Figurez-vous un homme d'une taille athlétique, avec un visage pâle et

plombé, un front plissé, un nez long et mince, d'épais sourcils d'un

noir de jais, et des yeux d'un bleu clair et vitreux d'une fixité

insupportable; un menton large et carré, des joues creuses, recouvertes

d'une barbe épaisse à moitié longue, et puis enfin une bouche bordée de

lèvres minces et blafardes, agitées par un tremblement convulsif presque

continuel qui, par exemple, laissaient voir, pourquoi ne l'avouerait-on

pas, de fort belles dents parfaitement rangées.

Pour tout vêtement, il portait une grosse chemise bleue à moitié usée

qu'il attachait ordinairement autour de ses reins avec un bout de

bitord; aussi Benoît put-il admirer à son aise la force puissante de ses

membres musculeux, bruns et velus.

Seulement ses mains, toutes malpropres, toutes noires qu'elles étaient,

témoignaient, par leur forme longue et effilée, par la délicatesse de

leurs contours, témoignaient, dis-je, d'une grande distinction de

race...

Le commandant Brulart, car il avait un nom et s'appelait Brulart, même

aucuns disent un nom ancien, un nom historique, qui, déjà illustre sous

François Ier, fit pâlir plus d'une fois les généraux de

Charles-Quint; quant à moi, je ne crois guère à ces dires; toujours

est-il que M. Brulart était assis sur un vieux coffre, et avait devant

lui une petite table tachée de graisse et de vin sur laquelle il

s'appuya quand il vit entrer Benoît.

Ce fut donc la tête dans ses mains, les coudes sur la table, son regard

clair et perçant attaché sur le bon homme, qu'il s'apprêta à engager la

conversation.

Benoît, voulant lui épargner la peine de commencer, prit la parole avec

dignité:

--Saurai-je enfin pourquoi...--mais M. Brulart l'interrompit de sa

grosse voix:

--_Pourquoi toi-même!_ chien; au lieu de m'interroger, réponds....

pourquoi as-tu été si long-temps à mettre ton _ourque_ en panne?

À ces mots, le front de M. Benoît se colora d'une vive et légitime

indignation; il fût peut-être resté impassible pour une injure adressée

à lui personnellement, mais insulter son brick... _sa Catherine!_

appeler son joli navire une _ourque!_ c'était plus qu'il n'en pouvait

supporter; aussi reprit-il vivement:

--Mon brick n'est pas une _ourque_, entendez-vous, malhonnête, et si je

n'avais pas un bas mât trop pesant, je rendrais les huniers à votre

bateau...

Ici M. Brulart fit trembler la goëlette aux éclats de son gros rire, et

continua sans changer de position.

--Tu mériterais bien, vieille carcasse démâtée, que je te fisse amarrer

à une ligne de lock, et que je te f.... à la mer... à la remorque de ma

goëlette... pour que tu puisses juger si elle file bien;... mais je te

réserve mieux que ça... oui, mon vieux, mieux que ça--dit Brulart en

voyant l'air étonné de Benoît.--Mais ce n'est pas encore l'heure;

dis-moi, d'où viens-tu?

--Je viens de la côte d'Afrique, je fais la traite, j'ai mon chargement,

et je vais à la Jamaïque pour y vendre mes noirs...

--Je savais tout cela mieux que toi, je te le demandais pour voir si tu

mentirais...

--Vous le saviez?...

--Je te suis depuis Gorée...

--C'est donc vous... que j'ai vu avant l'ouragan... dans la brume...

--Un peu... ainsi touche-là, confrère, salut!...--dit Brulart en tirant

une mèche de ses épais cheveux noirs, comme si c'eût été la corne d'un

chapeau; ah!... nous faisons la traite! et moi aussi... j'en suis

enchanté.

--J'étais sûr que nous nous entendrions--dit Benoît un peu rassuré par

cette parité d'état.

--Mais, dis-moi, tes noirs, où les as-tu pris? car l'ouragan nous a

séparés, et je ne t'ai retrouvé que cette nuit.

--Sur la côte... à l'embouchure de la _rivière des Poissons_; ils m'ont

été vendus par un chef de _Kraal_, des grands _Namaquois_, c'est une

partie de _petits Namaquois_ qui provenait d'une prise faite pendant la

guerre.

--Ah! vraiment...

--Mon Dieu, oui, et j'avais même eu l'idée, si mon chargement n'eût pas

été complet, de descendre jusqu'au _fleuve Rouge_, qui est à peu près à

trente lieues dans le sud de la rivière des Poissons.

