Et, mollement balancé dans son hamac, il ne dormait plus, il pensait à

je ne sais quelle grande et noble dame qu'il avait vue à Brest, je

crois... et cette imagination de seize ans, ardente et rêveuse, se

jouait autour de cette charmante image.... C'était sa taille de reine...

son regard imposant et ses grands sourcils noirs dont il avait peur, le

naïf jeune homme.... Sa main douce et blanche qu'il toucha une fois...

une seule... et qui lui fit éprouver une commotion si singulière... à la

fois voluptueuse et cruelle....

Et puis, à ce souvenir, ses artères battaient, sa tête brûlait... et ses

yeux se noyaient de larmes.

--Mon Dieu! mon Dieu!--disait-il en se tordant sur son hamac--que je

suis malheureux!... Quelle existence! l'Océan, toujours l'Océan! des

matelots rudes et sauvages, des visages durs et repoussants, une vie de

froid égoïste, une vie de prêtre, sans amour et sans femmes! Et pourtant

le coeur me bat dans la poitrine... et la vue d'une femme me fait

tressaillir.... J'éprouve un immense besoin de souffrir, de pleurer, aux

pieds d'une femme; je n'ai plus de mère, moi!... seul, isolé, il faut

bien que j'aime quelqu'un... qu'une bouche de femme me console ou me

plaigne!

Et le canon tonnait tout-à-coup.

Alors il se jetait à bas de son lit, prenait à la hâte sa veste bleue

avec sa mince broderie d'or, son beau poignard, sa hache luisante, son

chapeau ciré qui cachait sa chevelure brune, bouclée comme celle d'une

jeune fille, et il courait sur le pont....

En le voyant, les vieux matelots se poussaient du coude, car c'était un

hardi et intrépide enfant; le premier au feu, à l'abordage; oh! une âme

forte et puissante bouillonnait dans cette enveloppe efféminée... et

plus d'une fois son jeune bras avait paru bien lourd aux Anglais.

Et il se trouvait au milieu d'une horrible mêlée; le joli brick _le

Cygne_ était attaqué par une corvette anglaise, et des grappins de fer

liaient ces deux bâtiments l'un à l'autre.

L'abordage... l'abordage!

Et, à travers le feu, les balles et la mitraille, l'aspirant s'élançait

une hache au poing; à sa voix, l'équipage se rallie, les rangs se

serrent, et l'ennemi abandonne l'avant du navire sur lequel il

débordait....

Le capitaine du brick... mort,--le second, mort,--l'équipage, mort;--il

ne restait que lui, le jeune enfant et quelques matelots d'élite; il mit

le pied sur le bâtiment ennemi... on se presse, on se heurte, on écrase

les mourants, le sang coule, le canon vomit la mitraille, l'aspirant

lui-même... tombe au pied du grand mât de la corvette anglaise... mais

de son coup de poignard il a renversé le capitaine.

L'Anglais est pris; victoire, hourra... victoire, gloire à l'aspirant!

Mais sa blessure est grave, et l'on se dispose à rentrer dans le port,

afin de réparer le navire.

Mais le vent mugissait, la mer grondait, et une effroyable tempête

jetait le brick sur des rochers.

Une énorme lame emportait l'aspirant, le précipitait, meurtri, sanglant,

sur le rivage...

Et il se levait avec peine, et cherchait un asile dans une caverne qu'un

éclair lui faisait découvrir.

Il avançait en rampant dans cet antre obscur, déchiré par les cristaux

et les granits qui couvraient le sol.

Mais une lueur douce et rose venait tout-à-coup se jouer sur les

facettes des brillants stalactites.

Et bientôt il se trouvait dans une grotte immense, éblouissante de

diamants, de topazes et de rubis qui étincelaient, scintillaient en

gerbes, en cercles et en pyramides chatoyantes.

Sur un trône taillé d'une seule émeraude était une divinité majestueuse.

Une couronne d'étoiles de feu flamboyait sur ses cheveux noirs; le

zodiaque, gravé sur sa ceinture d'or, était relevé par des émaux

diaprés; Une tunique blanche, un voile bleu brodé de fleurs d'argent et

de perles, puis des brodequins couleur d'azur formaient son noble

vêtement.

--Je t'attendais--disait la divinité en faisant asseoir l'enfant près

d'elle;--vois, cet empire est le mien, quand je le veux les tempêtes

grondent et mugissent, d'un mot je fais pâlir les marins les plus

intrépides: c'est par ma volonté que ton vaisseau s'est brisé sur les

rochers... je voulais te voir... car tu es mon fils... tiens, juge, et

sois fier de la puissance de ta mère.

