ma mâture, c'est ce pauvre Simon, vous savez....
--Eh bien... ce que vous appelez _ce pauvre Simon_ est....
--Mort à la mer... mort comme un brave marin, en sauvant le brick....
Ah!....
Ici, le père Van-Hop articula une espèce d'exclamation sourde et
caverneuse qu'on pourrait, je crois, formuler ainsi--_Peuh_--mais qui
exprimait la plus entière indifférence; c'était son habitude quand il
avait entendu faire une question ou narrer un fait qui ne méritait, à
son avis, ni intérêt ni réponse....
--_Peuh_--fit donc Van-Hop--faute d'un homme le navire ne reste pas en
panne... mais faute d'un grand mât, c'est différent.... Aussi ne pouvant
remplacer votre Simon, je pourrais toujours, je le crois du moins, vous
fournir un bon mât... voyons... un peu.
Et il tira lentement d'un grand casier un volumineux registre qu'il
feuilleta quelque temps, puis il posa son doigt décharné sur une des
pages et continua.
--Oui, j'ai votre affaire, mon brave capitaine, c'est le bas mât d'un
brick goëlette anglais que le vent a jeté à la côte il y a quelque
temps, je l'ai en magasin... nous mettrons cela à mille francs... hein?
c'est donné....
--Bigre! donné... donné... mais vous avez donc un magasin maintenant.
--Peuh--reprit Van-Hop en souriant avec modestie--quand je dis un
magasin... voyez-vous, je veux dire mon enclos, un coin, où j'ai mis ce
que j'ai pu retirer de ces débris; j'ai de l'ordre, vous le savez, et
chez moi tout est casé et étiqueté, et puis j'ai pensé que quelqu'une de
mes pratiques pourrait en avoir besoin, il ne faut pas songer qu'à soi.
--C'est délicat, et en outre, dans l'occasion, ça rapporte mille
francs... au moins.
--Peuh--fit le courtier....
--Mais dites-moi, père Van-Hop, une fois mon navire réparé, il me faut
aussi un chargement.
Alors les petits yeux fauves du vieillard brillèrent de plaisir, son nez
pointu sembla s'agiter d'un mouvement de merveilleuse olfaction. Il fut
encore chercher un autre registre coté T N, nº 2, et après l'avoir
parcouru un instant, il dit en souriant:
--J'ai ce qu'il vous faut, capitaine; mais je ne voulais pas vous
l'assurer avant d'avoir consulté mon carnet, car j'ai aussi promis un
chargement à M. Drake, un capitaine anglais, qui doit m'arriver dans une
quinzaine, et je tiens à remplir mes engagements avec tout le monde....
Vous ne connaissez pas M. Drake... capitaine?
--Non....
--C'est un fort aimable garçon; par exemple, il est roux, et il louche
un peu, mais le coeur sur la main, un galant homme, qui ne regarde pas à
deux noirs de plus ou de moins; il a de la fortune, et fait la traite en
amateur... parce qu'après tout il faut bien s'occuper à quelque
chose....
--Payer sa dette à son pays--ajouta Benoît--mais revenons à mon
chargement.
--Eh bien! digne capitaine, ce chargement est la meilleure, la plus
favorable occasion du monde; depuis trois mois, les _grands et petits
Namaquois_ se font une guerre continue, et le roi des grands
_Namaquois_, mon voisin, à qui j'ai parlé de vous, et qui désire avoir
l'avantage de faire votre connaissance, capitaine--dit Van-Hop en se
levant de sa chaise et saluant avec grâce.
--Vous êtes trop honnête... à lui rendre mes devoirs--répondit Benoît
qui savait vivre.
