l'enduit qui les couvrait était d'un stuc si pur, si poli, si luisant,
qu'on l'eût dit du plus beau marbre de Paros....
Dans le fond se dressait un petit lit de bois de citronnier, blanc,
virginal, entouré d'une gaze transparente, soutenue par quatre
colonnettes de cuivre ciselé.
Et puis, tout autour de l'appartement, on avait disposé des caisses
d'acajou, assez profondes, supportées sur des pieds de bronze et
remplies d'une foule de ces beaux camélias sans odeur que l'on peut
conserver près de soi, pendant la nuit...
Enfin de jolies chaises, tissées d'une précieuse écorce d'arbres,
reposaient sur une natte faite des joncs les plus fins et les plus
variés dans leurs couleurs vives et brillantes qui l'émaillaient comme
un parterre.
Le jour n'arrivait que faible et douteux au travers des jalousies, des
persiennes et des stores de soie... seulement la fenêtre était
entr'ouverte à cause de la chaleur.
Il régnait dans cette jolie pièce je ne sais quelle suave et douce
senteur, quel parfum de jeune fille, quel aspect candide, qui
réjouissaient l'âme.
Ce petit lit, si frais, si blanc, ces murs polis et ces fleurs
étincelantes, cette douce obscurité, cette harpe silencieuse, ces
vêtements de fête jetés çà et là, ce petit miroir et cette croix sainte,
ces rubans et ce rameau béni, ces simples bijoux, en un mot tous ces
riens qui sont si précieux pour une jeune fille, tout cela disait une
vie de bonheur, d'innocence et d'amour...
La porte s'ouvrit, et Jenny entra.
Sa mère qui l'accompagnait avait tendrement lié son bras à la souple et
gracieuse taille de sa fille, qui, tout en marchant, appuyait sa tête
sur le sein maternel...
--Allons, recouche-toi--dit madame Wil--nous avons prié; il est encore
de bonne heure, et tes yeux sont un peu battus... je suis sûre que tu as
mal dormi...
Et elle fit asseoir sa fille sur le lit, et se mit près d'elle...
--C'est vrai, maman, j'ai peu dormi... car le bonheur, vois-tu...
empêche de dormir... je l'aime tant... il est si bon pour toi, pour mon
père... mon Théodrick--dit la jeune fille d'une voix argentine et pure,
en baisant les cheveux gris de sa mère qu'elle mêlait en souriant aux
grosses boucles de sa belle chevelure blonde.
--Finis donc, Jenny, tu me décoiffes toute...
--Tiens, maman, je voudrais avoir tes cheveux, et que tu eusses les
miens...
--Oh! la folle... je vais la battre--disait la bonne mère en tapant
légèrement les jolies épaules blanches de Jenny à moitié découvertes.
--Mais oui, maman, car alors tu serais jeune.... moi, je serais
vieille,... et ainsi, je mourrais avant, toi....
Et ses deux bras caressants attiraient sa mère, qui détournait la tête
pour que sa fille ne vit pas les larmes de tendresse qui roulaient dans
ses yeux...
--Ah! maman... tu pleures... mon Dieu, t'aurais-je fait de la peine?...
Et Jenny, les yeux suppliants, les mains tendues, regardait sa mère avec
anxiété.
--Cher, cher enfant adoré...--murmura madame Wil, en couvrant sa fille
de ces baisers maternels qu'on paierait par des années de souffrance...
quand on n'a plus de mère!...
Cette expansion un peu calmée, madame Wil se retira en ordonnant à sa
fille de dormir encore un peu...
--Je dors, maman--répondit-elle en s'étendant sur son lit et en fermant
tout-à-coup ses beaux yeux; mais un malin sourire qui errait sur sa
bouche dévoilait son vilain mensonge.
La porte de la chambre de sa mère se referma...
Alors Jenny ouvrit un oeil attentif, puis l'autre, dressa sa jolie
tête... son corps... écouta... les yeux grands, grands ouverts, comme
ceux d'une jeune biche aux aguets, et n'entendant rien, fut d'un bond
auprès d'un petit meuble surmonté d'une glace.
Puis elle prit, dans ce meuble, des rubans, des fleurs, de la gaze...
et chantant à demi-voix la chanson que Théodrick aimait tant, elle
essayait la coiffure qui plaisait aussi à Théodrick.
--Voyons--disait-elle--il faut qu'aujourd'hui je me fasse belle; mais
demain... oh! demain.... Quel beau jour... quel bonheur... et pourtant
le coeur me bat bien fort quand j'y pense, mais ce n'est pas de
frayeur... non... je ne crois pas... Ô mon Théodrick! serai-je bien
comme cela, dis?...
