Le commandant pâlit, ses lèvres se contractèrent, mais il répondit avec
le plus grand calme.
--Monsieur, vous perdez la tête, vous oubliez que chacun de mes grades a
été acheté par une blessure ou une action qu'on a bien voulu
remarquer... ne me faites donc pas rougir, en m'obligeant à parler ainsi
de moi.... Vous n'êtes pas généreux, monsieur, vous savez que le temps,
le lieu et ma position ne me permettent pas de répondre à votre injure,
mais comme avant tout je suis commandant de cette frégate, vous garderez
les arrêts forcés pendant un mois, monsieur, et je suis indulgent; car
vous m'avez injurié chez moi, et je pouvais vous faire passer à un
conseil. Je désire être seul, monsieur.
Et le commandant se remit froidement à lire.
--Mais tonnerre de....
--Monsieur--dit le jeune officier en se levant--je serais désolé de
finir par appeler le capitaine d'armes....
Et le lieutenant Jacquey, vaincu par cette fermeté, sortit en maugréant.
--Je suis fâché de tout ça--dit sir Edwards--mais parce qu'ils sont
vieux et ignorants... il faudrait tout leur passer, c'est impossible....
Les ordres furent exécutés; et, les bonnettes donnant une nouvelle
vitesse au _Cambrian_, cette belle frégate ne se trouvait guère qu'à
douze milles du brick et de la goëlette de Brulart, au coucher du
soleil.
Tout l'état-major était monté sur le pont, attiré par la curiosité; car
l'histoire du _Grand-Sec_ s'était répandue, et l'on attendait avec une
incroyable impatience le moment où l'on s'emparerait de ces deux
navires, et de l'infâme Brulart surtout.
Pourtant l'équipage ne montrait pas la même horreur que les officiers
pour ces méfaits, et les marins du _Cambrian_ parlaient de Brulart comme
les femmes parlent de ce qu'on appelle vulgairement:--_les mauvais
sujets_.
--C'est ça un crâne négociant--disait l'un--quel toupet!...
--C'est égal--reprenait un autre--il doit être _chenu_, c'est pas un
combat ou une tempête qui lui ferait cligner l'oeil à celui-là....
--Enfin, on le pendrait que ça serait bien juste... mais tout de même ça
me pincerait le ventre... parce qu'après tout on regrette toujours un
brave....--disait un troisième.
Quand le soleil fut couché, on continua d'observer _la Catherine_ et _la
Hyène_ au moyen de longues-vues de nuit qui permettaient de suivre leurs
manoeuvres....
--Allons-nous souper, Pleyston?--dit le docteur--j'ai un appétit de
vautour... nous avons, entre autres choses, un endaubage d'_Appert_, des
perdreaux farcis... qui ont une mine... une mine... à en devenir
amoureux... à se mettre à genoux devant, à ne les manger que
respectueusement découvert... tête nue....
--Ah... vieux... vieux docteur, va... tu prends pour toi tous les
appétits que tu défends à tes malades! quel coffre! c'est une vraie
calle aux vivres! Allons, commissaire, allons donc... que
faites-vous-là?
--Ce que je fais?... mon Dieu, je tâche de voir ces deux infâmes
bâtiments; il n'y a aucun danger, n'est-ce pas, lieutenant? Quelle
figure ils doivent avoir.... Dieu! si ma tante savait à quoi l'on
m'expose....
--Ah! est-il drôle, le commissaire, avec sa tante! Tenez... vous devriez
mettre une cornette et du rouge... et vous lui ressembleriez à votre
tante; soyez donc homme, cordieu! mais vous ne savez donc pas qu'une
fois les navires amarinés, c'est vous qui serez chargé d'aller à bord
faire l'inventaire des nègres et des pirates?
--Dieu du ciel... à bord... mais ce doit être infect.... Non... non, je
n'irai pas... pour attraper une bonne maladie... ma tante m'a bien dit
d'être prudent!
--Pleyston... tu te feras tuer--disait le docteur à moitié descendu, et
dont on ne voyait plus que la joyeuse figure qui rayonnait au-dessus du
grand panneau... à ton premier coup de grog... je te soignerai....
--Je te suis, vieux... Allons, madame, voulez-vous ma main?--dit le
lieutenant d'un air goguenard au commissaire.
--Monsieur, toujours route à l'ouest-nord-ouest, et avertissez-moi dès
que nous serons à portée de canon de ces pirates--dit le commandant à
l'officier de quart en rentrant chez lui.
