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ROMANS,
NOUVELLES ET HISTOIRES
MARITIMES.
Deuxième Série.
IMPRIMÉ PAR BÉTHUNE ET PLON.
ATAR GULL.
Un Corsaire,
Le Parisien en Mer,
Voyages et Aventures sur Mer, de Narcisse Gelin.
Romans maritimes,
PAR EUGÈNE SUE.
_NOUVELLE ÉDITION._
PARIS.
LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN
_ÉDITEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE D'ÉLITE_,
9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
MDCCCXLI.
TABLE.
Dédicace.
À M. Fenimore Cooper.
ATAR-GULL.
LIVRE I.
CHAP. I.--La _Catherine_.
II.--L'Ouragan.
III.--Le Courtier.
IV.--La Vente.
LIVRE II.
CHAP. I.--L'Inconnue.
II.--La Hyène.
III.--Monsieur Brulart.
IV.--Arthur et Marie.
V.--Que le bon Dieu vous punit de faire la traite.
LIVRE III.
CHAP. I.--Le Faux Pont.
II.--Atar-Gull.
III.--Mystère.
IV.--Opium.
Songe.
LIVRE IV.
CHAP. I.--La Frégate.
II.--Une Ruse.
III.--Le Colon.
IV.--Le Père et le Fils.
LIVRE V.
CHAP. I.--Fête.
II.--Les Empoisonneurs.
III.--La veille des Noces.
IV.--Le Départ.
V.--Rencontre.
VI.--Songe.
LIVRE VI.
CHAP. I.--La rue Tirechape.
II.--Atar-Gull.
III.--Le Baptême.
IV.--Le Prix de Vertu.
UN CORSAIRE.
LE PARISIEN EN MER.
CHAP. I.
II.
III.
IV.
VOYAGES ET AVENTURES SUR MER DE NARCISSE GELIN.
CHAP. I.
II.
III.
FIN DE LA TABLE.
ATAR-GULL.
À
LA MÉMOIRE DE
MON GRAND-PÈRE,
FEU M. LE CHEVALIER JOSEPH SUE,
PROFESSEUR À L'ÉCOLE ROYALE DE PEINTURE
ET SCULPTURE,
MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE
DES BEAUX-ARTS,
CONSEILLER ET CENSEUR ROYAL.
EUGÈNE SUE.
À MONSIEUR
FENIMORE COOPER.
Me pardonnez-vous, Monsieur, de répondre publiquement à la lettre si
flatteuse que vous avez bien voulu m'écrire au sujet de mon premier
ouvrage?
Cette vanité de jeune homme impatient de mettre tout le monde dans la
confidence de sa bonne fortune littéraire est sans doute blâmable; mais,
sentant le besoin de donner quelques explications sur ce nouveau livre,
j'ai pensé qu'elles acquerraient bien plus d'importance et de valeur en
vous étant adressées, à vous, Monsieur, qui avez créé le _roman
maritime_ d'une manière si originale et si puissante, et qui partagez
avec Goëthe, Byron, Schiller et Walter-Scott le rare et précieux
privilège d'être un des _types_ de la littérature étrangère et
contemporaine.
Je suis persuadé comme vous, Monsieur, que si l'esprit général de notre
nation pouvait arriver peu à peu à comprendre tout ce qu'il y a de
forces, de ressources, de moyens de défense ou de conquêtes commerciales
dans la marine, la France pourrait devenir l'égale de toute puissance
européenne sur l'Océan.
C'est aussi cette conviction profonde, Monsieur, qui m'a donné le
courage de publier quelques essais maritimes; car, venant après vous,
il fallait un tel mobile pour oser entreprendre une tâche aussi
périlleuse.
J'ai long-temps agité la question de savoir si je ne devais pas choisir
pour sujet de romans quelques-uns de ces merveilleux faits d'armes si
nombreux dans nos annales maritimes; mais j'ai estimé qu'il était mieux
de débuter modestement comme peintre de _genre_.
Et puis aussi que le public, plus familiarisé avec l'idiome, la langue,
les habitudes des marins par mes premières esquisses, pourrait prêter
une attention moins distraite alors par l'étrangeté de ses moeurs, à une
fabulation toute historique, d'une portée plus large et d'un intérêt
plus national.
Vous trouverez peut-être, Monsieur, que j'ai bien abusé, dans
_Atar-Gull_, de cette licence que vous nous accordez, de commettre des
meurtres flagrants et atroces pour exciter la sensibilité du lecteur;
mais je me débattais en vain sous la fatale influence de l'effrayant
sujet que j'avais embrassé, et, comme _Macbeth_, de Shakespeare, ma
_férocité_ n'a pas eu de bornes, parce qu'un crime était la conséquence,
la déduction logique d'un autre crime.
Aussi, Monsieur, j'ai une terrible crainte de passer pour un _homme
abominable_, faisant de l'horreur à plaisir.
Et pourtant, à la faveur de cette peinture trop exacte (je le crois) de
la traite des noirs, de leur esclavage et de ses résultats, j'ai voulu,
non élever une polémique bâtarde et usée sur des droits que plusieurs
contestent, mais bien poser des faits, des chiffres, au moyen desquels
chaque partie adverse pourra établir ses comptes.--L'addition seulement
reste à faire.
Maintenant, Monsieur, je vais vous soumettre le plan que j'ai cru devoir
suivre pour parfaire ce livre.
Permettez-moi seulement une question.
Ne vous est-il pas souvent arrivé de rencontrer par hasard, dans le
monde, un homme que vous ne connaissiez pas, et que vous regardiez
pourtant avec une curieuse attention, tant sa physionomie vous frappait?
La tournure originale, incisive de quelques phrases, vous étonnait, et
vous écoutiez avidement...--Alors, tombant sous le charme d'une
conversation rapide, étincelante, animée, n'éprouviez-vous pas je ne
sais quelle sympathie pour cet être si singulier qui, apparaissant là
comme isolé au milieu de ce monde bruyant et tumultueux, semblait
presque fantastique, tant il y avait d'imprévu, de charme et de mystère
dans cette rencontre?...
Et puis, malheur! un importun vous frappait sur l'épaule, vous
détourniez la tête avec humeur... et malheur... car l'inconnu était
peut-être Byron, Châteaubriand, Bonaparte?
Et il avait disparu... et vous ne le revoyiez plus... plus jamais....
Aussi y pensiez vous toujours avec un sentiment de tristesse douce et de
regrets.... En un mot, cette soirée, cette heure de conversation
_datait_ dans votre vie, n'est-ce pas?
