* * * * *

Il venait de prendre la dose d'OPIUM qu'il buvait chaque soir.

Or, par une bizarrerie que l'effet et l'habitude constante de cet

exalirant peuvent facilement expliquer, il avait fini par prendre

l'existence factice qu'il se procurait au moyen de l'opium, ses

créations si poétiques, si merveilleuses, ses délirants prestiges, ses

ravissantes visions, pour sa vie _vraie_, _réelle_, dont le souvenir

vague et confus venait étinceler par moment à son esprit, dans le jour,

parmi des scènes affreuses, comme la conscience d'une journée de bonheur

vient quelquefois dilater notre coeur, même au milieu d'un songe

horrible.

Tandis qu'il considérait sa _vie vraie_, sa vie qu'il menait au milieu

de ses brigands, du meurtre et du vol, à peu près comme un songe, un

cauchemar pénible auquel il se laissait entraîner avec insouciance, et

qu'il poussait machinalement à l'horrible, selon le besoin, le désir du

moment, sans réflexion, sans remords, et même avec une secrète

jouissance, comme ces gens qui se disent vaguement au milieu d'un rêve

affreux...--Que m'importe... je me réveillerai toujours bien!

C'était en un mot--la vie renversée.

Le fantastique mis à la place du positif.

Un rêve à la place d'une réalité.

C'est obscur; je le sais.

Mais essayez de l'opium, et vous me comprendrez...

Croyez d'ailleurs un homme d'_expérience_.

CHAPITRE IV.

Rien n'est vrai, rien n'est faux;

Tout est songe et mensonge.

DE LAMARTINE .--_Harmonies_.

Écoutez, mes enfants, cette effrayante histoire,

Comme d'un saint avis gardez-en la mémoire;

Un jour vous la direz à vos petits neveux

Quand la neige des ans blanchira vos cheveux.

DELPHINE GAT .--_La Tour du Prodige_.

OPIUM.

Ô douce et ravissante ivresse de l'opium, ivresse pure et suave, ivresse

toute morale, élevée, poétique!

À côté de la vie réelle, triste, déçue, douloureuse, tu improvises une

vie fantastique, brillante et colorée!

Là, jamais un chagrin; mollement bercé de rêve en rêve, on jouit sans

regret... c'est un long jour de fête sans lendemain, un amour sans

larmes... un printemps sans hiver.

Tantôt c'est un gai voyage sur ce beau lac, dominé par l'antique

habitation de vos aïeux et encadré d'un gazon vert que foulent en

dansant de jeunes filles aux robes flottantes.

C'est une séduisante causerie sous un ombrage séculaire où l'on se

parle si bas, si près, que les lèvres se touchent et frémissent.

Ou bien encore, c'est la demoiselle au corselet d'émeraude, aux ailes de

nacre et de moire que l'on poursuit en chantant la vieille chanson

qu'une mère vous a apprise autrefois.

Et puis souvent, pour contraster avec ces tableaux si frais, si jeunes,

si parfumés, surgit une bizarre vision, quelque chose d'horrible et

d'étrange... qui vous terrifie et vous glace un moment...

Alors c'est comme la peur qu'on éprouve au milieu d'une paisible veillée

d'automne, quand l'aïeul raconte quelque lugubre et sanglante chronique.

Mais aussi que cette folle terreur d'un instant donne un charme plus vif

aux voluptueuses caresses de ces femmes pâles, douces, aériennes qui

réalisent tous les songes de votre ardente jeunesse; vous savez! quand

le regard sec, haletant sur votre couche solitaire, vous appeliez en

vain l'être mystérieux et inconnu que l'on rêve toujours à quinze ans.

Oh! qu'alors elle semble vulgaire cette ivresse du punch, malgré ses

mille flammes bleuâtres et nacrées, ses étincelantes aigrettes d'opale

et de feu, qui frissonnent, pétillent en courant sur les bords d'une

large coupe.

Oubliez le vin de Champagne au milieu des glaçons; laissez bouillonner

sa mousse; laissez-la déborder et couler à longs flots sur le cristal

des carafes.

--Après tout, que serait cette ivresse? quelque lourde et grossière

orgie, des idées sans suite, une tête pesante, une raison éteinte ou

hébétée.

Au lieu que l'opium! tenez... voyez ce Brulart! si vous saviez ce qu'il

rêve.