--Le roi _Taroo_ donc a une admirable partie de petits Namaquois de la
rivière _Rouge_, dont il se défera au meilleur marché possible; ce sont
des nègres tous jeunes,... pas trop jeunes pourtant, de vingt à
trente... des épaules... des poitrails... il faut voir cela, et ensuite
se nourrissant très-bien, ce qui est rare, et puis très-doux, très-doux;
mon Dieu! on les mènerait avec un fouet à lanières simples... de vrais
agneaux... enfin c'est une affaire d'or... ça vous va, n'est-ce pas?
--Y aura-t-il une commission pour vous comme la dernière fois?
--Peuh--fit le courtier--comme je vous attendais d'un moment à l'autre,
j'ai été au _Kraal_ (village) de _Taroo_, et je l'ai engagé, dans notre
intérêt commun, à bien diriger ses prisonniers, à les bien soigner, à
les entretenir le mieux possible; et, vrai, j'ai été dernièrement les
voir dans leurs parcs... ils sont magnifiques, gras à lard, les
compères; par exemple, j'ai engagé _Taroo_ a les mettre aux bourgeons de
calebasse, ça rafraîchit, et donne un beau lustre à la peau.
--Les bourgeons de calebasse ne sont pas méprisables; mais voyez-vous,
père Van-Hop, de temps en temps deux ou trois figues de Barbarie et un
grand verre d'eau fraîche, ça vaut peut-être encore mieux... mais il
faut surtout ne pas oublier le grand verre d'eau après; sans cela, ça
échauffe horriblement; et puis à terre, il n'est pas mal non plus de les
faire suer, ça ôte la mauvaise graisse, comme dit le proverbe, _nègre
gras ne va pas_.
--Possible, capitaine, chacun tond son chien comme il l'entend--reprit
Van-Hop d'un air piqué.
--Oh! père Van-Hop.... ce n'est pas que je veuille dire que votre
recette est mauvaise; au contraire, vous vous y entendez... et
très-bien... vous êtes un malin....
--_Peuh_--que voulez-vous, capitaine, le gouverneur du Cap m'a chassé
pour une misère; obligé, par la sentence, de m'en éloigner de cinquante
lieues, je me suis établi dans cette habitation que j'ai achetée d'un
colon qui redoutait l'entourage; moi, au contraire, au moyen de quelques
cadeaux, je suis parfaitement avec les hordes voisines; elles n'ont
aucun intérêt à me faire du mal, puisque je les aide à se débarrasser de
leurs prisonniers, et après tout je rends service à tout ce monde-là;
autrefois ils se mangeaient comme des bêtes féroces, et les _Namaquois_
de la _rivière Rouge_ font encore de ces plaisanteries-là, parce qu'ils
n'ont aucun moyen d'exportation.
--Bien--se dit Benoît _à parte_--j'ai furieusement envie de rôder par
là.... C'est une terre promise, j'y aurai le bois d'ébène pour rien,
j'en suis sûr.
Et il reprit haut:--Comment! ils se mangent? brrrrr... brrrrr... ça fait
frémir.
--Je le crois bien, aussi il faut voir comme les _grands Namaquois_ se
défendent, se tuent même, plutôt que de se rendre à leurs ennemis.
--Il faut pourtant espérer que les _petits Namaquois_ finiront par se
civiliser--observa judicieusement Benoît--par se vendre....
--Parbleu! au moins ça profite à quelqu'un.
C'est ce que je me tue à leur expliquer; en Europe, s'ils ne se
vendaient pas, on n'en achèterait pas.... Sortez de là si vous pouvez.
--Tenez, voyez-vous, capitaine, dans votre Europe, ils sont cent fois
plus sauvages que les nègres.... Ah ça... que m'apportez-vous en
échange?
--Comme à l'ordinaire, des quincailleries, des verroteries, de la
poudre, des fusils, du plomb en saumon et du fer en barre.
--Très-bien; alors, mon ami, nous nous occuperons d'abord de mettre
votre brick en état; pendant ce temps-là, j'irai prévenir le roi Taroo
d'amener ses noirs. Ah ça, vous me restez à souper et à coucher. Demain,
au point du jour, vous retournerez à votre bâtiment, et moi j'irai au
Kraal.... C'est convenu... vous le savez, je suis rond en affaire.