Et laissez-moi, Monsieur, citer à l'appui de ceci deux faits personnels;
il ne s'agit ici ni de Byron, ni de Châteaubriand, ni de Bonaparte, mais
d'hommes qui ne manquaient pas de supériorité.
Un jour, j'étais à Saint-Pierre (_Martinique_), et comme notre frégate
devait mettre le lendemain à la voile, j'allai le soir faire mes adieux
à une excellente et digne famille, dont les soins touchants et
empressés m'avaient arraché à une mort cruelle;--j'arrivai, et, après
quelques moments d'une causerie amicale, on annonça le curé de ***.
Figurez-vous, Monsieur, un homme jeune encore, pâle, le front saillant,
des yeux vifs et noirs, une parole sobre et austère, et le ton de la
meilleure compagnie.
On parla politique.--Je ne sais par quel misérable préjugé je
m'attendais à une discussion étroite et hargneuse, ou à un dédaigneux
mutisme de la part du prêtre.--Point: le prêtre causa long-temps, et sa
conversation âpre et nerveuse, ses idées claires, fortes et neuves sur
les affaires du temps, m'étonnèrent à un point extrême.
--On parla beaux-arts, musique, peinture: même supériorité, même science
toujours naïve, saine et vigoureuse.... Et je me souviens qu'il nous
fit, entre autres choses, une curieuse et poétique dissertation sur
l'influence du polythéisme et du christianisme dans les arts, tout à
l'avantage de la dernière croyance.
On parla statique, géométrie, mécanique; il en raisonna comme un habile
praticien, et le colon chez lequel je me trouvai lui demanda même
pourquoi il ne faisait pas exécuter en grand l'admirable moulin à sucre
qu'il avait inventé.
Enfin, Monsieur, vaincu par les sollicitations de mon hôte, qui
jouissait de ma stupéfaction, nous allâmes au presbytère. Il était, je
crois, minuit.
Ici, le prêtre nous chanta de sa musique, nous montra de sa peinture,
voulut bien nous lire un de ses livres, un manuscrit remarquable sur la
liberté des cultes, nous expliqua ses machines à moudre les cannes
singulièrement simplifiées.
Que vous dirai-je, Monsieur? ce prêtre résumait en lui tous les prodiges
de l'intelligence et du savoir. Simple, pauvre et bon, d'une infatigable
activité d'esprit, ne dormant presque pas, et passant sa vie à fouiller
les racines de l'arbre de la science; en un mot c'était presqu'un
_Faust_, à la damnation près (je le suppose du moins).
Enfin, Monsieur, ces heures rapides passèrent; je restai sous le charme
jusqu'à trois heures du matin; à cinq heures, j'étais en route pour la
Jamaïque, et je ne devais plus revoir ce prêtre singulier, je ne l'ai
plus revu; peut-être a-t-il fini ses jours sous le ciel brûlant des
tropiques, car sa santé était faible et usée par l'étude... peut-être ce
génie ardent et inconnu est enseveli sous une pierre obscure.
Une autre fois, en Grèce, quelques jours avant le combat de Navarin, je
vis pendant une heure, à Anti-Paros, un descendant du célèbre Panajotti,
favori du visir Kropoli; cet intrépide vieillard avait puissamment
contribué au soulèvement de son pays, connu Byron, égalé Canaris; d'une
finesse d'esprit exquise, d'un jugement droit et éprouvé, il me parla
longuement de la Grèce, et jamais la position vraie de ce malheureux
pays, son avenir, ses ressources, n'ont été plus poétiquement exposés
que par ce vieux Grec à longs cheveux blancs, au costume pittoresque,
assis sur un fragment de marbre aux sculptures effacées, prophétisant
l'avenir de cette nation, qui fut toujours un prétexte dans les mains
des puissances européennes.
Je quittai, et ne vis plus qu'une fois cet homme extraordinaire: ce fut
le lendemain du combat du 20 octobre: il passait rapidement dans un
canot le long de notre vaisseau, et se rendait, je crois, auprès de
l'amiral, comme envoyé du gouvernement grec.
Cette longue et fatigante digression, Monsieur, tend à établir ceci, que
souvent des êtres, tantôt remarquables par une grande puissance
d'organisation, tantôt par des vices ou des vertus portés à l'excès...
mais toujours frappants, saillants, d'une espèce à part, traversent
notre existence, rapides et éphémères; comme ces météores que nous ne
voyons qu'un moment, et qui s'éteignent pour toujours.
Or, Monsieur, je me suis demandé pourquoi, dans les romans maritimes,
surtout, dont le cercle est immense, dont les scènes sont souvent
séparées entre elles par des milliers de lieues, on ne tenterait pas de
jeter cet imprévu, ces apparitions soudaines qui brillent un instant et
s'effacent pour ne plus reparaître.
Pourquoi, au lieu de suivre cette sévère unité d'intérêt distribué sur
un nombre voulu de personnages qui, partant du commencement du livre,
doivent, bon gré, malgré, arriver à la fin pour contribuer au dénoûment
chacun pour sa quote-part;
Pourquoi, dis-je, en admettant une idée philosophique, ou un fait
historique qui traverserait tout le livre, on ne grouperait pas autour
des personnages qui, ne servant pas de cortége obligé à l'abstraction
morale qui serait le pivot de l'ouvrage, pourraient être abandonnés en
route, suivant l'opportunité ou l'exigeante logique des événements.
Alors, Monsieur, le lecteur éprouverait peut-être cette impression que
j'ai tâché de rendre sensible, cette impression qui résulte de la
subite apparition d'un homme extraordinaire que l'on ne voit qu'une fois
et dont on se souvient toujours.
Je sais, Monsieur, qu'il faudrait un prodigieux talent pour arriver à ce
résultat, d'attacher l'intérêt du lecteur sur un personnage pendant le
tiers de l'action, je suppose, puis de faire disparaître ce personnage
et renverser l'intérêt sur celui qui le remplace, afin d'arriver ainsi
au dénoûment de l'ouvrage.
Mais s'il était possible de réussir, je crois qu'on aurait surmonté
l'écueil inévitable que les romans maritimes semblent offrir par les
distances et les événements qui doivent nécessairement rendre l'unité
d'intérêt et de lieu au moins bien difficile.
Car enfin, Monsieur, un navire est en route; avant d'arriver à sa
destination, il touche dans dix pays différents: là, des moeurs
étrangères, insolites, qui n'offrent aucun rapport entre elles, et
peut-être là dix actions, dix puissants motifs d'intérêt, de quoi faire
un beau livre; le vaisseau part, on ne se revoit plus, les amitiés
commençantes sont brisées, l'amour brusquement tranché à sa première
phase. Adieu l'unité d'intérêt.