--Pour?

--Pour compléter mon chargement avec des _grands Namaquois_, car ils se

sont fait des prises des deux côtés; et si les grands Namaquois vendent

les petits, les petits mangent les grands Namaquois.

--Ah! ils les mangent!

--Ils les mangent à la croque-au-sel...--répéta Benoît tout-à-fait

rassuré, en faisant l'agréable--ainsi, commandant, vous voyez que

puisqu'ils les mangent, ils les vendraient peut-être, et à bon marché

aussi, et je vous enseigne cet endroit comme _un bon coin_.

--Oh! moi, je prends mes cargaisons de noirs ailleurs.... c'est une

combinaison à part.... une espèce de tontine dans laquelle _j'amortis_

beaucoup...

--Ah!--fit Benoît ouvrant ses petits yeux--c'est une tontine...

pourrais-je en être?

--Comment! mon brave, tu y es déjà!...

--Déjà....--dit Benoît, qui n'y comprenait rien.

--Déjà.... Mais, dis-moi, tu as quitté la rivière des Poissons?

--Hier soir... mais cette tontine...

--Bien;--ton estime t'éloigne de la rivière?...

--De vingt lieues environ.... et cette tontine que?...

--Et tu es sûr que les _petits Namaquois du fleuve Rouge_ ont aussi fait

prisonniers des _grands Namaquois_?

--Sûr, sûr, c'est leur chef _Taroo_ qui me l'a dit; mais vous voyez,

commandant, que je m'amuse aux lanternes; tout ce que je puis faire pour

vous, c'est de vous donner six tonnes d'eau et deux barils de biscuit;

vous concevez qu'avec près de quatre-vingts noirs à bord et vingt hommes

d'équipage, c'est beaucoup;... mais nous causerons de la tontine, et

vrai, comme Catherine est mon épouse, je me _saigne_ pour vous.

--C'est le mot--dit Brulart, en souriant d'une façon singulière.

--Je ne puis pas faire un fifrelin de plus--ajouta Benoît d'un air

décidé.

--Je te jure pourtant, moi, par tous les reins que j'ai brisés!...--cria

Brulart. Et il leva sa tête d'entre ses mains.

--Par tous les crânes que j'ai fendus.--Et il se dressa debout.

--Par tous les gosiers que j'ai échancrés!--Et il marcha sur Benoît.

--Par tous les navires que j'ai pillés.--Et il regarda le malheureux

capitaine sous le nez.

--Que tu feras davantage pour moi, _monsieur des grands Namaquois_.

--Me trahirais-tu?--demanda Benoît pâle comme la mort.

--Si je-te-tra-his?...

Et à peine Brulart avait-il terminé ces mots, qui furent accentués

lentement, qu'un rire tout homérique ou plutôt tout méphistophélétique,

ou mieux encore, un vrai rire de hyène, souleva sa large poitrine.

--Ah! gredin... bigre de forban...--dit l'honnête Benoît en lui sautant

au cou....

Mais Brulart, saisissant les deux bras de Benoît, les emprisonna dans

son poignet de fer, tandis que de l'autre main il dénoua la corde qui

lui servait de ceinture, et en quelques minutes Benoît fut ficelé, lié,

enchevêtré, de manière à ne pouvoir faire le plus léger mouvement; après

quoi Brulart le posa en travers sur son grand coffre, en lui disant:

--À tout à l'heure, nous allons rire... _confrère_.

Et il monta sur le pont au bruit des imprécations, des injures, des

bigres, des hurlements du malheureux Benoît, qui sautait par soubresauts

sur son coffre comme un poisson sur le sable.

CHAPITRE IV.

Oh!... lui dit-il en mourant; oh! mon

Anna, coupe les boucles de mes longs cheveux

qui ressemblent aux tiens...

--Au moins, se dit à part la douce fille, je

pourrai donner des bagues à mes amants,

sans dégarnir ma chevelure.--Ils me suivront

au tombeau... qui, je te le jure, est entr'ouvert,

mon adoré...--reprit-elle tout

haut.

Une larme brilla dans les yeux ardents

du moribond.

_(Historique.)_

Ils auraient dû vivre invisibles dans l'épaisseur

des bois, comme les rossignols mélodieux;

ils n'auraient jamais dû habiter

ces vastes solitudes appelées société, où tout

est vice et haine: chaque créature née libre

se plaît dans un secret asile. Les oiseaux les

plus doux ne nichent qu'avec une compagne,

l'aigle prend seul son essor, la

mouette et les corbeaux se réunissent en

troupes sur les cadavres, comme font les

mortels.

