Et puis, si un indiscret et hardi jeune homme s'approchait de ce

ravissant groupe de figures malignes et vives, de blanches épaules, de

cheveux parfumés, de gazes, de rubans et de fleurs... tout cela se

divisait, disparaissait, fuyait comme une volée de tourterelles à

l'approche d'un milan.

Et le bonhomme Wil et sa femme allaient et venaient, recevaient les

félicitations de chacun avec franchise et cordialité... ivres qu'ils

étaient du bonheur de leur enfant.

--Votre fête est charmante, mon cher Wil--lui dit le colon Beufry

(l'homme qui faisait pendre ses nègres pour 1500 francs)--mais

permettez-moi de vous présenter M. Pleyston, lieutenant en pied de la

frégate _le Cambrian_, qui vient de mouiller dans notre rade; M. _Peel_,

médecin du même navire, et M. _Delly_, commissaire du bord.

--Messieurs, soyez les bienvenus, votre présence ne peut que m'être

infiniment agréable, et surtout dans un jour comme celui-ci.

C'était une partie de l'état-major de la frégate que Brulart avait tenté

de faire sauter au moyen de la pauvre _Catherine_, qu'il avait installée

en brûlot, comme on sait.

Après quelques civilités... le colon, s'adressant au commissaire, dont

la petite voix et l'air féminin lui inspiraient plus de confiance:

--Pardon, monsieur, de l'indiscrétion; mais mon correspondant de

Portsmouth m'avait annoncé qu'un des officiers les plus distingués de

notre marine, sir Edwards Burnett, commandait _le Cambrian_, et j'aurais

même quelques commissions pour lui... ne le verrons-nous donc pas

aujourd'hui?

--Hélas! monsieur--dit le petit jeune homme en pâlissant, je vous en

supplie... par pitié... parlons d'autres choses... tenez, voyez... comme

je suis agité... seulement que de penser à cet horrible événement.

Et, au fait, le pauvre commissaire tremblait de tous ses membres.

--Mon Dieu! je suis désolé, monsieur,--reprit l'honnête colon--d'avoir,

sans y songer, éveillé sans doute de pénibles souvenirs.... Est-ce qu'un

malheur serait arrivé à....

--Grâce... monsieur... ne m'en parlez pas...--dit le jeune homme, qui se

perdit au milieu de la foule....

Diable!--se dit Wil--cela m'inquiète.... Voyons, il faut en interroger

un autre qui soit moins nerveux,--et justement il avisa la figure pleine

et vermeille du docteur Peel, qui causait avec Beufry, tenant d'une main

un verre de punch, et de l'autre une tranche de chou-palmiste.

--Ah! monsieur--répondit l'Esculape après avoir entendu la question du

colon--ah! monsieur,--et il vida son verre avec un long et bruyant

soupir, essuya sa bouche, et prit Wil par le bras--c'est une bien

affreuse histoire: écoutez-la donc, vous frémirez....

Sachez que nous rencontrâmes, il y a environ cinq mois, à cinquante

lieues de la Jamaïque, un matelot attaché sur deux cadavres de

négresses, et abandonné en pleine mer sur une cage à poules....

--C'est affreux--dit Wil.

--Ne m'interrompez pas, s'il vous plaît. Nous recueillons ce misérable,

et il nous apprend qu'un infâme pirate, à bord duquel il était

d'ailleurs engagé, que l'infâme pirate, dis-je, pour le punir d'une

légère infraction à ses ordres, l'a fait jeter à la mer, ainsi que vous

savez, et que le forban a le cap sur la Jamaïque.... Notre pauvre

commandant, un digne et brave jeune homme, fait tenir la même route....

Or, la nuit même, sur les quatre heures... on signale deux voiles à

bâbord... et bientôt on les reconnaît pour le brick et la goélette

montés par cet infâme scélérat et par un de ses acolytes....

Nous faisons force de voiles, et au point du jour nous n'en étions qu'à

deux portées de canon.

Alors... que voyons-nous? la goélette, mâtée d'une inconcevable hauteur,

filer vent arrière... mais d'une vitesse... d'une vitesse dont on n'a

pas d'idée... laissant le brick en panne. Il n'y avait pas à balancer,

il fallait choisir entre l'une ou l'autre, comme vous pensez....

Le commandant fit donc tenir le travers, afin de mettre garnison à bord

du brick pour pouvoir continuer de donner la chasse à la goélette.