Somme toute, ainsi qu'on l'a déjà dit, n'est-ce pas aussi une unité
d'intérêt qu'un fait ou une idée morale, qui, traversant tout un livre,
sert de pivot, de lien, aux événements ou aux personnages qui gravitent
autour?
Et le roman de marine surtout ne peut-il pas vivre d'épisodes qui
seraient déplacés dans tout autre genre de composition?
Je sais qu'il était donné à un talent tel que le vôtre, Monsieur,
d'encadrer, de resserrer dans le cycle de l'unité, les scènes immenses
que vous avez décrites, et de résoudre un problème insoluble pour tout
autre; mais c'est parce que je reconnais l'impossibilité d'atteindre à
cette hauteur que je tâche de faire excuser le système contraire que
j'ai adopté.
J'ose croire, Monsieur, que vous ne verrez dans tout ceci la moindre
idée de fonder, d'établir une théorie quelconque; je vais seulement
au-devant de la critique qui pourrait, à juste titre, me reprocher
d'avoir essayé de mettre en relief dans ce livre trois personnages au
lieu d'un, sur lequel toute l'attention du lecteur devait être
concentrée.
Je ne terminerai pas cette trop longue lettre, Monsieur, sans vous
exprimer encore toute ma reconnaissance pour les encouragements que vous
avez daigné donner à des ébauches bien imparfaites sans doute.
EUGÈNE SUE.
Paris, ce 15 mai 1831.
ATAR-GULL.
LIVRE I.
CHAPITRE I.
Jamais d'enfants, jamais d'épouse!
Nul coeur près du mien n'a battu;
Jamais une bouche jalouse
Ne m'a demandé: «D'où viens-tu?»
VICTOR HUGO.--Ode XXI, t. 2.
--Où peut-on être mieux
Qu'au sein de sa famille?
_Vieil air._
LA CATHERINE.
Voyez ce brick, il glisse bien timidement sur la mer des Tropiques, car
c'est à peine si cette brise légère et folle peut gonfler ses larges
voiles grises.
Écoutez le murmure sourd et mélancolique de l'Océan; on dirait le bruit
confus d'une grande cité qui s'éveille; voyez comme les vagues se
soulèvent à de longs intervalles et déroulent avec calme leurs immenses
anneaux; quelquefois, une mousse blanche et frémissante jaillit du
sommet diaphane des deux lames qui se rencontrent, se heurtent,
s'élèvent ensemble et retombent en poussière humide après un léger
choc.
Oh! qu'elle est scintillante et nacrée cette frange d'écume qui se
découpe sur les flancs bruns du navire! comme le cuivre de la carène
étincelle en reflets d'or au milieu de ces eaux vertes et limpides! que
le soleil brille doucement au travers de ces voiles arrondies qui
projettent au loin leurs ombres tremblantes!
Et par l'auge de saint Pierre, c'est un vaillant brick que celui-ci,
qui, mollement bercé sur une mer paresseuse, semble s'y jouer comme une
dorade par le beau temps.
Au souffle de cette petite brise, il continue honnêtement son chemin
vers le sud-est, arrivant sans doute d'Europe où il se sera défait de
toute sa cargaison, car il navigue sur son lest et montre presque deux
pieds de cuivre hors de l'eau.
Il fait à bord une chaleur excessive, et le soleil ardent de l'équateur
calcine le pont, malgré la double tente qui couvre la dunette.
Dans ce navire, tout était propre, luisant, frotté il y régnait un ordre
admirable, un arrangement minutieux des plus petits détails; on eût dit
un de ces comptoirs d'acajou soigneusement cirés, qui font la gloire et
le bonheur d'un respectable fabricant de bonneteries.
Les fenêtres ouvertes à la brise laissaient pénétrer dans la dunette un
courant d'air vif et frais qui soulevait de jolis rideaux de toile de
Perse, et une vaste moustiquaire dont les plis légers entouraient un
lit suspendu.
L'ameublement de cette petite cabine était fort simple, deux chaises,
quelques instruments de mathématiques, un porte-voix, une malle, une
table à roulis, et sur la table deux verres et une cruche de genièvre.
Au-dessus, le portrait d'une femme grasse et rebondie, souriant à un
gros enfant joufflu qui lui offrait une rose, je crois, et dans le fond
du tableau un chat angora, l'oeil vif, la patte en l'air, jouant avec une
bobine de coton.
Quel portrait! quelle femme! quel enfant! quelle rose! quel chat!
Tout cela fade et blanc, faux et lourd, laid, guindé, plâtré et pourtant
on y trouvait je ne sais quelle naïveté d'expression qui n'était pas
sans charmes: on reconnaissait dans cette peinture informe une bonne
nature de femme heureuse et gaie, et jusqu'à ce gros enfant rouge comme
sa rose; tout semblait respirer le bonheur et la joie.--Et puis
au-dessus du tableau pendait, soigneusement accrochée à un clou, une
vieille couronne de bleuets toute fanée.
L'équipage du brick, accablé par la chaleur, s'était sans doute retiré
dans le faux pont, et tout dormait à bord, excepté le marin qui maniait
le gouvernail et trois matelots couchés au pied du grand mât.
Le timonier fit alors tinter huit fois une petite cloche placée près de
lui, et cria d'une voix forte:
--Allons, vous autres, relevez le quart.
Le bruit causé par cette manoeuvre réveilla sans doute l'habitant de la
dunette, car la moustiquaire s'agita, on entendit tousser, remuer,
grogner, et un homme en sortit, après s'être frotté vingt fois les yeux
en bâillant d'une étrange manière.
C'était M. Benoît (Claude-Borromée-Martial), capitaine et propriétaire
du brick la _Catherine_, de trois cents tonneaux, doublé et chevillé en
cuivre (le brick).
M. Benoît (Claude-Borromée-Martial) était court, replet, fortement
coloré, un peu chauve, avait le nez gros et rouge, les lèvres épaisses,
le menton rentré, les joues pleines et lisses, et de petits yeux d'un
bleu clair qui exprimaient une parfaite quiétude; en somme, c'était bien
la plus honnête physionomie du monde. Une veste et un pantalon de toile
rayée composaient toute sa toilette; et lorsqu'après avoir entouré son
cou d'un madras, couvert sa tête grisonnante d'un grand chapeau de
paille, il sortit de sa dunette la figure calme et reposée, l'air
souriant, satisfait, les mains croisées derrière le dos,... vrai,
n'eussent été les feux dévorants de l'équateur qui faisaient étinceler
l'Océan comme un miroir au soleil, la chaleur étouffante et le plancher
mobile du brick,... on eût pris M. Benoît pour un bon campagnard humant
l'air parfumé du matin dans son bosquet de tilleuls fleuris, et allant
s'asseoir sur le frais gazon pour respirer à son aise la bonne odeur de
ses jasmins tout brillants de gouttes de rosée.
