»Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que

tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries

étaient grillés, regrillés et surgrillés de telle sorte, qu'on ne

pouvait songer à y passer; d'autant plus que ces barreaux étaient

visités cinq à six fois par jour; et autant de fois, par nuit; en

admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il

régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait tout le tour

du navire, et sur cette galerie se promenaient continuellement des

sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles,

vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se

croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous

même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage, les rives

de ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous

les cotés du ponton.

»Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde où

guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible;

mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à

terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse,

molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher....

»Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la

sûreté des pontons.

»L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins

partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave;

et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient

par la trahison de faux frères.

»Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en

massacrant, avec des circonstances bizarres, que je tairai d'ailleurs à

cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en massacrant,

dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les commandants anglais

ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien n'y faisait, et la

délation allait son train, parce que les Anglais la payaient bien.

»J'étais donc depuis huit jours à bord de la _Couronne_, lorsqu'un matin

on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais

gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît,

trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une

fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le

prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable,

il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu

parvenir à le rejoindre.

»Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon

tour: mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne

voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma

bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de _la Couronne_, un

capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant..., un

_homme_ enfin.

»Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans

nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au

commandant: aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec

Tilmont. (C'est comme ça qu'il s'appelait.)

»Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était

sûr, car ils naviguaient ensemble depuis vingt ans; nous convînmes de

nos faits, et huit jours après la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les

choses étaient en bon train.

»Le matin de ce jour-là, le manchot me fit appeler dans sa chambre; il

était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt

d'un air à se faire casser les reins... que souhaiter le

bonjour.--Capitaine--me dit-il--vous avez voulu jouer gros jeu contre

moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux

vos confidents.

»Comment cela?--lui dis-je sans me déconcerter.

»Oui--reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé--oui, vous

deviez vous sauver demain ou après par un trou fait à la muraille de la

coque du navire, à bas-bord près du _Black Hole_; c'est un nommé Jolivet

qui faisait le trou. Vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il

m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai données

bien vite; car, en vérité c'était pour rien.

»Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet,

si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée!--disais-je au manchot en

trépignant.--une fuite à son heure! sur le point de réussir...! etc.,

etc.

»--Je conçois que c'est désolant--me répondit le scélérat d'Anglais;

mais, pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de Madère à votre

prochaine évasion.

»--Que voulez-vous--lui dis-je--c'est à refaire... heureusement qu'il

reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi

se tuer pour cela, nous bûmes à la prochaine, et nous allâmes nous

promener dans la batterie basse.

»J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot

n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en

chantant faux comme un Anglais qu'il était, enfin il ne pouvait cacher

sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans

son droit.

»Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la partie basse,

lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal partit

au-dessus de notre tête, dans la batterie de 18, et interrompit notre

conversation qui n'était pas vive.

»Qu'est-ce que cela?--demanda le commandant à un aspirant qui

descendait.

»--Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut

comme tous les jours.

»Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de

dire:--Faites cesser, monsieur; cette joie est inconvenante de la part

des prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite

avorter... faites cesser aujourd'hui, monsieur.

»Et avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce

bruit, qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant.

»Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car, au moment où

la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout

autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la

chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs

paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait

au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla

plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette

seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eût scié le coeur que ça

n'eût pas été pire.

»Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car

aussitôt je m'écriai furieux:--Et moi, monsieur, je m'oppose à cela:

punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser

surprendre, ce n'est pas juste. Vous voulez me faire haïr de mes

compatriotes, c'est une lâcheté, monsieur, entendez-vous, une lâcheté;

et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer

leur danse.

»--Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais

moi-même leur en donner l'autorisation.

»Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla

lui-même... concevez-vous, lui-même...--s'écriait le capitaine en

bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie

frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.

»--Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce

souvenir--ajouta-t-il en se calmant--c'est que vous ne savez pas une

chose.... Ces hommes qui dansaient, c'était moi, qui, depuis huit jours,

les payais vingt sols par tête pour danser et faire un train d'enfer

au-dessus de la chambre de ce pauvre Tilmont, sous le prétexte de

l'embêter, mais dans le fait afin qu'on n'entendît pas le bruit qu'il

faisait, en me creusant, pendant ce temps-là, un trou dans la muraille

du navire, qui formait un des côtés de sa cabane.

»C'est que la trahison de _Jolivet_ était convenue entre lui, moi et

Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour

détourner l'attention, et renforcer nos fonds de quinze guinées que le

manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant

cette nuit même, je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu

près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du

N.-O., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse.

»Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de

Dubreuil; mon _faux trou_ avait été vendu, la danse avait recommencé, et

j'avais le désespoir sur le front et la _France dans le coeur_...; car

Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était

tout-à-fait fini.

