»Victime de la traite des noirs et de l'esclavage, Bernard-Augustin

Atar-Gull fut transporté il y a environ cinq ans à la Jamaïque, et

pourtant sa conduite sage, soumise, laborieuse, attira bientôt

l'attention de son maître qui lui donna toute sa confiance.

»Des malheurs imprévus et cruels vinrent tout-à-coup fondre sur le colon

Tom Wil, et peu à peu ce malheureux perdit sa femme, sa fille, son

gendre, son immense fortune, et fut forcé de quitter la Jamaïque, où de

trop douloureux souvenirs l'eussent mené au tombeau.

»Eh bien! messieurs, au milieu de ces calamités, le colon eut

l'inestimable bonheur de rencontrer un ami sûr, dévoué, infatigable; ce

fut cet Atar-Gull, qui trouvait toujours de nouvelles forces dans

l'excès même de son dévoûment.

»Ah! messieurs, combien d'autres esclaves, à sa place, auraient joui en

secret des peines qui venaient accabler celui qui les avait achetés,

enlevés indirectement à leurs affections, à leurs pays.--Non, non,

messieurs, Atar-Gull n'avait, lui, qu'une idée fixe... l'attachement et

la reconnaissance qu'il devait à son maître, pour les bontés dont il

l'avait comblé....

»Et soit dit en passant, messieurs, de tels faits valent des volumes

pour réfuter la logique de ces froids et cruels sceptiques qui mettent

encore en doute le développement de l'intelligence des noirs, et qui,

sous de spécieux et paradoxals prétextes, osent soutenir la nécessité,

la légitimité de la traite, de cet infâme trafic.

»Mais revenons à Atar-Gull, messieurs.

»Il aurait pu profiter de son acte d'affranchissement sollicité par son

maître; il ne le fit pas, et suivit le colon en Europe, en Angleterre,

en France, à Paris, avec la même abnégation, le même dévoûment.

»Mais c'est à Paris surtout qu'il faut suivre tous les développements de

cet attachement si énergique dans son expression et si profond dans ses

racines.

»Les modiques ressources du colon étaient épuisées; le nègre passait des

jours, des nuits à travailler, et de ce modique labeur, il soutenait un

vieillard infirme, que ses nombreux malheurs avaient amené à un état

continuel d'irritation et de colère, bien excusable sans doute, mais

enfin dont le pauvre noir supportait les effets sans se plaindre, sans

le moindre murmure.

«Que vous dirai-je? messieurs, le malheureux colon, privé de la parole,

perdit bientôt l'usage de ses facultés, sa raison s'égara; et, sauf

quelques moments lucides, il vécut encore un an dans un état de démence

complet.

»Enfin le colon succomba à tant de tourments et de chagrins amers.

»C'est ici, messieurs, qu'il faut voir jusqu'à quel point peuvent aller

la reconnaissance et l'affection chez de tels hommes.

»À peine le digne et bon médecin, qui prodiguait au mourant les soins

les plus désintéressés, eut-il annoncé au fidèle serviteur la prochaine

mort de son maître, que celui-ci, dans un emportement, un délire que

les motifs feront pardonner et admirer peut-être, s'écria:--Je ne veux

pas qu'il meure, moi... Je ne tiens à l'existence que par sa vie... et

s'il meurt, je te tue....

»Et ces paroles, ces regrets énergiques et profonds, empreints de toute

l'exaltation fougueuse d'un africain, retentiront, j'espère, dans le

coeur des gens qui, nous le répétons, s'obstinent à regarder les noirs

comme une classe à part.

»Mais bientôt, messieurs, toute espérance fut détruite, et le ministre

de Dieu vint apporter ses saintes consolations au malheureux... disons

plutôt à l'heureux colon; car c'est encore du bonheur, même au milieu

des plus cruelles infortunes, que de trouver un ami, un frère, un fils

tel qu'_Atar-Gull_.

»Mais voyez, messieurs, combien une âme noble et élevée, sous quelque

enveloppe qu'elle soit, a de secrètes affinités avec une religion dont

la portée est si haute et si puissante: c'est au nom de notre religion à

nous, de la religion du Christ, que ce noir, abjurant son idolâtrie,

demande la vie de son maître!!!

»Ah! messieurs, laissez couler mes larmes, elles sont bien douces, je

vous assure... et n'y a-t-il pas un plus touchant, un plus noble tableau

que celui-ci... un pauvre nègre, devinant comme par l'instinct d'une âme

aimante tout ce qu'il y a de consolation et d'espérance dans une

religion qu'il ignore pourtant, mais dont l'idée confuse vient

apparaître à son esprit comme ces saintes et mystiques visions qui

venaient soudain éclairer nos Pères de l'Église.