Aussitôt un bruit affreux se fait entendre, toute lumière disparaît, un

froid mortel se répand dans la caverne, la terre tremble; les voûtes

sont ébranlées; c'est le vent du nord qui rugit, et dont les lugubres

sifflements retentissent d'échos en échos....

--Je veux que le calme renaisse--dit la divinité--et qu'il vienne

caresser mon fils.

Et une douce chaleur, un parfum délicieux, une éclatante lumière, un

bruissement léger comme celui du feuillage qu'une faible brise agite et

balance, remplacent cet horrible ouragan.

Un joli nuage, ressemblant à de l'air condensé, mélangé d'or, de pourpre

et de soleil, chargé d'une poussière de roses et de jasmin, se balançait

au milieu de la grotte et s'y évaporait en merveilleuse senteur, en

éblouissante clarté.

Le jeune homme, entouré de cette vapeur transparente et embaumée, se

fondait dans un océan de délices; son état d'extase se rapprochait de

toutes les sensations, de tous les sentiments, de toute espèce de

jouissance.

Et la divinité se penchait à son oreille en lui disant:

--Ce bonheur ineffable n'est pourtant rien auprès de celui que tu

goûteras auprès d'_elle_, car elle t'aimera.... Car tu es un de mes

fils, je te laisse sur la terre, mais je veille sur toi....

Et la divinité le baisait au front... et tout disparaissait....

* * * * *

Et il se trouvait couché dans un lit moelleux, couvert d'édredon,

entouré de glaces et de soie; sa tête reposait sur de magnifiques

dentelles, et elle était là, celle dont le souvenir l'avait tant de fois

mis hors de lui.

Celle qui devait l'aimer--avait dit la divinité. Elle était là, à

genoux, près de lui, une cuillère d'or à la main, ses beaux sourcils un

peu froncés par l'inquiétude, lui offrant un cordial suave et parfumé.

--Oh! mon Dieu--dit-il--oh! madame, c'est vous.... Mais où suis-je?...

j'ai donc fait un rêve?... cette éblouissante caverne... cette

divinité....

--Pauvre enfant, remettez-vous--dit la jolie femme--un affreux coup de

vent a brisé votre navire, des pêcheurs vous ont trouvé presque mourant

sur la côte, à l'entrée d'une grotte, et vous ont apporté ici, chez moi,

à Brest; mais votre blessure était si grave, si grave que j'ai demandé

comme une faveur de vous soigner.

--Ah... oui; mais en vous voyant, madame, j'avais oublié ma blessure....

Et il fallait voir quelle délicieuse expression de candeur voilait ses

beaux yeux timidement baissés.

Et elle se disait en souriant:--Il a l'air d'une fille, et pourtant si

jeune, si joli, tout cet équipage de vieux matelots qu'il a conduit au

feu tremblait à sa voix... comme je tremble moi-même....--pensa-t-elle

en rougissant.

--Madame... est-ce que j'aurai le bonheur de rester long-temps ici?...

--Jusqu'à ce que votre guérison soit complète, mon enfant....

--Ah!...--dit-il en fixant des yeux ravis sur la belle et voluptueuse

figure de sa protectrice... mais peu à peu il pâlit... et perdit

connaissance.... Cet espoir de bonheur était au-dessus de ses forces.

--Grand Dieu... il se trouve mal...--cria la jolie femme, en se pendant

à un cordon de sonnette qu'elle agita violemment.....

* * * * *

Et quinze jours après, il souffrait moins, sa figure était encore un peu

pâle, mais cette pâleur lui allait si bien...--disait la dame aux

sourcils noirs.

Un jour qu'il rêvait, assis devant un beau portrait de cette ravissante

personne, elle entra.

Elle ne lui avait jamais semblé plus belle.

--Arthur....--lui dit-elle en se plaçant sur un doux sopha--j'ai une

bonne nouvelle à vous annoncer... venez près de moi... mais ne tremblez

pas comme toujours....

Le jeune homme n'osait lever les yeux, et son coeur battait bien fort....

--On vous accorde un congé de trois mois pour vous rétablir, et après

vous viendrez prendre possession de votre nouveau grade... ces trois

mois--ajouta-t-elle à voix basse--nous les passerons... à ma terre... le

voulez-vous?...

Arthur pâlissait et restait muet... il ne pouvait croire à tant de

bonheur.

