C'était le soir... le jour baissait... le colon venait de terminer son

modeste repas, et comme il était dans l'impossibilité de marcher et même

de se servir de ses mains, étant paralysé, son noir, l'ayant bien et

dûment posé et encaissé dans son grand fauteuil... l'avait roulé tout

près de la fenêtre, d'où M. Wil aimait à voir encore les dernières

lueurs du soleil dorer les fleurs pourpres de ses capucines, et

étinceler sur ses épais carreaux....

Cette atmosphère enflammée des feux d'un soleil à son déclin, ces fleurs

pâles et froides qui brillaient pour quelques minutes d'un vif et

brûlant éclat, rappelaient au pauvre colon son beau ciel de la Jamaïque,

ses palmiers si verdoyants, ses aloës parfumés, ses camélias fleuris,

toute cette végétation si puissante et si forte... et puis aussi peu à

peu venaient se grouper sous ses arbres gigantesques sa bonne et tendre

femme... sa douce Jenny... son loyal et franc Théodrick.... C'est alors

qu'il pensait avec amertume à leurs longues promenades du soir après la

prière, à leur joie innocente, à ces fêtes tumultueuses, bruyantes,

qu'il donnait pour sa fille, à ses naïves caresses, à sa gaîté si

folle... et enfin à tout cet avenir de bonheur, de richesse et d'amour,

flétri, tué en moins de deux ans par une si inconcevable fatalité....

Car il se voyait, lui, un des plus riches planteurs de la Jamaïque,

réduit à vivre des aumônes d'un nègre, d'un esclave, qui partageait avec

lui, Tom Wil, une misérable chambre, triste et obscure, avec lui, dont

les magnifiques et vastes habitations étaient autrefois couvertes

d'hommes qui tremblaient à sa voix....

Quels souvenirs!

Aussi, sa pâle figure s'assombrissait de plus en plus, et les rayons

obliques du soleil, qui l'éclairaient fortement, en faisaient ressortir

encore l'expression mélancolique, et lui donnaient un aspect de

tristesse indéfinissable, de chagrin profond, de regret amer, qui

eussent attendri l'âme la plus atroce....

Bientôt des larmes coulèrent de ses yeux, et il laissa tomber sa tête

chauve et vénérable dans ses mains tremblantes, puis s'ensevelit dans

une sombre méditation.

La nuit était tout-à-fait venue.

Atar-Gull alla soigneusement fermer la porte qui donnait sur l'escalier,

poussa les verroux et prit la même précaution pour celle qui ouvrait sur

la chambre où était son maître....

Il alluma une lampe qui ne jetait qu'une clarté faible et douteuse,

s'approcha du colon, toujours absorbé dans ses pensées, et le contempla

un instant!...

Puis lui frappant avec force sur l'épaule, de sa large et formidable

main, il l'éveilla en sursaut, car l'honnête Wil avait fini par

sommeiller un peu....

Pour la première fois le maître tressaillit à la vue de son esclave....

C'est qu'aussi la scène avait quelque chose d'effrayant et d'étrange.

Au milieu de cette chambre vaste et basse, à peine éclairée par la

lumière vacillante et rougeâtre de la lampe... se dressait de toute la

hauteur de sa taille athlétique, Atar-Gull... le regard flamboyant, les

bras croisés, et un affreux sourire sur ses lèvres contractées qui

laissaient entendre le sourd claquement de ses dents qui

s'entre-choquaient comme celles d'un tigre qui mâche à vide.

On ne voyait de ce colosse noir que deux yeux blancs fixes et arrêtés,

et au milieu de ce blanc un point lumineux qui brillait comme du

phosphore dans l'ombre.

C'était aussi la première fois que le nègre s'était permis de frapper si

familièrement sur l'épaule de son maître; aussi ce dernier le

regarda-t-il avec un étonnement stupide.

--Écoute, blanc...--dit Atar-Gull d'une voix caverneuse--écoute bien une

singulière histoire....

Ce tutoiement, cette phrase, ce ton dur et presque solennel,

bouleversèrent les idées du colon qui attachait des yeux inquiets sur le

nègre, qui continua ainsi:

--Le premier blanc que j'ai haï a été cet homme que l'on a pendu à bord

de la frégate anglaise....

Il m'avait acheté, battu et vendu.--Justice a été faite.

Le second blanc que j'ai haï, mais d'une haine aussi brûlante que le

feu... aussi aiguë que la pointe d'un couteau, aussi vivace que l'apios

qui fleurit chaque jour....