»Enfin, messieurs, comme pour compléter, pour clore dignement cette vie

tout entière consacrée au dévoûment pour son semblable, Atar-Gull,

instruit dans notre religion, s'est fait baptiser, et nous comptons un

chrétien de plus.

»Ce qui a décidé, messieurs, la commission à attirer sur cet homme

estimable les regards et la reconnaissance de la société, c'est cette

grandeur d'âme, cette élévation de caractère qui ont été assez

puissantes chez Atar-Gull pour faire surmonter toute haine primitive.

»Oui, messieurs, car chez un de nos concitoyens, élevé dans nos moeurs,

dans nos habitudes, dans nos lois, une pareille conduite serait déjà

digne des plus grands éloges, digne des plus hautes récompenses.

»À quelle hauteur sera-t-elle donc élevée, cette action, messieurs!

quand vous songerez que cet homme à demi sauvage, livré à toute

l'impétuosité de ses passions, sans instruction, sans croyance, sans

frein, a oublié l'affreuse distance que le fouet et la cruauté des

colons avaient mise entre lui et un blanc, pour se vouer corps et âme au

service de ce blanc et lui prouver une affection toute filiale!

»Alors, messieurs, je le crois, vous ne pouvez que ratifier le jugement

de la commission, et vous écrier avec nous: Si l'âme généreuse de M. de

Montyon prend encore quelque connaissance de ce qui se fait sur la

terre, elle doit être heureuse et satisfaite, car nous avons eu le

bonheur de concilier les deux idées qui l'occupèrent pendant toute sa

vie, et auxquelles en mourant il a consacré toute sa fortune:

»Faire du bien aux infortunés et exciter à leur en faire tous ceux qui

en ont la possibilité.

(_Applaudissements prolongés_.)

»Il nous reste, messieurs, à faire connaître les pièces justificatives

qui seront déposées au secrétariat de l'Institut.

»--1º Le testament olographe de M. Wil qui, par les clauses les plus

flatteuses, institue Atar-Gull légataire universel du peu qu'il

possédait.

»--2º L'acte d'affranchissement du nègre, apostillé longuement par le

gouverneur de la Jamaïque, qui rend un éclatant hommage aux excellentes

et nobles qualités d'Atar-Gull, et cite les faits honorables qui lui ont

mérité cette faveur.

»--3º Un certificat du commandant de la frégate anglaise _le Cambrian_

qui a ramené en Europe le colon et son fidèle esclave, lequel

certificat, signé de tout l'état-major, contient les plus grands éloges

sur l'admirable conduite du nègre pour le colon.

»--4º Une demande signée par les locataires qui habitent la maison où

était logé feu M. Wil, et appuyée des attestations des principaux

habitants du quartier qui affirment que la conduite d'Atar-Gull a été

parfaite et dévouée, et qui s'intéressent tous à ce qu'elle ne reste pas

sans récompense.

»--5º Des notes particulières remises par le médecin qui a soigné M. Wil

dans sa dernière maladie, et qui le premier a appelé les regards de

l'autorité sur ces faits si honorables pour l'espèce humaine.

»--6º Une lettre de M. Duval, prêtre à Saint-Geneviève, qui a suivi

Atar-Gull dans tous les exercices religieux, et a été édifié de sa

conduite admirable et de ses regrets sincères et touchants.

»Voici, messieurs, les titres sur lesquels la commission a basé son

jugement; nous osons croire qu'elle trouvera des approbateurs, et que

l'imposante et sainte mission qui nous a été confiée aura été

religieusement et consciencieusement remplie aux yeux de tous.

»D'après ce, le prix de vertu de dix mille francs, fondé par feu M. de

Montyon, est décerné à Atar-Gull Bernard-Augustin.»

Il est impossible de décrire les transports et l'ivresse que ce long

rapport excita dans l'assemblée.

C'était comme un nouveau triomphe que la civilisation remportait sur la

barbarie.

Une quête spontanément faite au profit du bon noir produisit près de

deux mille francs, qui furent remis au président, et le soir, dans tout

Paris, on ne parlait que d'Atar-Gull ou le bon nègre.

FIN D'ATAR-GULL.

UN CORSAIRE.

...Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais

alors en curieux tous les ports de la Manche, qui, dans notre dernière

guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides

corsaires.

J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de _corsaire_,

j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un _vrai_, un type,

le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de

tabac, l'oeil sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices

profondes à y fourrer le poing.

Comme dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à

un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel, auquel

j'étais recommandé, il me dit:--Eh bien! demain je vous ferai dîner avec

un corsaire.

--Un corsaire!--lui fis-je.