Et elle s'approchait si près, si près du petit miroir, pour juger de
l'effet de la fleur, de la gaze qui devaient tant plaire à son amant,
que sa pure et fraîche haleine ternit, d'une légère vapeur, la surface
brillante de la glace...
Alors, elle, promenant son joli doigt blanc sur cette humide rosée... y
traçait, rêveuse et souriante, le nom de son Théodrick.
Un léger frôlement qu'elle entendit du côté de la fenêtre la fit
tressaillir... elle tourna vivement la tête... les joues colorées, toute
honteuse de se voir peut-être surprise dans ses secrets les plus
chers...
Mais tout-à-coup ses lèvres pâlirent... elle jeta violemment ses mains
en avant... essaya de se lever... mais ne le put....
Elle retomba sur sa chaise, agitée d'un affreux tremblement....
La malheureuse enfant venait de voir la tête hideuse d'un monstrueux
serpent qui se glissait à travers la jalousie et les persiennes,
soulevait le store et s'avançait en rampant...
Il se cacha un moment dans la caisse de fleurs qui encadrait la fenêtre.
La disparition momentanée de cet affreux reptile semblant donner des
forces à Jenny, elle se précipita vers la porte de la galerie, s'y
cramponna, tâcha de l'ouvrir en criant:--Au secours! ma mère... au
secours!... un serpent....
Impossible....
Son père, sa mère et son amant tenaient cette porte en dehors, et Jenny
entendit la joyeuse voix du bonhomme Wil qui disait:
--Oui, oui, crie bien, crie bien, ça t'apprendra à avoir peur... petite
folle... il ne te mangera pas... sois donc raisonnable... mon Dieu! que
tu es enfant!
--Prends cela sur toi, ma Jenny--dit sa bonne mère--une fois guérie de
la peur c'est pour toujours.... Allons, sois gentille...
Jusqu'à son Théodrick qui ajouta:--C'est moi, ma Jenny, c'est moi qui ai
tout fait, et tu me donneras pourtant un beau baiser pour ma peine, car
c'est pour ton bien, ange de toute ma vie....
Ils croyaient, eux autres, qu'il s'agissait du serpent mort qu'ils
avaient mis là pour habituer la pauvre enfant, comme ils disaient....
Jenny poussa un horrible cri et tomba au pied de la porte....
Le serpent venait de déborder la caisse, et sa queue était encore au
milieu des fleurs, que sa gueule entr'ouverte, qui bavait l'écume,
béait sur Jenny....
Il s'approcha... vit sa femelle morte... écrasée sous la petite table,
et poussa un long sifflement sourd et caverneux.
Il entoura, avec une inconcevable rapidité, les jambes, le corps, les
épaules de Jenny, qui s'était évanouie....
Le col visqueux et froid du reptile se collait sur le sein de la jeune
fille.
Et là, se repliant sur lui-même, il la mordit à la gorge....
La malheureuse, rappelée à elle par cette atroce blessure, ouvrit les
yeux et ne vit que la tête grise, sanglante du serpent, et ses yeux,
gonflés de rage... qui flamboyaient.
--Ma mère, ô ma mère!...--cria-t-elle d'une voix éteinte et mourante.
À ce cri de mort, convulsif, râlant, saccadé, un éclat de rire, faible
et strident, répondit....
Et l'on put voir l'affreuse figure d'Atar-Gull qui soulevait un coin du
store comme avait fait le serpent.
Il riait, le noir!!!
* * * * *
Jenny ne criait plus... elle était morte....
--Ouvrons-lui... car la peur, trop prolongée, pourrait devenir
dangereuse...--dit le bonhomme Wil, cédant aux sollicitations de
Théodrick et de sa femme....
Il voulut ouvrir....
Il ne pouvait... le corps de sa fille gênait....
Il donna une violente secousse, et le coeur lui manquait... lorsqu'il se
précipita dans la chambre, suivi de sa femme et de Théodrick, tous deux
dans un effroyable état d'agitation...
Ils virent leur fille... morte...
Et comme ils entraient, le serpent disparaissait par la fenêtre...
* * * * *
_N. B._ Il reste à expliquer ce fait historique, d'ailleurs, et la part
qu'Atar-Gull eut à cet événement tragique.