--Eh bien, garçon--dit-il au timonier en lui pinçant joyeusement
l'oreille--la _Catherine_ file donc devant la brise comme une demoiselle
respectueuse devant sa mère? (car les comparaisons de M. Benoît étaient
toujours chastes.)
--Oui, capitaine; mais elle se tortille comme une déhanchée, la vilaine.
Tenez... quel coup de roulis... et cet autre....
--Ah dam, mon garçon, si nous avions quelques quinteaux de fer dans
notre cale, elle serait appuyée, cette pauvre _Catherine_; mais arrive
notre chargement, et tu la verras ne pas plus broncher que l'armoire à
linge que j'ai à Nantes dans ma petite salle à manger, où je reçois mes
amis--disait naïvement le bon capitaine en étouffant un soupir de
regret.
À ce moment, un grand homme, brun et décharné, descendit des haubans de
misaine et sauta sur le pont.
--Je ne l'ai plus revue--dit-il au capitaine Benoît en lui rendant sa
lunette--il faut qu'elle soit cachée dans la brume, car elle épaissit
diablement, la brume,... et le soleil, hein... est-il foncé?...
--Le fait est, Simon, que le soleil a l'air du four de campagne que
_Catherine_ faisait rougir au feu pour dorer le macaroni que j'aimais
tant... (Ici nouveau soupir.) Mais, dis-moi, cette goëlette... elle me
tracasse.
--Disparue, capitaine, disparue; j'avais d'abord craint que ce ne fût
une goëlette de guerre, mais non; un gréement tenu comme la teignasse
d'un mousse malpropre, des mâts de hune, et des flèches de perroquet à
faire chavirer le bon Dieu, s'il s'embarquait à bord,... et....
--Simon,... Simon,... tu recommences, je n'aime pas à t'entendre
blasphémer comme un païen; tu fais le philosophe, et ça te jouera un
tour... tu verras.
--Allons, bon, motus; mais je vous le dis, cette goëlette n'est point un
bâtiment de guerre pour sûr; d'ailleurs, les croiseurs anglais ou
français ne visitent jamais ce côté de la ligne; ainsi ne craignez rien.
--Je ne crains rien non plus; j'ai, exprès, choisi ce côté de la ligne,
parce que je n'ai pas de concurrents; mes affaires n'en vont pas plus
mal; encore un ou deux jours, et nous verrons le père Van-Hop.... Il
devient retors en diable; par exemple, le _bois d'ébène_[1] renchérit.
Ah! il est passé ce bon temps où, pour quelques caisses de
quincailleries, j'en chargeais mon brick à ne savoir où mettre les
pieds....
--Alors--dit Simon--on se moquait pas mal du déchet.
--Un tiers, Simon, toujours un tiers de déchet, parce qu'il faut,
vois-tu, que le bois d'ébène fasse son jeu dans le faux pont, à cause de
l'humidité et de la chaleur.
--Aussi, capitaine, ce qui reste est fameux!! et on peut le vendre à la
Jamaïque pour en faire des pioches et des chariots, sans craindre qu'il
éclate--répondit Simon en riant.
--Farceur,... et pourtant c'est une partie toujours _très-demandée_ par
ces messieurs des colonies.
--Cordieu! capitaine, si vous croyez qu'il ne faut pas plus de temps au
chanvre pour pousser que pour s'user une fois qu'il est tressé en
cordage,... et que le bon Dieu n'a qu'à souffler pour....
--Ah ça, Simon, encore! tu ne veux donc pas finir?... Silence donc, tu
vas nous attirer quelque chose de là-haut; tais-toi, viens plutôt causer
de _Catherine_ et boire une gorgée de _gyn_.
Le capitaine et son second entrèrent dans la dunette et s'attablèrent.
--Tiens, Simon--dit Benoît en montrant le portrait qui ornait sa petite
chambre--vois donc, on croirait que _Catherine_ nous regarde, et
_Thomas_, donc,... est-il ressemblant! Jusqu'à _Moumouth_ qui a l'air de
me reconnaître avec sa patte levée; et puis c'est cette couronne-là
qu'ils m'ont donnée le jour de ma fête... à la saint Claude.... Pauvres
chers amours; allez,... je pense à vous.--Et il soupira profondément.
Le digne homme!...
--Le fait est, capitaine, que vous pouvez vous vanter de faire un crâne
père de famille--dit l'autre avec l'accent d'une intime conviction.
--Aussi une fois cette campagne finie--reprit Benoît--je plante mes
choux; car, après tout, qu'est-ce que je veux, moi? je n'ai pas
d'ambition. Ah! mon Dieu! une petite maison blanche, des volets verts,
et un rond d'acacias sous lequel on dîne avec une paire d'amis et sa
chère _Catherine_,... sa chère _épouse_.--Et les yeux du capitaine
Benoît pétillaient de plaisir en contemplant avec amour le portrait de
ce qu'il appelait son _épouse_.
--C'est qu'aussi, capitaine, votre épouse... ah! votre épouse est digne
d'être aimée,... elle a, sacredieu! une paire de _bossoirs_, que....
--Simon, ah! Simon....
--Pardon, capitaine; c'est le gyn, il est fameux, et ça monte; à propos
de gyn, capitaine.... Mais voyez donc quel calme, quel beau temps! ça
réjouit le coeur. À propos de gyn, on dit, et j'en suis sûr, qu'il n'y a
rien de bon pour la santé comme de faire bouillir dans du tafia une
pomme de pin piquée d'une douzaine de piments enragés, et gros comme le
poing de poivre de Cayenne; on mêle ça avec le rhum ou le genièvre, et
mordieu, capitaine, c'est à regretter de n'avoir pas le gosier large,
large comme une manche à vent, pour s'en abreuver à flots.
--Bigre! ça doit gratter un peu--dit Benoît en hochant la
tête--(pardonnez-lui ce juron: _bigre_ avec _fichtre_, c'étaient les
seuls qu'il se permit).
--Du tout, capitaine, c'est un velours, c'est doux comme le duvet d'une
jeune mouette, un baume pour l'estomac.... J'ai connu un
quartier-maître-voilier, un nommé _Béquet_, qui s'est guéri avec ça d'un
affreux catarrhe qu'il avait pris à _Terre-Neuve_ sur un banc de glaces.
--Ça, c'est vrai comme _Catherine_ n'a qu'un oeil. Simon, à ta santé, mon
garçon.
--Ne me croyez pas si vous voulez.... À la vôtre, capitaine. Mais voyez
donc quel temps!
