Quand le colon arriva près du Carbet, le soleil était fort ardent; aussi

commençait-il à regretter son grand parasol, et à se tourmenter sur sa

mule, lorsqu'une voix bien connue le fit tressaillir....

Il parcourait une longue avenue d'épais tamarins, entourés de lianes et

de haziers, lorsque d'un des côtés accourut, toute gaie, toute

palpitante, toute rose, une ravissante jeune fille....

C'était Jenny....

Et puis derrière elle, un beau jeune homme qui portait le parasol tant

désiré... et donnait le bras à une femme à cheveux gris, un peu

courbée....

C'était Théodrick et madame Wil....

--Prends garde, prends garde, ma Jenny--dit le colon...--tu vas faire

écraser tes petits pieds par la _biche_ (c'était le nom de sa mule).

Et au fait, la jeune folle se précipitait sur la main de son père

qu'elle baisait avec tendresse, sans craindre les atteintes de la

_biche_; et, comme son grand chapeau de paille tomba, ses jolis yeux

disparurent presque sous ses beaux cheveux blonds tout bouclés....

--Pauvre père--dit-elle en attachant sur le colon un regard tendre et

inquiet--comme il a chaud... et nous avions oublié ce parasol... c'est

la faute de Théodrick aussi....

--Ah!... Jenny... tu vas gronder ton Théodrick.

Madame Wil approcha....

--Eh bien! mon ami, tu dois être fatigué....

--Voulez-vous descendre de mule, monsieur Wil?--demanda Théodrick avec

intérêt.

--Non, mes enfants, non, je me trouve très-bien... quelle est la fatigue

qui ne s'oublierait pas avec une réception aussi cordiale?... Pourtant

j'aime mieux finir la route à pied... avec vous....

Et le colon descendit de sa monture, la flatta un peu de sa grosse main,

et la remit à un des nègres qui l'avaient suivi.

--Quel est ce nouveau venu?--demanda madame Wil en montrant Atar-Gull.

--Un diamant... un vrai diamant, à ce que m'a assuré Jacob... je vais

lui donner la place de ce paresseux de Cham[10]....

--Tu es bien sûr au moins de cet esclave, mon ami....

--Tu sais que Jacob s'y connaît.... Allons, allons, marchons vite, je me

sens en appétit....

--Vous aurez de quoi le satisfaire, monsieur--dit d'un air sérieusement

comique madame Wil--je crois que Tony s'est surpassé... vous avez des

langoustes au piment, un chou-palmiste au coulis, des....

--Tais-toi, tais-toi, ne me dis pas, madame Wil, tu m'ôtes la

surprise.... Mais vois donc Jenny et Théodrick! chers enfants... ils

sont bien faits l'un pour l'autre... qu'ils sont beaux; regarde donc

cette taille, hein... ma Jenny n'est-elle pas une des plus jolies filles

de la Jamaïque?...

--Dites donc notre Jenny, s'il vous plaît, monsieur Wil--reprit madame

Wil.

Le colon embrassa joyeusement sa femme pour toute réponse....

On arriva enfin dans une salle à manger, fraîche et spacieuse, et toute

cette bonne et honnête famille s'attabla gaîment autour d'un splendide

déjeûner.

--Faites appeler Cham--dit M. Wil quand il eut pris son thé.

Au bout d'un quart d'heure, Cham se présenta tout tremblant.

Le colon à demi couché sur son canapé, tenait un superbe fusil de chasse

dont il s'amusait à faire jouer les ressorts.--Cham--dit le maître--je

m'aperçois de plus en plus de ta négligence; d'abord, tu maigris, tandis

qu'un bon esclave doit toujours être bien portant pour faire honneur à

son maître, et représenter le plus d'argent qu'il peut;--mes chiens de

chasse dépérissaient aussi, je t'en ai ôté la surveillance;--je t'avais

donné la direction de la purgerie, tu t'en acquittes fort mal. Or, tu ne

mettras plus les pieds chez moi, dans la maîtresse case, tu partageras

les travaux des autres esclaves; c'est Atar-Gull--dit-il en montrant le

noir qui, déjà installé dans son poste, était assis aux pieds du colon,

et le rafraîchissait avec un éventail;--c'est Atar-Gull qui te

remplacera....

Le pauvre Cham baissa tristement la tête en disant à voix basse:

--Pardon, maître, pardon, pardon, il y a seulement neuf jours que je

néglige mes devoirs, jusque-là....