Connaissant, comme tous ces nègres, les habitudes des animaux de la
contrée, il eut un rayon d'espoir quand il proposa à Théodrick de porter
le serpent mort dans la chambre de Jenny.
Il savait que ces animaux s'accouplaient toujours, et que le mâle,
rentrant dans son trou et ne trouvant plus sa femelle, la chercherait et
suivrait peut-être sa piste.
Aussi eut-il le soin, comme on l'a dit, de prendre la femelle par la
queue, à cette fin que la partie saignante, écrasée, traînée par terre,
laissât une trace, un fumet, capables de guider le mâle....
Ce qui arriva....
Le mâle, en entrant dans son trou, et ne trouvant pas sa femelle,
suivit la piste; arriva au pied de la fenêtre du rez-de-chaussée où le
nègre, par un excès d'infernale prévision, avait encore écrasé une
partie du corps, grimpa, souleva la jalousie... entra dans la chambre,
étrangla Jenny et regagna son antre.
Atar-Gull avait calculé juste, la haine se trompa rarement.
CHAPITRE IV.
Ah! j'en perdrai la vie
Par la douleur que j'ai....
E. SCRIBE.
LE DÉPART.
C'était deux mois après la mort de Jenny, le soleil se couchait, et ses
rayons obliques, traversant les jalousies de la chambre de madame Wil,
inondaient cette pièce d'une lumière vive et dorée.
Au fond, une femme était couchée dans un lit soigneusement entouré d'une
moustiquaire, et un vieillard, vêtu de deuil, soutenait la tête de la
malade en lui faisant respirer un cordial.
Un nègre, armé d'un long éventail de plumes, chassait les insectes qui
auraient pu importuner madame Wil.
Car c'était elle qu'une bien affreuse maladie, causée par ses chagrins,
avait réduite à cet état effrayant de maigreur et de marasme.
Elle ouvrit les yeux... et son premier regard fut pour son mari,
l'honnête Wil, qui attachait sur elle un oeil attentif et inquiet.
--Je me sens mieux, quoique bien faible, mon ami--dit-elle d'une voix
basse et creuse... à son mari--du courage.
Mais le colon, au lieu de lui répondre, baissa tristement la tête en
signe d'approbation et serra la main tremblante de sa femme.
C'est que le malheureux avait éprouvé une commotion si violente à la vue
de sa fille morte, qu'il n'avait pu jeter un cri; lors de cet affreux
événement, sa langue avait été frappée de paralysie, depuis il était
resté muet.
Madame Wil comprit son regard, car elle reprit:--Du courage,
pourquoi?... la mort, mon Dieu, ne m'effraie plus... je la désire, au
contraire... car au moins je pourrai revoir bientôt... Jenny....--Et en
prononçant ce nom, la pauvre mère poussa un cri perçant, un cri aigu,
qui sembla user le reste de ses forces.
M. Wil, aidé d'Atar-Gull qui pleurait, eut encore recours à son flacon.
Elle revint à elle...
--Pardon, mon bon Wil, je t'avais promis de ne plus prononcer le nom de
notre fille, je sais quel mal cela te fait, ainsi qu'à ce digne
serviteur... je veux dire ce digne ami, Wil, car un ami seul peut rendre
de tels services: vingt et un jours sans dormir, et veiller, sans
compter les périls qu'il a courus en allant à la recherche de
Théodrick.... Et ta blessure va-t-elle mieux, Atar-Gull?--demanda madame
Wil, d'une voix faible...
--Bien, très-bien, ma bonne maîtresse... mais ne parlez pas... ça vous
fatigue...
--Et dire--murmura-t-elle--que Théodrick a disparu sans qu'on puisse
savoir comment, depuis le jour fatal où il s'est précipité hors de la
chambre à la poursuite de cet affreux serpent!
Le colon, agenouillé près du lit de sa femme, priait, la tête cachée
dans ses mains.
Il fut tiré de cet état douloureux par un cri du noir.
--Maître... maître... la maîtresse se meurt.
La pauvre mère, en effet, s'affaiblissait à vue d'oeil, tous les ressorts
de cette âme si tendre et si aimante avaient été brisés par la mort de
sa fille.
Elle touchait à son dernier moment.
Elle fit signe qu'elle désirait parler.
Le colon et le nègre écoutèrent silencieux, à genoux.
--Mon ami--dit-elle d'une voix éteinte et mourante--quittez l'île... les
pertes énormes que la mort de presque tous vos bestiaux, d'une partie de
vos esclaves, vous ont causées, rendent ce départ nécessaire... ne
songez pas à y rétablir votre fortune... trop d'amers souvenirs vous
tueraient ici... réalisez le peu qui vous reste de notre bien... et
partez... emmenez Atar-Gull... c'est un ami dévoué... allez en Europe...