--Au fait, Simon, quel joli calme! il fait presque frais; oh! le beau
soleil!... À ta santé.... Un temps comme celui-là, vois-tu, ça donne
envie de boire.
--Capitaine, ceci est physique.... Mettez une éponge imbibée au soleil,
et vous verrez la chose. À la vôtre....
--Ah! Simon... c'est toi qui me fais l'effet de l'éponge, car tu
t'imbibes joliment--répondit maître Benoît, qui commençait à être fort
gai, très-gai, on ne peut plus gai.
--Dis donc, Simon....
--Capitaine....
--Si tu es raisonnable et que le père Van-Hop ne m'écorche pas trop en
revenant de la Jamaïque... nous relâcherons quelque part.
Et en parlant de parcourir ainsi presque le quart du globe, le bonhomme
n'y mettait pas plus d'importance que s'il eût dit:--En revenant du
faubourg, si j'ai fait un bon marché, nous entrerons prendre quelque
chose dans une taverne.
--Vrai... bien vrai?
--Foi d'homme! Simon, et alors... deux ou trois bonnes journées.... Des
farces--dit à voix basse et mystérieusement Benoît en couvrant à moitié
sa bouche avec sa main gauche.
--C'est ça, capitaine, des folies, nous rirons, je dépense ma solde en
deux jours; allez donc, des voitures, des femmes, des oranges, des
gants, des bas, des chaînes de montres, un castor en poil et des
bretelles! Allez donc... tout le tremblement à la voile!
--Et c'est vrai, et allez donc--répétait Benoît à moitié gris, en
frappant sur la table avec son gobelet de fer-blanc.--Et allez donc...
nous nous amuserons joliment.... Quel beau temps!... Ah! ouf! mais il ne
faudra pas que Catherine sache... bigre!!!!
--Pardieu... capitaine... je le crois bien.... À sa santé.... Nous
relâcherons à Cadix.... Ah! capitaine... capitaine, je vous vois déjà
sur la place San-Antonio.... Tonnerre du diable!... C'est là qu'il y a
des femmes! des yeux grands comme les écubiers d'une frégate, des
dents... comme des râteliers de tournage, et puis comme dit la chanson:
Y una popa,
Caramba!
Como un bergantin.
Ah! bah! faut jouir de la vie; au bout du mât la hune.
--C'est vrai Simon, d'un jour à l'autre on peut avaler sa gaffe[2]...
et, bigre! on a raison de!...
À ce moment, le capitaine fut interrompu par un bruit infernal, et le
brick donna une telle bande sur babord, que les bouts-dehors des basses
vergues plongèrent d'un pied dans l'eau.
_Benoît_ et _Simon_ s'attendaient si peu à cette effroyable secousse,
qu'ils furent jetés sur la cloison.
--C'est une saute de vent[3]--cria Benoît tout-à-fait dégrisé et se
précipitant hors de la dunette.
--Ce qui nous annonce un ouragan.... Ainsi nous allons rire--dit Simon
en suivant son capitaine.
CHAPITRE II.
Et la moitié du ciel pâlissait, et la brise
Défaillait dans la voile, immobile et sans voix,
Et les ombres couraient, et sous leur teinte grise,
Tout, sur le ciel et l'eau, s'effaçait à la fois.
Et dans mon âme aussi, pâlissant à mesure,
Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour,
Et quelque chose en moi, comme dans la nature,
Pleurait, priait, souffrait, bénissait tour à tour.
DE LAMARTINE.--_Harmonies_, liv. II, h. II .
Hélas! quand la mer roule sur des catholiques,
c'est qu'ils sont obligés d'attendre
plusieurs semaines qu'une messe leur ôte
un boisseau de charbons ardents du purgatoire;
car, tant qu'on ignore ce qu'ils
sont devenus, les gens ne veulent pas risquer
leur argent pour les âmes des morts;
il en coûte trois francs pour faire dire une
messe!
BYRON.--_Don Juan_, ch. II , st. LVI .
L'OURAGAN.
Heureux matelot! ta vie est accidentée d'une manière si piquante; tout à
l'heure du calme, du soleil, un balancement doux comme celui qu'une
jeune Indienne imprime à l'érable rouge festonné de guirlandes d'apios,
qui cache parmi ses fleurs le berceau de son fils.
Alors l'insouciance, la molle paresse, une causerie sans suite,
capricieuse et vagabonde; alors tes gais souvenirs de terre, le vieux
chant de ton pays, et une bouteille de ce genièvre poivré qui réjouit
tant le coeur et y verse la poésie à flots; car la poésie à toi, bon
marin, c'est l'espérance!... L'espérance de voir dans l'avenir des
combats dont tu sors vainqueur, une grosse orgie, un ancrage sûr où ton
navire puisse dormir pendant que tu sèmes à terre les piastres, les
gourdes, les onces, les moïdors, que sais-je, moi? car en vérité tu as
des monnaies de toutes sortes, brave homme; le ciel sait où tu les
prends.... Enfin, le genièvre te montre tout cela à travers son prisme
jaune et brillant comme la topaze. Tu poignardes ton ennemi, tu serres
ton or, tu baises les joues d'une joyeuse fille.... Tiens, des sequins;
tiens, des peziques... en voici! cordieu! en voici, achète des robes à
falbalas comme la femme d'un amiral, fais-toi belle et donne-moi le
bras....
Mais tout-à-coup le ciel se couvre, l'Océan mugit, le vent gronde;
laisse là ton verre à moitié plein, n'achève ni ton projet, ni ta
chanson, ni ton sourire, et brave la mort, car elle est menaçante....
Or, aussi à bord de la _Catherine_, on était généralement d'avis qu'elle
menaçait.
L'équipage monta sur le pont, triste, silencieux, car on n'était pas
encore au fort du péril, on l'attendait, on le voyait arriver, et cette
conscience d'un danger prochain, inévitable, avait assombri toutes les
figures.
Le brick s'était fièrement redressé, quoiqu'il eût perdu son petit mât
de hune dans la bourrasque. Mais les vagues commencèrent à s'enfler, et
le ciel se couvrit de vapeurs glauques et rougeâtres comme la fumée d'un
incendie, qui, se reflétant sur les eaux, voilèrent d'une teinte grise
et lugubre cet Océan tantôt si frais et si bleu.
--C'est un échantillon de ce que l'ouragan nous promet, et il
tiendra--avait dit Benoît qui s'y connaissait; aussi, à peine les
huniers étaient-ils amenés qu'un mugissement sourd se fit entendre, et
une large zone de nuages sombres, noirs, qui semblait unir le ciel et la
mer, s'avança rapidement du nord-ouest en chassant devant elle un banc
d'écume bouillonnante, effroyable preuve de la fureur des vagues qui
accouraient avec la tempête....