Les deux négociants causèrent longuement, soupèrent bien, et furent se
coucher un peu ivres.
CHAPITRE IV.
Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides
les moments que les frères et les soeurs passent
dans leurs jeunes années, réunis sous
l'aile de leurs vieux parents! La famille de
l'homme n'est que d'un jour;--le souffle de
Dieu la disperse comme une fumée: à peine
le fils connaît-il le père, le frère la soeur.
Le chêne voit germer ses glands autour de
lui: il n'en est pas ainsi des enfants des
hommes!
CHATEAUBRIAND.--_René_.
--Foi de Dieu, compère, la génisse et le
veau cinquante écus marqués?
--Non, cinquante-cinq....
--Cinquante.
--Cinquante-cinq..., c'est donné.
--Cinquante....
--Allons, mettons-en cinquante-deux,
compère, et rompons la paille.... Nous demanderons
ensuite une cruche de vin et une galette
de blé noir.
--Tope,... compère..., ma croix en Dieu.
--Tope, compère, ma croix en Dieu.--Paille
rompue, marché fait.
CONAM-HEC.--_Moeurs bretonnes_.
LA VENTE.
Deux jours après l'entrevue du capitaine Benoît et du respectable
_Van-Hop_, la _Catherine_ se balançait sur les eaux tranquilles de la
_rivière aux Poissons_, et, grâce au bas mât de la corvette anglaise
que le courant avait apporté jusqu'à la hauteur du brick, qui fut ainsi
remâté au moyen de deux _bigues_ dressés sur les gaillards, il était
impossible de retrouver à bord la moindre trace des ravages de
l'ouragan.
Les caillebottis et les panneaux avaient été enlevés, afin d'aérer et de
sanifier la cale, pendant que l'équipage remplissait les barriques d'une
eau pure et fraîche. On allait en consommer une si grande quantité!!!
Il était environ midi, et le capitaine Benoît, légèrement vêtu,
s'occupait à remettre sa dunette en ordre, à poser une foule de clous
dont la destination était d'avance invariablement fixée; puis il
s'arrêtait pour considérer un instant le portrait de Catherine et de
Thomas, et recommençait à ranger, frotter, étiqueter.
Malheureusement, le matelot de veille à l'avant du brick vint l'arracher
à ces touchantes et modestes occupations d'intérieur, pour lui annoncer
qu'une pirogue accostait à babord.
C'était un des mulâtres de _Van-Hop_, qui, saluant Benoît, lui dit:
--Mon maître vous attend... capitaine....
--Enfin... il est donc arrivé, le vieux serpent! Je n'y comptais plus.
--Capitaine, il revient du _Kraal_ au moment même avec beaucoup de noirs
et le roi _Taroo_ qui les escorte; ils n'attendent que vous et les
marchandises, capitaine.
--_Caiot_--dit Benoît à son quartier-maître, grand et beau garçon qui
remplaçait le pauvre Simon comme lieutenant du capitaine...--_Caiot_,
fais armer la chaloupe, mets-y neuf hommes, et embarque à bord les
caisses et ballots que tu trouveras dans les soutes.
--On est paré--dit _Caiot_ au bout d'une demi-heure.
--Ah ça, mon garçon--reprit le capitaine--je te laisse à bord; fais
toujours bien aérer l'entrepont, préparer les barres de justice, les
fers, les menottes; que tout cela soit propre, convenable, décent; enfin
qu'ils se trouvent ici comme chez eux... ou à peu près.
--_N'y a pas de soin_, capitaine, ça sera gréé à donner envie d'y
fourrer les pieds et mains; je vais faire balayer le lit de ces
_messieurs_, et il faudra qu'ils soient bien difficiles s'ils ne sont
pas contents, car les draps ne feront pas de plis, je vous jure.