--Jusque-là, c'est vrai, tu t'étais montré un digne serviteur--dit le

colon en jetant un morceau de sucre à Atar-Gull qui le disputa à un

superbe épagneul--mais depuis il a fallu ma bonté pour ne pas te laisser

mourir sous le fouet du commandeur, car Dieu me damne si je sais à quoi

attribuer ce changement dans ta conduite.

Alors Cham, comme s'il fût sorti d'un combat qu'il se livrait

intérieurement, articula avec peine et angoisse:--C'est que, depuis

neuf jours, mon fils a disparu, et je ne puis penser qu'à cette perte

cruelle; je l'aimais tant, mon premier né!

--Ton fils a disparu!--s'écria l'honnête Wil en se levant sur son séant

et ajustant Cham avec son fusil qui, heureusement, n'était pas chargé

(Cham valait au moins trois cents gourdes)--ton fils a disparu,

misérable! un négrillon Congo de la plus belle espèce! Non content de

laisser dépérir mes chiens, de maigrir toi-même, tu _me_ perds ton fils!

mais tu veux donc me ruiner, misérable! songes-y bien!... si, demain, à

pareille heure, ton fils n'est pas retrouvé; si, dans quinze jours, tu

ne commences pas à avoir un embonpoint convenable, tu seras châtié

d'importance; va-t'en, que je ne te voie plus; et toi, mon fidèle

Atar-Gull, tiens, voici une montre que je destinais à cette brute; que

ce soit une récompense et un encouragement; et toi, Cham... sors, ou,

pardieu, tu connaîtras ce que pèse la crosse de mon fusil.

Cham sortit en jetant un furieux regard sur son rival qui se livrait à

une joie d'enfant en approchant la montre de son oreille pour écouter le

bruit du mouvement.

Voici donc Atar-Gull en faveur chez le colon.

CHAPITRE IV.

Il y a une grande différence, voyez-vous,

entre un capital productif et un capital improductif.

Car un capital employé _productivement_

est un des trois grands _agents de la production_,

et prend part aux profits de cette _production_.

Employer un capital dans la _production_,

c'est avancer les _frais de production_. _La

valeur du produit_ qui en résulte rembourse

cette avance.

J.-B. SAY.--_Économie politique_,

tome II , p. 255.

--Sais-tu ce que c'est que ce supplice que

vous font subir durant de longues nuits vos

artères qui bouillonnent, votre coeur qui

crève, votre tête qui rompt, vos dents qui

mordent vos mains; tourmenteurs acharnés

qui vous retournent sans relâche

comme sur un gril ardent?...

VICTOR HUGO,--_Notre-Dame de Paris_.

LE PÈRE ET LE FILS.

Il est, je crois, nécessaire d'expliquer le motif de la haine que

portait Atar-Gull a M. Wil, qui, par sa conduite, ne paraît peut-être

pas, comme le capitaine Brulart, devoir inspirer cet affreux sentiment à

son esclave.

Voici le fait:

C'était quelques vingt jours après l'arrivée des _grands_ et _petits

Namaquois_ dans la colonie. M. Wil dînait ce jour-là chez M. Beufry,

riche et industrieux planteur.

Quand vint le dessert, l'heure des confidences, les femmes s'en

allèrent, et furent remplacées chacune par une respectable bouteille

d'un excellent et vieux vin de madère... c'était le seul moyen de

compenser la retraite du beau sexe.

La conversation vint à tomber sur les nègres, les habitations, les

chances, les pertes, les bénéfices, et M. Wil et M. Beufry occupèrent

bientôt l'attention générale, car on avait une entière confiance dans

leurs lumières et dans leur longue expérience.

BEUFRY.

Eh bien, dites-moi, Wil, êtes-vous content de votre acquisition? comment

vont les nouveaux... se font-ils un peu?...

WIL.

Très-bien... très-bien... ce diable de Brulart a la main heureuse, il

les choisit à ravir... je n'en ai perdu que cinq....

BEUFRY.

Par exemple, que Dieu me damne si je sais comment il y trouve son compte

en les donnant à ce prix....

WIL.

Ma foi, peu m'importe, c'est la troisième fournée qu'il me procure

depuis dix-huit mois; et il ne m'a jamais trompé... c'est-à-dire...

si... une fois... oh! j'ai été joué... c'est un fin maquignon, allez....

BEUFRY ET LES CONVIVES.

Contez-nous ça, monsieur Wil, c'est utile....

WIL.