Benoît et Simon se serrèrent la main, en échangeant un coup d'oeil
sublime.
Ces physionomies, naguère insignifiantes comme la brise folle qui se
jouait dans les cordages du vaisseau, parurent sortir d'un sommeil
léthargique; ces hommes vulgaires, ces nains pendant le calme
grandirent... grandirent avec l'ouragan, et se dressèrent géants
intrépides au premier choc de la tempête.
Ce qu'il y avait de mesquin et de plat dans la figure du capitaine
disparut; ce front tout à l'heure stupide se releva brillant d'une
incroyable audace qui semblait défier le ciel! ce regard terne devint
éclatant, et un sourire de dédain et de supériorité donna une admirable
expression à cette bouche si niaise.
C'est qu'aussi, en présence de ces instants décisifs, de ces imminentes
questions de vie ou de mort, les petits détails de beauté
conventionnelle s'effacent, l'âme seule se reflète sur le visage, et si,
au moment du péril, cette âme s'est réveillée puissante et vigoureuse,
elle imprimera toujours un caractère noble et grandiose aux traits de
l'homme qui osera lutter contre la nature en furie.
--Enfants,--cria le capitaine, car déjà l'ouragan hurlait plus fort que
le tonnerre,--enfants, ne craignez rien, ne n'est que de l'eau et du
vent, dépassez le mât de hune qui nous reste; toi, Simon, cours à
l'avant, nous essaierons de tenir la cape avec la grand'voile au bas
ris, tâche de la faire amurer... et toi, timonier, veille bien à la
barre, mettez-vous deux, trois s'il le faut, pour gouverner; car je
crois que le vent va s'entêter contre le brick comme un enfant mutin
contre son père... aussi, mes garçons, ne lui cédons pas... c'est d'un
mauvais exemple.
À peine Benoît achevait-il ces mots, que l'ouragan tombait à bord.
La _Catherine_ tourbillonna long-temps sur des lames affreuses qui se
brisaient entre elles, et disparut même au milieu d'une pluie d'écume
soulevée par la violence de la tempête qui sifflait dans les manoeuvres,
pendant que les craquements de la membrure se succédaient secs et
précipités, comme le bruit d'un marteau sur une enclume; inondé par
d'énormes masses d'eau qui, s'abattant sur le pont avec un horrible
fracas, le balayaient dans toute sa longueur; soulevé sur le dos
monstrueux des vagues, et lancé dans un abîme sans fond, le malheureux
brick semblait devoir s'engloutir à chaque instant.
--Tenez-vous aux haubans et aux râteliers--criait Benoît--ce n'est rien,
ça rafraîchit, il fait si chaud!... et puis la propreté de _Catherine_
sera faite pour demain... et vous, loffez... loffez... ou sinon....
Il ne put achever, une montagne d'eau qui s'élevait à la hauteur des
hunes, déferlant contre la dunette, se déroula sur le pont, le couvrit
de débris et se retira par la proue en emportant deux hommes qui
disparurent au milieu des flots; ces deux hommes venaient, je crois,
d'épouser les deux soeurs, deux Nantaises fraîches et roses; ils
s'aimaient beaucoup, une forte amitié de matelots; toujours de quart
ensemble, toujours ivres ensemble, toujours se battant ensemble, l'un
s'était marié pour faire comme l'autre, l'autre se jeta à l'eau pour
sauver son ami ou faire comme lui,--se noyer.--Or, ils finirent ainsi
qu'ils avaient commencé:--ensemble!
Simon s'était fortement accroché à une drisse; quand la vague fut
écoulée, il se releva fièrement, le front intrépide, ruisselant d'eau,
ses cheveux collés sur ses joues.
Un matelot, jeté violemment sur la drôme par cette dernière lame,
s'était cassé le bras, et hurlait très-fort.
--Veux-tu fermer la bouche, braillard--lui dit Simon--ou tu avaleras la
première _baleine_[4] qui tombera à bord.
Les cris redoublaient.
--Après tout, je m'en moque--dit Simon--fais la pompe si ça t'amuse....
Il fallait bien tâcher de consoler et d'égayer ce pauvre blessé.
--Et toi, mon bon _Caiot_--disait le capitaine Benoît au
timonier--attention....
--Oh! capitaine--répondit celui-ci en s'essuyant le front--tant que le
navire gouvernera, _n'y a pas de soin_, ça balance, c'est, sauf respect,
comme le tape-cul qui est à Nantes au _Panier fleuri_; autant jouer à ça
qu'à autre chose, et on n'a pas à craindre les plats-dos....
--Défiez-vous... défiez-vous, capitaine--cria Simon, car il vit arriver
avec fracas une énorme lame qui, se dressant menaçante, resta immobile
pendant cet espace si court où le sommet est tenu en équilibre sur sa
base... mais la violence du vent la fit pencher; elle plia sur
elle-même, se déroula pesamment en poussant devant elle une nappe d'eau
blanchissante, vint s'abattre avec fracas sur l'arrière du brick, et il
disparut encore sous cette vague qui tonnait comme la foudre....
La commotion fut si violente, que le safran du gouvernail, heurté par le
travers, donna une affreuse secousse à la barre: Les trois hommes qui
la tenaient furent renversés sur le pont, et par suite de ce malheureux
accident, le brick venant au vent, la grande voile faceilla et fut
masquée en grand.
Benoît sortait alors de dessous la vague qui venait de se retirer, et
tenait embrassé le portrait de sa femme, qu'il avait repêché au milieu
des débris de la dunette:
--Je ne laisse pas comme cela enlever Catherine...--disait-il--car ma
pauvre épouse....
Il ne put achever, en voyant la position critique du navire.
--Nous sommes perdus--s'écria-t-il, et d'un bond il se précipita sur la
barre pour laisser arriver et tâcher de démasquer.
Impossible... il était trop tard....
Le grand mât résista, à peine deux secondes, plia... cria... se rompit
avec un bruit éclatant, brisa le gréement qui se tenait du côté du vent,
tomba sur le bastingage du babord... et de là dans la mer, en entraînant
les haubans, qui l'attachaient toujours au navire.
Ce qu'il y avait d'horrible dans cette position, c'est que ce mât,
poussé par les lames furieuses, allait et revenait contre le brick
auquel il tenait encore par une partie de ses manoevres, et, agissant
comme un bélier sur ses flancs, menaçait d'y faire une trouée qui l'eût
coulé à fond.
Une seule chose restait à faire, c'était de couper les cordages qui
liaient cette poutre au brick[5].