CHAPITRE II.
Gueule Dieu! c'est lui qui nous pousse
céans, et il nous plante là au milieu de
la besogne!
VICTOR HUGO .--_Notre Dame de Paris_.
Oh! oh! le rusé compère... voilà de
quoi nous faire rire le soir à la veillée.
BURKE .--LA FEMME FOLLE.
UNE RUSE.
Le matin, sur les quatre heures, la frégate était au plus à un mille de
_la Catherine_ et de _la Hyène_; mais ses grandes voiles blanches et ses
feux, qui étincelaient au milieu d'une de ces nuits des tropiques si
claires et si transparentes, avaient merveilleusement aidé le Borgne à
découvrir l'ennemi qui le poursuivait.
Les deux navires de Brulart venaient de mettre en panne, et le Borgne
s'était rendu à bord du brick.
Lui, Brulart et le Malais tenaient conseil sur l'arrière de la dunette.
--Il n'y a qu'une chose à faire--disait le Borgne...--c'est de filer....
--Filons...--répéta le Malais.
--Anes, chiens que vous êtes--cria Brulart--la frégate vous laissera
faire, n'est-ce pas?... car elle m'a l'air de marcher comme une
autruche, ce n'est pas ça... réponds, _le Borgne_, combien peut-il tenir
de noirs... en plus dans la goëlette?
--Mais, en les serrant un peu... vingt....
--Pas plus?...
--Non, car ils n'aurient pas même leurs coudées franches. Il faudra les
arimer de côté....
--Mettons quarante; ils ne sont pas ici au bal pour faire les beaux bras
et les jolis coeurs.
--Bah! quand il y a de la place pour quarante, il y en a bien pour
cinquante!--dit le Borgne.
--Alors mettons soixante... que tu vas choisir ici, parmi les grands
Namaquois; tu les amarreras d'un côté et les petits Namaquois de
l'autre, pour qu'ils ne se dévorent pas... tu m'entends?
--Oui, capitaine.
--Pendant ce temps-là, toi, le Malais, tu prendras tout ce qui nous
reste de poudre à bord de la goëlette, moins un baril, et tu
l'apporteras ici... tu m'entends?...
--Oui, capitaine.
--Et dépêchons, car je vous cognerai si dans une demi-heure tout n'est
pas paré....
Le Borgne descendit dans le faux pont du brick, choisit à peu près
cinquante nègres ou négresses, y compris Atar-Gull... doubla leurs fers
et les fit embarquer à mesure par section de dix, dans un canot qui les
transportait à bord de la goëlette;... là, on les déposait
provisoirement sur le pont... bien et dûment enchaînés.
De son côté, le Malais ouvrit la soute aux poudres de _la Hyène_, fort
honnêtement garnie, et fit apporter sur le pont de _la Catherine_
environ trois cents kilogrammes de poudre renfermés dans de petits
barils.
Pendant ce temps, Brulart fixait son regard pénétrant, qui semblait
percer l'obscurité de la nuit, sur la frégate qui avançait toujours,...
et à une lueur qui éclata tout à coup (c'était sans doute un signal), il
put juger sûrement de la distance qui le séparait d'elle...
--Sacré mille tonnerres de diable--cria-t-il--c'est juste ce qui nous
reste de temps pour prendre de l'air... le Borgne... le Borgne... ici,
chien, ici...
Le Borgne accourut....
--Fais embarquer tout l'équipage à bord de la goëlette, y compris les
noirs.
--Les noirs y sont déjà...
--Bien... tu resteras ici seul avec moi et le Malais....
Le Borgne frémit...
--Et dis à un vieux matelot de tout parer pour prendre le large sitôt
que nous retournerons à bord de _la Hyène_.
Ces ordres furent exécutés avec une merveilleuse rapidité, et au bout
d'un quart d'heure _Brulart_, _le Borgne_ et _le Malais_ restaient seuls
sur le pont de _la Catherine_ qui se balançait silencieuse sur
l'Océan...
_La Hyène_, aussi toujours en panne, n'attendait que la présence de
Brulart et de ses deux acolytes pour mettre à la voile...
Le Borgne et le Malais échangeaient de fréquents regards, et des
mouvements d'yeux expressifs en considérant Brulart qui, appuyé sur son
gros bâton, semblait méditer profondément.
Cet infernal trio avait une singulière expression, éclairé à moitié par
la clarté du fanal que _Cartahut_ balançait machinalement.