»J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise,

lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître, qui appelait tout le

monde en haut.

»Au même instant, un timonier vint me prévenir que le commandant me

demande sur la dunette.

»Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je

vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les

armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude,

sous le feu de quatre caronades chargées à mitraille.

»Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui

connaissais pas. Il se tenait debout: à ses pieds était un hamac posé

sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.

»Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les tambours eurent cessé

de rouler, il dit en français:

»_Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé_.

ARRIVÉ AUX BANCS DE VASE, _il y est resté engagé. Or, voici ce qui lui

est arrivé_. Puis, se tournant vers moi: _Capitaine_, me dit-il, _voyez

donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade?_ Et en disant

ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac.

Alors je vois un cadavre tout nu, très-gonflé et d'une couleur

verdâtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figuré toute

déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux qui étaient

vides; ils avaient été mangés par les corbeaux....

»À voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair

que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu

s'en tirer; que plein de force et de vie il y avait attendu la mort

pendant des jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant

les oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui

l'attendait!...

»Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre

l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur

moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la première pensée

qui me vint fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à

traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais comme j'ai

toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit

manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça

produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau: _Eh bien!

capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?_

»Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé

(qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure):

»--Je reconnais parfaitement le _camarade_, monsieur... c'est Dubreuil,

un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais

gueux qui battait sa mère.

»Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria en

poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les

reptiles:

»--Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante,

capitaine, car on y use jusqu'à sa peau.

»--Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins--lui

dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette

jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.

»Il la prit pour une plaisanterie, resta court et me dit sérieusement:

»--Vous êtes gai, capitaine?

»--Très-gai, monsieur--répondis-je;--ainsi croyez-moi, jetez cette

charogne à la mer. Ne jouez plus à _croquemitaine_ avec moi, et

persuadez-vous bien de ceci: _c'est que le ciel du bon Dieu tomberait

sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou_. Sur ce...

bonsoir, monsieur.

»Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me

révoltait; et puis, devant m'évader la nuit même, j'avais bien d'autres

chiens à tondre que de faire le vis-à-vis de M. Dubreuil.»

--Et vous avez osé vous évader cette nuit-là, Capitaine?--dit une de ces

dames, dont la terreur était au comble.

--Oui, madame--reprit le capitaine d'un air grave;--et par l'enfer, ce

fut bien une mauvaise nuit que celle-là.

Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage

et d'énergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine Tom révéla

une magnifique expression de force indomptable et de résolution

désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il

était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais

voir sous son enveloppe naïve et simple.

Et le capitaine continua son récit.

«Ainsi que je vous l'ai dit, le _trou_ de Tilmont étant terminé, si la

nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.

»Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures

du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les boeufs. Le

ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie

fine et glacée, et le temps tournait à l'orage, que c'était une

bénédiction.

»À huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent

leurs hamacs, les officiers leurs chambres: dix minutes après, tous les

feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus

que la marche mesurée des fonctionnaires des batteries et des parapets.

Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet

s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction

que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à

s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres.

»Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le

guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui

était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans quelque chose

qui fumait.--Ah çà, ça va-t-il toujours pour cette nuit?--me dit

Tilmont.--Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe.

»Là dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il

vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite

lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel

sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou

d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la

chambre.--Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux,

et me dit:

»--Mais là, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f...... pas beau, Tom?--Je

le vois, mais je m'_en f_.... (pardon, mesdames).--Mais tu y laisseras

ta peau.--Encore une fois, je m'en... _moque_. Crever là ou ailleurs,

c'est tout un.--Mais entends donc ce vent, Tom; vois donc comme il nous

bourlingue, Tom.

En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie

tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa de nouveau

la planche du trou, et, malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute

l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames; des lames d'un lac!...

vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer.

J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie

à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: Je partirai; je

devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore à

son trou:--Quand tu te mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui

dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je

pars.

»Tilmont savait bien que dès que j'avais dit _foi de Tom_, c'était fini;

aussi me répondit-il d'un air très-sérieux, en fermant son trou: _Adieu,

va_.--Qu'est-ce que cela--lui dis-je en regardant le fond de ce pot

d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais?

--C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble; il y

en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire ça,

Tom.--Non--lui dis-je;--que le diable m'étrangle si je fais comme ces

chiens d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont

soûls....--- Je te dis que tu vas me boire ça, Tom...--Non.--Ah!....--Et

malgré tout, je bus, parce que quand cet enragé de Tilmont avait quelque

chose dans sa tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais

quoique j'eusse avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le

feu dans le ventre.--Ah ça, maintenant--lui dis-je--et le suif?--Je

l'ai--me dit-il; car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en

étions convenus.

