On aime, je le sais, une peau fraîche, élastique et satinée, qui

frissonne et devient rude sous une bouche caressante. On aime à entourer

un joli cou blanc, d'une chevelure soyeuse et dorée qui se joue sur des

veines d'azur.

On aime à clore sous un baiser les paupières roses, les longs cils d'un

oeil bleu, doux et riant comme le ciel de mai.

On aime autant, je le sais, la pourpre et les perles incrustées dans

l'ivoire que dans l'ébène.

On aime ce maintien timide, cette allure modeste qui font si doucement

tressaillir une robe de vierge.... On aime encore à voir un petit pied

au travers de la légère broderie d'un bas de soie encadré dans le satin.

Mais pourquoi dire anathème, cordieu, sur ces beautés noires et

fougueuses comme une cavale africaine, farouches et emportées comme une

jeune tigresse...

Oh! si vous les aviez vues parées pour le harem d'Ibrahim, avec leurs

voiles rouges tressés d'argent, leurs anneaux d'or, leurs chaînes de

pierreries qui étincelaient sur le sombre émail de leur peau comme un

éclair au milieu d'une obscure nuée d'orage!...

Oh! si vous les aviez vues, furieuses, échevelées, les narines

sifflantes, le sein dressé, ouvrir, fermer à demi, et ouvrir encore des

yeux nageants, qui regardent sans voir, et dardent au hasard un long jet

de flamme...

Si vous aviez senti leurs délirantes morsures, entendu leurs cris de

rage convulsifs.... Si....

Ah! mon Dieu! j'oubliais mon grand-oncle le chanoine, un bien saint

homme, et le capitaine Brulart...

En somme, Brulart s'était sans doute fait à lui-même cette comparaison

(que je lui emprunte, croyez-le, je vous prie), des beautés noires et

beautés blanches; car il dit à _Cartahut_:--Mène là-haut ces deux

cocottes;--et autant pour les réveiller que pour les désigner, il donna

à chacune un coup de son bâton....

L'effet fut aussi prompt qu'il l'avait espéré, _Cartahut_ ouvrit le

cadenas, et les chassa devant lui, toutes tristes, toutes honteuses et à

moitié nues; les pauvres filles.

Et en les voyant monter les étroites marches de l'échelle, le regard

vitreux du capitaine Brulart s'éclaira sourdement, et brilla comme une

chandelle au travers de la corne transparente d'une lanterne.

Il remonta aussi; mais, en arrivant près du panneau de l'arrière, il

s'arrêta tout-à-coup à la vue d'un spectacle étrange et hideux...

CHAPITRE II.

En aucune chose l'homme ne sait

s'arrêter au point de son besoin de volupté,

de richesse, de puissance, il embrasse

plus qu'il ne peut estreindre,

son avidité est incapable de modération.

MONTAIGNE.--Liv. II, ch. XII.

Il y a des héros en mal comme en bien.

LAROCHEFOUCAULD.

ATAR-GULL.

On se souvient, je crois, du beau grand nègre que feu M. Benoît avait

acheté du courtier, d'Atar-Gull enfin, réveillé si brusquement tout à

l'heure par Brulart, parce que, disait-il, ce noireau lui riait au

nez.--C'était lui qui excitait encore l'attention du capitaine.

Séparé, je sais bien pourquoi, des autres noirs, on l'avait étendu en

travers de la porte d'une petite cabine, située à l'arrière du brick.

En repassant auprès de lui, maître Brulart glissa, trébucha, et finit

par tomber en jurant comme un païen.

En se relevant, il vit ses mains toutes tachées de sang, et _Atar-Gull_

presque sans haleine.

Il s'approcha, et après un mûr examen, il s'aperçut que le malheureux

s'était ouvert les veines du bras... avec ses dents!!!

Les morsures encore saignantes le prouvaient assez.

--Ah! chien!--s'écria le négrier--tu t'amuses à me faire perdre deux

cents gourdes; une fois rengraissé, ton compte sera bon.

Puis, passant la tête hors du panneau,--holà! _Cartahut_--s'écria-t-il,

et le mousse descendit.

--Tu vas aller dans le coffre là-haut, tu prendras les deux mouchoirs à

tabac de cette vieille bête que l'on est probablement en train de

mastiquer sur les bords du fleuve Rouge; il doit être coriace en diable,

le chien; mais ces _petits Namaquois_ ont de bonnes dents.... Enfin

grand bien lui fasse! ça le regarde.--Tu vas toujours m'apporter ses

mouchoirs, et en outre une chique que tu trouveras dans un vieux soulier

accroché à bâbord près du porte-voix, car il faut bien que je fasse le

médecin ici.