Nous nous approchons à portée de fusil, et l'on envoie quarante hommes

bien armés dans la chaloupe, sous la conduite d'un lieutenant, pour

s'emparer du brick, qui ne bougeait pas plus qu'un poisson mort.

Mon Dieu! je les vois comme si j'y étais: ils accostent et montent tous

sur le pont de l'infernal bâtiment, quatre hommes seulement restent dans

la chaloupe; le lieutenant, arrivé sur les passe-avant, divisa son monde

en deux escouades, et, entendant des cris dans le faux pont, ordonna à

la première d'y descendre par le petit panneau; on essaie en vain, il

était verrouillé en dedans....

Un jeune aspirant s'écria:--Lieutenant, le grand panneau est à moitié

ouvert.

--Eh bien! ouvrez-le tout-à-fait...--dit l'officier. Le pauvre enfant se

baisse, attire la lourde planche...--Ah! monsieur...--dit le docteur en

pâlissant.

--Eh bien!... eh bien!--fit l'honnête Wil.

--Eh bien! monsieur, une effroyable détonation se fait entendre, nous

sommes à l'instant couverts de débris, de flammes et de feu; le pont de

la frégate est jonché de cadavres, d'éclats de mâts et de vergues; notre

beaupré et notre guibre sont fracassés, et notre brave et jeune

commandant écrasé sous une énorme poutre lancée en l'air par l'explosion

du brick.

--Dieu du ciel!... c'était donc un brûlot?

--Hélas! oui, que cet infâme négrier avait laissé là, espérant qu'à

l'aide de cette horrible, infernale invention, il aurait le temps de

disparaître. Le monstre ne se trompait malheureusement pas; nous eûmes

cinquante blessés, trente-cinq morts, sans compter notre jeune

commandant... un officier d'une si haute et si brillante expérience....

Enfin, le misérable pirate nous échappa, comme bien vous pouvez penser;

nous fûmes relâcher à Porto-Rico, dont nous étions heureusement près,

pour nous radouber, et nous venons ici faire de l'eau et repartir pour

l'Angleterre.

Voilà, monsieur, tout ce que je puis vous apprendre sur notre brave et

malheureux sir Edwards--dit le docteur en essuyant une larme et en

demandant un verre de punch.

--D'après tout ce que je vois--se dit le colon--ce gredin n'est autre

que Brulart, c'est un de ses tours.... Mais aussi pourquoi diable

s'avisent-ils d'empêcher la traite?... C'est le bon Dieu qui les

punit....

Peu à peu les invités de M. Wil se séparèrent, et avant minuit il

restait seul avec sa femme, Théodrick et Jenny....

Suivant son antique et respectable coutume, il baisa sa fille au front,

et la bénit après la prière du soir, qu'ils firent ensemble.

Bientôt toute cette honnête famille dormait profondément, bercée par

l'espérance du lendemain, car le lendemain était la veille du jour de

noces, du beau jour de noces de Théodrick et de Jenny.

--Atar-Gull--avait dit le bon Wil avant de s'endormir--comme tu t'es

surpassé aujourd'hui, voici pour toi....

Et il lui donna une fort belle chaîne de montre....

Le nègre se jeta aux pieds de son maître, qu'il baisa en sanglotant....

--Allons, va--reprit le colon--va dormir, mon garçon, car tu dois avoir

besoin de repos....

_Atar-Gull_ se retira....

Et sortant de l'habitation avec mystère, il se dirigea vers le bois du

_Morne aux Loups_, car c'est là que les _empoisonneurs_ tenaient leurs

séances cette nuit même.

Il arriva bientôt au pied du ravin et des rochers qui servent de base à

cette montagne.

CHAPITRE II.

C'est là que sont les angoisses toujours

nouvelles qui se multiplient jusqu'à

ce que leur nombre même endurcisse

l'homme qui voit l'agonie sous

tant de formes diverses.--Ici, l'un gémit;

là, un autre se roule dans la

poussière, et un troisième tourne dans

leur orbite ses yeux d'une terne blancheur.

BYRON.--_Don Juan_, chap. VIII, liv. 13.

Oh! dans ce monde auguste où rien n'est éphémère,

Dans ces flots de bonheur que ne trouble aucun fiel,

Enfant! loin du sourire et des pleurs de ta mère,

N'es-tu pas orphelin au ciel?

VICTOR HUGO.--_Ode_ XVI.

LES EMPOISONNEURS[11].

Il était nuit, on n'entendait que le bruissement des longues flèches des

palmiers balancés par la brise du soir, les cris aigus des anolis ou le

chant plaintif des ramiers et des jerrys.