--Il n'y a pas à balancer, c'est dangereux, mais il y va de notre
peau--dit Benoît, en s'amarrant aussitôt au bout d'une manoeuvre, et d'un
saut il fut à cheval sur le bastingage, sa hache à la main.
--_Catherine_ et _Thomas_--dit le brave homme, en enjambant le
plat-bord--c'est pour vous....
Il s'élança....
Mais une main de fer saisit la corde au moment où il allait sauter, et
le digne Benoît fut un instant suspendu en l'air, puis halé à bord par
son ami Simon.
--Ah! gredin--s'écria Benoît--tu veux donc faire sombrer le brick? et il
dirigea sa hache sur Simon, qui évita le coup....
--Diable! vous devenez vif, capitaine, je voulais vous dire que ce n'est
pas là votre place.... Pour cette besogne vous ne verriez pas assez
clair, Catherine et Thomas vous brouilleraient la vue....
Et il sauta sur le bastingage.
--Mon bon Simon--dit Benoît en l'arrêtant par la jambe--jure-moi....
--Sacré mille tonnerres, mille millions, de diables, voulez-vous me
lâcher?... sacré....
--Ce n'est pas comme ça que je voulais te faire jurer, mais amarre-toi,
pour l'amour de Dieu... amarre-toi....
Simon ne l'entendait plus, il s'était déjà jeté à la mer, afin
d'atteindre le mât et de s'y cramponner pour le débarrasser de son
gréement.
Le vent se calmait, mais la houle était toujours très-forte.
--Pauvre Simon... il est cuit--dit Benoît, en voyant son second, tâchant
de se tenir à cheval sur cette poutre ronde qui roulait à chaque lame et
s'avançait vers le flanc du brick.
La position de Simon était horriblement dangereuse, car il risquait à
tout moment d'être écrasé contre le navire.
--Encore un coup de hache, Simon--criait Benoît--et nous sommes parés.
Ah... mon Dieu... Simon... Simon... défie la vague... à la mer...
jette-toi à la mer... tu vas... Simon... Ah!...
Et le capitaine poussa un cri affreux en mettant la main devant ses
yeux.
Simon avait eu la tête broyée entre le mât et le brick; mais aussi,
grâce à son intrépide sang-froid, le navire était sauvé d'une position
bien critique, je vous assure.
L'ouragan s'apaisait peu à peu comme toutes les bourrasques des mers des
Tropiques qui tombent aussi rapidement qu'elles s'élèvent; le vent se
régla, les nuages chassèrent rapidement vers le sud.
Quand Benoît eut accordé quelques moments à sa douleur et à ses regrets,
il fit nettoyer le pont des débris de manoeuvre et de charpente qui
l'encombraient, amurer la misaine, et, profitant d'un vent bon frais,
mit le cap au sud-est.
Comme on le pense bien, l'expression grandiose de M. Benoît sembla
disparaître avec le danger et la tempête;--une fois la brise réglée, le
navire en route... il redevint l'homme grossier, vulgaire, niais, mais
honnête, faisant la traite des nègres avec autant de conscience et de
probité qu'il est possible d'en mettre dans les affaires, et ne croyant
pas agir plus mal que s'il eût vendu des bestiaux ou des denrées
coloniales, ne pensant enfin qu'à s'amasser une fortune indépendante
pour vivre tranquillement le reste de ses jours et assurer l'avenir de
sa petite famille. Le digne père!
Il veilla toute la nuit et pensa même plus à Simon qu'à sa chère
Catherine: Simon naviguait avec lui depuis si long-temps! Simon
connaissait ses habitudes, lui était dévoué, s'occupait des minutieux
détails de l'emménagement des nègres à bord, avec une patience, une
humanité qui charmaient le capitaine; jamais les noirs ne manquaient de
vivres, et, sauf le _déchet_, qu'on ne pouvait éviter, la cargaison
arrivait toujours aux colonies, grâce à cette paternelle administration,
arrivait, dis-je, toujours saine et bien portante. Simon était son
factotum. À Nantes il menait promener Thomas ou allait au marché avec
madame Benoît, un panier au bras; enfin, Simon était pour le capitaine
un être inappréciable, un ami véritable et dévoué.
Aussi, en attendant le jour, M. Benoît s'essuya-t-il plus d'une fois les
yeux.
Il était encore plongé dans ses douloureux regrets, lorsque le matelot
de vigie cria:--terre à babord.
--Déjà--dit Benoît, en montant sur son banc de quart--je ne me croyais
pas si près des côtes, heureusement elles sont açores. Toi, timonier,
tiens cette montagne ouverte d'un quart, avec ce bouquet de palmiers,
jusqu'à ce que tu arrives à l'embouchure de la rivière Rouge.
--Enfin nous y voilà--dit le capitaine--pourvu que le père Van-Hop ait
de quoi me radouber et me regréer.... Je ne parle pas du bois
d'ébène,... c'est le plus fin courtier de la côte d'Afrique, et il
connaît les bons endroits, le compère... mais, il va m'écorcher. Ah! si
mon pauvre Simon était là au moins... mais non... plus jamais!... Ah!
mon Dieu, plus jamais!... comme c'est triste!...
Et le bon homme mouilla son troisième mouchoir à tabac à carreaux bleus,
précieusement marqué, par sa chère Catherine, d'un C et d'un B en coton
rouge.
CHAPITRE III.
Borné dans sa nature; infini dans ses voeux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux,
soit que, déshérité de son antique gloire,
De ses destins perdus il garde la mémoire,
Soit que de ses désirs l'immense profondeur
Lui présage de loin sa future grandeur.
DE LAMARTINE.--_Méditation_ II.
Le commerce, ah! Monsieur, le commerce!
c'est le lien des Nations, la fraternité de la
grande famille, la providence du pauvre, la sécurité
du riche, ah!... Monsieur, le commerce!
WANDRYK, _Essai d'économie politique pratique._
LE COURTIER.
Le soleil se levant pur, radieux, caraissait la surface de l'Océan,
comme pour le consoler de la tempête de la nuit, et le sourd murmure des
vagues encore agitées par un reste de houle, ressemblait aux derniers
grondements d'un chien qui s'apaise à la vue de son maître.
La _Catherine_ entra dans la rivière des _Poissons_, située vers le sud
de la côte occidentale de l'Afrique, et, remorquée par sa chaloupe,
commença de remonter le courant pour gagner une petite anse dessinée par
un des contours du fleuve.
Ce fleuve coulait lentement au travers d'une majestueuse forêt, et ses
eaux tranquilles reflétaient un ciel bleu, des arbres verts chargés
d'oiseaux et de fruits de toutes couleurs.