Wil... c'est la prière d'une mourante... ne me refusez pas... jurez,
promettez-le-moi... au nom, de ma Jenny...
Elle avait au plus encore une minute à vivre.
Le colon tenait ses lèvres collées sur la main de sa femme déjà glacée,
et sanglotait.
À un mouvement que fit madame Wil, Atar-Gull s'approcha d'elle pour
relever le chevet de sa maîtresse.
Et il se remit à genoux pour soutenir le corps défaillant de madame Wil,
en disant tout haut:--Pauvre bonne maîtresse... pauvre maîtresse....
Mais une horrible expression de joie, qu'il n'avait pu cacher en
regardant sa maîtresse mourante, terrifia madame Wil, et l'admirable
instinct de son coeur lui révéla tout-à-coup l'atroce hypocrisie que
cette joie venait de trahir.
Aussi la malheureuse femme ouvrit affreusement les yeux... se dressa
raide sur son séant, et cria d'une voix strangulée en jetant ses bras en
avant avec un indéfinissable accent de terreur:
--Wil... Wil... Atar-Gull... ne... Jenny....--Ses forces la trahissant,
elle ne put achever.
M. Wil fit un signe d'approbation, croyant qu'il s'agissait encore de la
promesse d'emmener Atar-Gull.
--Père, père--dit bas Atar-Gull--les victimes ne te manqueront pas
là-haut; la vengeance commence.
On arracha M. Wil de la chambre de sa femme.
Atar-Gull fit pour lui ce qu'il avait fait pour madame Wil, le veilla,
le soigna avec tant de zèle, d'abnégation de lui-même, que le
gouverneur--voulant lui donner une marque d'estime probante--ajouta de
sa main, sur son acte d'affranchissement, qui fut demandé par le colon,
les louanges les plus flatteuses sur son zèle et son vertueux
attachement pour ses maîtres.
Enfin--deux mois après la mort de sa femme--M. Wil réalisa le peu qui
lui restait, paya ses dettes, et s'embarqua avec son fidèle noir pour
Portsmouth, sur la frégate _le Cambrian_, qui retournait en Angleterre.
CHAPITRE V.
Un bienfait n'est jamais perdu.
_Proverbe populaire_.
RENCONTRE.
--Allons, allons, que diable, un peu de courage, monsieur Wil.--disait
le docteur au silencieux et taciturne colon.--Prenez un peu sur vous, je
sais que tout cela est affreux, mais enfin ça est, ainsi soyez
raisonnable; si le temps nous favorise, dans un mois nous serons à
Portsmouth; depuis cinq jours que nous avons quitté la Jamaïque, le
temps nous favorise... la brise est faite, nous entrons dans les vents
alisés... et tenez, un beau temps, un beau ciel, une mer comme celle-ci,
ça donne espoir et courage.... Quant à votre infirmité, ça ne peut pas
durer, votre mutisme cessera... c'est une émotion forte qui l'a causé,
il y a toujours du remède.--Ainsi parlait le bon et jovial docteur du
_Cambrian_, en montrant à M. Wil le sciage rapide de la frégate, qui
prouvait la vérité de son assertion, car ils étaient assis sur le
couronnement et passaient le temps à faire ce que d'aucuns font si
souvent à bord, à regarder passer l'eau.
Le colon tendit les mains au docteur, le remercia d'un regard, et secoua
tristement la tête en montrant le ciel et en s'essuyant les yeux au
souvenir de sa femme et de sa fille.
Et le docteur allait recommencer toutes ses banales consolations, quand
Atar-Gull parut sur le pont, portant une petite théière....
--Tenez, maître--dit-il respectueusement au colon--voici le tilleul et
le tamarin qu'on vous a ordonnés.
M. Wil fit signe qu'il n'avait pas soif.
--C'est égal, maître--dit le noir, avec cette intonation grondeuse qui
sied si bien aux serviteurs dévoués--c'est égal... ça vous fera du
bien... n'est-il pas vrai, monsieur le docteur?
--Certainement... buvez... buvez, monsieur Wil.
Et le colon but la potion, forcé d'obéir à cette coalition de volontés,
et remercia du geste son fidèle serviteur.
--Ça m'a l'air d'un bien brave domestique--dit le médecin....