Hélas! le capitaine Brulart n'avait point de chirurgien, par une raison

bien simple: un homme était-il blessé à son bord, dans un combat, par

exemple... il avait vingt-quatre heures pour se guérir, et au bout de ce

temps s'il ne l'était pas,--_à la mer_.--

Quant à ces rhumes légers qui soulèvent à bonds précipités le sein de

nos jolies femmes, toutes enveloppées de schals de cachemires et de

dentelles, de soie et de fourrures; quant à ces petites toux gracieuses

et coquettes, et que l'on calme à grand'peine en puisant une guimauve

blanche et parfumée dans un drageoir d'or...

Quant à ces spasmes nerveux, à cette douce et triste mélancolie qui

voilent l'éclat de deux beaux yeux et les cernent d'une auréole

azurée... on ne les connaissait pas à bord de _la Hyène_.

C'était quelquefois, souvent même un homme couvert de guenilles et de

fange, ivre mort, gorgé de lard et de morue, que Brulart faisait pendre

la tête en bas pendant qu'on lui administrait comme digestif une

vigoureuse bastonnade.

Ou bien un autre qui recevait d'un ami intime, d'un frère, au milieu

d'une innocente discussion sur le vol droit ou anguleux d'un goéland,

sur l'avantage du poignard droit ou du poignard recourbé; qui recevait,

dis-je, un coup de barre de fer sur la tête... lequel coup Brulart

guérissait encore au moyen d'une forte application de sa bastonnade

digestive à la plante des pieds, parce qu'une douleur chasse l'autre,

disait-il...

Et puis, pour rétablir l'équilibre, on finissait la cure en réitérant

l'application sur les reins, parce qu'alors la douleur, quittant la tête

pour les pieds, et les pieds pour les reins, devait avoir perdu toute

son intensité dans ces voyages successifs.--Sinon, comme il paraissait

patent qu'on ne pouvait jamais guérir, et que Brulart n'avait pas besoin

de bouches inutiles à son bord,--_à la mer_.

On le voit, le capitaine pouvait fort bien se passer de chirurgiens,

puisqu'il réunissait des connaissances d'un effet aussi sûr et aussi

prompt; pourtant, lorsque _Cartahut_ descendit, Brulart enveloppa avec

une merveilleuse adresse les deux bras d'_Atar-Gull_; après avoir

appliqué sur l'ouverture des veines ouvertes deux chiques préalablement

mâchées par _Cartahut_, qui reçût cinq coups de pieds à irriter un

éléphant, pour ne pas mastiquer assez vite le topique.

--Maintenait--dit Brulart à deux des siens--attachez-moi les mains de ce

moricaud-là, et montez-le en haut, sur le pont; il a besoin d'air....

On emporta _Atar-Gull_ presque inanimé; alors le vent qui circulait plus

vif lui fit ouvrir les yeux.

C'était, on le sait, un homme d'une haute et puissante stature, en un

mot, aussi colossal dans son espèce que Brulart l'était dans la sienne.

À un geste du capitaine, tout l'équipage reflua sur l'avant, et il resta

seul à contempler son prisonnier.

_Atar-Gull_, de son côté, ne le quittait pas du regard, et tenait arrêté

sur lui un coup-d'oeil fixe et intuitif.

Entre ces deux hommes, il existait je ne sais quelle affinité cachée,

quels secrets rapports, quelle bizarre sympathie naissant de leur

conformation physique; involontairement ils s'admiraient tous deux, car

tous deux avaient prototypée dans tous leurs traits cette apparence de

vigueur, de force et de caractère indomptable qui est l'idéal de la

beauté des sauvages.

Ces deux hommes devaient s'aimer ou se haïr, s'aimer, non de cette

amitié timide et menteuse que nous connaissons dans nos brillants

hôtels, que l'on éprouve par un peu d'or, qui s'effraie d'un mot, d'un

adultère ou d'un soufflet, mais de cette amitié large et puissante qui

donne coup pour coup, du sang pour du sang, qui se montre au milieu du

meurtre et du carnage quand le canon tonne et que la mer mugit, et qui

veut qu'on s'embrasse les lèvres noires de poudre et les bras rougis...

et puis... si Pylade est blessé à mort,--un énergique adieu, un bon coup

de poignard pour terminer une lente agonie, un serment d'atroce

vengeance que l'on tient, peut-être une larme,--et Oreste est en paix

avec lui-même.