La figure de Brulart, reflétée au plafond par cette lumière rougeâtre,
avait une horrible expression de méchanceté; on voyait aux rides qui, se
croisant dans tous les sens sur son large front, s'effaçaient, allaient
et revenaient, qu'il était sous l'influence d'une idée fixe, cherchant
sans doute la solution d'un projet quelconque...
Enfin... frappant un grand coup de bâton sur le dos de _Cartahut_, il
s'écria, joyeux et triomphant:
--J'y suis... j'y suis. Ah! dame frégate, tu veux manger dans ma
gamelle... eh bien! tu vas goûter de ma soupe...
--Et vous autres--dit-il à le Borgne et au Malais qui causaient à voix
basse de je ne sais quel meurtre ou quel vol, vous autres, imitez-moi...
prenez des haches... mais d'abord descendons ces barils de poudre dans
le faux pont....
Ce qui fut fait... puis ils enlevèrent avec précaution le dessus de
chaque baril de poudre....
Puis ils agglomérèrent ces barils en les entourant de trois ou quatre
tours de câbles et de chaînes... afin de les faire éclater avec une
incroyable violence.
Puis Brulart mit au-dessus d'un des barils un pistolet armé et chargé,
dont le canon plongeait dans la poudre.
Puis il attacha une longue corde à la détente de ce pistolet.
Pendant cette délicate opération, ses deux confrères se regardaient en
frissonnant, il fallait un geste, un rien pour les faire sauter. Mais
Brulart avait tant de sang-froid et d'adresse!...
--Montons là-haut--reprit-il en emportant le bout de la grande corde qui
répondait au pistolet--et toi, _Cartahut_, tu resteras ici...
Le malheureux mousse jeta un cri d'effroi.
--Allons--dit Brulart, non, je ne t'y laisserai pas tout-à fait,
seulement, ferme et calfate bien l'entrée du petit panneau.... Nous
allons t'attendre sur le pont...--et il poussait du coude ses acolytes
comme pour les prévenir d'une intention plaisante.
J'oubliais de dire qu'il restait une ou deux douzaines de nègres dans le
faux pont, de ceux que le Borgne n'avait pas désignés comme devant aller
à bord de la goëlette....
Cartahut ferma, verrouilla le petit panneau, et sortit par le grand....
Alors Brulart, avant de recouvrir cette ouverture avec la planche carrée
destinée à cet effet, attacha au-dessous de cette planche, du côté qui
donnait dans le faux pont, attacha, dis-je, la corde qui répondait à
son pétard, et replaça ce couvercle sur le panneau à demi ouvert.
--Comprenez-vous?--dit-il aux deux autres qui suivaient ses mouvements
avec une impatiente curiosité.
--Non... capitaine....
--Vous êtes des bêtes... je... mais nous causerons de ça à bord de _la
Hyène_; toi, le Borgne, laisse le brick amure comme il l'est, laisse-le
en panne et suis-moi.
Or tous trois descendirent dans la yole amarrée aux flancs du brick,
suivis de _Cartahut_ qui l'avait échappé belle... ma foi, et le Malais
et le Borgne ramant avec ardeur, ils atteignent _la Hyène_ en un
instant....
À peine Brulart fut-il sur le pont, que, de sa grosse et tonnante voix,
il cria....
--Brassez bâbord, laissez arriver vent arrière, amurez toutes les
voiles, toutes, à chavirer s'il le faut... mais filons vite, car la
camarade... nous apprête une chasse.
Et la nuit devenant plus claire, il montrait la frégate qui était à deux
ou trois portées de canon....
_La Hyène_ sentit bientôt cette augmentation de voiles, et vola avec une
inconcevable rapidité sur la surface de la mer, favorisée par une bonne
brise....
--Eh bien... vous abandonnez donc le brick, capitaine--crièrent le
Borgne et le Malais.
--Je le crois bien... mais voici la chose: comme vous voyez, il reste en
panne dans l'air de vent de la frégate; nous sommes deux navires, elle
est seule, il faut choisir, elle pique d'abord droit au cul lourd, au
bâtiment en panne, ou ne se défie pas de ça, un vrai bateau marchand;
elle s'approche à petite portée de voix... et se met à héler... pas un
mot de réponse; embêtée de ça, elle envoie du monde à bord, on
monte,--personne...--on va au petit panneau... fermé, verrouillé, on va
au grand.... Bon--font-ils, il est à moitié ouvert, ils veulent l'ouvrir
tout-à-fait, ils soulèvent le couvercle, la corde raidit, la détente
part... et allez donc, six cents livres de poudre en feu. Avis aux
amateurs!
