais sujet que je connaisse, les coups n'y font rien, tu

finiras par la guillotine.

J'ai été soldat, je suis honnête homme, ainsi ça ne peut pas aller comme

ça: tu vas venir avec moi au Hâvre.

--Quand ça!

--Tout de suite, habille-toi.

Mathieu ne dit mot, s'habilla, jeta un regard en dessous du côté de la

porte, fit deux pas, et d'un bond fut sur la première marche de

l'escalier; mais l'auteur de ses jours avait suivi ses mouvements, et

Mathieu se sentit étreindre dans les larges mains du serrurier.

--Pas si vite, mon garçon--dit ce dernier.--Et il précéda son fils dans

la boutique, envoya sa femme qui sanglotait chercher un cabriolet, y

monta avec son fils Mathieu, qui sentit une larme rouler dans ses yeux

quand il vit sa mère à genoux près de la forge, en pleurant..., mais

pleurant à fendre l'âme.

--Cocher, aux diligences--dit Jean Guichard.

Du cabriolet, Mathieu passa dans la diligence, accompagné de son père

qui ne le quittait pas d'une seconde.

Le lendemain l'on était au Hâvre.

Il y a dans chaque port de mer marchand des maîtres de taverne qui

nourrissent et hébergent à crédit les matelots sans emploi.... Quand ils

trouvent à naviguer ils paient ce qu'ils doivent à leur hôte, et, s'ils

s'embarquent, ils reviennent manger chez lui ce qu'ils ont amassé dans

leur campagne; puis le crédit succède au comptant; et c'est à

recommencer jusqu'à ce qu'une lame du cap Horn ou un grain blanc des

tropiques mette un terme à cette alternative de bons et de mauvais

jours....

C'est donc dans cette taverne que les officiers de la marine marchande

viennent recruter leurs équipages.

Le conducteur de la diligence, à qui Jean Guichard avait fait part de

ses projets, l'adressa en conséquence au maître de la taverne du _Câble

sans bout_, en lui donnant quelques instructions. On enferma

préalablement Mathieu dans une petite chambre dûment verrouillée, qui ne

s'ouvrit que le lendemain sur les neuf heures du matin.

--Voilà le _bon sujet_--dit en entrant Jean Guichard à un assez gros

homme trapu, brun, et fort haut en couleur, en lui montrant son fils.

--Ce n'est que ça--dit le gros homme;--mais ce faïchien-là ne serait pas

bon pour allumer la pipe de mon mousse, si mon mousse fumait....

--Vous m'avez promis, capitaine.

--J'ai promis, et je tiendrai; la brise est faite: je pars à onze

heures, il en est neuf; allons, file.... Parisien, t'es bien nommé...

mais je te débaptiserai, moi, et dans deux jours on t'appellera

l'Éreinté....

Mathieu Guichard comprit parfaitement ce qui lui était réservé. Il

chercha avec une merveilleuse rapidité les chances qu'il avait de fuir

ou de s'opposer aux volontés de son père, et, n'en trouvant aucune, il

se résigna.

Jean Guichard lui dit:--Allons, Mathieu, corrige-toi, embrasse-moi,

deviens bon sujet, et tu nous reverras.

--Jamais, répondit Mathieu en se dérobant à un dernier embrassement de

son père, et se mettant à siffler _Tu n'auras pas ma rose_, en marchant

sur les talons du capitaine.

--Mais s'il n'allait plus revenir--pensa le

serrurier.--Bah!--reprit-il--pigeon égaré revient toujours au

colombier.--Néanmoins Jean Guichard fut long-temps bien triste.

II.

_La Charmante-Louise_, brick de 180 tonneaux chargé pour Fernambourg,

était partie du Hâvre depuis cinq jours, emportant l'unique héritier de

la famille Guichard.

Car Mathieu avait été dûment embarqué mousse à bord.

Cet être type et prototype de la population parisienne, qu'on a dit, je

ne sais pourquoi, _si badaude_ et si étonnée, ne s'étonna de rien, parce

qu'il trouvait des analogies à tout. Quand un matelot lui montra le

grand mât du brick, en disant:--Ce n'est pas toi, Parisien, qui te

guinderais là-haut. Mathieu répondit d'un air méprisant:--_Connu!_ J'ai

vingt fois grimpé à un mât de cocagne tout frotté de savon, et c'est

bien autre chose que de monter après toutes ces cordes.

Comme on paraissait mettre son agilité en doute, le Parisien monta à la

pointe du grand mât avec l'agilité d'un écureuil, sans passer par le

trou au chat, et redescendit par l'étai du grand mât, aussi fier qu'un

acrobate.

--Qu'est-ce que m'a donc chanté son animal de père?--se demanda le

capitaine, en voyant l'adresse de Mathieu; mais il n'a pas déjà l'air

si mauvais, M. son fils...