C'est un homme étrange que cet homme! Féroce et crapuleux, c'est à force

de vices et de crimes qu'il a pris un impérieux et irrésistible

ascendant sur une tourbe d'êtres dégradés et infâmes; jamais une pensée

noble ou consolante; on dirait que c'est en riant, d'un rire satanique,

qu'il creuse dans la fange pour voir jusqu'à quel point d'ignominie peut

aller la dégradation humaine.

Cette vie, c'est sa vie apparente de chaque jour, sa vie physique, sa

vie de brigand, de négrier, de pirate, d'assassin... sa vie qui le fera

pendre...

Maintenant il rêve: l'esprit, l'âme a quitté son ignoble enveloppe...

c'est son autre existence qui commence... son existence aussi à lui,

belle, riante, parée, avec des fleurs et des femmes, des palais

somptueux, des chants de gloire et d'amour, son existence à vous

désespérer tous, oui, cent fois oui, car l'ivresse de l'opium l'élève à

un degré de puissance inouïe. Les trésors du monde, le pouvoir des rois

ne pourraient jamais, dans votre vie réelle, vous donner la millième

partie des jouissances ineffables que goûte ce brigand en guenilles.

--Et ce n'est pas une heure, un jour, une année... mais la moitié de sa

vie qu'il passe dans cette sphère divine, où il est presque dieu; quant

à sa vie réelle, ce n'est pour lui, je l'ai dit, qu'un cauchemar qu'il

pousse à l'horrible autant qu'il le peut, car, vus d'aussi haut, en

présence de tels souvenirs... que sont les hommes? mon Dieu!... de la

matière à contrastes, de la boue qu'on jette à côté d'un diamant pour en

faire briller plus vives les étincelantes facettes....

Ainsi du moins pensait Brulart....

Tenez, suivez d'ailleurs le rêve qui répand sur ses traits cette

incroyable expression de plaisir et d'extase.

SONGE.

C'était une merveilleuse villa qui se mirait aux flots bleus de

l'Adriatique, avec ses arbres verts, ses majestueuses colonnades et ses

escaliers de marbre blanc, baignés par une mer indolente...

--Une foule de gondoles aux riches dorures, recouvertes de tentes et de

rideaux de pourpre se balançaient amarrées aux dalles, et, impatientes,

battaient l'eau de leurs deux grandes ailes satinées qui, chose étrange,

leur tenaient lieu de rames et de voiles.

--On entendit une musique mélodieuse... des sons vibrants et sonores

comme ceux de l'harmonica,... aériens comme ceux des harpes éoliennes.

Et puis de belles filles pâles, avec des yeux noirs, des cheveux noirs

et un ineffable sourire sur leurs lèvres roses, se placèrent dans les

barques en jouant d'une lyre d'ébène.

Et cette harmonie suave et mélancolique remplissait les yeux de

larmes,... de larmes douces comme celles qu'on répand à la vue d'un ami

retrouvé.

Alors les gondoles s'animèrent, tendirent leurs ailes argentées à une

brise odorante, qui, traversant de vastes bois d'orangers et de jasmins,

apportait une senteur délicieuse, et la petite flotte s'éloigna

doucement.

À l'arrière de chaque gondole une place était réservée, et les jeunes

filles y jetaient incessamment des fleurs qu'elles effeuillaient en

chantant à voix basse je ne sais quelles mystérieuses paroles dont la

mélodie faisait pourtant battre le coeur.

Mais les gondoles frémirent de joie, agitèrent tout à coup leurs grandes

ailes, et, formant un demi-cercle, volèrent avec rapidité au-devant d'un

petit esquif aux voiles blanches, manoeuvré par un seul homme.

Cet homme, c'était Brulart, c'était le comte, c'était Arthur... mais

beau, mais noble, mais paré....

D'un bond il fit disparaître son canot, sauta dans une des gondoles, et

regagna le palais de marbre escorté par les filles pâles aux yeux noirs,

qui continuaient leurs chants d'une harmonie ravissante.

--Et s'étendant avec délices sur les fleurs qu'elles avaient

effeuillées, il attira une des jeunes femmes sur ses genoux:

--Oh! viens; que j'aime la douceur de ta voix, que j'aime ton sourire...

dénoue tes cheveux au vent... que je les sente caresser mon front...

donne... Oh! donne un baiser de ta bouche amoureuse... j'en ai besoin,

j'ai tant souffert! Oui, au lieu de vous, mes soeurs, j'ai vu en songe

des êtres noirs et difformes! au lieu de notre beau lac limpide, de ses

rivages fleuris... une mer triste et brumeuse, un ciel gris et sombre!

puis un vaisseau sans pourpre, sans dorure et sans femmes... un homme

qui se tordait sur des cadavres, en poussant des cris horribles... au

lieu de cette mélodie, de ce langage pur et doux, j'ai entendu je ne

sais quels éclats rauques et discordants!...