Eh bien, car je n'y mets pas d'amour-propre, il y a trois mois, il m'a

fourré, au milieu de son avant-dernière fourniture, un vieux, vieux

nègre, auquel il avait teint les cheveux avec du charbon, et qu'il avait

sans doute engraissé avec de la farine, ou je ne sais quoi.--Enfin...

trois jours après son départ, j'envoie faire baigner mes noirs à la mer,

et mon vieil animal me revient les cheveux tout blancs; au bout de cinq

jours, cette graisse factice tombe, car il était soufflé, et je

m'aperçois aux dents, aux plis du front et des yeux, que c'est un homme

d'au moins soixante ans, et si faible, si faible, qu'il est, depuis ce

temps-là incapable de me rendre aucun service, et pourtant le scélérat

mange comme un vautour; aussi c'est un cheval à l'écurie.... Ça fait le

cinquième que je nourris à rien faire... et quand on les a payés des

quinze cents, des deux mille francs, ce n'est pas gai....

BEUFRY.

C'est un voleur que votre Brulart; mais moi j'ai un moyen bien commode,

non seulement d'éviter la nourriture de mes vieux nègres hors de

service, mais encore de rentrer dans mes fonds, et au-delà....

WIL ET LES CONVIVES.

Contez-nous ça... c'est un miracle.

BEUFRY.

Du tout, c'est bien simple, vous savez que le gouvernement donne deux

mille francs de tout nègre supplicié pour assassinat ou pour vol, afin

que le propriétaire n'essaie pas de soustraire les coupables à la

justice, dans la crainte de perdre une valeur....

WIL.

Eh bien?...

BEUFRY.

Eh bien... les gueux de noirs, arrivés surtout à un âge très-avancé, ont

bien toujours quelques peccadilles sur la conscience, c'est impossible

autrement; ainsi, on est toujours sûr de ne pas se tromper; on aposte

donc deux témoins qui affirment l'avoir vu voler, par exemple. Les

preuves ne manquent pas; on l'envoie à la geôle, et s'il est trouvé

coupable, ce qui arrive ordinairement, on le pend... et en échange, on

vous compte deux mille francs écus....

WIL, _avec répugnance_.

Diable... diable....

BEUFRY.

N'allez-vous pas faire la petite bouche; au lieu d'un capital

improductif qui vous absorbe encore un intérêt quelconque... vous avez,

par mon procédé... un capital productif qui peut vous rapporter sept et

huit pour cent... c'est hors de toute proportion.

WIL.

Oui, mais c'est un peu dur... de... (_Faisant le geste de pendre_.)

BEUFRY.

Ah! pardieu, s'il s'agissait d'un homme, je ne vous dirais pas un mot de

cela, mes principes sont connus, je crois avoir prouvé dans ce dernier

incendie que j'avais quelque humanité....

WIL.

C'est vrai; non content d'avoir sauvé ce pauvre Colstrop et ses deux

enfants, vous l'avez aidé à rebâtir sa cafeyrie de vos propres

deniers... mais faire pendre... hum....

BEUFRY.

Ah! mon Dieu, avez-vous la tête dure.... Supposez qu'une loi vous

dise:--_Chaque mulet atteint de la morve_ (par exemple) _sera détruit,

mais on indemnisera le propriétaire en lui en comptant la valeur_;

est-ce que, si vous pouviez faire passer pour morveux un vieux mulet qui

croupit à rien faire dans votre écurie, vous ne le feriez pas? préférant

avoir deux cents bonnes gourdes bien sonnantes qui vous en

rapporteraient quinze ou vingt, à garder un animal infirme qui vous en

dépense la moitié sans vous rendre aucun service? Que diable! soyez donc

conséquent; pourquoi ne pas faire pour un nègre ce que vous feriez pour

un mulet?...

PLUSIEURS VOIX.

Il a raison,--c'est clair comme deux et deux font quatre....

WIL.

Pardieu, je le sais bien, je n'aime pas plus qu'un autre à avoir de

l'argent _en friche_, et puisque _Beufry_ s'est servi de cette

combinaison... puisque vous autres ne la désapprouvez pas....

PLUSIEURS VOIX.

Mais au contraire... nous ferions de même.

WIL.

Au fait: je ne vois pas pourquoi je m'amuserais à jeter de l'argent par

les fenêtres.... Ce qui me retenait, voyez-vous, c'était le respect

humain... parce qu'avant tout, on tient à l'opinion de la société, et,

quand ou est père de famille, quand depuis quarante ans on mène une

conduite irréprochable... on n'aime pas à la voir ternir....