--Comme vous n'avez ni parents, ni amis, j'ai cru pouvoir prendre cette

décision sans vous consulter.... Allons, Arthur, ne tremblez donc pas

ainsi... ne suis-je pas votre amie... votre mère... pauvre enfant?...

Elle prit la main du jeune homme en l'attirant près d'elle....

--Oh! oui--dit-il en tombant à ses genoux--oh! oui, vous êtes tout pour

moi... vous êtes la seule qui m'ayez témoigné de l'intérêt.... Je vous

aime de toute la tendresse que j'ai dans le coeur, je vous aime comme une

mère, comme une soeur, comme une amie; ô vous... toujours vous... vous

serez mon Dieu, ma religion, ma croyance....

Et Arthur hors de lui baisait les genoux, les mains, les pieds de la

jeune femme, dont le sein palpitait... et qui disait d'une voix

émue...--Arthur,... mon enfant... je crois à votre reconnaissance... j'y

crois... finissez... Arthur....

* * * * *

Et il se trouvait à la terre de sa protectrice.

C'étaient de fraîches eaux, d'épais ombrages, une solitude profonde, un

parc entouré de hautes murailles, pas d'autres valets qu'une vieille

gouvernante dévouée et un jardinier sourd.

Elle lui avait promis quelque chose qu'il attendait avec une

inconcevable impatience.

Les appartements de ce château étaient vastes et gothiques, mais

commodes, retirés, silencieux.

Et il voyait la jeune femme à moitié couchée sur un de ces antiques

fauteuils, si bons et si moelleux.

Vêtue d'un blanc et frais peignoir de mousseline qui laissait voir le

bout de sa jambe fine et ronde et son joli pied chaussé d'une petite

pantoufle bleue... son beau bras passé autour du cou d'Arthur, elle

abaissait sur lui son humide regard.

--Tu m'aimeras donc toujours... Arthur--lui disait-elle... en le baisant

au front.

--Oh! toujours, ma vie, à toi, ma vie...--disait l'ardent jeune homme,

en liant avec volupté ses bras à la divine taille de sa jolie soeur, mère

ou amie, comme il disait.

Elle fit un mouvement en arrière... son peigne tomba, et son admirable

chevelure noire se déroula sur son cou, sur ses épaules, sur ses bras,

en une multitude de boucles brunes et luisantes....

Et Arthur baisait ces beaux cheveux avec transport et ivresse, les

divisait, les nattait, en couvrait sa figure.

Et elle, palpitante et rêveuse, le laissait faire, mais elle sentit

tout-à-coup les lèvres de l'enfant frissonner sur les siennes.

Il s'était traîtreusement caché sous l'épaisse chevelure de la jeune

femme, et dressant tout-à-coup sa jolie figure au milieu de cette forêt

d'ébène, qu'il partagea en deux touffes soyeuses... il avait surpris un

baiser....

--Ah!--dit-elle... avec une petite moue enchanteresse...--ah! vous me

trompiez... Arthur, je vais vous étrangler....

Et approchant la tête d'Arthur de son sein qui bondissait, elle entoura

le cou du jeune homme de longues tresses de ses cheveux, et les serra en

souriant....

--Oh!--dit-il en baisant son sein d'ivoire...--méchante, tu veux me

tuer... car tu serres bien fort... c'est comme dans mon rêve de cette

nuit... Mais que fais-tu? oh... à toi... ma vie... je meurs... mon

ange....

* * * * *

C'est qu'à ce moment de son rêve on pendait Brulart à bord du

_Cambrian_, et que le poids de son corps, pesant sur la corde qu'on

avait passée au bout dehors de la frégate, avait opéré la strangulation.

Abîmé dans l'état de torpeur, de somnolence que lui avait procuré sa

dose d'opium, et qui, sans être le réveil ni le sommeil, l'avait plongé

dans une espèce de somnambulisme, il avait suivi machinalement ses

guide à moitié endormi, appuyé sur eux, les yeux ouverts sans voir,

s'était laissé attacher, hisser et pendre, sans y faire la plus légère

attention, plongé qu'il était dans les délices de ses songes

merveilleux.

Alors qu'on pendait le corps, l'esprit était ailleurs. Somme toute, il

mourut dans une ravissante extase de plaisir.

Et le docteur remarqua comme un phénomène physiologique que la

physionomie du patient, jusque-là froide et immobile, prit, au moment de

la strangulation, une inconcevable expression de bonheur.