Et puis, horreur!... je me voyais, moi, couvert de haillons, me jetant

ça et là, au milieu de cette bizarre et étrange tourbe d'hommes affreux,

parlant leur langue, riant de leur rire, tuant avec leur poignard...

moi, moi, si noble et si fier...

Oh! quel rêve, quel rêve!... oublions-le... oui... ces souvenirs déjà

lointains s'effacent tout-à-fait.... À moi, mes femmes! à moi, mes

soeurs! franchissons ces degrés; entrons sous cette coupole étincelante

de lumière... mettons-nous à cette table couverte de vermeil, de

cristaux et de fleurs....

Tout disparaissait.

* * * * *

Et il se trouvait au milieu d'un immense jardin, rempli d'arbres

courbant sous le poids de leurs fruits.

Il avait bien soif... sa langue était sèche et rude, son gosier brûlant.

--Il prit une orange couverte d'une peau vermeille et fine et tenta de

la lui ôter....

Mais à chaque morceau d'écorce qu'il enlevait, l'orange saignait comme

une blessure fraîche....

C'était du vrai sang, du sang noir, épais et chaud.

--Il continua... ses mains étaient toutes ensanglantées...

--Il arracha le dernier lambeau...

--Mais, à l'instant, il se sentit mordu au doigt, mordu avec rage, comme

par une bouche humaine, comme par des dents aiguës, convulsivement

serrées.

--Et il se prit à fuir.

--Et il secouait sa main toujours mordue par l'orange, qui, s'étant

attachée à son doigt, le mâchait... le mâchait...

--Et il sentait les dents froides, arrivant jusqu'à l'os, glisser et

crier sur sa membrane luisante.

--Et les dents firent rouler cet os entre elles comme entre deux lames

de scie.

L'os se divisa...

Alors le contact des dents glaciales avec la moelle fit circuler un

horrible frisson dans tous les membres de Brulart...

Et la moelle fut aussi divisée... comme l'os...

* * * * *

--Alors il sentit l'impression fraîche et humide d'une bouche de femme

effleurer ses lèvres brûlantes... et une voix bien connue murmurait à

son oreille:--Ne crains rien, je veille sur toi... attends-moi...

Et tout disparut encore.

Alors il était dans une vaste chambre, toute tapissée de soie amarante

brochée d'or, éclairée par l'invisible foyer d'une lumière égale et

pure.

Au fond, se dressait un lit de bois de sandal magnifiquement incrusté de

nacre et d'ivoire, couvert d'une riche dentelle et entouré d'élégants

rideaux rouges qui laissaient pénétrer dans l'alcôve une lueur faible,

rose et mystérieuse.

Puis, de légers tourbillons d'une vapeur embaumée, s'échappant de riches

cassolettes d'or, adoucissaient le vif et brillant éclat de délicieuses

peintures qu'ils semblaient voiler.

Et ces tableaux voluptueux faisaient battre les artères et porter le

sang au visage...

On entendit marcher... et lui se cacha dans un petit réduit, proche

l'alcôve.

Mais de là il pouvait tout voir...

_Elle_ entra suivie de ses femmes...

C'était peut-être une reine, car elle portait un éblouissant diadème sur

son beau et noble front.

Et, apercevant un lis qu'_il_ avait posé sur sa toilette, elle

sourit....

Mais bientôt, impatiente, emportée, elle gronda ses femmes, car chaque

fleur, chaque diamant, chaque bijou, tombait avec une lenteur bien

cruelle!...

Enfin, sa lourde robe bleue, toute raide d'or et de pierreries, glissant

à ses pieds, laissa nues ses épaules d'albâtre, larges et rondes, avec

une petite fossette au milieu.

Et l'on vit son cou gracieux, et cet endroit si blanc, si doux, où naît

une chevelure brune, lisse et épaisse, élégamment relevée, peignée,

lustrée....

Elle se retourna.

Sa figure d'un parfait ovale avait une expression rayonnante... ses

grands yeux bleus étincelaient humides et brillants, sous des sourcils

châtains, étroits et bien arqués que ses désirs haletants fronçaient un

peu...