--C'est cela, mon garçon; avant tout, l'humanité, vois-tu, parce
qu'enfin ce sont des hommes comme nous, et une bonne action trouve tôt
ou tard sa récompense...--ajouta Benoît de la meilleure foi du monde.
Quand les marchandises furent arrimées à bord de la chaloupe, et que
plusieurs matelots s'y furent placés, M. Benoît descendit dans sa yole,
et, devançant l'autre embarcation, arriva bientôt près de M. Van-Hop,
qui l'attendait à sa porte.
--Allons donc, allons donc, capitaine; arrivez donc, flâneur.
--C'est bien plutôt vous, père Van-Hop; deux jours... deux jours
entiers....
--Si vous croyez que les affaires vont vite avec ces gaillards-là, vous
vous trompez; ils sont plus adroits qu'on ne le pense, diable! Mais
enfin le roi Taroo est là dans ma case; vous allez le voir et vous
entendre avec lui.... Mais vos marchandises!
--Ma chaloupe les apporte; j'ai laissé un homme dans la yole pour
montrer le chemin aux autres et les conduire ici.
--Avec les marchandises?
--Sans doute... soyez tranquille....
--Bien... très-bien.... Maintenant je vais vous présenter à Sa
Majesté....
--Dites-moi donc, compère, je ne suis guère en toilette pour me
présenter devant Sa Majesté... j'ai une barbe de sapeur... et puis une
veste....
Allez donc, allez donc... ne voulez-vous pas lui donner dans l'oeil...
vieux coquet?--dit plaisamment le courtier en poussant Benoît dans
l'intérieur de la maison.
Le roi Taroo, majestueusement assis sur la table (au grand déplaisir de
Van-Hop), les jambes croisées comme un tailleur, fumait dans une grande
pipe.
C'était un fort vilain nègre de quelque quarante ans, paré de son mieux,
fièrement coiffé d'un vieux chapeau à trois cornes chargé de petites
plaques de cuivre, et portant pour tout vêtement une grande canne à
pomme argentée et un lambeau de ceinture rouge qui lui ceignait à peine
les reins.
Comme le courtier parlait fort agréablement namaquois, il servit
d'interprète; et, après une heure de vive et chaleureuse discussion, on
convint de se fier aux lumières de Van-Hop, qui devait rédiger les bases
du traité consenti de part et d'autre. Il tira donc une écritoire de
corne d'un secrétaire de noyer, tailla soigneusement une plume qu'il
approcha vingt fois de ses yeux, et qu'il imbiba d'encre, à la grande
satisfaction de Benoît, dont la patience était à bout.
Puis il lut lentement ce qui suit à Benoît, après l'avoir préalablement
traduit, au roi Taroo.
_Sur l'habitation de l'Anse aux Prés, e... etc._
_Moi, Paul Van-Hop, agissant au nom de... Taroo_ (nom de baptême en
blanc), _chef du Kraal de Kanti-Opow, tribu des grands Namaquois, je
vends au nom dudit Taroo, à M. Benoît... (Claude-Borromée-Martial),
capitaine du brick la_ Catherine, _savoir:_
_Trente-deux nègres, race de petits Namaquois, sains, vigoureux et bien
constitués, de l'âge de vingt à trente ans; ci contre_. 32 _nègres_.
Item: _Dix-neuf négresses à peu près du même âge, dont deux pleines et
une ayant un petit de quelques mois... que le vendeur donne, noblement
par dessus le marché; ci-contre_. 19 _négresses_.
Item: _Onze négrillons et négrillonnes de neuf à douze ans; ci-contre_.
11 _négrillons_.
_Total_, 32 _nègres_, 19 _négresses_, 11 _négrillons_.
Et le courtier accentuait son addition comme s'il eût dit:
Total: 32 livres 19 sous 11 deniers.
_Lesquels il livre audit Benoît (Claude-Borromée-Martial) moyennant_...
Ici le courtier fut interrompu...