BYRON.--_Don Juan_, ch. IV, XXIX.

ARTHUR ET MARIE.

Pour en finir une bonne fois avec tous les antécédents, vrais ou faux,

attribués à Brulart, nous rapportons ici l'anecdote suivante.

À peine âgé de vingt-sept ans, le comte Arthur de Valbelle avait déjà

mené une existence passablement orageuse; doué par la nature d'une

puissance physique et intellectuelle extraordinaire, jeune encore, il

s'était livré avec emportement à tous les excès, à toutes les débauches,

et conséquemment beaucoup diminué le patrimoine considérable que lui

avait légué son père.

Il vit par hasard dans le monde, où il allait très-peu, une jeune fille

fort belle, mais sans fortune...

Par hasard aussi il en devint éperdûment amoureux; c'était son premier

amour véritable. Or, un premier amour de débauché, c'est, on le sait, la

passion la plus frénétique, la plus violente qu'on puisse imaginer.

La jeune fille, fort belle, répondit bien à la passion frénétique, mais

comme elle était aussi sage que jolie, mais comme sa tante, qui l'avait

élevée, s'était mariée quatre fois et possédait naturellement une

prodigieuse expérience de ce bas monde, on n'accorda ni un baiser, ni un

serrement de main avant l'union civile et religieuse.

Arthur avait remarqué dans Marie (la fille fort belle s'appelait Marie)

une tête ardente, des idées exaltées, et surtout un profond instinct du

confortable qui n'attendait que la jouissance d'une fortune brillante

pour se développer.

Or, avant de signer le contrat, il lui dit à peu près ceci:

--Marie, j'ai des vices, des défauts, et même des ridicules....

La jeune fille sourit... en montrant deux rangées de petites perles

blanches.

--Marie, je suis violent, emporté, querelleur, et jusqu'à présent

malheureux en duels comme en amour.

La jeune fille soupira, en le regardant avec, un air de compassion

touchant et sincère. Mais il fallait voir quels yeux!... et comme les

soupirs allaient bien à cette gorge de vierge!

--Marie, j'avais beaucoup d'argent, beaucoup; les chevaux, les chiens,

la table et les femmes m'en ont absorbé une furieuse quantité.

La jeune fille sourit avec indifférence... en levant ses jolies épaules

rondes....

--Marie, il me reste, je crois, trois cents et quelques mille francs,

vous avez dix-neuf ans, des émotions toutes fraîches à satisfaire; la

vie est neuve pour vous; le luxe, les plaisirs, le tourbillon enivrant

d'une grande ville, vous sont inconnus... et, par conséquent, doivent

vous faire grande envie. Pour répondre à tous ces besoins, j'ai peu

d'argent, et beaucoup de défauts; mais enfin voulez-vous de moi?

La jeune fille lui ferma la bouche avec sa main mignonne et potelée.

Arthur l'épousa donc; De quoi ses amis rirent beaucoup. Sa femme,

jusqu'alors froide et réservée, se livra à tout le délire d'une première

passion; brune, jeune, ardente, elle sympathisa vite avec l'âme

brûlante, le caractère fougueux de son mari.

Chose étrange! la possession n'affaiblit par leur ivresse, et les

plaisirs du jour naissaient des souvenirs de la veille.

On l'a dit, quoique le patrimoine du comte eût singulièrement maigri, il

avait encore une honnête rotondité de cent mille écus au moment du

mariage.

Mais, comme avant tout, le comte adorait son idole, son dieu, sa Marie,

son dieu resplendissait de pierreries, ne foulait que le satin et le

cachemire, et n'aventurait jamais ses petits pieds sur le pavé des rues

ou la poussière des promenades.

Et le malheureux patrimoine desséchait, fondait à vue d'oeil que c'était

pitié!!!

Or un jour, sur les trois heures du soir, quatre mois après leur

mariage, et le lendemain du retour du comte, qui avait fait une légère

absence, ils étaient couchés tous deux, beaux de leur pâleur, de leurs

traits fatigués:

--Arthur--disait Marie, en peignant ses longs cheveux noirs qu'elle

avait si beaux, avec ses jolis doigts blancs un peu amaigris--Arthur...

encore un mois de pareil bonheur... et puis mourir... dis, mon ange,

nous aurons usé tous les plaisirs, depuis la molle et douce extase

jusqu'au spasme nerveux et convulsif, et pourtant notre ivresse est

toujours renaissante.... Nous sommes trop heureux... il est impossible

que cela dure... devançons l'heure des regrets qui viendrait peut-être!

veux-tu, dis, mon amour?... veux-tu mourir bientôt... un charbon

parfumé, ma bouche sur ta bouche, et nous nous en irons comme

toujours... ensemble....