--Un vrai corsaire--reprit-il--un corsaire comme il y en a peu, un

corsaire qui à lui seul a fait plus de prises que tous ses confrères

depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo.

Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long,

quoique j'eusse essayé de lire _Conrad_, de Byron, pour me préparer à

cette sainte entrevue.

À cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide à dire, mais j'avais

presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à

mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis

involontairement.

--Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner--me dit-il--il est en

conférence avec le capitaine du port.--Hélas! j'attendrai

donc--répondis-je--en sentant mon coeur se rasséréner.

On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à

ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort

intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom.

Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait

merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur,

dis-je, avait une franche et joviale figure, l'oeil vif, la joue pleine

et luisante, et un air de bonhomie épandue dans toute sa personne qui

faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur sa ville, dont il

paraissait fier, me parla des embellissements projetés, de la rivalité

de l'école des frères et de l'enseignement mutuel, et finit par

m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il était membre

du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et qu'il

jouissait même d'un certain crédit à _la fabrique_. Je le crus sur

parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute

autre circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors

monotones, dévoré que j'étais du désir de voir _mon_ corsaire. Et _mon_

corsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable

attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom

sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines, quoique lui, Tom,

fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai

de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction: que M. Tom,

au nombre de ses autres qualités sociales et municipales, joignait le

caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.

On servit le dessert. Les gens se retirèrent; j'étais désespéré; n'y

tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitryon.--Hélas!

votre corsaire vous oublie--lui dis-je.--Quel corsaire?--dit M. Tom, qui

cassait ingénûment des noisettes.--Mais le commissaire de marine que

j'avais invité--dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise.

J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère, qu'il fallut la

présence des deux femmes pour me contenir.

Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque, pour toute

réponse, je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives, qui

sourirent aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge

jusqu'aux oreilles, et baissa la tête d'un air honteux.

Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit indigné de cette scène

ridicule--pensai-je en vouant un remercîment intime au digne conseiller

municipal.

--C'est assez plaisanter, monsieur--me dit alors l'hôte d'un air

sérieusement affectueux;--excusez-moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma

position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions

calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, monsieur, on juge

mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels

qu'ils sont, au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés,

votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et, par dépit

d'avoir mal jugé, vous les appréciez mal, ou vous persistez dans

l'illusion que vous vous étiez faite à leur égard.

Je regardai mon hôte d'un air étonné. J'avais seize ans, il en avait

soixante; et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison

dans ce peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher.

--Une preuve de cela--ajouta-t-il--c'est que si tout à l'heure je vous

avais montré notre corsaire, en vous disant: Le Voici, vous eussiez,

j'en suis sûr, éprouvé une toute autre impression que celle que vous

avez éprouvée, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici

au milieu de nous, il a dîné avec nous.--Je fis un mouvement.--Je vous

en donne ma parole--dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus.

Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent

complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait.

--Regardez-nous donc bien--me dit M. Tom avec un rire singulier.

Alors mon hôte me dit, en me désignant M. Tom de la main:--J'ai

l'honneur de vous présenter le capitaine Thomas S...--Le capitaine S...!

vous Êtes le brave capitaine S...?--m'écriai-je, car le nom,

l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien

connus; et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon coeur

battait vite et fort.

--Et! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul--me dit le

corsaire en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.--Vous

êtes le capitaine S...?--dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux,

et m'attendant presque à voir, depuis cette révolution, le front du

conseiller municipal se couvrir tout-à-coup de plis menaçants, son oeil

flamboyer, sa voix tonner....

Mais rien ne flamboya, ne tonna, seulement le corsaire me dit avec la

plus grande politesse:--Et je me mets à vos ordres, monsieur, pour vous

faire visiter la rade et le port.

Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me parut trop aimer les

noisettes pour un corsaire.

En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait

une toute autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante

et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et

terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant,

un pli à ces joues rieuses et vermeilles.

Mon hôte voyant mon étonnement dit au corsaire:--Oh! maintenant il ne

vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux,

racontez-lui votre évasion de _Southampton_.

Ici le capitaine Tom fit la moue.

Sur mon observation mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec

le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques

combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants.

Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation

s'engagea entre nous deux; il me donna même quelques détails sur la

façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui

faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du

sujet de notre conversation.

Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle

manière il abordait l'ennemi, il me répondit tranquillement en jouant

avec sa fourchette:--Mon Dieu! je l'abordais presque toujours de long en

long; mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous

recommande dans l'occasion, car c'est bien simple--ajouta-t-il à peu

près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette

pour faire les confitures;--cette habitude--reprit-il--la voici: au

moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout

bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à

triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça

produisait--ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et

secouant la tête d'un air de conviction.

Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais parfaitement

une idée de l'effet que devait produire cette excellente habitude qui,

dans le fait, était bien simple.

--Bah!... Tom fait le crâne comme ça--dit mon hôte d'un air malin--il ne

vous dit pas qu'il a peur des revenants!

--Oh! des revenants!--dit joyeusement Tom en remplissant son verre

d'excellent curaçao.

--Des revenants--reprit mon hôte;--enfin l'homme aux _yeux mangés_ ne

vous visite-t-il jamais, Tom?...

La figure du capitaine prit alors une bizarre expression: il rougit, son

oeil s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur la

table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et découvrant

son large front:--Aussi bien il veut me faire raconter mon évasion de

Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache. Écoutez-moi donc,

jeune homme.

--Ah çà, Tom, songez à ces dames--dit mon hôte, en montrant sa femme et

une de ses amies.

--Ma foi--dit le capitaine--si la chaleur du récit m'emporte,

figurez-vous bien, mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points.

Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur

le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce

fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours est-il que,

lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de l'attention par

un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrêmement

distinct du conseiller municipal.

Le capitaine commença donc en ces termes:

«C'était dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en

souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas

trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à

Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de

sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui le commandait,

signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien.... Je vois des

huniers grands comme une maison: c'était une frégate du premier rang. Le

damné brick marchait comme une bouée, je donne ordre à mon second de

forcer de voiles, et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre

d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un

démon, et ne demandait qu'à aller de l'avant: aussi voilà que nous

commençons à prendre de l'air... et à filer ferme..., ce qui n'empêcha

malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois

quarts d'heure de chasse.

»Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me

tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes.

»Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à

mitraille, qui pinça une demi-douzaine d'Anglais; c'était toujours çà,

et tout fut dit. Je fus genoppé, mais par exemple traité avec les plus

grands égards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi;

car c'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais

toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons.

»Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à

laquelle je comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère

et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre,

j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester long-temps.

C'était dur; mais alors j'étais entreprenant; j'étais jeune et

vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et par dessus

tout une _rage de France_ qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand

le commandant, devant tout son animal d'état-major, me fit un grand

discours, pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis

dans une chambre à part, surveillé à chaque minute..., que c'était ma

vie que je jouais en tentant de m'évader..., enfin une bordée de paroles

superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose que je m'en...»

--Tom..., Tom...--s'écria fort heureusement mon hôte, car le capitaine,

dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine consonne

sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés.

--Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le

capitaine. Je m'en....

--Tom--s'écria encore mon hôte--ce n'est nullement votre véracité que

j'interromps; mais songez à ces dames, Tom!

--Ah! tiens, c'est vrai--reprit le capitaine.--Eh! bien, non, je dis au

commandant: Je m'en _moque_. Je m'évaderai tout de même.--Nous

verrons--répondit l'Anglais.--Je l'espère bien--lui dis-je. Et on

m'envoya à _Southampton-Lake_, à bord du ponton _la Couronne_.

«Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues

de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal; ce chenal

débouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de

mer, après avoir formé les rades de Portsmouth, de Spithead et de

Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les

îles Portsea, Haling et Torney.

»Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce

diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même,

parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons

qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre

français, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels

je me trouvai bientôt, comme je vous l'ai dit, à bord de _la Couronne_,

vaisseau de 80 rasé.

»Ce ponton était commandé par un certain manchot, nommé Rosa, un malin,

un fin matois s'il en fut, beau, jeune, et brave garçon d'ailleurs, qui

avait perdu un bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi

les Anglais; c'était de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir pour

cela, il était de son pays et moi du mien.

»Le premier jour que je vins à bord, il me fit voir son ponton dans tous

ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses

verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts d'heure,

les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux

murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en

outre de ces précautions, j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres

un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il

d'un air gouailleur, que, _mes moindres désirs fussent prévenus_.

»Cependant--ajouta-t-il--si vous vouliez me donner votre _parole

d'honneur_ de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous

laisserais libre d'aller à terre tous les jours, et, à bord, votre

chambre ne serait jamais visitée.

»Vous êtes trop aimable--lui dis-je--mais je ne veux pas vous donner

cette parole-là; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et

le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de

m'évader.--Vous avez bien raison, et j'en ferais autant à votre

place--me répondit le manchot;--seulement je vous préviens d'une chose,

c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir _tout moyen_

me sera bon.--Mais c'est trop juste--lui dis-je--puisque _tout moyen_

me sera bon pour me sauver.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 14 / 18 段