Cette particularité repose sur la nature du songe de Brulart, et sur des

effets propres à la pendaison. (Voir le _Dictionnaire des Sciences

médicales_.)

Justice rendue, le corps du pirate fut jeté à la mer avec deux boulets

aux pieds.

Le reste de la traversée n'offrit rien de remarquable, et _le Cambrian_

toucha les côtes d'Angleterre au bout de quarante jours de mer.

Atar-Gull débarqua avec son maître.

Le commandant de la frégate voulut ajouter les témoignages les plus

flatteurs en faveur du nègre, qui, par ses soins pour le malheureux Wil,

avait excité la sympathie de tout l'équipage.

Mais M. Wil ne resta pas long-temps en Angleterre, ses ressources

étaient modiques, et suivant les conseils d'Atar-Gull et du docteur, qui

venait quelquefois le voir à Portsmouth, il partit pour la France, où

l'on vivait à bien meilleur marché, lui disait-on.

--Enfin--se dit Atar-Gull--je touche au moment de compléter ma

vengeance.... Oh!... elle sera terrible et longue surtout.... J'aurais

pu le tuer... mais la mort serait un incroyable bienfait auprès de la

vie que je lui prépare....

LIVRE VI.

CHAPITRE I.

Il y a dans mon coeur un levain horrible de

cruauté.--Je voudrais que ceux qui ont fait

souffrir les autres souffrissent une fois tout ce

qu'ils ont fait souffrir, je voudrais que cette impression

fût déchirante, et profonde, et atroce,

et irrésistible.--Je voudrais qu'elle saisit l'âme

comme un fer ardent; je voudrais qu'elle pénétrât

dans la moelle des os comme un plomb

fondu; je voudrais qu'elle enveloppât tous les

organes de la vie comme la robe dévorante du

centaure!

CHARLES NODIER.--_Roi de Bohême_.

Enfin, mon enfant, ce bon serviteur, non content

de prodiguer au vieillard les soins les plus

touchants, le nourrissait de son pain, ce qui

vous prouve qu'on ne doit jamais rudoyer les

domestiques.

_Contes à Lolo_.--PAR UN ACADÉMICIEN.--Édition rare.

LA RUE TIRECHAPE.

Figurez-vous une de ces noires et antiques maisons du vieux Paris,

située vers le milieu de la rue Tirechape...--Neuf étages, je crois,

couleur brune et sale, solives saillantes, fenêtres étroites et

sombres, escalier raide, obscur, véritable labyrinthe dans lequel on ne

peut se guider qu'au moyen d'une corde à puits grasse et luisante de

vétusté... puis une république d'industrieux prolétaires, allant,

venant, courant, montant, nichant et pullulant dans ces cellules étagées

et entassées au-dessus les unes des autres, comme les cases d'une ruche

à miel.

Et pour pivot, pour centre de toutes ces existences de travail et de

fatigue, une portière vieille, édentée, hargneuse, bavarde, un de ces

types si admirablement mis en relief par notre Henri Monnier.

Il était nuit; un homme, assez âgé, vêtu de noir, descendait péniblement

les hautes marches de l'escalier, étreignant avec force la bienheureuse

corde à puits.

La portière, entendant un bruit inusité à cette heure, où tout dormait

dans la maison, ouvrit brusquement le carreau de son antre, et y passa

d'abord son vilain bras jaune, armé d'une chandelle fétide; puis sa

figure fâcheuse et renfrognée....

--Qui descend là?... répondez donc... c'est des heures indues....

--C'est moi, c'est moi... le docteur...--dit une voix de basse-taille.

Ici, le cerbère quitta son ton aigre et criard pour une espèce de

glapissement amical....

--Ah! mon Dieu, c'est vous, monsieur le docteur! mais il fallait

m'appeler pour éclairer.... Eh bien! comment va-t-il le vieux muet? Il

est dur à partir celui-là... en a-t-il encore pour

long-temps?--demanda-t-elle en se mettant devant le docteur, afin

d'obtenir une réponse, ou de se faire, comme on dit, passer sur le

corps.

--Comme ça... il va tout doucement, madame Bougnol....

--C'est pourtant pas faute de soins--dit celle-ci d'un air

revêche...--c'est qu'il s'entête alors, car il a son nègre, M. _Targu_,

que c'est une adoration d'homme, quoi, de voir comme il s'oublie pour

son maître....

--Il est vrai que c'est un bien fidèle serviteur... il ne le quitte pas

d'un moment....