Sa gorge bondissait d'une façon étrange et faisait craquer son corset...

Elle croisa sa jolie jambe sur son genou, et dénoua, ou plutôt rompit

avec violence les longs cordons de soie qui attachaient un tout petit

soulier de satin.

Et puis enfin elle renvoya ses femmes, et voulut, quel caprice! les

suivre jusqu'au bout d'une galerie qui communiquait à son appartement.

Après avoir soigneusement fermé la porte de cette galerie, rapide comme

un oiseau, elle vola dans sa chambre.

--Oh! mon amour, mon seul amour--murmura-t-elle en tombant dans ses

bras, à lui qui, debout, la soutenait en sentant avec ivresse le contact

électrique de ce corps, d'admirables proportions.

--Tiens--disait-elle tout bas...--aujourd'hui... partout les louanges,

partout on disait ton nom, mon adoré; partout on disait ton courage, ton

noble caractère, ta beauté... et heureuse, fière, je me disais:--Ce

courage, ce noble coeur, cette beauté, tout est à moi... à moi... mon

Arthur!

--Oh! Marie... quel doux réveil.... N'ai-je pas rêvé, mon ange... que tu

m'avais trahi... tué... que sais-je, moi? Me pardonnes-tu, dis?

--Non, non... tu mourras palpitant sous mes baisers--dit-elle en

bondissant comme une jeune panthère, et lui mordant les lèvres avec une

amoureuse frénésie....

--Oh! viens, viens--dit-il, et l'on entendit crier les anneaux d'or des

rideaux soyeux de l'alcôve....

* * * * *

--Mais, mille millions de tonnerres de diable--hurlait _le Malais_ à la

porte de la dunette, qu'il ébranlait de toutes ses forces--il est donc

mort... capitaine... c'est la goëlette qui est à poupe, et maître _le

Borgne_ qui dit que nous sommes chassés... capitaine... capitaine!

Cet infernal bruit tira Brulart de son sommeil

fantastique.--Déjà...--s'écria-t-il douloureusement (je le crois) en

regardant à travers les joints de ses persiennes.

Et tout avait fui avec le réveil, il ne lui restait qu'un vague et

confus souvenir qui ne faisait que l'accabler davantage.

Le dieu retombait brigand.

Et, sans se donner la peine d'ouvrir sa porte verrouillée et fermée,

d'un effroyable coup de tête il la défonça au moment où _le Malais_

frappait encore; celui-ci fut rouler à vingt pieds....

Fort heureusement, car Brulart l'eût tué.

Mais que devint le capitaine, lorsqu'il vit la goélette en panne, et

qu'il entendit le Borgne lui crier:

--Ah ça, vous êtes donc sourd, capitaine, voilà une heure que je

m'égosille à vous héler; nous sommes chassés, et par une frégate, je

crois; il n'y a pas à lanterner... je vais aller vous trouver, et nous

causerons... vite... car elle a bonne brise, et c'est un vilain jeu à

jouer.... Tenez... voyez-vous ce signal qu'elle vient de faire encore!

--F....--dit Brulart.

LIVRE IV.

CHAPITRE I.

Vienge par mer al duc den k'il ara boen vent:

Tôt sa navie amaint, si n'i demort noient.

ROBERT WACE .--_Roman du Rou et des ducs de Normandie_.

LA FRÉGATE.

--Mais, sacredieu, c'est une horreur!...--cria le premier lieutenant de

la frégate qui devait intriguer si fortement le Borgne et Brulart.

--Le coeur me manque, et ma tante qui m'a défendu les émotions

fortes--dit d'une voix flûtée le commissaire du bord, petit jeune homme

frisé, musqué, cambré, qui portait des gants, même à table....

--C'est à interrompre la digestion la mieux commencée--soupira le

docteur, frais, vermeil, fort obèse, et gourmand comme une femme de

quarante ans qui a deux amants ou plus....

--C'est à écarteler un brigand de cette espèce! Si on le

rencontre...--reprit le lieutenant;--mais voyons, ne crains rien...

raconte-nous ça en détail... veux-tu _reboire_, mon garçon?...

--Je n'y tiendrais pas... ce serait à m'évanouir... les jambes me

flageolent déjà... heureusement j'ai mon vinaigre et mon

éther....--s'écria le commissaire en se sauvant du _carré_ de la

frégate.