Et la délicieuse créature, sa tête entre les mains, ses coudes à

mignonnes fossettes, appuyés sur les riches dentelles de son oreiller,

attachait ses grands yeux battus et voilés sur la pâle figure de son

mari.

Arthur se dressa de toute la hauteur de son buste, son regard

flamboyait, et une incroyable expression d'étonnement et de joie,

rayonnait sur son front.... Il était plongé dans une ravissante

béatitude... cette idée lui était venue à lui... cinq jours avant, et au

fait:

À vingt-huit ans, il avait vécu autant qu'il est possible de vivre avec

un corps de fer, une âme de feu, et des tonnes d'or;--cette passion

qu'il éprouvait pour sa femme semblait résumer toutes ses passions, car

il l'aimait de tout l'amour qu'il avait eu pour les chevaux, les chiens,

le jeu, le vin et les filles d'opéra ou d'ailleurs.

Et puis aussi le misérable patrimoine était devenu si étique, si

souffreteux, si chétif, si diaphane, qu'on voyait la misère au travers.

Et puis aussi, l'accord parfait qui avait existé jusque-là entre

_pouvoir_ et _volonté_ (eût dit Scudéry) avait disparu... qu'aurait-il

regretté?...

Aussi Arthur ne répondit rien. Il est de ces sensations qu'aucune

langue humaine ne peut exprimer;--deux grosses larmes roulèrent sur ses

joues flétries... ce fut sa seule, son unique réponse....

Mais le dévoûment de Marie eut une si inconcevable influence sur cet

être énergique, qu'il l'exalta pour quelque temps encore à un degré de

puissance inouïe et presque surnaturelle... il faut avouer que cette

influence magique ne s'étendit pourtant pas jusqu'au patrimoine, car

quinze jours après il était défunt. Le patrimoine! Oh! bien défunt... et

lui donc... _Bone Deus!_ pauvre Arthur!.....

* * * * *

--C'est donc aujourd'hui--disait Marie, toujours belle, quoiqu'amincie,

car avant son mariage elle était un peu grasse, un peu colorée....

--C'est ce soir....--répondit-il tendrement.

--As-tu écrit?...--demanda-t-elle.

--Sois tranquille, on n'inquiétera personne, chère et bonne Marie--et

ils arrivèrent calmes et joyeux dans les bois de Ville-d'Avray, car ils

avaient abandonné l'idée de l'asphyxie; c'est commun, au lieu qu'avec un

bon poison rapide comme la foudre, on peut quitter la vie sous un bel

ombrage frais et riant; justement on était en juillet.

--Ce n'est pas une femme, c'est un ange--disait Arthur, en voyant Marie

déboucher toute heureuse, toute souriante, un petit flacon de cristal

mince, friable, et rempli d'une belle liqueur limpide, verte comme

l'émeraude.

Ils s'étendirent tous deux sous un chêne magnifique, dans un épais

taillis, désert et reculé; l'air était tiède, le ciel pur, le soleil à

son déclin.

--Devine, cher adoré... comment nous allons partager cette douce

liqueur?--dit la jeune femme, en jetant son bras blanc et potelé autour

du cou de son mari, et le baisant au front.

--Je ne sais, mon ange--répondit Arthur avec insouciance, en comptant

sous ses lèvres les palpitations du coeur de Marie.

--Eh bien!--dit-elle avec un regard ardent et passionné, pendant qu'un

frisson voluptueux semblait courir par tout son corps--eh bien! mon

Arthur, nous mettrons ce mince cristal à moitié entre nos dents... et

nous le briserons au milieu d'un de ces baisers délirants... tu sais....

--Oh! viens... donc....--dit Arthur.....

* * * * *

Le soleil se coucha.

Le lendemain, à la nuit, le comte sortit comme d'un affreux sommeil, la

langue rude et sèche... le gosier brûlant, et des battements d'artères à

lui rompre le crâne....

Il était à la même place que la veille. Il sentit aussi mille pointes

aiguës lui déchirer les entrailles.

Pour lors il se tordit, cria, mordit la terre, car il souffrait des

douleurs atroces....