--Ça n'empêche pas qu'il est encore bon enfant, le nègre, de rester

comme ça domestique d'un vieux grigou qui ne lui donne rien... puisque

c'est au contraire le domestique qui nourrit son maître, c'est encore du

propre....

--C'est un vertueux domestique, madame Bougnol, et c'est un exemple que

les autres ne suivent malheureusement pas toujours....

--Et puis que ça doit être une fameuse scie... un muet... pas le moyen

de causer... Mais, après tout, il parlerait que ça serait tout de même,

car on dirait que son nègre a peur qu'on ne lui mange son maître;

personne ne peut l'approcher.

--C'est qu'il est apparemment jaloux de son affection--dit le médecin,

fatigué de la longueur de la conversation, et cherchant à passer

adroitement entre le mur et la portière.

Mais celle-ci qui le guignait de l'oeil, et suivait tous ses mouvements,

faisant toujours face à l'ennemi, rendit cette tentative inutile, et

continua.

--Monsieur, quelle est donc sa maladie, à ce pauvre vieux? est-ce vrai

qu'il est fou?... Pendant les deux premiers mois qu'il est venu loger

ici, il se portait comme un charme, et voilà près d'un an qu'il est si

malingre qu'il n'est pas descendu une fois dans la rue....

--Et il n'y descendra peut-être plus jamais--dit le docteur en secouant

tristement la tête, et essayant de forcer le passage de vive force.

--Ah! Dieu du ciel, est-ce qu'il va mourir--dit la portière avec

inquiétude--c'est qu'alors il faudrait mettre écriteau, voyez-vous,

monsieur le docteur; nous approchons du terme....

--Je ne vous dis pas ça... mais il n'est pas bien du tout....

Et le docteur profitant d'un moment d'inattention de madame Bougnol, se

cramponna vite à la corde et se laissa glisser jusqu'en bas presque sans

toucher les marches de l'escalier, avec autant de rapidité qu'un matelot

qui s'affale le long d'un cordage.

--C'est égal--se dit la portière--je vais monter chez le vieux muet,

pour savoir quelque chose, si c'est possible.

Alors, fermant sa loge avec soin, elle commença son ascension, non sans

faire une pause à chaque étage, enfin elle atteignit le septième et se

trouva en face d'une petite porte grise.

Là elle moucha sa chandelle, s'emplit le nez de tabac, et agita

timidement un cordon de sonnette terminé par une patte de lièvre.

Un instant après la porte s'entr'ouvrit assez pour donner passage à une

grosse tête noire et crépue, coiffée d'une casquette rouge....

C'était Atar-Gull....

--Que voulez-vous, madame?--demanda-t-il d'un ton brusque.

--Monsieur _Targu_--dit la Bougnol, en faisant l'agréable--je voudrais

savoir des nouvelles de votre bon maître.

--Mon maître est souffrant, très-souffrant--dit l'honnête serviteur avec

un soupir qui fendit le coeur de la portière... et même il essuya une

larme.

--Que voulez-vous, monsieur _Targu_, il faut bien se faire une raison;

tout le monde d'abord sait ici que vous nourrissez votre maître... et M.

le maire, qui est venu pour cet indigent de là haut, a dit qu'il

écrirait de votre conduite au gouvernement, que tôt ou tard un bienfait

trouve sa récompense... et que....

--Merci--dit Atar-Gull, en poussant brusquement sa porte au nez de la

portière, qui redescendit en grondant.

Quand Atar-Gull se fut renfermé, il s'arrêta un moment dans la petite

pièce qui donnait sur l'escalier... écouta avec attention... avant que

d'entrer dans l'autre chambre qui paraissait plus grande.

Dans celle où il se trouvait, on voyait deux vieilles malles vides, une

chaise et une natte sur laquelle il se couchait....

Il poussa doucement la porte de l'autre pièce, et entra.

C'était le tableau le plus complet de la misère, mais non une misère

sale et repoussante, car le peu de meubles qui garnissaient cette

chambre nue étaient propres et cirés, les carreaux nets et transparents;

puis on voyait en outre un fauteuil de paille, garni de deux minces

coussins, placé près de la fenêtre ombragée par des feuilles vertes et

les fleurs rouges de hautes capucines, qui couraient sur un treillage de

corde.

Enfin sur un lit, composé d'un seul matelas et d'une paillasse, mais

soigneusement tiré, rangé, bordé, dormait M. Wil.