Voilà comme Brulart et _Atar-Gull_ devaient s'aimer, s'aimer ainsi ou se

haïr à la mort, car tout devait être extrême chez ces deux hommes.

Ils se haïrent...--Cette impression fut électrique et simultanée... mais

elle se traduisit bien différemment chez chacun d'eux; les yeux de

Brulart étincelèrent et ses lèvres pâlirent.--_Atar-Gull_, au contraire,

resta calme, froid, et un sourire d'une inimitable douceur vint errer

sur sa bouche;--son regard, tout à l'heure fixe et arrêté, devint

suppliant et craintif, et c'est avec une expression de soumission

profonde que le nègre tendit ses bras à Brulart....

Et pourtant la haine d'_Atar-Gull_ était implacable, mais la subtile

intelligence du sauvage lui apprenait que, pour arriver à satisfaire

cette haine, il fallait se traîner par de longs et obscurs détours. Et

la dissimulation qui se trouve aussi savante, aussi instinctive dans

l'état de nature que dans l'état de civilisation la plus avancée, vint

merveilleusement le servir.

--C'est un lâche... il me craint, et il me demande grâce--avait dit

Brulart--je croyais qu'il valait mieux que ça; au fait, c'est trop brute

pour avoir de la colère et de la haine.

Cette conviction perdait Brulart; de ce jour _Atar-Gull_ avait sur lui

un avantage immense.

Le capitaine, ne le jugeant donc pas digne de son animosité, lui tourna

le dos.

Et ses pensées prirent une autre direction; il vint à se souvenir que

ses noirs n'avaient rien pris depuis la veille, et appelant le _Malais_,

qui parlait caffre et avait servi d'interprète dans l'échange du

malheureux Benoît, il lui donna ses ordres.

Une heure après, les _grands Namaquois_ reçurent une portion d'eau, de

morue et de biscuit, puis vinrent par fractions de douze ou quinze humer

un peu d'air sur l'avant du brick.

Ils s'épanouissaient aux bienfaisants rayons du soleil, ces pauvres

nègres; ils oubliaient la vapeur épaisse et humide de la cale, et

riaient de leur rire stupide, en revoyant ce ciel bleu... qu'ils se

montraient les uns aux autres.

Le _Malais_ remonta comme la troisième fraction de femmes descendait...

car les femmes que nous avons vues dans le faux pont participaient aussi

à cette bienfaisante promenade--Capitaine...--dit le _Malais_ à Brulart

(et il lui parla bas à l'oreille).

--Tout à l'heure, dans ce moment je suis en affaire--répondit le

capitaine qui paraissait courroucé.--Viens ici, toi, le _Grand-Sec_, il

s'adressait à un matelot qu'on avait, je ne sais pourquoi, surnommé le

_Grand-Sec_, car il était gros et petit.

--Viens ici--reprit-il--et pourquoi, carogne, as-tu osé _toucher_ à une

de _ces dames_ qui viennent de descendre; ne sais-tu pas mon ordre... et

que c'est sacré?...

--Oh! sacré... sacré....

Et il allait ajouter je ne sais quel horrible blasphème, que la large

main de Brulart fit brusquement rentrer dans sa vilaine bouche.

--Et vous croyez que l'on a une cargaison pour votre plaisir! et que

vous la gaspillerez, et que vous vous passerez toutes les douceurs de la

vie?

--Vous en avez bien deux dans votre dunette, excusez... alors c'est

différent, y paraît que ça vous va, et que ça ne nous va pas!--dit

l'incorrigible _Grand-Sec_, après avoir ramassé deux de ses dents et

étanché le sang qui coulait à flots de sa bouche.

--Ah! tu raisonnes, mignon?... tu la veux... et bien, tu l'auras....

--La négresse...--fit le _Grand-Sec_....

--Oui!!!

Et dans ce _oui_ il y avait une horrible ironie qui fit, malgré lui,

tressaillir le matelot.

--Mais d'abord... il faut faire une petite promenade, mon garçon... ça

t'ouvrira l'appétit pour souper.... Mettez-le à cheval--dit Brulart en

montrant le malheureux _Grand-Sec_.--Et ce fut une grande joie à bord du

brick.

Car si l'on comptait trouver parmi ces gens pitié ou commisération,

c'était faute.

Une punition, ça aidait à passer le temps, car les cris du condamné

égayaient un peu... mais tout cela ne valait pas une mort.... Oh! une

mort!... parce que, voyez-vous, à une mort on héritait... ce n'était pas

tous les jours fête!