»Je me mis alors nu comme la main (pardon, mesdames); et nous deux

Tilmont, nous me frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six lignes

d'épaisseur; ça n'est pas très-propre, mais c'est un procédé bien simple

que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça vous nageriez dans

l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous apercevoir du

froid.

»Dès que je fus suifé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un

collier de guinées, cousues dans une peau d'anguille; je me mis dans mon

chapeau ciré une petite carte de la _Manche_, que j'avais prise dans la

géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une

boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le

cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tête; et je

bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement

complet pour m'habiller en sortant de l'eau.

»Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens

mon Tilmont y glisser quelque chose; c'étaient vingt guinées, tout ce

qu'il possédait alors.--Tilmont--lui dis-je--c'est mal; tu abuses de ta

position.--Allons, allons--me dit-il d'un air extrêmement

impatienté--voyons, pas de _palabres_.... et tes patins pour les bancs

de vase, où sont-ils?--Là, derrière mon sac; en faisant la planche, je

pourrai les prendre et me les mettre aux pieds.--Ah ça, est-ce bien

tout?--C'est bien tout.--Alors, adieu, Tom; bon voyage.--Adieu,

Tilmont.--Et il ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il

éteignit la lampe. J'embrassai Tilmont sans y voir; je lui

dis:--Remercie bien Jolivet pour moi--et je me glissai par le

trou.--Bien des choses chez toi--me dit encore Tilmont....

»Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une

corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus

que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.

»En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du

gouvernail; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et

l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je

plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le

ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient

comme trois étoiles au milieu de la nuit.

»Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais, qu'on

n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de

nuit. Du côté des hommes; j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que

l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient....

»Après ça, vanité à part, je nageais comme un poisson. Ce que m'avait

fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait de

sentir le froid au dehors. La position était tenable, mais il faisait un

bien vilain temps tout de même.

»Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du

tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi,

était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à

mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert

d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait

à verse, me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce

qui me gênait le plus.

»Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus

un moment de faiblesse.... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux

fait d'attendre: au lendemain; mais après ça je pensai à ma mère, à mon

frère: alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau,

et je ne pus m'empêcher de crier _hourra_. Je fis à ce moment-là,

certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites.

J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu.

»Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau,

lorsqu'il se fit au nord-ouest une petite éclaircie. Je vis un peu de

bleu et quelques étoiles entourées de nuages gris. À la faveur de cette

éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me

servir de direction pour passer les _bancs de vase_. Je m'aperçus alors

que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.

»Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien

bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer....

C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces _bancs de vase_, que tout-à-coup

le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangés sur ces mêmes

bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.

»Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure

avait fait sur moi une telle impression!... Je me la rappelais si bien,

qu'il me semblait la voir, et si bien que je la voyais....

»Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelquefois dans mes

rêves: ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées,

ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait

plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au

milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi.

»J'eus beau me raidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir

les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer, plonger, battre

l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait.

C'était un cauchemar; j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous

voudrez, mais je la voyais.

»À ce moment-là, vraiment, j'ai manqué devenir fou; et pour me fuir

moi-même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai

avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une

substance épaisse.... Le fond diminua sensiblement.... J'étais dans la

vase....

»Alors, comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de

sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus épaisse, et il me

sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je

voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me

regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentis comme une défaillance,

et pourtant je me raidissais en criant et râlant du fond de la gorge:

_Ah! mon Dieu!_ On aurait dû m'entendre du ponton, quoiqu'il y eût une

lieue. À bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit là; car

après ça je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse

pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleurée.

Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme... Si tu réussis,

pense que tu vas voir ta mère, ton frère. Tu as échappé à ce gredin de

manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil

était un gueux, et tu es un honnête homme, ou, ce qui est plus clair, tu

as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du coeur au ventre, mordieu,

et va de l'avant...

»Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours

nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un

endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je

profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds; et je glissai

accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins

étaient faits de deux planches de sapin très-larges et très-minces, qui,

par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m'empêchaient d'y

enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc; puis je me remis à l'eau

et à nager pour gagner les autres.

»Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu

d'enfant: aussi je traversai le second et le troisième banc sans y

penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie

après mon départ du ponton.

»C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout: il fallait songer

à _sa toilette_: j'étais couvert de limon comme une crabe, vu que ce que

j'avais traversé en dernier était de la vase. À force de chercher, je

trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai, et un

quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une

goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné

mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me

dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le

matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons.

»Ce qu'il fallait à tout prix pour moi, c'était gagner la côte, et là,

de gré ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 15 / 18 段