_Atar-Gull_ gravissait péniblement les rochers à pic qui forment la base

de la Soufrière, montagne située vers le nord-ouest de la Jamaïque.

Tantôt il s'accrochait aux lianes qui flottaient sur les masses de

granit rouge; tantôt, à l'aide d'un bâton ferré dont il se servait avec

une adresse singulière, il s'élançait d'un quartier de roche à un autre,

et vous auriez pâli de le voir suspendu au-dessus de ces précipices sans

fond.

Une fois, épuisé de fatigue, glissant sur la pente rapide d'un ravin,

cherchant un point d'appui et croyant voir se balancer près de lui un de

ces beaux cactus aux fleurs rouges et bleues, il le saisit haletant...

mais tout à coup il rejette avec horreur ce corps froid et visqueux...

c'était un long serpent qui se jouait au clair de lune.

Atar-Gull roule alors et bondit sur la roche, mais dans sa chute il

rencontre une large touffe de raquettes fortes et épaisses, s'y

cramponne, aperçoit un sentier à dix pieds, au-dessous de lui, se laisse

glisser, tombe, et reconnaît un chemin qui devait le mener plus

directement au sommet de la montagne. Enfin, après des efforts inouïs,

Atar-Gull, meurtri, sanglant, arriva.

Elle était, dans cet endroit, couverte de palmiers, d'aloès, de

bananiers qui n'avaient pas encore été mutilés par le fer, et dont la

végétation forte et vigoureuse était si serrée que le nègre n'aurait

jamais pu pénétrer à travers ces milliers de plantes qui se croisaient

et s'étreignaient en tous sens, s'il n'avait eu l'aide de son bon

coutelas qui lui fraya bientôt un passage au milieu de cet épais fourré.

Et comme il commençait à apercevoir au loin une lueur rougeâtre qui

éclairait les hasiers, il se prit à sourire d'une étrange façon,

s'arrêta, remit son couteau à sa ceinture, et prêta l'oreille....

On n'entendait que le cri des anolis ou le chant plaintif des

ramiers....

Atar-Gull se trouvait dans une espèce de chemin frayé; il le suivit

assez long-temps, écoutant toujours avec attention.

Il distingua bientôt un chant bizarre et solennel, mais faible et

éloigné.... Il doubla le pas.

Le chant devint plus distinct.... Atar-Gull avançait toujours avec

rapidité.

Tout à coup on cessa de chanter, il se fit un moment de silence....

Puis on entendit comme des cris d'enfant d'abord horriblement aigus,

ensuite mourants et convulsifs.

Et le chant bizarre et solennel devenait de plus en plus éclatant, et

Atar-Gull courait toujours vers la lueur rougeâtre qui teignait de

pourpre une partie des arbres gigantesques de la forêt, tandis que les

autres se dessinaient noirs sur ce fond enflammé.

Le nègre arriva enfin, se fit reconnaître à un signe mystérieux qui

consistait à se mordre les deux index, tandis que le petit doigt de

chaque main revenait se poser sur le coin de l'oeil.

Il s'assit à sa place, attendit son tour, et regarda.

Au milieu d'une vaste clairière, étaient rassemblés une assez grande

quantité de nègres, tous accroupis, les bras croisés, les yeux ardemment

fixés sur trois noirs qui entouraient une cuve d'airain posée sur un

brasier ardent.

Auprès, posée au bout d'un long roseau, était une tête fraîche et

saignante.

C'était la tête du fils de Cham qu'Atar-Gull avait remplacé dans les

bonnes grâces du colon, depuis que la perte de son enfant lui avait fait

si cruellement oublier ses devoirs.

Le reste du jeune négrillon bouillait dans la chaudière.

Car, outre deux pintades blanches, cinq têtes de serpents mâles, trois

verts palmistes, un ramier noir, un bon nombre de plantes vénéneuses,

pour que le filtre fût complet, il avait bien fallu se procurer le corps

d'un enfant de cinq ans, ni plus ni moins, cinq ans juste...

Aussi, les empoisonneurs s'étaient-ils emparés du pauvre petit un jour

qu'égaré, au coucher du soleil, il poursuivait de belles perruches

bleues sur les bords déserts du lac _Salé_.

Les trois noirs ayant fini leur opération retirèrent la cuve du feu et

se placèrent sur les blocs de rochers....

Atar-Gull s'avança....

--Que veux-tu, mon fils?--dit un des trois nègres, dont le front était

presque caché sous des cheveux blancs et crépus.