Le colon leva les yeux au ciel agitant ses mains, comme s'il eût
dit:--Un ange, docteur.
--Eh bien! dites donc du mal des nègres après cela?
Le colon haussa les épaules.
Atar-Gull revint, mais cette fois ce fut pour apporter à Wil une
tabatière pleine, dans le cas où celle du colon eût été vidée....
Ce dernier échangea un regard presque fier contre le coup d'oeil
approbateur du médecin.
--Hein... quelles attentions!--disait l'un.
--Parfait! admirable!--répondait l'autre.
Pendant cette muette pantomime Atar-Gull, isolant les rayons visuels en
mettant sa main au-dessus de ses yeux, regarda quelque temps à l'horizon
avec attention, et s'écria tout-à-coup:
--Maître, là-bas, tout là-bas, un canot....
Le docteur et le colon redressèrent la tête, suivirent des yeux la
direction que le noir leur indiquait et ne virent rien.
--Tu te trompes, mon garçon--dit le médecin--mais demande une longue-vue
au timonier, nous nous en assurerons nous-mêmes.
En effet, après deux minutes d'observation, le docteur s'écria:
--Il a pardieu raison, monsieur Wil, c'est une petite embarcation... et
si je ne me trompe, on voit un homme dedans.... Timonier... prévenez
donc l'officier de quart.
--Regardez--dit le docteur à ce nouveau venu--un canot abandonné en
pleine mer... qu'est-ce que ça peut être?
--Sans doute, le reste d'un équipage qui aura péri... il a besoin de
secours, sans doute. Je vais demander au nouveau commandant la
permission de faire porter sur lui....
L'officier descendit et remonta presque aussitôt en disant au timonier:
--Laisse arriver sur ce point noir que tu aperçois là-bas....
Plus la frégate approchait, plus on voyait distinctement ce petit canot;
il était sale, presque démembré, et l'homme qui le montait semblait
vider l'eau qui allait peut-être le submerger.
Le _Cambrian_ mit en panne à une portée de pistolet... et le héla en
anglais.
L'homme du canot fit signe qu'il ne comprenait pas....
--Appelez ce marin qu'on a recueilli, et qui s'est engagé comme matelot
avec nous--dit le _lieutenant_--il parle espagnol et français... il le
comprendra peut-être....
Le _Grand Sec_ monta sur le pont; on le mena sur l'arrière en lui
désignant l'homme et le canot....
Mais le malheureux pâlit... bégaya... et tomba à la renverse....
Il venait de reconnaître... Brulart.
Et le bonhomme Wil aussi avait reconnu son pourvoyeur de noirs....
Et Atar-Gull aussi avait reconnu celui qui partageait avec le colon
toute sa haine africaine; mais, fidèle à son système, Atar-Gull resta
calme et froid....
Le bonhomme Wil descendit dans la grande chambre, se souciant peu de la
reconnaissance.
Or le _Grand Sec_ désira parler en secret à l'instant même au lieutenant
Pleyston, qui entendait le français; et, comme il se rendait chez cet
officier, Brulart montait à bord avec l'habitude et l'agilité d'un bon
marin.
Brulart était toujours dans son costume; mais il portait avec lui son
précieux coffret, et fut aussitôt entouré par l'équipage du _Cambrian_,
qui le regardait avec curiosité....
Comme il s'apprêtait à parler... il se sentit saisir par derrière.
Et il tomba sur le pont en blasphémant, et, deux minutes après, il était
garrotté, enchevêtré, comme il avait jadis garrotté ce pauvre
Claude-Borromée-Martial....
Et on le transporta, malgré ses cris, dans la grand'chambre du conseil,
où il vit l'état-major de la frégate rangé autour d'une table, et d'un
côté le _Grand Sec_, qu'il reconnut aussitôt, et de l'autre le bonhomme
Wil... auquel il fit un salut amical....
--Interrogez-le--dit le commandant--et vous, commissaire, écrivez ses
réponses, car heureusement voici le lieutenant Pleyston qui nous servira
d'interprète.
Le petit commissaire prépara sa plume, et demanda trois fois si le
monstre était solidement attaché.
L'interrogatoire commença....
LE LIEUTENANT.
Tu dois reconnaître, misérable forban, ce matelot que tu as si
cruellement jeté à la mer?
BRULART.
C'est le _Grand Sec_, un de mes agneaux....
LE LIEUTENANT.
À la bonne heure. Mais ce que tu ne reconnais peut-être pas, c'est cette
frégate qui t'a donné la chasse, et que tu as manqué faire couler par
ton infernal brûlot....