Dans un moment de calme, il chercha le cadavre de Marie avec angoisse.

Elle n'y était plus....

Les douleurs le reprenant, il se tordit de nouveau, hurla tant et si

bien, qu'un honnête garde-chasse le recueillit, l'emmena dans sa maison

et le soigna comme un fils.

L'incroyable force de tempérament du comte résista à cette violente

secousse, et au bout de quinze jours il fut presque hors de danger.

Mais qu'était devenue Marie? c'est ce qu'il ne put savoir.

Un matin le brave garde-chasse apporta avec _sa petite note pour les

bons soins donnés à Monsieur_ (ce qui cotait l'humanité du garde-chasse

à dix francs par jour), apporta, pour distraire son hôte, un numéro de

l'honnête _Journal de Paris_.

Le comte se mit à le lire, et sa figure prit une expression bien

étrange.

_Deux cents francs de récompense à qui ramènera chez M. M***, rue***, un

lévrier blanc, de grande taille, marqué de taches jaunes aux oreilles,

fort méchant, et mordant au nom de_ Vairdaw.

Ce n'est pourtant pas cela qui pouvait faire craquer si violemment les

dents du comte les unes contre les autres... continuons:

_Le nommé Chavard a été condamné à cinq ans de travaux forcés et à la

marque, pour avoir volé avec effraction, escalade nocturne, et à main

armée, cinq choux et un lapin blanc; mais, vu les circonstances

atténuantes (Chavard jouissait, avant ce crime, d'une bonne réputation,

et veuf, père de cinq petits enfants, vivait d'une industrie qui renait

d'être détruite par l'invention d'une nouvelle machine à vapeur fort

économique, employée par un banquier millionnaire)._

_Vu ces circonstances, on lui fait remise de la marque, etc., etc._

Ce n'était pourtant pas non plus cette conséquence d'une civilisation

très-avancée qui faisait pâlir le comte et rouler ses yeux sanglants

dans leur orbite; voyons autre chose, nous y sommes, je crois:

_Depuis quinze jours environ, le comte Arthur de *** a disparu de son

domicile; il y a tout lieu de croire qu'un suicide a mis fin à ses

jours, et que des affaires dérangées et des chagrins domestiques

l'auront poussé à cette extrémité, d'autant plus que l'on assure que

madame la comtesse de *** est partie la veille même ou le lendemain de

la disparition de son mari, avec le fils d'un des plus riches banquiers

de la capitale; ils ont pris, dit-on, la route de Marseille._

C'est cela pour sur qui terrifia le comte et le fit tomber sur son lit

sans connaissance. Pendant cet évanouissement douloureux et poignant

comme un cauchemar par une nuit d'été, lourde et chaude, il lui sembla

voir des êtres fantastiques, hideux et flamboyants, qui, en se

rapprochant les uns des autres, formaient un sens, comme s'ils eussent

été les signes animés d'une langue inconnue.

Et il lut les mots suivants qui étincelaient et tournaient rapides,

rapides comme la roue d'un moulin: «Une jeune et jolie femme ne renonce

jamais au luxe et aux plaisirs....

»Pour se tuer, surtout....

»Elle t'a joué, sot....

»Elle a aimé ton or, quand tu avais de l'or....

»Elle a aimé ta jeunesse et ta beauté, quand tu avais de la jeunesse et

de la beauté....

»L'orange est sucée, adieu l'écorce....

»Elle en aime un autre qui a de l'or, comme tu avais de l'or; de la

beauté, comme tu avais de la beauté....

»Elle a voulu se débarrasser de toi....

»Elle a compté sur ta niaise exaltation....

»Et puis sur ta ruine....

»Et puis sur son sang-froid et son adresse pendant que tu te livrerais à

un dernier transport frénétique et convulsif....

»Et elle rit de toi avec son amant--son amant--son amant....

»Car elle te croit mort--mort--mort...»

Ici le comte fit un bond affreux, se réveilla, se dressa raide sur ses

pieds, tout d'une pièce, la bouche écumante, et tomba en travers de son

lit, les yeux grands, ouverts, fixes, presque sans pouls et faisant

entendre un râlement sourd et étouffé....

Ce fut encore le bon garde-chasse qui le tira de cette nouvelle crise,

qui le combla de nouveaux soins, toujours à dix francs la journée

d'affection et d'attachement.

Quand le comte put se lever et marcher, il lui donna un diamant pour

aller le vendre, le paya sur le prix, et disparut.

Onc depuis le bon garde-chasse n'en entendit parler.