--Mort et ruine sur l'habitation de l'anse Nelson, mort sur les

bestiaux, ruine sur les récoltes et les bâtiments.

--Mais on dit que le colon Wil est humain pour ses noirs.... Songe, mon

fils, que les empoisonneurs sont justes dans leurs vengeances....

--Aussi, mon père--dit _Atar-Gull_, qui avait prévu l'espèce d'intégrité

sauvage qui a de tout temps présidé à ces terribles associations du

faible contre le fort, depuis les chrétiens jusqu'aux carbonari--

Aussi, mon père, je ne demande pas mort sur ses habitants. Le maître est

bon, nos cases sont saines et propres, les fruits de nos jardins sont à

nous, et jamais on ne sépare nos femmes de leurs enfants avant qu'ils

aient atteint leur douzième année.

La morue sèche et le manioc se distribuent abondamment, et tous les

dimanches il fait beau nous voir sauter et bondir sur le bord de la mer,

ou plonger au fond de l'eau pour rapporter les gourdes que le maître

abandonne au plus adroit nageur.

Quant au fouet du commandeur--dit Atar-Gull avec son sourire--nos

enfants s'en servent pour retourner les tortues sur la grève, et vingt

d'entre nous ont refusé l'affranchissement pour rester avec un aussi

bon maître.

--Que veux-tu donc alors?--dit le vieux nègre avec impatience.

--M'y voici, mon digne père: le planteur Wil est riche; maintenant il

veut, dit-on, retourner en Europe; alors l'habitation sera peut-être

achetée par un mauvais blanc qui ferait remettre des lanières neuves au

fouet du bourreau; aussi les noirs de l'anse de Nelson m'envoient vers

toi pour demander de frapper notre bon maître dans ses récoltes et ses

bestiaux, afin de le ruiner assez, ce bon maître, pour qu'il ne puisse

quitter l'île et que nous le conservions encore long-temps, ce maître

chéri.

Il y avait dans tout ceci une conséquence logique. _Atar-Gull_ jouait

prudemment son rôle, car, même au milieu des ennemis les plus acharnés

des blancs, il pouvait se glisser un espion, un traître. En appelant de

cette façon la terrible et sûre vengeance des empoisonneurs sur son

maître, _Atar-Gull_ se réservait encore un moyen de défense auprès du

colon; il pouvait trouver une excuse dans son attachement sauvage et

égoïste, il est vrai, mais qui, après tout, prouvait sa violence même

par l'étrangeté des moyens qu'il employait; c'est encore pour cela qu'il

n'avait pas parlé du meurtre de son père, on pouvait y voir un

ressentiment personnel.

Alors le vieux nègre poussa un cri singulier que ses deux compagnons

répétèrent avec recueillement; il s'écria:

--Comme rien n'est aussi rare qu'un bon blanc, qu'un bon maître, et que

nos frères sont exposés, par le départ du colon Wil, à voir remplacer

cet homme humain par un homme cruel, nous consentons à envoyer la ruine

et la mort sur ses habitations et ses bestiaux, pour l'empêcher de

quitter la colonie. Les bons sont trop rares, on doit à tout prix les

garder.

Puis il fit agenouiller _Atar-Gull_, et lui dit:--Jures-tu par la lune

qui nous éclaire, par le sein de ta mère et les yeux de ton père, de

garder le silence sur ce que tu as vu?

--Je le jure....

--Sais-tu qu'à la moindre révélation tu tomberas sous le couteau des

fils du Morne aux Loups?

--Je le sais.

--T'engages-tu par serment à servir la haine de tes frères, même sur ta

femme et les enfants, s'il fallait en arriver là pour se venger plus

sûrement d'un colon injuste et cruel?

--Je le jure.

--Va donc, et que justice soit faite.

Alors un des deux nègres qui étaient auprès du vieillard alla chercher

plusieurs paquets de plantes vénéneuses d'un effet sûr et rapide.

Le nègre les trempa dans la chaudière, les retira aussitôt, et les remit

à _Atar-Gull_ en lui expliquant leurs propriétés....

Puis, trempant un roseau dans la chaudière, il le stigmatisa aux yeux,

au front et à la poitrine,

En lui disant:

--Grâce à ce charme, l'effet de tes poisons est sûr.... Adieu, fils....

Justice et force... nous t'aiderons, et le bon maître sera ruiné.