Enfin, dix minutes après, le _Grand-Sec faisait sa promenade à cheval_.

C'est-à-dire qu'on lui avait mis une barre de Cabestan entre les jambes,

après l'avoir exhaussé de manière à ce que ses pieds ne touchassent pas

à terre; de plus, pendaient à chaque jambe, à défaut de boulets, un des

lourds pierriers de feu M. Benoît, et enfin, selon l'ordre du capitaine,

on imprima au cabestan un mouvement rapide de rotation à peu près comme

celui d'un jeu de bague, la seule différence consistait en ceci, qu'au

lieu d'avoir les pieds appuyés sur des étriers, le _Grand-Sec_ les avait

tiraillés par deux poids de cent livres chaque.

Ainsi les articulations commençaient à craquer et à se détendre, comme

s'il eût été écartelé....

Il criait... il criait, et ses plaintes étaient aiguës, convulsives et

saccadées....

--Vois-tu, _Grand-Sec_--dit l'un en riant aux larmes,--tu es dans ta

croissance....

--Hue... hue donc, pique donc ton cheval, _Grand-Sec_,... tu as pourtant

de fameux éperons...--disait un autre, en montrant les deux masses de

bronze qui allaient arracher et séparer la jambe de la cuisse....

--Tu t'engageras comme tambour-major de cavalerie, car, vrai, tu as

grandi de deux pouces--criait un troisième....

Enfin c'était un feu croisé de quolibets et de hurlements de douleur

atroce.

Brulart reprit sa conversation avec le _Malais_.

--Tu dis donc qu'il y a deux moricaudes qui ne veulent pas monter?

--Je ne dis pas _veulent_, capitaine, je dis _peuvent_,... vu qu'elles

sont mortes....

--Diable... et est-ce des bonnes?

--Il y en a une qui n'était pas mauvaise... l'autre comme ça... un peu

maigrotte...

--Et le troisième jour... déjà... tonnerre du diable! qu'elles n'aillent

pas se mettre à jouer ce jeu-là... est-ce de chaleur ou de faim?

--Je crois que c'est de chaleur _et_ de faim.

--Débarrasse ça tout de suite du faux pont, ça me gâterait les autres.

--Et c'est bien vu, capitaine, car elles commencent déjà a s'avarier.....

* * * * *

Dix minutes après, deux matelots parurent sur le pont, portant les

cadavres des négresses... enveloppés ou à peu près dans une pagne....

On allait les jeter par dessus le bord....

--Un instant--dit Brulart....

Et on les laissa tomber sur le pont qui résonna sourdement.

Un cri plaintif et faible sembla sortir d'un des linceuls....

Lés matelots se regardèrent...

--Ce b---- de _Malais_ s'est sans doute trompé--dit Brulart--il l'aura

cru finie, et elle n'est peut-être qu'_en train_... voyons....

Et il tira violemment la pagne qui entourait à peine une des deux

négresses....

Un tout jeune enfant tomba du sein de sa mère où il était attaché....

(C'était une des deux négresses ayant un _petit_ porté sur la facture de

Van-Hop, vous savez...)

Cette frêle et chétive créature redoublait ses faibles cris... et

s'accrochait au corps de sa pauvre mère qui ne pouvait plus

l'entendre!...

Brulart eut l'air presque attendri...

--Toi, le _Malais_--dit-il--va chercher en bas l'autre négresse qui a un

enfant, et monte-les ici.

Et il prit le négrillon dans ses larges et grandes mains....

La négresse monta toute tremblante, croyant qu'on allait la battre, et

serrant son fils entre ses bras...

Quand elle vit les deux cadavres, elle poussa un cri triste et doux,

s'agenouilla et se prit à chanter quelques paroles d'une mélodie

singulière...

--Toi, le _Malais_--dit Brulart--apprends-lui qu'elle n'est pas là pour

seriner des antiennes, mais pour prendre ce négrillon et le nourrir avec

le sien...

Le _Malais_ lui présentant l'enfant:--Tiens--lui dit-il en

caffre....--le chef pâle t'ordonne de partager ton lait entre ton fils

et celui-ci.

La jeune femme le regarda avec étonnement, et répondit en secouant la

tête...

--Oh! non, je ne puis, cet enfant, vois-tu, est le premier né d'une

vierge...

--Qu'est-ce que cela fait?...