--Mon bon Van-Hop--dit le capitaine--ajoutez: et à dame _Catherine
Brigitte Loupot_, son épouse, comme étant en communauté de biens,
meubles et immeubles....
--Ce n'est pas la peine... M. Benoît.
--Si fait, car je dois bien ça... à ma pauvre épouse....
--Comme vous voudrez....
Le chef Taroo, s'étant fait expliquer par Van-Hop le sujet de la
discussion, et n'y comprenant rien du tout, but deux verres de rhum.
Le courtier continua après avoir accédé au désir de Benoît, et mentionna
dame Catherine-Brigitte Loupot. Il reprit:
_Moyennant:_
_Vingt-trois fusils complets, garnis de leur baguette, batterie et
baïonnette;_
--_Cinq quintaux de poudre à tirer_;
--_Vingt quintaux de fer en barre;_
--_Quinze quintaux de plomb en saumon,_
_Et six caisses de verroteries, colliers, bracelets en cuivre et en fil
de laiton, qu'il s'oblige à remettre à moi, Van-Hop (Paul), agissant au
nom et place du chef_ Taroo.
Item: _Pour mes frais de commission, déplacement, etc., ledit Benoît
s'engage à me remettre, dans les vingt-quatre heures, la somme de mille
livres en argent monnoyé et ayant cours, sans préjudice du marché fait,
pour lui avoir fourni les matériaux nécessaires pour radouber et remâter
son brick._
_Fait double entre nous, etc._[6]
Ceci lu et entendu, le chef Taroo agita la tête, et, levant un bras en
signe d'acquiescement, pinça le nez de l'époux de Catherine, qui
répondit à cette royale faveur par un salut fort courtois.
--Voici la plume, capitaine--dit Van-Hop--maintenant: signez.
--Tout cela est bel et bon, mais avant de signer, je voudrais voir nos
_messieurs_ et nos _madames_.
--Rien de plus juste, capitaine, je ne suis pas de ces gens qui, comme
on dit conseillent d'acheter chat en poche... venez par ici... vous les
examinerez tout à votre aise.
Ils s'approchèrent alors de l'enclos où l'on avait provisoirement
renfermé les noirs.
Hommes, femmes, enfants, étaient étendus à terre, les mains liées
derrière le dos par une corde qui, leur entourant aussi les pieds de
noeuds assez lâches pour qu'ils pussent marcher, remontait encore faire
le tour du col et se rattachait enfin au gros palmier qu'on leur faisait
porter en route sur les épaules, par mesure de prudence.
Benoît examina ces noirs en fin connaisseur.
Il leur fit craquer leurs articulations pour juger de la souplesse des
membres, puis ouvrir la bouche afin de voir l'état des dents, du palais
et des gencives;
Élever et abaisser les paupières dans le but de s'assurer si le globe de
l'oeil était pur et limpide;
Regarda la plante de leurs pieds pour y être certain qu'il n'y avait
aucune trace de _chiques_ ou insectes malfaisants qui déposent leurs
oeufs sous l'épiderme, et causent ainsi du violentes maladies...
quelquefois le tétanos... par exemple;
Leur frappa doucement le sternum et écouta si la poitrine résonnait _bon
creux_;
Leur mit le genoux sur l'estomac, sans appuyer trop fort... (oh non
certes, le cher homme!) mais seulement pour juger si, malgré cette
pression, la respiration s'échappait facile et sonore....
Enfin, il s'occupa encore long-temps d'apprécier ou de découvrir une
foule de défauts ou de qualités qu'il nous est impossible d'énumérer
ici.
Pendant ce long et consciencieux examen, que nous venons de décrire en
partie, Benoît avait quelquefois souri d'un air de satisfaction: deux
fois même, à la vue d'une belle et forte nature d'homme, il allongea ses
lèvres en faisant entendre un léger sifflement admiratif; d'autres fois,
au contraire, ses sourcils s'étaient contractés, et un énergique hum,
hum, ou une forte inclination de la tête sur la clavicule gauche avaient
témoigné de son mécontentement.