--Quel homme...--se dirent des yeux le Borgne et le Malais....
--Vous voyez la chose, le brûlot éclate, désempare la frégate ou à peu
près, lui tue un monde fou, si proche, c'est une bénédiction! elle ne
pense pas à nous poursuivre; nous profitons de ça pour filer, et dans
deux jours nous sommes à la Jamaïque... à boire....
Et il se dit en lui-même: _quel vilain rêve_.
Le pont de _la Hyène_ offrait un singulier spectacle: encombré de nègres
et de matelots, chargé de plus du double de monde qu'il n'en pouvait
contenir; vrai, c'était à faire pitié que de voir ces noirs, enchaînés,
battus, foulés aux pieds pendant les manoeuvres, ne sachant où se mettre,
et roués de coups par les marins.
--Avant qu'il soit dix minutes--murmura Brulart--vous verrez l'effet de
ma mécanique.
À peine achevait-il ces mots, qu'une immense clarté illumina le ciel et
l'Océan, une énorme colonne de fumée blanche et compacte se déroula en
larges volutes, et la goëlette trembla dans sa membrure au bruit d'une
épouvantable détonation.
...C'était cette pauvre _Catherine_ qui sautait en l'air, en couvrant
sans doute la frégate _le Cambrian_ de ses débris enflammés, tuant
peut-être son jeune et brave commandant, son bon et gourmand docteur,
son petit commissaire, malgré sa tante... que sais-je, moi?
Pauvre _Catherine_, adieu! laissez-moi lui donner un regret!
Adieu, c'en est donc fait; aussi bien tu devais suivre la destinée de
ton capitaine, du bon et digne Benoît, car sans lui que serais-tu
devenu, pauvre cher brick?... quelque infâme bâtiment pirate.... Toi,
accoutumé aux jurons si chastes, si candides de Claude-Borromée-Martial,
tu aurais peut-être retenti d'ignobles et crapuleux blasphèmes!
d'infâmes orgies eussent souillé la blancheur virginale de ton plancher,
tes mâts en auraient frémi d'indignation, et, au lieu de voir pendre à
tes jolies vergues luisantes l'habit et le pantalon _habillé_ de ton bon
capitaine qui soignait si bien sa modeste garde-robe, on les aurait
peut-être vues fléchir, ces jolies vergues, sous les balancements de
cadavres pendus ça et là.
Ainsi, repose en paix, _Catherine_, tu as trouvé un tombeau digne de
toi, mieux vaut cent fois pour tombe la profondeur transparente de
l'Océan, que les lourds et chauds estomacs des _petits Namaquois_....
Et certes, Benoît le dirait, s'il vivait, s'il n'avait pas été digéré;
le pauvre homme....
Adieu donc encore... adieu, _Catherine_... que les vagues te soient
légères.
* * * * *
On ne peut se faire une idée du transport, du délire que cet événement
excita à bord de _la Hyène_: c'étaient des cris, des battements de mains
à la faire sombrer; Brulart surtout ne se possédait pas de joie, il
sautait, gambadait, tonnait, ravi de voir la réussite de sa _ruse_....
Au lever du soleil il avait perdu la frégate de vue.
Le surlendemain, sur les quatre heures du soir, il débarquait ses nègres
à la Jamaïque, près de l'anse Carbet... sur l'habitation de M. Wil,
brave colon, une de ses plus anciennes pratiques.
Par exemple, sur les noirs sauvés du brick, il n'en restait que dix-sept
et Atar-Gull. La cargaison de la goëlette avait moins souffert, il en
restait les deux tiers, somme toute:--il jouissait de quarante-sept
nègres ou négresses qu'il vendit, l'un dans l'autre, quinze cents francs
pièce, c'était donné....
Tom Wil le paya comptant, mais il l'engagea à ne pas faire un long
séjour dans la colonie, par mesure de prudence....
Brulart goûta d'autant plus cet avis qu'il se souvenait de l'espièglerie
faite à la frégate; or, il mit bientôt à la voile pour Saint-Thomas, en
se proposant de renouveler _sa tontine_ s'il en trouvait l'occasion, car
Tom Wil lui avait appris que, comptant marier sa fille, il lui faudrait
alors monter l'atelier qu'il lui donnait en dot, et que lui, Brulart,
étant raisonnable, il voulait le charger de cette fourniture.