C'est toi... toi, _Tom Wil_, colon, planteur de la Jamaïque...--

Le colon voulut se lever, et, faible qu'il était, retomba sur son

fauteuil en faisant entendre un gémissement sourd....

Le nègre continua:

--Garde tes gémissements pour plus tard... ce n'est pas encore l'heure;

Tom Wil, planteur de la Jamaïque... Tom Wil, qui fus riche à millions...

Tom Wil, qui fus tendre père, heureux mari... plus tard... tu gémiras...

tu pleureras du sang....

S'il avait fallu, vois-tu, comparer la haine que je portais au négrier

qu'on a pendu à celle que je te portais à toi, Tom Wil, j'aurais dit que

je l'aimais, lui, comme un frère....

Et pourtant mon coeur a bondi de joie en voyant son supplice....

Enfin, sais-tu ce que tu m'as fait, Tom Wil? le sais-tu?

Pour de l'or, tu as vendu mon sang... un pauvre vieillard qui ne

demandait qu'un peu de maïs et de soleil pour vivre quelques jours

encore, et puis mourir;... pour de l'or... tu l'as fait supplicier du

supplice d'un voleur et d'un assassin....

C'était mon père... Tom Wil! le vieux Job! c'était mon père!

Comprends-tu maintenant?--

Et le colon... haletant... comme fasciné par le regard d'Atar-Gull... le

contemplait en silence.

--Alors, vois-tu--reprit le noir--il m'a fallu dévorer ma haine qui me

tordait le coeur; le jour, le rire sur les lèvres, te servir, et baiser

ta main qui me frappait, en pleurant de joie....

Et c'est de joie aussi que je pleurais, Tom Wil... car chaque coup...

chaque humiliation que j'endurais avançaient ma vengeance d'un pas....

Et j'ai eu ta confiance! ton attachement! enfin!--

Hurla le noir avec un affreux éclat de rire....

--Et c'est moi qui t'ai traduit au tribunal des empoisonneurs, qui ai

fait empoisonner tes bestiaux, tes noirs, et même le premier-né que

j'eus de _Karina_, pour éloigner tout soupçon de moi... bon et fidèle

serviteur...--

Et Atar-Gull fit une pause, un silence, comme pour donner à chacune de

ses atroces révélations le temps d'entrer bien douloureusement au coeur

du colon, qui croyait rêver.

Puis il reprit....

--Et c'est moi, Tom Wil, qui ai incendié tes propriétés en incendiant

aussi la case que tu m'avais donnée, et qui ai couru au milieu du feu,

pour qu'on ne pensât pas à m'accuser... moi, bon et fidèle serviteur.

Ici une nouvelle pause....

--Et c'est moi, Tom Wil, qui ai presque guidé par mon adresse le serpent

qui a étranglé ta fille, et qui l'ai poursuivi après, moi, bon et fidèle

serviteur...--

Par un effort surnaturel, le colon se leva debout, les yeux menaçants,

et s'avança sur Atar-Gull, mais à peine eut-il fait deux pas qu'il tomba

par terre.

Atar-Gull resta debout, regardant de toute sa hauteur son maître qui,

étendu à ses pieds, se roulait, en poussant d'affreux sanglots.

Il continua....

--Et cette mort, Tom Wil, t'a rendu muet; le ciel devait bien cela à ma

vengeance... et c'est moi qui ai conduit Théodrick au Morne aux Loups...

va, va demander aux profondeurs de ces gouffres... quel est le corps

poignardé et mutilé qu'ils ont reçu....

Et la mort de ta femme, et ta ruine, c'est moi seul qui ai tout fait...

tout fait, Tom Wil... et ce n'est rien encore... c'est maintenant que

ton supplice commence et que mon père savoure la vengeance là haut!

Écoute, Tom Wil; depuis que nous sommes ici, j'ai éloigné tout le monde

de toi; je passe pour le serviteur le plus dévoué qu'il y ait sur la

terre... tu l'as d'ailleurs écrit là...--

Et il montra la cassette où était renfermé le testament du colon.

--Tu es muet... tu ne pourras me démentir.

Tu n'écriras pas... car je serai sans cesse auprès de toi, et tu es

perclus de tes mains....

Et chaque jour, à chaque heure, vois-tu... tu auras devant toi le

bourreau de ta famille... l'auteur de ta ruine....