Pourtant après quelques réflexions, employées sans doute à supputer les
chances probables de son marché, il dit à Van-Hop:--J'accepte, compère,
et vous faites une affaire d'or....
--Peuh... mais, capitaine, avant de partir, examinez donc un peu, je
vous prie, ce gaillard que le chef _Taroo_ ma donné pour épingles. C'est
un des plus beaux nègres que j'aie vendus de ma vie; voyez, c'est fort
comme un bison, grand comme une girafe; mais, par exemple, il est si
têtu, si têtu, qu'après l'avoir roué de coups, pour l'engager à se
servir de ses jambes, le roi Taroo a été réduit à le faire apporter ici
comme un jeune taureau récalcitrant, tenez... plutôt....
Et il lui montrait un nègre qu'on pouvait juger d'une haute et puissante
stature quoiqu'il fût courbé en deux, ayant les pieds et les mains
joints et attachés ensemble.
--C'est, je crois, continua Van-Hop, le chef du Kraal ennemi, un petit
Namaquois; il s'entête, mais quinze jours de régime du bord et des
colonies, il deviendra doux comme une gazelle.
Taroo, qui les avait suivis, après s'être ingéré de glorieuses rasades
d'eau-de-vie, s'approcha, et la vue de son ennemi rallumant sans doute
sa colère et sa haine, il se mit à injurier et menacer bien
grossièrement le petit Namaquois, mais celui-ci fermait les yeux avec
une dignité stoïque, et ne répondait à ces invectives que par un chant
triste et doux.
Ce sang-froid irrita fort le chef Taroo, qui lança une pierre au
malheureux noir, mais comme elle ne l'atteignit pas, il allait sans
doute recommencer, lorsque Van-Hop le prit par le bras et lui dit, en
bon namaquois:
--Doucement, doucement, grand chef, ce prisonnier est à moi maintenant,
et vous allez me le détériorer... ne confondons pas, s'il vous plaît.
Taroo continua ses cris et ses menaces; ces mots surtout: ATAR-GULL,
revenaient sans cesse au milieu de ses hurlements sauvages.
--Que diable chante-t-il là? demanda Benoît.
--C'est son nom... il l'appelle à ce qu'il paraît ATAR-GULL.
--Drôle de nom, le premier petit chat qui naîtra de _Moumouth_, c'est le
chat angora de ma femme, père Van-Hop... je l'appellerai... comment
dites-vous?
--ATAR-GULL... Dites comme moi... tenez: Atar....
--Atar....
--Bien, très-bien;... Atar... Gull....
--Atar... Gull... Atar Gull....
--Parfait....
--Je le dirai comme ça jusqu'à demain: Atar-Gull; Atar-Gull, c'est égal
c'est un bien drôle de nom.... Ah ça, combien voulez-vous du compère?...
--Voyons, pour vous, et à cause de votre épouse, mettons cent piastres.
--Cent piastres!... et moi que gagnerais-je donc? Mon Dieu... cent
piastres... cent piastres!
--Vous le vendrez trois cents à la Jamaïque.... Tenez, comme c'est bâti!
quelles épaules! quels bras! il est un peu maigre, mais quand il aura
repris.... Vous verrez... d'abord je vous jure qu'il a du fond....
--Quatre-vingts piastres, et c'est une affaire arrangée, père Van-Hop,
et vraiment c'est une folie; mais tenez, pour le dire entre nous,
j'emploierai mon gain a acheter des marabouts et un cachemire que je
destine à madame Benoît, et puis à faire construire un petit canot pour
Thomas, qui est fou de marine.
--Allons.... Ah... vous faites de moi tout ce que vous voulez, mais vous
êtes si bon mari, si bon père... qu'on ne peut rien vous refuser... va
pour quatre-vingts gourdes.... C'est donné.