S'il eût pourtant lu le _Sémaphore_ de Marseille, il eût été peut-être

frappé du paragraphe qui suit:

«_Un crime affreux vient de jeter la consternation dans nos murs; depuis

quelque temps, madame la comtesse veuve de *** était arrivée ici avec M.

***: cette dame voyageait, dit-on, pour sa santé; hier, au coucher du

soleil, des cris affreux partent de l'appartement de cette dame, qui est

logée sur le port, hôtel des Ambassadeurs. On enfonce la porte et on la

trouve baignée dans son sang, percée de plusieurs coups de poignard;

elle n'a pu dire que ces mots à son compagnon de voyage:--«Je le croyais

mort, il ne l'est pas, il vient de m'assassiner... crains tout de lui...

je n'ai aimé que toi, amour...»--Et elle expira._

»_Ses obsèques ont eu lieu ce matin dans l'église de Saint-Joseph; on

est à la recherche de l'assassin, qui est, dit-on, le mari de cette

dame, le comte Arthur de *** qu'on avait cru mort; mais on n'espère pas

le découvrir, car plusieurs témoins affirment avoir vu, avant-hier soir,

peu de temps après le meurtre, un homme marchant fort vite se dirigeant

vers le port, et dans la soirée, on sait qu'un mistic sous pavillon

sarde a mis à la voile. Mais les plus fortes présomptions portent à

croire que ce monstre de jalousie a terminé sa vie dans les flots; voici

le signalement affiché à la préfecture: Taille, cinq pieds dix

pouces,--très-maigre,--figure longue et pâle,--sourcils noirs, barbe

noire, cheveux noirs, yeux bleus très-clairs,--dents blanches,--menton

carré,--vêtu d'une redingote verte et d'un chapeau rond_.»

Or, le comte Arthur de Varbelle c'était Brulart!

* * * * *

Brulart monta donc sur le pont, laissant l'honnête Benoît maugréer à son

aise, étendu sur le grand coffre.

CHAPITRE V.

....._Aliquis providet_.....

Marche au flambeau de l'espérance

Jusque dans l'ombre du trépas,

Assuré que ma providence

Ne tend point de piège à tes pas:

chaque aurore la justifie,

L'univers entier s'y confie,

Et l'homme seul en a douté;

Mais ma vengeance paternelle

Confondra le doute Infidèle

Dans l'abîme de ma bonté.

DE LAMARTINE .--_Méditation_ VIII.

QUE LE BON DIEU VOUS PUNIT DE FAIRE LA TRAITE.

Lorsque M. Brulart parut sur le pont de _la Hyène_, tous les entretiens

particuliers cessèrent comme par enchantement.

Et de fait, si ce personnage n'était pas affable et gracieux, il était

au moins imposant et terrible aux yeux de son équipage.

Sa chemise ouverte laissait voir son cou bruni, ses membres nerveux et

endurcis aux fatigues. Il s'appuyait sur une énorme barre de chêne qu'il

faisait tournoyer de temps en temps, comme si c'eût été le plus mince

roseau.

--Où est le _Borgne_, canailles?--demanda-t-il. Le _Borgne_ s'approcha.

--Fais armer la chaloupe en guerre, prends quinze hommes, deux pierriers

à pivots, et va amariner le bateau de _ce monsieur_; quant à ces chiens

qui sont dans le canot, mène-les aussi à bord, et mets-les aux fers avec

les noirs et le reste de l'équipage du brick. À vous quinze vous pourrez

manoeuvrer ce bâtiment: imite mes mouvements, et navigue dans mes eaux...

tu commanderas ce navire... veille aussi à la nourriture des nègres...

allons, file.

Les ordres de M. Brulart furent exécutés à la lettre; seulement, lorsque

_Caiot_ vit arriver l'embarcation armée qui venait s'emparer de _la

Catherine_, il eut le fol entêtement de vouloir résister un peu; aussi

lui et deux autres, je crois, furent tués, et le _Borgne_ pensa

judicieusement que ce serait autant de moins à garder et à nourrir.

Bientôt _la Hyène_ orienta ses voiles, et, serrant le vent au plus près,

mit le cap au sud, comme pour regagner la côte d'Afrique....

Benoît sentit alors, aux secousses du navire et au bruit qu'on faisait

sur le pont, que la goëlette se remettait en route.

Atar-Gull, Un Corsaire, Le Parisien en Mer, Voyages et Aventures sur Mer de Narcisse Gelin. romans maritimes. · 第 4 / 18 段