Et la nuit je t'éveillerai, et à la lueur de cette lampe, tu verras

encore le bourreau de ta famille et l'auteur de ta ruine!

Au dehors, je serai loué, montré, fêté comme le modèle des serviteurs,

et je te soignerai, et je soutiendrai ta vie, car elle m'est précieuse

ta vie... plus que la mienne, vois-tu; il faut que tu vives long-temps

pour moi, pour ma vengeance... oh! bien long-temps...--l'éternité, si je

pouvais...--Et si un étranger entrait ici... ce serait pour te dire mes

louanges, te vanter mon dévoûment à moi, qui ai tué... tué ta

famille... qui t'ai rendu muet et misérable... car c'est moi... c'est

moi, entends-tu, Tom Wil... c'est moi seul qui ai tout fait... moi

seul...--

Criait le nègre en rugissant comme un tigre, et bondissant dans cette

chambre en poussant des hurlements qui n'avaient rien d'humain....

* * * * *

Quand cet accès frénétique fut passé, il s'occupa du colon que cette

effrayante secousse avait fait évanouir....

Il le ramassa et le plaça avec soin sur son lit, en lui faisant respirer

un peu de vinaigre.

Tom Wil ouvrit les yeux d'un air étonné, inquiet; le pauvre homme

croyait avoir fait un mauvais rêve; aussi en se retrouvant au milieu des

soins empressés de son esclave, il sourit à Atar-Gull avec une admirable

expression de reconnaissance.

Mais celui-ci avait suivi sur les traits du colon toutes ses pensées, et

pour ne lui pas laisser cette consolante illusion, il reprit en lui

serrant la main violemment:

--C'est moi seul, Tom Wil, qui ai tué ta femme et ta fille... tu n'as

pas rêvé, Tom Wil, c'est moi....

* * * * *

Il est plus facile d'imaginer que d'écrire tout ce que dut souffrir le

malheureux colon: aussi, depuis cette époque, sa santé s'affaiblit;

mais, grâce aux horribles soins d'Atar-Gull, elle se soutint

chancelante.

Une fois le colon refusa de rien prendre, voulant terminer cette vie

d'angoisse et de torture.

Alors, aidé de deux locataires, Atar-Gull lui fit avaler de force

quelques cuillerées de bouillon, et le pauvre colon entendit un des

voisins s'écrier:--Quelle vertu ce pauvre nègre doit-il avoir pour

servir un vieux maniaque de cette trempe-là....

Enfin, au bout de six mois de cette horrible existence, la santé du

colon s'altérant sensiblement, sa raison commença de s'égarer; alors son

esclave fit demander un médecin.

Or, c'est après une de ses visites que madame Bougnol venait de

l'arrêter curieusement comme nous l'avons dit, afin de savoir des

nouvelles du vieux muet.

Mais la raison du colon se perdit bientôt tout-à-fait, et sauf quelques

moments lucides, pendant lesquels son affreuse position se représentait

à lui dans tout son jour... il était dans un état de démence complète,

et furieux parfois.... Alors Atar-Gull avait recours à la camisole de

force....

Ordinairement, après ces transports frénétiques, succédaient quelques

moments de calme; aussi le docteur sortait-il comme un des accès du

malheureux Wil venait de finir.

CHAPITRE III.

Un frère est un ami donné par la nature.

LEGOUVÉ.

LE BAPTÊME.

Quelques jours après la visite du médecin dont nous avons parlé, toute

la maison de la rue _Tirechape_ était en émoi, un inconcevable

bourdonnement allait, venait, montait d'étage en étage, et dominant sur

le tout, on entendait glapir la voix aigre de la portière... gourmandant

les uns et les autres:--Un tas de curieux imbéciles--disait-elle--qui ne

laisseraient pas ce pauvre cher homme mourir en paix.

En effet, M. Wil était au plus mal; à la suite d'un long accès de

démence, sa paralysie s'était portée sur l'estomac, et il se trouvait

dans un effrayant état de faiblesse et de stupeur.

Les fenêtres de sa chambre avaient été ouvertes par l'ordre du médecin,

car l'odeur des potions, des drogues, épaississait encore l'atmosphère

morbide de cet appartement.

Debout au pied de son lit se tenait Atar-Gull, ses yeux constamment

fixés sur les yeux du mourant....

Il ne voulait pas perdre un seul de ses regards....

Et une inconcevable expression de tristesse ridait le front du nègre...

il voyait sa proie lui échapper, sa victime mourait.