Ici le mimosa aux feuilles grêles et dentelées, l'ébénier avec ses
élégantes girandoles jaunes, les sabris aux gousses rouges appuyés sur
des abricotiers sauvages; là des saules courbés par le courant qui
entraînait leur longue chevelure lisse et argentée, tandis que des
lianes flexibles les entouraient d'un réseau de fleurs pourpres.
Quelquefois un large et brusque rayon de soleil, perçant ce sombre
feuillage, l'illuminait en partie, de sorte qu'on pouvait voir la tête
et le col orangé d'un _didrick_ briller vivement éclairés, pendant
qu'une ombre capricieuse, venant durement trancher ce coloris éclatant,
voilait d'une terne demi-teinte le reste de son corps et les longues
plumes blanches de sa queue.
Ainsi, lorsqu'un rapide jet de lumière, pénétrant par une étroite
entrée, traverse une salle obscure, on voit aussitôt tourbillonner au
milieu de l'axe de ce rayon une foule d'atomes scintillants.
Ainsi tout ce qui, dans le bois, se trouvait inondé de cette nappe de
clarté resplendissante, étincelait de mille feux; c'étaient des
perroquets rouges agitant leurs ailes d'un noir velouté, des flamands
roses, des colibris nuancés d'or et d'azur, et des cardinaux incarnats
avec leur aigrette ondoyante et soyeuse.
Et puis le beau rayon s'arrêtait à la surface du fleuve, s'y
réfléchissait, jouait un instant, sur des nénufars blancs, des
campanules bleues, asiles parfumés et flottants d'une myriade d'insectes
dont les corselets diaprés chatoyaient comme autant de rubis et
d'émeraudes. Enfin il s'éteignait comme à regret, le beau rayon, en
laissant sur la surface du fleuve une éblouissante auréole qui
contrastait avec les ombres vertes et transparentes, projetées par
l'épaisseur des arbres de la rive.
Quand le brik eut atteint l'endroit désigné pour son mouillage, un petit
canot, monté par trois marins, remonta plus à l'est le courant du
fleuve, et arriva bientôt à une partie du rivage qui paraissait mieux
frayée.
--Sciez... sciez... mes garçons--s'écria Benoît, en se levant du banc de
l'arrière où il était assis, et donnant une légère impulsion à la barre
il profita du reste de l'erre de l'embarcation pour accoster.
--Mouille un grappin, _Caiot_--dit-il ensuite à un jeune
quartier-maître--et si je ne suis pas revenu dans une heure, retourne à
bord et viens demain matin me prendre ici.
Puis, au moyen d'une planche jetée de la yole au rivage, M. Benoît
descendit à terre et se mit à suivre un petit sentier dont il paraissait
connaître parfaitement les détours.
--Pourvu--pensait le digne homme en s'éventant avec les vastes bords de
son chapeau de paille,--pourvu que ce diable de _Van-Hop_ soit encore à
son habitation; il doit pourtant savoir que c'est l'époque à laquelle je
ne manque jamais de venir... quinze jours plus tôt ou plus
tard...--C'est un drôle de corps que ce père _Van-Hop_, il vit là au
milieu des bois comme s'il était chez lui; il n'a rien changé de ses
anciennes habitudes; ça faisait tant, tant rire ce pauvre Simon... ah...
enfin il faut se faire une raison....
On entendit aboyer un chien.
--Bon!--dit Benoît--je reconnais la voix du vieux César, l'ancien doit
encore être dans sa cassine.
Les aboiements du chien se rapprochèrent, et l'on distingua en outre une
voix aigre et perçante, qui disait en grondant:--Ici, César, ici, ne
vas-tu pas prendre un homme pour une panthère?
Le sentier que suivait le capitaine de la _Catherine_ faisait en cet
endroit un coude assez brusque, aussi se trouva-t-il tout-à-coup devant
une maison bâtie en pierre rougeâtre et recouverte d'un toit de plomb;
de fortes grilles de fer protégeaient les fenêtres, et une large
palissade semblait défendre l'entrée de cette demeure.
--Eh bien, bonjour, bonjour, père _Van-Hop_--criait Benoît, en tendant
amicalement la main au propriétaire de cet édifice; mais celui-ci ne
bougea, et se recula au contraire d'un air maussade comme pour barrer sa
porte.
Figurez-vous un petit homme sec, grêle, qui ressemblait à une fouine,
mais propre, mais soigné, mais tiré, comme on dit, à quatre épingles;
quand il ôta son chapeau de feutre, luisant de vétusté, on vit une
petite perruque blonde minutieusement peignée: il portait une sorte de
houppelande grise, à collet, un gilet chocolat à boutons de métal, et
une culotte de velours foncé, enfin des bottes à revers, un peu
poudreuses, du linge fort blanc, et de volumineux cachets en graines
d'Amérique complétaient sa parure.
Il restait là sur le seuil de sa porte, calme et sans crainte, je vous
le jure; seulement il tenait par contenance un excellent fusil à deux
coups, avec lequel il badinait, tout en armant et faisant craquer la
batterie.
Puis il siffla son chien qui s'était mis en arrêt sur maître Benoît.
--Comment--dit ce dernier--comment, père _Van-Hop_, vous ne me
reconnaissez pas? mais c'est moi... c'est Benoît... votre ami Benoît...
eh bigre... mettez donc vos lunettes....
Ce que fit prudemment le vieillard; après quoi il s'écria avec un accent
hollandais fortement prononcé....
--Eh! c'est vous, compère Benoît... mais vous arrivez bientôt... ce
n'est pas un reproche au moins, au contraire, je suis enchanté de vous
rendre mes devoirs... mais par quel hasard....
--Un hasard... un hasard de nord-ouest, qui m'a démâté de mon grand mât,
et m'a poussé chez vous comme si le diable eût soufflé dans ma
voilure....
--Désolé, mon cher capitaine, désolé; mais ne restez pas à vous rôtir au
soleil, entrez donc, entrez donc, vous prendrez quelque chose, un pied
d'éléphant... une tranche de bosse de bison... ou un filet de girafe....
Holà... holà... _Cham, Stropp_, allons donc, paresseux, servez-nous.
Et à ces cris deux mulâtres qui dormaient sur une natte se levèrent
lentement pour obéir à leur maître.
Après quelques façons cérémonieuses, telles que--après vous...--non, je
suis chez moi...--je n'en ferai rien, etc., etc.--_Van-Hop_ et Benoît
entrèrent dans une maison parfaitement propre et tenue à l'européenne.
Les deux vieux amis s'étant placés devant une table de bois rouge
soigneusement cirée et honnêtement garnie, la conversation s'engagea.
--Vous dites donc, capitaine Benoît, que votre grand mât?...