--Justice et force--dirent les nègres en choeur. Alors le brasier ne

jetait plus qu'une lueur pâle et incertaine; les nègres se séparèrent en

se donnant rendez-vous à dix-sept jours de là, et Atar-Gull regagna

l'habitation du bonhomme Wil.

--Enfin la vengeance approche--disait le noir en rugissant comme un

chacal:--je te frappe d'abord dans ta richesse, car il faut que tu

restes ici, ici, que je voie tomber tes larmes une à une, que la misère

t'atteigne devant moi, que tes noirs meurent, que tes bestiaux meurent,

que tes bâtiments s'écroulent incendiés, et que tu arrives enfin à ce

point de malheur de n'avoir plus que moi, moi seul, pour brave et dévoué

serviteur, et alors....

Ici Atar-Gull poussa un horrible cri de joie infernale....

Et le soleil s'annonçait déjà par une éclatante lueur lorsque le nègre

arriva près de la maison du colon.

CHAPITRE III.

J'oubliai de cacher le trouble de mon âme;

Il le vit, et ses yeux, pleins d'une douce flamme,

Pour m'en récompenser, l'excitaient tendrement,

Et mon coeur se perdait dans cet enchantement.

Toi-même, en souriant, contemplais mon supplice

D'un regard à la fois maternel et complice.

DELPHINE GAY.--_Essais poétiques_.

Seulement de temps à autre il levait le rideau

rouge pour s'assurer si quelqu'un ne venait pas

voler ses morts!

JULES JANIN.--_L'Âne mort_.

LA VEILLE DES NOCES.

Quand Atar-Gull atteignit la dernière rampe de la montagne, le soleil

était déjà levé, et les rochers de la Soufrière projetaient au loin

leurs grandes ombres.

Comme il allait entrer dans une espèce de bassin formé par plusieurs

énormes blocs de granit qui entouraient une petite pelouse verte

traversée par un filet d'eau dont le courant se perdait sous de hautes

herbes, il entendit le sifflement aigu d'un serpent, et s'arrêta.

Un bruit sourd et précipité lui fit aussi lever la tête, et il vit un

_secretaris_[12] qui, décrivant dans son vol de larges cercles

au-dessus du reptile, s'en approchait ainsi peu à peu....

Le serpent sentit l'inégalité de ses forces, et employa pour fuir, et

regagner son trou qui était proche, cette prudence adroite, cette

agilité calme qu'on lui connaît.

Mais l'oiseau, devinant son intention, s'abattit tout à coup, d'un saut

se jeta au-devant de sa retraite, et l'arrêta court en lui présentant

une de ses grandes ailes terminées par une protubérance osseuse dont il

se servait à la fois comme d'une massue et d'un bouclier.

Alors le serpent se dressa furieux, les couleurs vives et bigarrées de

sa peau étincelèrent au soleil comme des anneaux d'or et d'azur... sa

tête se gonfla de rage et de venin, ses yeux rougirent, et il ouvrit Une

gueule menaçante en poussant d'affreux sifflements....

Le _secretaris_ étendit une de ses ailes, et s'avança de coté contre son

ennemi qui le guignait de l'oeil, et faisait osciller son corps à droite

ou à gauche, suivant ainsi les mouvements et les attaques de l'oiseau.

À un saut que fit ce dernier... le serpent s'abaissa tout-à-coup, et

tenta de le mordre et de l'envelopper....

Mais le _secretaris_, livrant le bout osseux de ses ailes aux dents

aiguës du reptile, le saisit dans ses serres, et d'un effroyable coup de

bec lui ouvrit le crâne....

Le serpent agita violemment sa queue... en battit la terre... se

roula... se tordit... finit par rester sans mouvement... et mourut.

Alors l'oiseau, revenant à la charge, lui déchiquetait la tête avec

fureur, lorsqu'un coup de feu l'abattit....

Atar-Gull tressaillit, se retourna et vit au-dessus de lui, sur une

roche, Théodrick, son fusil à la main....

--Eh bien! Atar-Gull--dit le jeune homme en se laissant glisser du

sommet du rocher--voilà de l'adresse, qu'en dis-tu?

--Bien tué, bien tué, maître; mais c'est dommage, car les _secretaris_

nous débarrassent de ces mauvais serpents... tenez, voyez plutôt

celui-ci....

Et le noir montrait le reptile mort qu'il tenait par la queue, et qui

pouvait avoir sept à huit pieds de long et quatre pouces de diamètre...

--Diable!... j'en suis fâché... car nous sommes infectés de ces animaux,

et je donnerais bien mille gourdes... pour qu'il n'y en eût pas un dans

toute l'île...