--Oh! non, je ne puis... sa mère est morte... elle est allée au grand

Kraal de là haut! Il faut que son enfant meure avec elle... sans cela...

qui la servirait au grand Kraal... la pauvre mère... si ce n'est son

enfant?... il faut qu'il meure! le premier fils d'une vierge jamais ne

doit quitter sa mère...

Et la jeune femme reprit son chant triste et doux, puis baisa le petit

enfant qui lui souriait... en lui tendant ses bras.

--Le Malais traduisit cette conversation à Brulart...

--Ah! bah... tout ça m'embête, va au grand Kraal alors... ça vaut mieux

pour toi....

Et le négrillon voltigea au-dessus du bord et disparut!...

--Quant à elle, pour m'avoir résisté, fais-lui un peu tambouriner les

reins.

On se mit à battre la pauvre négresse, et quoiqu'elle avançât les bras

en avant pour garantir son négrillon des atteintes du fouet, il en reçut

quelques coups, et la mère, je vous jure, criait plus pour lui que pour

elle....

Ses cris se mêlèrent à ceux du _Grand-Sec_, à la grande joie de

l'équipage, qui trouvait le concert complet.

Enfin, comme l'homme à cheval perdait connaissance, on arrêta.

On le descendit.

Mais on le coucha sur le pont, car il ne pouvait se tenir debout.

--Il est plus fatigué que s'il avait fait dix lieues... le bon

cavalier--dit un plaisant--il n'a pourtant pas été secoué.

--Silence,--dit Brulart...

On fit silence...

Le brick et la goëlette marchaient toujours de conserve, la brise était

fraîche et le soleil se couchait étincelant, pas un nuage, un ciel pur

et chaud, une mer douce et calme...

--Vous avez tous vu--continua le capitaine--ce _monsieur_ qui vient de

descendre de cheval; il avait manqué à mon ordre, et vous savez de quel

bois je paie ordinairement ces fautes-là... aujourd'hui je veux être bon

enfant.

L'équipage frémit....

--Je veux, au lieu de le punir, le récompenser....

Les matelots se regardèrent, et trois des plus intrépides pâlirent....

--Et que ça vous serve d'exemple: écoute, toi, _Grand-Sec_....

Le _Grand-Sec_ leva péniblement la tête et souleva des yeux éteints.

--Tu as voulu tâter des négresses....

Le malheureux poussa un long soupir... il n'y pensait plus, je vous

jure....

--C'est une idée comme une autre; d'ailleurs tu es dans l'âge des

amours, aussi je ne t'en veux pas pour cela; pour te le prouver, au lieu

d'une... je t'en donne deux... mon bon homme!

L'infortuné ne comprit pas... mais l'équipage saisit parfaitement

l'intention, et fut d'abord comme atterré d'une atrocité si calme...

mais après, voyant le côté plaisant de l'aventure, il se dérida, et un

sourire, qui gagna de proche en proche, vint éclaircir ces figures un

instant assombries....

--Qu'on l'amarre sur une cage à poules avec ces deux charognes... et--_à

la mer_.

--Vivant?--demanda avec anxiété le Malais, qui était intime du Grand-Sec

et l'aimait de tout son coeur.....

--Ça va sans dire--reprit Brulart en regagnant sa dunette...

* * * * *

On entendit quelques mots entrecoupés, des imprécations, des blasphèmes,

des prières à attendrir un inquisiteur, des rires, des sanglots,

d'affreuses plaisanteries, des cris perçants... puis enfin un bruit

sourd qui fit rejaillir l'eau sur le pont.

Alors Brulart se pencha sur le plat-bord, et, montrant à son équipage la

cage à poules qu'ils laissaient déjà derrière eux, et le misérable

_Grand-Sec_... dont les yeux flamboyaient... et qui, se tordant sur les

cadavres malgré les cordes qui l'étreignaient... poussait des hurlements

de rage qui n'avaient rien d'humain.

--Que ça vous serve d'exemple, mes agneaux... et encore--ajouta-t-il en

souriant...--il ne mourra pas de faim!

Dix minutes après, la cage à poules ne paraissait plus qu'un point

lumineux au milieu de l'Océan, car le soleil couchant la colorait

fortement de ses rayons... puis elle s'effaça tout-à-fait quand le

soleil disparut dans la brume... et que la nuit fut venue.