BEUFRY.

Je ne puis mieux faire que de me citer pour exemple....

WIL.

Je me rends, mon ami, je me rends; j'étais un fou. Mais dites-moi, le

témoignage de deux blancs suffit-il?

BEUFRY.

Deux blancs suffisent... et on vous débarrasse de votre _capital

improductif_... après quoi, le greffier vous _rembourse_ le pendu en

espèces sonnantes.

WIL.

Pas plus tard que demain, j'en essaierai....

BEUFRY.

Ah ça, messieurs, c'est assez parler d'affaires; ces dames doivent

s'ennuyer, un dernier verre de vin de Porto, et allons les rejoindre

dans la galerie.... Wil, je vous retiens pour ma partie de tric-trac....

WIL.

C'est donc une revanche que vous voulez... vous l'aurez... à vos

ordres... mais nous ne jouerons pas tard, car j'ai ma fille un peu

souffrante.

(_Ils sortent_.)

* * * * *

Cinq jours après cette conversation, le bonhomme Wil comptait, en

soupirant un peu, dix piles de quarante gourdes chacune.... (Oh! dans ce

doux pays les exécutions et les procédures marchent grand train, grâce à

la justice coloniale.)

Mais la cabane du vieux Job était déserte....

Seulement deux ou trois petits enfants pleuraient assis à la porte, car

le pauvre vieux Job, qui ne pouvait plus travailler, aimait à s'asseoir

au soleil et à faire des jouets en bois de palmier pour tous les

négrillons de son voisinage... qui sautaient de joie et battaient des

mains à son approche... en criant:--Voilà le père Job... hé! bon Job....

Aussi ils pleuraient le vieux nègre, dont le cadavre se balançait,

accroché au gibet de la savane, et qui ainsi ne coûtait plus rien à son

maître.

Le lendemain de l'exécution, il était nuit, mais une nuit des tropiques,

une belle nuit claire et transparente, inondée de la molle clarté de la

lune.

Les noirs s'étaient agenouillés au dernier coup de cloche, car M. Wil,

sa femme et sa fille leur avaient donné l'exemple, en commençant la

prière commune à haute voix.

Et c'était un grand et noble spectacle que de voir le maître et

l'esclave égaux devant le Créateur, se courbant ensemble, prier de la

même prière sous la voûte azurée du firmament, toute étincelante du feu

des étoiles.

Autour d'eux... pas le plus léger bruit... on n'entendait que la voix

grave et sonore du colon, et par instant le timbre pur et argentin de

celle de Jenny, qui répétait une phrase sainte avec sa mère.

Les palmiers agitaient en silence leurs grandes feuilles vernissées, et

les fleurs du caféyer, s'ouvrant à la fraîcheur de la nuit, répandaient

une senteur délicieuse.

Après la prière, les nègres allèrent se reposer ou errer dans les

savanes, car on leur accordait cette permission.

Atar-Gull ne pouvait dormir la nuit lui....

Oh! la nuit, il aimait à errer seul, c'était l'unique instant où il

pouvait quitter son masque d'humble et basse soumission, son doux et

tendre sourire.

Il fallait alors le voir bondir, haletant, crispé, furieux, se rouler en

rugissant comme un lion, et mordre la terre avec rage, en pensant aux

outrages, aux coups de chaque jour!

En pensant à Brulart, qu'il espérait revoir tôt ou tard; au colon qui

l'avait fait battre, et avait pour lui une pitié insultante, un

attachement d'homme à bête, de maître à chien! Alors ses yeux

étincelaient dans l'ombre, ses dents s'entre-choquaient.

Et voyez quelle puissance il avait sur lui-même!... avec ce caractère

indomptable et sauvage, cette énergie dévorante, dans le jour, il

souriait à chaque coup qu'il recevait, et baisait la main qui le

frappait.

Il fallait pour arriver à ce résultat incroyable une idée fixe, arrêtée,

immuable, à laquelle le nègre fait tous les sacrifices:

La vengeance!

Et encore cette vengeance n'était motivée que par la brutalité de

Brulart, et la rage de se voir esclave; mais à quel degré d'intensité

arriva-t-elle, mon Dieu! quand il sut ce que vous allez savoir.

Entraîné dans une course rapide, ce malheureux bondissait ça et là comme

pour s'échapper à lui-même....

En vain l'air pur et embaumé, la douce solitude de la nuit venaient

rafraîchir ses sens.