--Vous avez raison, maître... car les bestiaux sont souvent mortellement

piqués...

--Oui, Atar-Gull, d'abord, et puis c'est que ma Jenny a encore une

effroyable peur de ces animaux, moins pourtant qu'autrefois; car alors

le nom seul la faisait pâlir comme une morte, la pauvre enfant... son

père, sa mère, moi, nous avons tout tenté pour faire passer cette

frayeur... nous avons cent fois mis des serpents, empaillés, morts, sur

son passage... aussi maintenant elle commence à les moins redouter....

--C'est le seul moyen, maître--dit Atar-Gull;--dans nos Kraals, c'est

ainsi que nous habituons nos enfants et nos femmes à ne rien craindre.

Mais j'y pense... en voici un... si vous l'employiez, maître--dit

Atar-Gull, dont les yeux prirent une singulière expression qui disparut

aussi vite que la pensée--mais il lui faut couper la tête, quoiqu'il

soit mort.... On ne saurait prendre trop de précautions....

--Brave homme!--dit Théodrick....

Et aidant le noir à séparer la tête du corps, afin que son innocente

plaisanterie fût sans aucun danger, la tête tomba.

--Bien--se dit Atar-Gull en lui-même--_c'est une femelle_....

--Allons--dit Théodrick--dépêchons-nous d'arriver à l'habitation, afin

qu'on ne nous voie pas... porte le serpent, Atar-Gull, et suis-moi....

L'habitation était tout proche, Théodrick marchait le premier, et le

noir, tenant le serpent par la queue, le traînait sur la savane qui

s'affaissait et formait un léger sillon ensanglanté sous le poids du

cadavre de ce reptile.

Ils arrivèrent...

La maison du bon homme Wil, comme toutes les demeures des colons,

n'avait qu'un rez-de-chaussée et un premier étage.

Au rez-de-chaussée étaient les chambres de M. et de madame Wil et de

Jenny.

Une double persienne et une jalousie les défendaient de la chaleur

dévorante du ciel des tropiques.

Théodrick... s'approcha sur la pointe du pied, souleva un coin de la

jalousie, car il trouva la persienne à demi ouverte...

Jenny n'était pas dans sa chambre, elle priait sans doute avec sa

mère...

Alors Théodrick écartant le store enjamba la plinthe de la fenêtre, prit

le serpent des mains d'Atar-Gull, qui, par une dernière mesure de

précaution, voulut encore écraser le cou du reptile sur les dalles qui

servaient d'appui au chambranle.

Puis Théodrick cacha le serpent, dont les vives couleurs étaient déjà

ternies par la mort, sous une petite table, remit la jalousie, la

persienne et le store en place, puis se retira.

Comme il se retournait vers Atar-Gull, qui suivait tous ses mouvements

avec une singulière attention... on lui saisit violemment le bras....

--Ah! je vous y prends, monsieur le séducteur--dit une bonne grosse voix

avec un bruyant éclat de rire. C'était le colon....

--Plus bas, M. Wil, plus bas--dit Théodrick--Jenny peut nous

entendre....

--Eh bien... monsieur l'amoureux?

--Eh bien, il ne le faut pas, je viens de faire ce que nous avons fait

vingt fois... pour la guérir de sa malheureuse frayeur...

--Vrai... un serpent, oh! la bonne farce! ah! nous allons rire, mais il

n'y a rien à craindre au moins...

--La tête coupée... et écrasée en deux endroits... monsieur Wil...

--Je suis tranquille, mon garçon... viens, nous allons nous cacher

derrière la porte de la chambre, la bien tenir, et nous entendrons ses

cris de _Mélusine_,--dit le bon homme en tâchant de marcher

légèrement... pour gagner sans bruit la galerie sur laquelle donnait une

des portes de l'appartement de Jenny...

L'autre porte donnait chez sa mère....

Et suspendant leur respiration, serrant le bouton de la serrure,

échangeant de joyeux regards, ils attendirent...

Atar-Gull sourit plus que d'habitude en se rendant à son service.

C'était un ravissant réduit que la petite chambre de Jenny!

Oh voyait bien que la tendresse maternelle avait passé par là.--L'amour,

l'idolâtrie que cette belle et douce fille inspirait à son père et à sa

mère, étaient signés partout, dans les moindres détails, dans les plus

minutieux arrangements de cet asile élégant et complet d'un véritable

_enfant gâté_, comme on dit.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 10 / 18 段