Brulart partit donc, et de quelque temps on n'en entendit plus parler.
CHAPITRE III.
Sucre, café, coton, indigo, rhum,
tafia.--Exportation.--0000000000.
--Frais bruts.--0000000000.--Gain.
--00000.
B. POIVRE .--_Économie politique_.
C'est qu'il y a certains personnages
dont on s'est fait une habitude de rire,
et qu'on ne plaint de rien.
DIDEROT .--_Romans_.
LE COLON.
C'était un digne et honnête homme que ce bon M. Wil, un des plus riches
colons de la Jamaïque: il était riche, puisque ses plantations
s'étendaient depuis la pointe de l'Acoma jusqu'au Carbet; il était bon,
car ses voisins le taxaient de faiblesse envers ses noirs.
Le fait est que M. Wil recevait _le Times_; aussi l'esprit négrophile de
cette feuille avait-il développé en lui des sentiments de philanthropie
qui seraient peut-être restés enfouis au fond de son coeur, si leur germe
n'avait été fécondé par la lecture de cette estimable feuille; lecture
que le colon comparait poétiquement à la bienfaisante rosée qui fait
poindre et éclore les cannes à sucre, car le colon avait quelques
lettres, et lisait bien autre chose que le _code noir_ ou la
_mercuriale_ de la Jamaïque.
Or, un matin, environ deux mois après la visite de Brulart, M. Wil fut
inspecter sa sucrerie de l'Anse aux Bananiers, dont les ateliers étaient
presque tous montés avec les noirs de feu le capitaine Benoît. Grands et
petits Namaquois y vivaient en bonne intelligence, la _rigoise_ du
commandeur avant éteint toutes les haines, nivelé tous les caractères.
M. Wil partit donc un matin; devant lui deux nègres armés de coutelas
marchaient pieds nus; ces fidèles serviteurs, couverts de simples
caleçons de toile, devaient, en abattant des haziers épineux, frayer un
chemin plus facile à la mule de leur maître, écarter des ronces qui
l'auraient blessé, et surtout détruire les reptiles, si nombreux dans
cette partie de la colonie, qui pouvaient piquer mortellement cette
belle bête, que M. Wil n'eût pas donnée pour trois cents gourdes, tant
elle avait de bonnes et franches allures.
On arriva.--Le commandeur de l'habitation fouettait un nègre, attaché à
un poteau.
--Holà! Tomy--dit M. Wil--qu'a fait cet esclave?
--Maître, il arrive de la Geole, il s'était enfui _marron_[8]. Son
_droit_ est de cinquante coups de fouet, mais comme vous avez été assez
bon pour réduire toutes les peines de moitié, ça ne nous fait que
vingt-cinq, et je suis au douzième....
--Continue...--dit le Titus--et il s'en fut aux acclamations de ses
nègres, réellement fiers d'avoir un si doux maître.
Il entra dans le moulin à sucre: cette machine se compose de deux
énormes cylindres de pierre, qui tournent sur leur axe, en laissant
entre eux deux un étroit intervalle, dans lequel on introduit des bottes
de cannes à sucre, que l'on avance à mesure que le mouvement de rotation
les attire et les broie....
Comme le colon marchait sur des feuilles de palmier, dont on avait
jonché le sol, il ne fut point entendu d'une jeune négresse qui
présentait des cannes au moulin.
Mais ce n'était pas le moulin que regardait la pauvre fille!
Ses yeux étaient tournés vers un jeune, beau, grand nègre... aux yeux
vifs, aux dents blanches... à la peau noire et luisante....
Or, _Atar-Gull_, car c'était lui, s'approchait quelquefois pour
effleurer les lèvres vermeilles de la négresse; mais elle baissait la
tête, et la bouche de son amant ne rencontrait que ses cheveux longs et
doux.
Alors elle riait aux éclats, la pauvre fille... et les deux cylindres
attiraient toujours les bottes de cannes, et elle, suivant leur
mouvement, approchait de la meule sans y penser, occupée qu'elle était
des tendres propos de son amant.
Le père Wil voyait tout cela et se mourait d'envie de châtier un peu ces
fainéants; mais il contint sa colère...