Quel changement, mon Dieu! ce n'était plus que l'ombre de lui-même;

cette figure autrefois si riante, si joyeuse, si vermeille, était

maintenant jaune, osseuse, allongée; ses cheveux, rares, étaient tout

blancs, et même pendant son sommeil un tremblement convulsif, presque

continuel, agitait ses sourcils et sa lèvre supérieure, qui en se

retroussant laissait voir ses dents serrées....

Atar-Gull debout au pied du lit, les bras croisés, le considérait avec

une inconcevable expression de joie et de haine satisfaite! car il

était enfin satisfait... sa vengeance était complète....

Oui! vous saurez que le cachot le plus noir, le plus infect, le plus

horrible... eût été un palais, un louvre pour le colon auprès de cette

chambre froide et propre....

Oui! vous saurez que les tortures les plus lentes et les plus affreuses,

la mort la plus cruelle eussent été des délices ineffables pour le

colon, auprès de la soumission humble et attentive de son esclave!

Jugez:

La somme que M. Wil avait réalisée s'était trouvée tellement modique

qu'elle ne put, on le sait, le faire subsister en Angleterre, et qu'il

fut obligé de prendre la résolution de venir habiter Paris....

Comme il cherchait une rue sombre, retirée, pour s'y loger à bon compte,

le maître de la modeste auberge où il était descendu l'adressa rue

Tirechape.

Wil, dont la tristesse et la mélancolie s'augmentaient de jour en jour,

insouciant et chagrin, prit ce logement parce que ce fut le premier

qu'il vit.

Il était bien malheureux, et pourtant les soins d'Atar-Gull faisaient

parfois luire une larme de bonheur dans ses yeux, et le dévoûment

incroyable de cet esclave le reposait un peu des horribles souvenirs de

la Jamaïque.

Le zèle du noir ne se démentit pas pendant les deux premiers mois du

séjour de M. Wil à Paris; seulement il usa d'une adresse prodigieuse

pour éloigner toutes les personnes qui auraient pu s'approcher de son

maître, ce qui lui fut d'autant plus facile que le colon n'entendait pas

un mot de français, et qu'Atar-Gull ne savait de cette langue que juste

ce qu'il fallait pour demander les objets de première nécessité.

Bientôt je ne sais quelle banqueroute diminua tellement la modique

existence du colon que son mince revenu ne lui eût pas suffi, si

Atar-Gull, en faisant dans le jour quelques commissions, en rendant de

légers services aux locataires, n'eût pas augmenté un peu le bien-être

de M. Wil, à la grande édification du voisinage et du quartier.

Or, M. Wil n'avait d'autre distraction que quelques rares promenades

qu'il faisait, appuyé sur le bras d'Atar-Gull, et le temps qu'il

employait, le pauvre homme, à écrire une relation de ses malheurs, dans

laquelle il ne tarissait pas d'éloges sur la belle conduite de son

esclave et sur les admirables soins qu'il lui prodiguait, surtout depuis

son séjour en France....

Un jour, environ deux mois après son arrivée à Paris, il fit signe à

Atar-Gull de s'asseoir près de son lit, et lui fit lire l'espèce de

journal dont nous avons parlé, qui, à chaque page, portait le nom

d'Atar-Gull pompeusement entouré d'épithètes flatteuses et touchantes.

Enfin ce journal finissait par ces mots:

«Au moins, après ma mort, mon bon serviteur gardera ce témoignage de

mon attachement et de ma reconnaissance; car le ciel m'ayant retiré ma

famille, je reste tout seul au monde, isolé sur une terre étrangère, et

je ne serais pleuré de personne, si le fidèle ami qui me sert, me

nourrit même du peu qu'il gagne... n'était là pour me fermer les yeux et

me donner une larme...»

Quand Atar-Gull eut lu ces pages, il les prit, et les serra, d'après

l'ordre du colon, dans une petite cassette dont il avait seul la

clef....

Mais le lendemain il se passa dans cette chambre triste et retirée,

entre ce bon et digne homme et son fidèle serviteur, l'horrible scène

qu'on va lire.

CHAPITRE II.

--Tu n'as pas reçu mission de faire ce que

tu as fait... donc que les pleurs et le sang

retombent sur ta tête.

ALEX. DUMAS.--_Napoléon Bonaparte_.

...Il tremblait de mourir;

Mourir! c'est un instant de supplices... mais vivre....

FRÉDÉRIC SOULIÉ.--_Christine_.

ATAR-GULL.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 12 / 18 段