Alors, on vit poindre une lumière dans la dunette de Brulart: c'est

cette lumière et cette retraite qui intriguaient si fortement

l'équipage; que faisait-il ainsi toutes les nuits? et pourquoi

s'enfermer ainsi soigneusement, car à bord du brick, comme à bord de sa

goélette, il avait défendu, sous peine de mort (et il tenait sa

promesse), il avait défendu d'approcher de sa cabine, à moins d'un cas

imprévu et imminent, et encore s'était-il réservé le droit de juger

après, si le cas était réellement imminent; or, si malheureusement il ne

le croyait pas tel,--_à la mer_,--celui qui, oubliant ses ordres, se fût

approché de sa cabine avant huit heures.

CHAPITRE III.

Je n'y puis rien comprendre.

_Musique de Boieldieu_.

MYSTÈRE.

Brulart avait soigneusement fermé, verrouillé, cadenassé la porte de sa

dunette.

Au dehors, pas le plus léger bruit, quelquefois le sifflement des

cordages... le frôlement des voiles... le clapotis des vagues qui

battaient doucement la poupe du brick, et s'ouvraient au sciage

phosphorescent du navire, voilà tout.

Il écouta encore, regarda bien si personne ne l'épiait,... et s'avança

vers son grand coffre.

Il l'ouvrit.

On aurait cru d'abord que ce vieux bahut ne contenait rien... mais, en

l'examinant attentivement, on y découvrait un double fond.

Il le leva.

Et dans un coin de cette cachette il prit un coffret recouvert de cuir

de Russie.

Cette petite caisse, richement ornée, portait un bel écusson armorié.

C'était le blason de Brulart...

Brulart ferma hermétiquement les rideaux de la dunette; et posa le

précieux coffret sur sa petite table sale et graisseuse qu'il approcha

du lit...

Il se coucha à demi étendu, après avoir dédaigneusement jeté le chapeau,

la couronne et la veste de feu M. Benoît....

Alors il leva le couvercle de l'étui, et ses yeux brillaient d'un feu

singulier...

Sa figure, ordinairement rude, sauvage, semblait se dépouiller de cette

écorce épaisse, et ses traits, fortement caractérisés, paraissaient

vraiment beaux, tant une subite et inimitable expression de douceur s'y

était révélée.... Il secoua son épaisse chevelure, comme un lion qui se

débarrasse de sa crinière, écarta ses longs cheveux, et tira

respectueusement du coffret un petit flacon de cristal miraculeusement

sculpté et presque caché sous l'or et les pierreries qui l'ornaient...

Puis il approcha ce merveilleux bijou de sa lampe fumeuse et fétide, et,

à sa lueur rougeâtre, contempla ce qu'il contenait.

C'était une liqueur épaisse, visqueuse, d'une teinte plus colorée, plus

brillante que celle du café. Il paraît qu'elle était pour lui d'un bien

haut prix, car ses yeux rayonnèrent d'une joie céleste quand il

s'aperçut que le précieux flacon était encore aux trois quarts plein.

--Il le baisa avec onction et amour, comme on baise la main d'une

vierge, et le déposa, non sur la vilaine table; oh! non, mais sur un

petit coussinet de velours bleu, tout brodé d'argent et de perles...

Il tira aussi du coffret une petite coupe d'or et un assez grand flacon

de même métal.

Mais, pendant toute cette cérémonie, il y avait, sur les traits de

Brulart, autant de recueillement et d'adoration que sur le visage d'un

prêtre qui retire le calice du tabernacle...

Et, ouvrant délicatement la petite fiole, il versa goutte à goutte la

séduisante liqueur qui tombait en perles brillantes comme des rubis.

Il en compta vingt... puis il remplit la coupe d'une autre liqueur

limpide et claire comme le cristal, qui prit alors une teinte rouge et

dorée.

Et il porta la coupe à ses lèvres avides, but avec lenteur en fermant

les yeux et appuyant sa large main sur sa poitrine; après quoi, il

resserra coupe, flacon dans le petit coffre, et le petit coffre dans le

grand bahut, avec la même mesure, le même soin, le même recueillement...

Et quand il se redressa, vous eussiez baissé les yeux devant ce regard

inspiré... qui faisait presque pâlir la lumière de sa lampe: il était

beau, grandiose, admirable ainsi; ses guenilles, sa longue barbe, tout

cela disparaissait devant l'incroyable conscience de bonheur qui

éclatait sur ce front tout à l'heure sombre et froncé... maintenant

lisse et pur comme celui d'une jeune fille...

--Adieu, terre!... à moi le ciel...

* * * * *

Dit-il en s'élançant sur son lit.

--Dix minutes, après, il était profondément endormi.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 6 / 18 段