La brise était fraîche, et la houle assez forte: les matelots

s'attendaient à voir le _Parisien compter ses chemises_. Point: le

Parisien n'eut pas la plus légère atteinte du mal de mer; il grignota

son biscuit, déchira son boeuf avec des dents d'acier, but deux boujarons

de vin, parce qu'il en vola un à un des matelots de son plat, et fut sur

l'avant fumer sa pipe.

--Mais le roulis ne te fait donc rien, sauvage?--lui dit un marin...

fort piqué, car il comptait non-seulement jouir de la vue des

contorsions du Parisien, mais encore boire son vin pendant qu'il serait

abattu par le mal de mer.

--_Connu!_...--répondit froidement Mathieu entre deux bouffées de

tabac--j'ai trop souvent joué au tape-cul des Champs-Élysées, et à la

balançoire russe, pour que ça me fasse quelque chose....

Et cette réponse fut accompagnée d'énormes tourbillons de fumée, qui

cachèrent un instant le Parisien à tous les yeux.

Quand la fumée fut dissipée, la figure du capitaine apparut souriante:

il avait tout entendu, et s'était dit:--Décidément-ce père est un vieux

imbécile, et son fils vaut mieux que lui. Aussi, s'adressant à Mathieu:

--D'aujourd'hui, mon garçon, tu ne seras plus mousse, mais novice.

--Comme vous voudrez--dit Mathieu avec indifférence.

Le lendemain, le capitaine, qui voyait tout, n'apercevant que les cinq

matelots de quart sur le pont, descendit dans le faux pont, suspendit sa

marche en approchant de l'avant, car il entendit un grand bruit de voix:

c'était encore le Parisien.

--Ce gredin-là a passé novice tout de suite, c'est injuste; il aura la

cale... la cale...

--Je l'aurai, si vous voulez--dit le Parisien avec d'épouvantables

blasphèmes--mais je me vengerai; je suis seul, mais c'est égal...,

n'approchez pas....

--Mais, gueux que tu es--dit un orateur--pourquoi fais-tu le genre de ne

pas avoir le mal de mer, et de te planquer au haut d'un mât aussi vite

que nous..., hein?... C'est un fil pour flatter les chefs.

--Oui--dirent les autres en choeur--il le fait exprès.

--Écoutez--dit le Parisien--si l'un de vous, un seul, veut avoir affaire

à moi, prenons chacun une de ces choses de fer pointues (il montrait des

épissoirs), et arrangeons-nous comme de jolis garçons.

--Ça va...--dit l'orateur.

--C'est décidément le père qui mériterait d'avoir la cale--pensa le

capitaine--et le fils est un excellent sujet.

Et, le chef interposant son autorité, la discussion cessa; mais le soir

le combat eut lieu, et fut à l'avantage du Parisien.

S'étant aussi bien tiré de ces épreuves réitérées, le Parisien ne fut

plus désormais inquiété à bord, et jouit _de l'estime de ses chefs et

de l'amitié de ses camarades_.

III.

Si le capitaine de Mathieu Guichard avait été doué de quelque faculté

analytique, il eût certainement trouvé moyen de l'exercer en étudiant le

caractère de son matelot; mais l'excellent capitaine n'analysait guère,

n'analysait même pas du tout; il se contentait d'abattre Mathieu ou de

le _combler de faveurs_, selon que Mathieu avait bien ou mal mérité de

lui. Sans s'amuser à remonter des effets aux causes, après avoir

apprécié le résultat, il faisait le compte, comme il disait, et trouvait

pour total un coup de poing ou un verre de grog.

Or, depuis que Mathieu était embarqué sur la _Charmante-Louise_, il eût

été difficile de savoir au juste si la balance était en faveur du coup

de poing ou du verre de grog; et, en effet, ce diable d'homme n'avait ni

gagné ni perdu, car une âme plongée jeune dans l'air desséchant de Paris

s'y bronze et garde à jamais son pli.

Aussi Mathieu avait-il apporté et conservé là cette paresse insouciante

et cette activité nerveuse, instantanée, qui caractérise sa race; cette

exaltation fiévreuse qui ferait franchir un énorme fossé, mais non cette

force patiente et continue qui ferait gravir une montagne.

S'agissait-il d'une manoeuvre pénible, par un beau temps, oh! le

Parisien était mou, fainéant, taciturne; mais le vent sifflait-il dans

les voiles, le tonnerre grondait-il, on eût dit que l'orage, réagissant

sur cette organisation si irritable, en centuplait les forces et

l'énergie: alors le Parisien était au boute-hors des vergues, aux

empointures; car ce n'était là ni un poids à soulever, ni un aviron à

manier péniblement, il n'y avait qu'un cordage à couper; à la vérité, il

y allait de la vie, mais ce _n'était pas fatigant_, et le Parisien était

là calme, aussi paisible qu'un vieux matelot.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 16 / 18 段