Toujours courant, il arriva près d'une savane déserte, que la lune

couvrait d'une nappe de pâle lumière.

Au milieu s'élevait un gibet.

Après le gibet était accroché un noir, c'était le vieux Job.

Atar-Gull, sortant des allées sombres et obscures qui entouraient cet

espace nu et découvert, fut comme ébloui de cette clarté resplendissante

qui argentait les longues herbes de la savane, et le rideau de tamarins

et de mangotiers qui l'ombrageaient.

Mais bientôt il fut saisi d'un inexplicable sentiment de douleur en

voyant ce gibet noir et ce corps noir, qui se dressaient et se

découpaient si sombres sur les feuilles brillantes et nacrées de la

forêt.

Il s'approcha plus près....

Plus près encore....

Ses jambes fléchirent... il tomba... la face contre terre....

Après être resté quelques minutes dans cette position, il se releva, et

s'élançant comme un tigre, sauta d'un bond sur la fourche du gibet.

Arrivé là, il poussa un cri... un cri dont vous comprendrez l'expression

quand vous saurez que le malheureux venait de reconnaître....

SON PÈRE!!!

Son père, le vieux Job! vendu comme lui, victime de la traite, et volé

peut-être par Brulart à quelque autre Benoît.

Atar-Gull ne conserva plus aucun doute quand il eut vu une espèce de

talisman ou de fétiche que le vieillard portait au cou....

Couper la corde qui attachait le cadavre à la potence, le prendre sur

ses épaules et fuir dans les bois avec ce précieux fardeau, ce fut

l'affaire d'un moment pour Atar-Gull.

--Il est de ces douleurs qui ont besoin d'ombre et de profonde

solitude....

* * * * *

Le lendemain, au premier coup de cloche, Atar-Gull était déjà rendu à

l'atelier, toujours avec sa bonne figure ouverte et franche, son éternel

sourire qui laissait voir ses dents blanches et aiguës....

Et voilà pourquoi M. Wil partageait avec Brulart le privilège d'occuper

incessamment l'imagination d'Atar-Gull, d'autant plus que Cham, auquel

Atar-Gull avait fait sa confidence, que Cham, auquel cinq ans de séjour

dans la colonie et dans l'intérieur du colon avaient donné quelque

habitude et quelque connaissance des spéculations des planteurs, mit

charitablement Atar-Gull au fait des causes et résultats de la mort de

son père....

--Quant au cadavre du vieux Job, on ne le retrouva plus, et on pensa sur

l'habitation que les _empoisonneurs_ s'en étaient emparés pour

quelques-unes de leurs opérations magiques.

On conçoit maintenant, je crois, la haine du noir pour cet estimable

colon, et quelle dut être sa joie lorsqu'il put soupçonner que son

service presque intime le mettrait à même de se venger; aussi, pendant

cinq mois qui servirent d'essai, d'épreuves, il étonna tellement M. Wil

par son zèle, par son dévoûment, son activité, que le colon le proclama

le modèle des bons serviteurs, l'éleva à la dignité de valet de

chambre, et mit en lui sa plus entière confiance.

Cet engouement est d'ailleurs un des traits caractéristiques des colons.

Ainsi Atar-Gull fut chargé de surveiller les préparatifs de la fête qui

devait précéder les fiançailles de la jolie Jenny et de Théodrick.

LIVRE V.

CHAPITRE I.

Les étreintes caressantes, le frémissement

de leurs mains enlacées, l'expression si

éloquente de leurs regards, qui disaient

tout, et ne disaient jamais trop; ce langage,

semblable à celui des oiseaux, connu des

amants, ou du moins n'ayant un sens que

pour eux, ces phrases qui font sourire,

et qui sembleraient absurdes à ceux qui ont

cessé de les entendre, ou qui ne les ont

jamais entendues.--Tels étaient leurs plaisirs.--Car

c'étaient encore deux enfants.

BYRON.--_Don Juan_, chap. IV, st. XIV.

Cette âme tomba dans une nuit profonde,

la mélancolie du misérable devint incurable

et complète.

VICTOR HUGO.--_Notre-Dame de Paris_.

FÊTE.

Heureux Théodrick!... heureuse Jenny! voici donc enfin ce jour de

fiançailles si impatiemment désiré.... Ne baisse pas tes beaux yeux...

Jenny... laisses-y briller tout le bonheur que tu éprouves, cette

expression rayonnante le rend si heureux, ton amant... qui, retiré dans

un coin obscur des immenses salons du bonhomme Wil, ne te quitte pas du

regard.