--Karina--disait _Atar-Gull_ dans sa belle langue caffre, si suave, si
expressive--Karina, tu me refuses un baiser, et pourtant je t'ai fait de
beaux colliers avec les graines rouges du caïtier; pour toi, j'ai
souvent surpris l'anoli aux écailles bleues et dorées, je t'ai donné un
madras qui eût fait envie à la plus belle mulâtresse de la Basse-Terre;
vingt fois, j'ai porté tes fardeaux; ces cicatrices profondes prouvent
que j'ai reçu pour toi la punition que tu méritais, quand tu laissais
échapper le ramier favori du maître... et pour tout cela un baiser... un
seul....
Karina n'était pas ingrate, non; aussi elle avançait en souriant ses
lèvres de corail... lorsqu'elle poussa un cri horrible, un cri qui fit
retourner le colon, car il cherchait déjà le commandeur pour livrer à
son fouet la négresse indolente et rieuse.
Toute à son amour, avançant toujours machinalement, sa main vers le
moulin, la malheureuse ne s'était pas aperçue qu'il ne restait plus de
cannes à moudre, et au moment où _Atar-Gull_ l'embrassait... elle
engageait sa main entre les deux cylindres qui, continuant leur
mouvement d'attraction, l'eurent bientôt écrasée; l'avant-bras suivait
la main, lorsque le nègre sauta sur la hache de salut[9], et d'un coup
sépara le bras de l'avant-bras, qui disparut broyé entre les deux
meules....
Le commandeur accourut aux cris du bonhomme Wil, et à ceux des noirs....
On transporta Karina à l'infirmerie où elle fut parfaitement soignée.
Avec un maître moins humain que le colon, elle eût reçu une vigoureuse
correction à sa convalescence, car enfin elle ne perdait à tout cela
qu'un bras, le propriétaire y perdait au moins cent gourdes....
--Que décidez-vous de ce gaillard?--demanda le commandeur--il mérite
quelque chose pour avoir retardé la fabrication et détérioré une de vos
esclaves?
--Sa conduite?
--Pour ce qui est de cela, monsieur Wil, excellente: travailleur comme
un bison, un peu taciturne, mais doux comme un agneau, pas plus de fiel
qu'un pigeon....
--Vraiment; pardieu, alors je l'emmène avec moi... justement cet animal
de Cham, à qui j'ai donné la direction de mes chiens, se néglige de jour
en jour... je te l'enverrai pour remplacer celui-ci à l'atelier....
Parle-t-il un peu anglais?
--Quelques mots de patois, il commence; mais il entend très-bien les
signes.
--Allons, c'est dit, je le prends... mais avant, pour ne pas encourager
de telles dégradations, fais-lui administrer quelque chose... un rien...
pour l'exemple, et fais vite... car ma femme et Jenny m'attendent pour
déjeuner, et je veux rentrer avant la chaleur....
--Alors, monsieur Wil, la douzaine....
--Comment! la douzaine?
--Oui, monsieur--répondit le commandeur en agitant son fouet....
--Ah!... je n'y étais, ma foi, pas du tout; oui, oui, la douzaine... et
envoie-le-moi tout de suite....
Atar-Gull fut donc attaché et fouetté.
Son calme, son sourire doux ne l'abandonnèrent pas un instant; pas une
plainte, pas un gémissement; c'était plutôt avec une expression de joie
et de contentement qu'il recevait les coups....
Et au fait, le pauvre garçon, tout le servait à souhait; depuis une
certaine aventure, il n'avait eu qu'un but, celui de se rapprocher de M.
Wil, d'être autant que possible admis dans son intérieur, car il vivait
maintenant de deux haines bien distinctes:--Brulart et le colon.
Et encore la haine qu'il portait à Brulart était-elle pâle et froide
auprès de celle qu'il avait vouée au bon homme Wil.
Aussi sa conduite sage, laborieuse, réglée, soumise, portait déjà son
fruit; car, avant la correction, et comme pour la lui faire endurer plus
patiemment, le commandeur lui avait expliqué qu'il allait suivre le
colon, et que c'était à sa bonne conduite qu'il devait cette faveur
inespérée.
Comment, après cela, n'eût-il pas béni cent fois les coups! n'eût-il pas
baisé les lanières qui le déchiraient!
Quand on eut fini, Atar-Gull fit un paquet du peu qu'il possédait, et
courut tenir l'étrier de M. Wil qui, flatté de son activité et de son
peu de rancune, lui tapa légèrement la joue d'un air riant et paternel.
Atar-Gull partit sans même voir Karina.... Il s'agissait bien d'amour
vraiment....
Qu'est-ce que l'amour, dites-moi, en présence d'une bonne haine
africaine, profonde et vivace?