BRULART, _avec étonnement et satisfaction_.
Ah... bah!... comment! c'est vous qui avez goûté de ma soupe... ah!
bon... bon... (_d'une voix sourde_)--Je comprends maintenant... mon
affaire est sûre.... (_Il fait avec sa main le geste d'être pendu_.)
LE LIEUTENANT.
Un peu.... Ainsi tu avoues....
BRULART.
Tout.... Je n'avouerais pas, que vous me pendriez la même chose....
LE LIEUTENANT.
Comment t'es-tu trouvé seul dans ton canot?...
BRULART.
Mon équipage s'est blasé, fatigué de moi; en un mot, il s'est révolté
par les conseils de mon second, un chien maudit qui s'appelait le
_Borgne_.... On m'a garrotté, descendu dans ce canot avec deux jours de
vivres, un fusil et du plomb, et ils m'ont laissé en pleine mer....
C'est une plaisanterie comme j'en ai tant fait moi-même.
LE LIEUTENANT.
Tu n'as rien à dire autre chose?
BRULART.
Ma foi non, si ce n'est de vous dépêcher le plus tôt possible, car c'est
un vilain rêve.
LE LIEUTENANT, _à part_.
Il appelle ça un rêve; à la bonne heure. Alors, mon garçon, élève ton
âme à Dieu, car, avant le coucher du soleil, tu seras pendu.
BRULART.
Suffit....
LE LIEUTENANT.
Emmenez-le, et conduisez-le dans la cale, les fers aux pieds et aux
mains.... À propos... qu'est-ce que ce coffret?... Diable! une couronne
de comte... un vol... encore?
BRULART, _riant_.
Un vol... ce sont, cordieu! bien mes armoiries à moi, mes gentilshommes!
LE LIEUTENANT.
Ah! mon Dieu! quel joli flacon.... Voyez donc ce qu'il contient,
docteur....
LE DOCTEUR.
De l'opium... c'est de l'opium....
LE LIEUTENANT.
Voudrait-il s'empoisonner?
LE DOCTEUR.
Oh! avec ceci il s'endormirait tout au plus, mais pour s'empoisonner,
diable! il en faut davantage....
BRULART.
Laissez-moi ce coffret, je n'ai que cela, vous le prendrez après;
d'ailleurs examinez-le, vous verrez qu'il n'y a aucune arme. On ne
refuse pas ordinairement un condamné... ainsi.
LE LIEUTENANT, _s'adressant au commandant_.
Il demande qu'on lui laisse ce coffret, le docteur assure qu'il n'y a
aucun danger.
LE COMMANDANT.
Laissez-le-lui....
LE LIEUTENANT.
Tiens, et grand bien te fasse... emmenez-le, vous autres....
On l'emmena, le commissaire lut les demandes, les réponses; on mit aux
voix, et le corsaire fut condamné à l'unanimité à être pendu à la grande
vergue du _Cambrian_, au coucher du soleil.
On descendit Brulart dans la cale, il était onze heures.--L'exécution
était pour six.
À trois heures il but ce qui restait dans son flacon, et retomba bientôt
endormi sur le plancher froid et humide de la cale.
Et, toujours sous l'influence de l'opium, il rêva.
CHAPITRE VI.
Laisse la Thessalie, Lorenzo, réveille-toi...
vois les rayons du soleil levant qui frappent
la tête colossale de saint Charles.--Écoute
le bruit du lac qui vient mourir sur la grève
au pied de notre jolie maison d'Arona,--respire
les brises du matin qui portent sur
leurs ailes si fraîches tous les parfums des
jardins et des îles, tous les murmures du jour
naissant.
CHARLES NODIER.--_Smarra_.
Vous en parlez bien à votre aise, répliqua le
bandit, si, comme moi, vous aviez été pendu....
--Pendu, vous?
--Pendu....
JULES JANIN.--_L'Âne mort_.
Ô mon ange! veillez sur moi.
A. M.--_Romance_.
SONGE.
Dans ce rêve il était rajeuni.
Il avait seize ans.
Une de ces ravissantes figures de jeune homme, douce et pâle, avec de
grands yeux mélancoliques parfois qui s'animaient pourtant d'un feu
inconnu.
Il était aspirant de marine, le pauvre enfant, embarqué à bord du
_Cygne_, un brick leste et joli comme son nom.
Il s'éveilla en disant:
--Me pendre... me pendre... moi, pirate, moi, vieux et laid.... Ah!...
quel cauchemar!...