Oh! qu'il eût donné la moitié des jours qui lui restaient pour prolonger

d'autant l'existence du colon! Mais Dieu est juste....

Dans un autre coin de la chambre, le docteur était assis, pensif,

quelquefois il levait la tête et contemplait Atar-Gull avec

admiration....

--Voilà donc--disait l'Esculape--ces êtres auxquels, dans notre froid et

cruel égoïsme, nous refusons presque le nom d'hommes... que nous

reléguons à l'affreuse condition d'esclaves, de bêtes de somme.... Et

pourtant voyez celui-ci... quelle délicatesse de dévoûment! quels soins

attentifs... pauvre homme, quelle tristesse est empreinte sur son front,

quelle anxiété dans ses regards... oh! il ne le quittera pas de l'oeil un

seul moment.... Ô humanité!... humanité!... que tes jugements sont

faux... que tes préjugés sont cruels.

L'honnête médecin eût sans doute continué encore long-temps cette

dissertation mentale, négro-philosophique, si un cri du noir n'eût

interrompu le précieux cours de ses pensées.

Il se leva précipitamment et s'approcha du moribond....

--Eh bien! eh bien!--lui dit-il en anglais--mon ami, comment

allons-nous?... du courage... du courage....

Le colon tourna la tête de son côté, les yeux secs, ardents, et d'un

geste aussi furieux que sa faiblesse lui permettait de le faire, montra

le noir... immobile, silencieux au pied du lit...

--Je le vois, je le vois, mon ami--dit le docteur--je sais que c'est un

digne et loyal serviteur... mais tel maître tel valet, et avec un maître

comme vous....

Les yeux du colon brillèrent d'un feu inaccoutumé, et il fit violemment

un geste négatif en secouant sa tête, qui bientôt retomba lourde et

pesante sur son oreiller.

--Si, si, vous êtes un bon maître--reprit imperturbablement

l'Esculape--aussi bon maître qu'il est bon esclave... bon ami,

voulais-je dire.

Ici M. Wil, brisé par la fièvre et la douleur, ne put faire un

mouvement, seulement ses yeux s'emplirent de larmes, et il les leva au

ciel avec un regard qui semblait dire:--Mon Dieu, tu l'entends... toi,

qui sais la vérité... tonne donc.

Dieu ne tonna pas, et le docteur, interprétant à sa manière ces pleurs

et cette invocation tacite, ajouta:

--Oh! oui, pleurez de reconnaissance, et recommandez-le au ciel, ce bon

esclave... mon cher ami, c'est bien naturel... ces larmes-là sont

douces, n'est-ce pas?...

Et l'honnête médecin tendit la main à Atar-Gull en essuyant ses yeux

humides....

--Je n'ose, monsieur le docteur--dit le nègre avec humilité....

--Allons donc, mon garçon, mon ami, mais je m'honore, moi, en pressant

la main d'un modèle de vertu et d'héroïsme... car enfin c'est de

l'héroïsme--disait le docteur en serrant Atar-Gull dans ses bras.

Ce spectacle fut au-dessus des forces du colon.

Sa figure, de pâle et livide qu'elle était, devint rose, pourpre et

violacée....

Ses yeux s'ouvrirent, et la prunelle disparut sous la paupière....

Il fit entendre une espèce de cri guttural, rauque et métallique... et

sa bouche écuma... et ses membres se raidirent....

--Son accès le reprend, monsieur le docteur--dit le nègre--vite la

camisole.

Non--dit tristement le médecin--non, c'est inutile, ce spasme, cet

érétisme vont consumer le reste de ses forces... Faible qu'il est, sa

dernière heure approche... Pourquoi vous le cacher, mon ami... dans une

heure peut-être... vous ne verrez plus votre maître... plus jamais....

Allons... allons... du calme... faites-vous une raison...

écoutez-moi....

Mais Atar-Gull ne l'écoutait plus.

--Déjà... déjà...--hurlait-il en se tordant à terre--déjà mourir, lui...

et il n'y a pas un an qu'il est ici avec moi... mais non... ce n'est

pas possible....

Et se relevant terrible, menaçant, les yeux enflammés, il saisit le

docteur de sa forte et puissante main, et levant une chaise sur le crâne

chauve du savant...--il s'écria furieux:

--Je ne veux pas qu'il meure encore, moi! Il n'est pas temps...

entends-tu... il n'est pas temps... et s'il meurt... je te tue.

Et il brandissait la chaise avec violence.