Enfin l'affaire conclue, les marchandises livrées à Van-Hop, car Taroo,
à force de goûter le rhum, était tombé ivre mort; les nègres rafraîchis,
Benoît obtint que l'escorte du chef de Kraal se joindrait à ses huit
matelots pour conduire par terre les nègres vendus jusqu'au mouillage
de la _Catherine_; là, ils devaient être embarqués ou hissés à bord,
selon la bonne volonté ou la résistance de chacun.
Quant à _Atar-Gull_, un fin _serpent_, comme avait dit le chef _Taroo_,
Benoît le fit porter à bord de la chaloupe, et le recommanda
particulièrement à la surveillance du patron.
Toutes ces petites dispositions prises, l'argent compté, les échanges
faites, Benoît et Van-Hop n'avaient plus qu'à se séparer, jusqu'à la
première traite, d'autant plus que le capitaine voulait profiter de la
marée et d'une bonne brise d'est; or, suivant ce sage axiome, _que le
vent n'attend personne_, il tendit cordialement la main au courtier:
--Allons, père Van-Hop... au revoir.
--Et Dieu fasse que ce soit bientôt, digne capitaine.
--Encore une poignée de main; c'est plaisir que de traiter avec vous,
père Van-Hop.
Ce bon capitaine, ça me fend le coeur de vous voir partir; mais tenez,
encore deux ou trois ans de séjour sur la côte, et après vous
m'emmènerez avec vous en Europe....
--Bien vrai... ce sera une fameuse partie, nous rirons, allez... mais je
bavarde, et je devrais déjà être à mon bord.... Adieu, adieu, mon
vieux....
Et ils s'embrassèrent à s'étouffer, c'était à arracher des larmes, à
attendrir un coeur de roche.
Tenez, père Van-Hop, avec ces bêtises-là vous me feriez pleurer comme un
veau.... Adieu--dit brusquement Benoît--et d'un saut il fut dans sa
yole qui descendit le courant du fleuve avec rapidité.
--Encore adieu, digne capitaine--criait Van-Hop, en le saluant de la
main--bien des choses à madame Benoît, bon voyage....
--Au revoir, compère--répondait Benoît, qui de son côté agita son
chapeau de paille tant qu'il put apercevoir le courtier sur le rivage.
Deux heures après tous les noirs étaient dûment embarqués, arrimés,
encaqués dans le faux pont de la _Catherine_, les nègres à babord et les
négresses à tribord; quant aux négrillons, on les laissa libres.
Atar-Gull fut séparément mis aux fers.
Il est inutile de dire que pendant toutes ces manoeuvres, les noirs
s'étaient laissé prendre, mener, hisser et enchaîner à bord avec une
insensibilité stupide: ne pensant pas qu'on pût avoir d'autre but que
celui de les dévorer, ils mettaient, selon la coutume, tout leur courage
à rester impassibles.
Avant de lever l'ancre, M. Benoît fit faire une bonne distribution de
morue, de biscuit, et d'eau mêlée d'un peu de rhum.
Mais presqu'aucun nègre n'y voulut toucher, ce qui n'étonna pas le digne
capitaine, car les noirs, on le sait, restent ordinairement les cinq ou
six premiers jours du voyage à peu près sans manger; aussi c'est alors
que le _déchet_ est le plus à craindre; ce moment passé, sauf quelques
fâcheux résultats de la chaleur et de l'humidité, la proportion des
pertes est fort minime.
Enfin il mit à la voile par un joli vent frais de sud-est, vers les
trois heures du soir, et à six heures..... au coucher du soleil, la côte
d'Afrique ne se dessinait plus au loin que comme une ligne brumeuse et
étroite.
LIVRE II.
CHAPITRE I.
Si mon songe de bonheur fut vif,
il fut de courte durée.
CHÂTEAUBRIAND.--_Atala_.
--Vous voulez être riche?