Si tu savais comme son coeur se dilate, s'épanouit en voyant les hommages

qui t'environnent, et l'influence que ta beauté, que ta douceur exercent

sur cette foule toujours envieuse ou injuste!

Il se dit:--Mon avenir est à jamais fixé! c'est une longue suite de

jours riants et paisibles. «_Elle_ et _moi_», ma vie se résume dans ces

deux mots; vrai, je suis trop heureux.

Et ses yeux se mouillaient de larmes en la contemplant avec amour et

reconnaissance.

Or, cette impression douce et pleine de charmes fut comme sympathique...

car au même instant Jenny fixa sur lui ses deux grands yeux humides

aussi...

Mais un troisième regard, se bifurquant, pour ainsi dire, se partageait

entre les deux fiancés.

C'était celui d'_Atar-Gull_.

Placé dans l'embrasure d'une fenêtre, tout en activant le service des

nègres, sa bouche conservait toujours ce sourire stéréotypé que vous

connaissez... et il regardait Théodrick et Jenny d'un air joyeux.

--Oh!--pensait-il en lui-même--que les voilà satisfaits, riches, beaux

et jeunes... et leur père... lui aussi est heureux de leur bonheur... un

père!--un père... c'est pour ce blanc, un ami tendre, un homme qui lui

donne de l'or et une belle jeune fille... une riche habitation et

beaucoup d'esclaves.

Pour moi... un père, c'est un cadavre pendu à un gibet!...

Pour eux la vie, ce sont des instants qui fuient rapides... car ils

comptent le temps, non par heures, mais par plaisirs...

Pour moi la vie, c'est l'esclavage, le travail et les coups....

Oh! mais aussi j'ai un bonheur, moi; c'est de tenir ces brillantes et

joyeuses destinées dans ma main d'esclave, au bout de mon couteau! c'est

de pouvoir me dire:--À l'instant, si je veux, je fais un cercueil de ce

lit nuptial, une orpheline de cette fille, un veuf de ce jeune homme,

des larmes de ces rires...

Mon bonheur! c'est de me dire:--Et ce sera un jour, un jour! par moi,

moi seul! cette famille sera exterminée! et pourtant le dernier me

serrera encore la main, en me disant: brave et digne serviteur, je te

bénis.

Et il continuait son bon et touchant regard, de telle façon que

Théodrick et Jenny, le rencontrant fixé sur eux, se dirent d'un coup

d'oeil:--Brave Atar-Gull!... voilà un esclave sûr et dévoué...

--Allons donc, allons donc, paresseux--dit le bonhomme Wil en prenant

doucement le nègre par l'oreille--le service languit par là... on voit

bien que tu n'y es pas....

_Atar-Gull_, saluant, disparut vite, et obéit avec une admirable

activité...

Tous les colons de la Jamaïque semblaient s'être donné rendez-vous dans

la maison vaste et commode du père de Jenny, et c'est à peine si la

belle habitation pouvait contenir cette foule de visiteurs....

Au milieu de la grande galerie boisée de cèdre et d'acap, éclairée par

mille bougies odorantes, des nègres richement habillés offraient tour à

tour les ananas et les pastèques sortant des glacières, les longues

bananes si douces au goût, l'avocat ou beurre végétal qui renferme une

crème parfumée, la goiave, le gingembre, la pomme rose, et une foule de

fruits cristallisés dans un sucre brillant et candi, qui étincelaient

comme des diamants; et puis deux maîtres d'hôtel mulâtres faisaient

circuler de larges jattes de punch au rhum et au tafia, que l'on servait

avec de petites tranches de choux-palmistes saupoudrées de sucre et de

vanille; vrai, c'était alors un élysée que le salon du bonhomme Wil.

Là se pressaient, se heurtaient de fringantes créoles aux yeux noirs et

brillants, rieuses, souples et légères comme les filles de Grenade; à

leur gai sourire, au piquant abandon de leur toilette, on reconnaissait

les brunes Jamaïquaises.

Les unes, couchées dans des hamacs de mille couleurs qui pendaient au

plafond d'une galerie, se laissaient mollement balancer, et, rapides,

effleurant le sol de leurs jolis pieds, agitaient en riant les plumes

bigarrées de leurs éventails.

Les autres, réunies ensemble, se faisaient de ces naïves et joyeuses

confidences de femmes; c'étaient des petits éclats de rire doux et

frais, un peu comprimés par la présence des graves parents.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 9 / 18 段