--Il ne mourra pas... il ne mourra pas--dit le docteur, pâle et

tremblant...--je vous le promets....

Atar-Gull... laissa retomber la chaise... et s'assit par terre près du

lit du colon, sa tête cachée dans ses mains....

--Il n'y a que les nègres pour aimer ainsi--disait le médecin en

rajustant sa cravate et son collet--c'est du délire... mais c'est

admirable... on le dirait qu'on ne le croirait pas.... Mais il paraît

pensif, absorbé... je vais profiter de cela pour m'esquiver.... C'en est

fait du colon... l'agonie approche... et malgré ma promesse, je ne me

soucie pas d'assister à sa mort.

Et le bon docteur se retira _suspenso pede_, en faisant le moins de

bruit possible pour ne pas tirer le noir de sa rêverie.

Il respira plus librement quand il se vit sur l'escalier, quoiqu'il eût

encore à affronter le feu des questions de la Bougnol et des commères

de chaque étage....

Quand Atar-Gull revint à lui, il chercha le médecin, et, ne le trouvant

pas, s'écria:

--Il s'en est allé, il n'y a donc plus d'espoir....

Et il se dressa debout pour contempler le colon qui agonisait.

D'un geste, il tira la mince et pauvre couverture qui dessinait les

formes déjà cadavéreuses du malheureux Wil, comme pour ne rien perdre de

ce hideux spectacle....

Le colon tressaillait de tous ses membres, réduit à un état de maigreur

et de marasme effrayant.

Ses mains s'agitaient en tous sens, comme pour ramener quelque chose sur

lui par un geste familier aux mourants....

--Oh! que ta mort est douce!--disait le noir--tu meurs dans un lit...

toi... tu n'as souffert que six mois... toi... tu n'as pas été obligé de

rire pendant que la haine te tordait le coeur... toi.... Comment... des

années de soumission, de tortures, de soins, ne m'auront servi qu'à le

faire souffrir huit mois... huit mois seulement! mais c'est infâme; oh!

les blancs! les blancs! m'écraseront-ils sous le poids de leur infernal

bonheur?

À ce moment, la porte s'ouvrit....

C'était un prêtre, deux enfants de choeur et un cortège de femmes.

--Que voulez-vous?--dit Atar-Gull.

--Aider ce chrétien à mourir...--dit le prêtre--adoucir, consoler ses

derniers moments...

--Consoler ses derniers moments...--dit le noir en rugissant--Oh! non,

non... il est fou....

--Ô mon Dieu...--dit le prêtre avec un accent de regret et de

tristesse--Ô mon Dieu, recevez-le toujours dans votre saint paradis....

--Et puis il est homicide, assassin; il a tué mon père...--

Dit Atar-Gull, hors de lui... en se tordant sur le lit du colon.

--Monsieur l'abbé--dit la portière--faites pas attention, ce pauvre M.

_Targu_ est fou lui-même de chagrin de voir son maître s'en aller;

depuis un an qu'il est ici, il le soigne comme son père, il le nourrit;

à chaque heure du jour ou de la nuit il est debout à ses côtés... La

douleur l'égare... le pauvre garçon.

--Ô monsieur--dit Atar-Gull en se précipitant aux genoux du prêtre, les

yeux baignés de larmes--ô monsieur, faites qu'il vive.... On dit votre

Dieu bon et juste... qu'il vive... le colon,... qu'il vive...

voyez-vous, il le faut, il me faut sa vie... vous ne savez donc pas que

c'est par là seulement que je tiens à l'existence.... Tenez... monsieur,

qu'il vive... je foule aux pieds mes fétiches, qui furent ceux de mes

pères... et j'embrasse votre religion... mais qu'il vive... oh! qu'il

vive!... par pitié qu'il vive!

--Digne et cher serviteur--dit le prêtre attendri--Dieu l'appelle à

lui... la volonté de l'homme n'y peut rien... mais si la religion ne

peut vous le rendre... elle vous consolera de sa perte....

--Monsieur l'abbé, le locataire se meurt--dit la Bougnol...--je puis

mettre écriteau, n'est-ce pas?...

L'abbé se tira des mains d'Atar-Gull, et s'approcha du colon.

Le pauvre Will était hors d'état de rien entendre, il reçut

machinalement les sacrements et mourut....

Le médecin entrait au moment où il rendait le dernier soupir.

Le nègre tomba comme si ses jambes se fussent dérobées sous lui.

Saisissons cet instant pour l'entraîner hors d'ici--dit le bon

médecin--je m'en charge....