--Moi, je reste--dit le docteur--maintenant que le coup est porté... je

n'en digérerai ni plus ni moins... je ne vous quitte pas, mon cher

Pleyston....--ajouta-t-il en serrant le bras du lieutenant avec

cordialité.

--Voyons maintenant... parle--reprit celui-ci; il s'adressait, en

français, à un homme pâle, décharné, qui tremblait encore de frayeur et

de froid.

C'était le _Grand-Sec_, que le _Cambrian_, frégate anglaise de

quarante-quatre canons, avait rencontré sur une cage à poules, avec les

deux négresses mortes, et que l'on avait humainement recueilli à bord le

lendemain de son accident.

Il était temps, je vous assure.

La scène se passait dans le _carré_, ou _grande chambre_ du bâtiment, et

les interlocuteurs étaient, comme nous l'avons dit, le docteur et le

_lieutenant en pied_ de la frégate.

Le _Grand-Sec_ reprit la parole en regardant toujours autour de lui,

d'un air effaré:

--Oui, mon lieutenant, voici la chose... pour lors, il a volé le

négrier, pris les nègres, le navire, a troqué le capitaine et l'équipage

pour des noirs, et pour lors, finalement, l'a laissé dans une _patrie_

ous'qu'on l'a dévoré lui et ses matelots... avec leurs pantalons, leurs

souliers, leurs vestes, et tout; car ces gens-là est trop sauvage pour

les avoir épluchés....

--Et ça devait être d'un dur...--fit le médecin....

--Taisez-vous donc, docteur...--reprit le lieutenant;--continue mon

garçon....

--Pour lors, mon lieutenant, voilà que quand nous avons fait la chose de

prendre le brick, notre capitaine à nous y porte son bazar, et s'y

installe... bon... pour lors, voilà qu'un jour, on fait monter les

noirauds pour chiquer leur _ration d'air et de soleil_... bon... pour

lors voilà que lorsque les femelles s'affalent en bas pour rallier leur

coucher... c'était, mon lieutenant, l'histoire de rire... pour lors j'en

arrête une par les cheveux et je l'embrasse... bon... je la

réembrasse... bon... mais pour lors, voilà... le... capit... aine

(_Grand-Sec_ tremblait encore à ce souvenir, et ses dents

s'entre-choquaient), voilà le capit... aine... qui... me... voit... et

comme... il... l'avait... dé... fendu, il me fait mettre à cheval sur

une barre de cabestan avec des pierriers à chaque jambe... et puis

après... amarrer sur une cage à poules avec les... deux....

Ici le pauvre garçon ne put continuer, et perdit connaissance.

--Allons, allons, docteur,... à votre pharmacie.

--Faites-le coucher, c'est moral, purement moral, de l'eau de fleur

d'orange, des calmants....

--Je vous le laisse, mon ami--dit le lieutenant--je monte chez le

_Pacha_[7] pour causer de tout cela avec lui....

Arrivé dans la batterie, le lieutenant Pleyston se dirigea vers

l'arrière, dit deux mots à un factionnaire qui montait la garde près la

porte de l'appartement du commandant, et entra.

Comme à bord de toutes les frégates, il traversa la salle du conseil,

laissa la chambre à coucher à droite, l'office à gauche, et arriva dans

la galerie ou salon situé sous le couronnement.

Là se trouvait le commandant, sir Edward Burnett.

Cette galerie avait tout à la fois l'air d'une bibliothèque et d'un

musée, partout des peintures, des livres, des cartes, enfin un asile de

savant et d'artiste. Couché sur un moelleux sopha, un jeune homme de

trente ans, vêtu d'un élégant uniforme brodé... feuilletait un volume de

Shakespeare... autour de lui, sur son tapis de Perse, étaient ouverts ça

et là d'autres livres, Volney, Sterne, Swift, Montesquieu, Corneille,

Moore, Byron, etc... et on voyait que le lecteur avait butiné ça et là

une pensée, une idée, une anecdote... agissant en véritable épicurien

qui goûte de tout avec choix et friandise.

Quand le lieutenant entra, sir Burnett leva la tête, et l'on vit une

charmante figure de brillant et fashionable officier....

--Ah... bonjour, mon cher Pleyston--dit-il en se levant et tendant la

main à son second avec la plus exquise politesse;--eh bien... quelles

nouvelles... asseyez-vous là... prenez donc un verre de vin de Madère

avec moi....

--Il sonna, son maître d'hôtel servit et se retira.