--C'est moi...--dit l'abbé--je vous en prie, monsieur, laissez-moi cette

bonne oeuvre... il m'a presque promis d'embrasser notre sainte religion.

--C'est une raison contre laquelle je ne puis rien objecter--répondit le

docteur--mais de mon côté je vais faire mon rapport au maire de cet

arrondissement, car si de telles vertus sont récompensées dans le ciel,

elles doivent aussi l'être sur la terre....

Nous nous entendons, je le vois--dit le vertueux prêtre en prenant la

main du médecin.

Atar-Gull était sans connaissance, on le transporta chez l'abbé, et le

commissaire vint mettre les scellés sur le misérable mobilier du colon.

On trouva dans la petite cassette l'espèce de journal dont nous avons

parlé, qui faisait un si pompeux éloge d'Atar-Gull, et l'instituait

légataire de tout ce que le colon possédait.

* * * * *

Le surlendemain de la mort du pauvre Will, les passants se découvraient

devant le corbillard des pauvres qui se dirigeait vers le cimetière de

l'Est, suivi d'un nègre qui pleurait fort, soutenu par un prêtre et un

homme à cheveux blancs (le médecin).

Environ deux mois après, Atar-Gull, suffisamment instruit dans notre

religion, avait été solennellement baptisé à Sainte-Geneviève sous le

nom de Bernard-Augustin, et un soir, le 24 août, le jeune et digne

prêtre qui l'avait recueilli, lui parlait de je ne sais quelle imposante

cérémonie où le nouveau néophite devait jouer le principal rôle, grâce

aux soins et démarches du docteur, secondé par tous les locataires de la

rue Tirechape et les habitants du quartier, que la belle et vertueuse

conduite de M. _Targu_ pour son maître avait édifiés.

CHAPITRE IV.

...La vertu est une chose sans prix....

M. LE MARQUIS.--_Vaudeville_.

Une autre intention que nous pouvons tout

aussi raisonnablement supposer au noble fondateur,

c'est celle de convertir ces hommes

assez malheureux pour ne pas croire à la vertu.

_Discours de M. le baron_ CUVIER.

LE PRIX DE VERTU.

Le 25 août ***, par un riant soleil qui inondait de clarté la belle

coupole de la salle des réunions solennelles de l'Institut, l'élite de

la société de Paris se pressait sur les banquettes, impatiente de voir

face à face les immortels, et d'ouïr quelque menue lecture de vers

allégoriques, de poèmes didactiques ou de contes politiques, qui

devaient tout doucettement conduire la patiente et benoîte assemblée

jusqu'au rapport de la commission chargée de décerner le prix de vertu

fondé par feu M. de Montyon.

Et puis aussi on devait distribuer des palmes aux lauréats, aux favoris

d'Apollon... aux bien-aimés des Muses....

Or, pour la cent troisième fois, M. ***, bien-aimé d'Apollon et favori

des Muses, vint saluer modestement la foule endormie et baiser le

président, qui lui mit sur les oreilles une couronne de chêne vert, en

lui disant:--_Macte animo_.

Des larmes coulèrent de tous les yeux, et le lauréat se promit bien de

ne pas rester en si beau chemin, de s'atteler ferme et fort,

incessamment et toujours, au vermoulu char du dieu des vers, et de le

traîner bon gré mal gré, friand qu'était le poète de sa botte de

lauriers académiques et de sa ration de louangeuses et classiques

mélopées.

Après quoi, un murmure sourd et prolongé circula dans la salle; chacun

s'établit commodément pour entendre, le programme sur les genoux, les

mains croisées et les yeux attentivement fixés sur le président qui se

préparait à lire le rapport de la commission.

Bientôt le plus profond silence régna dans l'assemblée, et le président

commença ainsi d'une voix lente, sonore et accentuée:

«Messieurs,

»La commission chargée de l'examen des titres des concurrents qui se

présentaient comme ayant droit au prix de vertu fondé par feu M. de

Montyon, après s'être occupée de ces recherches avec religion et

scrupule, a décidé à l'unanimité que le prix de dix mille francs serait

accordé cette année au sieur Bernard-Augustin _Atar-Gull_, nègre, né sur

la côte d'Afrique, âgé de trente ans et quelques mois.

»Le résumé court et rapide de sa vie tout entière, consacrée à son

maître avec un dévoûment sans bornes, constatera, je l'espère,

l'impartialité de la commission.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 13 / 18 段