--Toujours du Madère, commandant, et pour moi seul, car vous ne buvez

que de l'eau... jamais de pipe... jamais une pauvre chique...--ajouta

Pleyston en dissimulant la sienne.

--Mais vous voyez que j'ai du vin, mon bon lieutenant; et quant au

tabac... j'en possède aussi de parfait....

--Pour nous autres... comme le Madère....

--Ne parlons plus de ça, qu'avons-nous de nouveau?...

--Commandant, il y a de nouveau que ce malheureux que l'on a repêché

confirme tout ce qu'il nous avait d'abord dit....

--C'est inconcevable... c'est d'une cruauté inouïe... mais quelle route

suit ce forban?...

--Il fait voile pour la Jamaïque, commandant....

--Nous devons le rencontrer en courant la même bordée; faites, je vous

prie, gréer les bonnettes, couvrez la frégate de toile... il est

possible que nous l'atteignions avant la nuit... nous ferons alors une

bonne et prompte justice de ce misérable... rien de plus... Pleyston....

--Non, commandant....

--Oh! quel ennuyeux métier, chasser des négriers, c'est à périr de

monotonie....

--Ah! commandant, pardieu, vous aimeriez mieux retourner dans votre

Londres... aux courses de New-Markett.... Dame... riche et jeune... joli

garçon... le câble file sans qu'on y regarde....

--Non, non, mon cher lieutenant, j'aimerais mieux une bonne campagne de

guerre....

--Vous êtes payé pour cela... à trente ans deux combats, cinq blessures,

et capitaine de frégate... ça donne envie....

--Non, mon ami, cela donne des regrets, surtout quand on voit des

vétérans comme vous rester aussi long-temps dans les bas grades... mais

vous savez que je me suis chargé de vous faire rendre justice, et....

Un nouveau personnage entra bruyamment... figure commune, quarante ans,

grand, gros, lourd, l'air niais et brutal.

C'était un de ces officiers sans mérite qui, ayant langui dans les

emplois inférieurs à cause de leur stupide ignorance, nourrissent une

haine d'instinct et d'envie contre tout ce qui est jeune et d'une portée

supérieure. Le grand refrain de cette espèce est celui-ci:--Je suis

vieux, donc j'ai des droits.--Quant au mérite, à la capacité, aux

services rendus, on n'en parle pas.

--Je crois--dit le nouveau venu, presque sans saluer son supérieur--je

crois qu'on voit les deux navires que vous avez fait chasser depuis ce

matin, mais la nuit viendra avant qu'on ait pu les rallier... aussi,

cordieu, c'est votre faute, commandant.

--Vous oubliez, monsieur, que le temps était trop forcé pour nous

permettre de faire plus de voile....

--Non... on pouvait faire plus de voile; d'ailleurs, c'est mon opinion,

et les opinions sont libres... nous ne sommes pas des esclaves; des

anciens comme nous peuvent dire ce qu'ils pensent... et leur opinion....

--C'est un droit que je ne vous conteste pas, monsieur, je reçois avec

reconnaissance les conseils de gens expérimentés, mais j'ai agi comme je

croyais devoir agir, et je viens de donner l'ordre au lieutenant en pied

de gréer les bonnettes.

--C'est trop tard, je puis bien trouver que c'est trop tard, c'est mon

opinion.

--Monsieur Jacquey--reprit le commandant avec un mouvement

d'impatience--depuis quelque temps vous prenez avec moi de singulières

licences, je suis seul chef ici, j'agis comme bon me semble, monsieur,

et je vous engage à y songer.

--Commandant--dit Pleyston tout bas--vous savez qu'il est bourru et bête

comme un âne.

--Mon cher lieutenant, veuillez, je vous prie, faire exécuter mes

ordres--dit le commandant.

Pleyston sortit.

--Monsieur Jacquey, vous avez de l'humeur; il est pénible, je le

conçois, à votre âge, de n'occuper qu'un grade inférieur... mais vos

camarades... Pleyston lui-même... un officier rempli de mérite.

--C'est un brosseur, vous dites cela parce qu'il vous flatte....

--Vous me manquez en parlant ainsi d'un officier qui m'approche,

monsieur.

--Je suis fâché, c'est mon opinion... je suis un ancien... un franc

marin... et je dis ce que je pense.

--On peut, monsieur, être à la fois ancien marin et calomniateur en

accusant à faux un brave et loyal camarade... j'en suis fâché, mais vous

m'obligez à vous infliger une punition, vous garderez les arrêts huit

jours, monsieur.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 7 / 18 段