nous souffrîmes beaucoup. Une lame emporta la vergue de rechange et les
esparres des chaînes de haubans du grand mât sur le tribord; une autre
entra dans le vaisseau et couvrit toutes les chaloupes; plusieurs
tonneaux de bière, qui avaient été amarrés sur le pont, se défoncèrent
et furent emportés, et ce ne fut pas sans beaucoup de risque et de
danger que nous parvînmes à attacher les embarcations pour empêcher
qu'elles n'eussent le même sort. Une grande quantité de notre provision
de biscuit fut aussi gâtée de manière à ne plus pouvoir en faire usage;
car la mer avait pénétré dans l'arrière du bâtiment et avait rempli la
cabine d'eau.
Le 5 janvier 1788, nous vîmes l'île de Ténériffe à environ douze lieues
de nous, et le lendemain étant un dimanche, nous jetâmes l'ancre dans la
rade de Santa-Cruz. Là, nous renouvelâmes nos provisions, et après avoir
terminé nos affaires, nous mîmes à la voile le 10.
Je divisai alors nos gens en trois quarts, et je chargeai du troisième
quart M. Fletcher Christian, un des lieutenans. J'ai toujours pensé
qu'il était à désirer que ce réglement fût établi lorsque les
circonstances le permettaient, et je suis persuadé qu'un sommeil non
interrompu contribue non-seulement beaucoup à la santé de l'équipage
d'un vaisseau, mais même le rend bien plus capable de supporter la
fatigue en cas d'un événement imprévu.
Comme je désirais me rendre à Otaïti sans m'arrêter, je réduisis d'un
tiers la portion de biscuit, et je fis filtrer l'eau destinée à la
boisson dans des pierres filtrantes que j'avais achetées à Ténériffe à
cet effet. J'appris alors à l'équipage du vaisseau le but de notre
voyage, et donnai l'assurance d'un avancement certain à quiconque le
mériterait par ses efforts.
Le mardi 26 février, étant dans une latitude sud 29° 38', et dans une
longitude ouest 44° 38', nous enverguâmes de nouvelles voiles, et fîmes
d'autres préparatifs nécessaires contre le tems que nous devions nous
attendre à avoir dans cette haute latitude. Nous n'étions éloignés de la
côte du Brésil que d'environ 100 lieues.
Dans la matinée du dimanche 2 mars, après m'être assuré que tout le
monde était propre et en bonne tenue, le service divin fut célébré,
comme c'était toujours l'usage, ce jour-là: je donnai à M. Christian
Fletcher, que j'avais précédemment chargé du troisième quart, une
autorisation écrite de remplir les fonctions de lieutenant.
Le changement de température commença bientôt à se faire sentir d'une
manière remarquable, et afin que nos gens ne souffrissent pas par
négligence de leur part, je leur fis donner des vêtemens plus chauds et
plus convenables au climat. Le 11, nous vîmes un grand nombre de
baleines d'une immense grosseur, avec deux trous derrière la tête, d'où
l'eau jaillissait.
Le contre-maître m'ayant porté plainte, je jugeai qu'il était nécessaire
de punir de vingt-quatre coups de fouet Mathieu Quintal, un des
matelots, à cause de son insolence et de son insubordination. C'était la
première fois que je me trouvais dans la nécessité d'ordonner un
châtiment depuis que nous étions à bord.
Nous nous trouvions à la hauteur du cap San-Diégo, à l'est de la Terre
de Feu, et le vent ne nous étant pas favorable, je jugeai plus prudent
de tourner à l'est de la terre de Stalen, que de traverser le détroit de
Lemaire. Nous passâmes le port de la Nouvelle-Année et le cap
Saint-Jean, et le lundi 31 nous arrivâmes au 60° 1' de latitude sud;
mais le vent devint variable, et nous eûmes du mauvais tems.
Des orages, accompagnés d'une grosse mer, continuèrent jusqu'au 12
avril. Le vaisseau commença à faire eau, ce qui exigeait que l'on pompât
toutes les heures, et nous ne devions pas nous attendre à moins, après
une telle continuité de vents et de grosses mers. Les ponts aussi firent
eau de telle sorte qu'il fut nécessaire d'abandonner la grande cabine,
dont je ne faisais pas grand usage, excepté quand il faisait beau, à
ceux qui n'avaient pas de place pour y suspendre leurs hamacs, et par ce
moyen les entre-ponts furent moins obstrués.
Joint à tout ce mauvais tems, nous avions encore le chagrin de nous
apercevoir, à la fin de chaque jour, que nous rétrogradions; car, malgré
tous nos efforts pour louvoyer, nous ne faisions guère que dériver sous
le vent. Le mardi 22 avril, nous avions huit hommes sur la liste des
malades, et le reste de notre monde, quoiqu'en bonne santé, était
très-fatigué; mais je vis avec beaucoup de chagrin qu'il nous serait
impossible d'arriver de ce côté aux îles de la Société, car il y avait
trente jours que nous étions dans une mer orageuse. La saison était trop
avancée pour que nous pussions espérer qu'un meilleur tems nous permît
de doubler le cap Horn. D'après ces considérations, jointes à d'autres
encore, je fis gouverner au vent et porter sur le cap de
Bonne-Espérance, à la grande satisfaction de tous ceux qui étaient à
bord.
Nous jetâmes l'ancre, le vendredi 23 mai, dans la baie de Sunon, au Cap,
après une assez bonne navigation. Le vaisseau avait besoin d'être
complètement calfaté, car il faisait tellement eau que nous avions été
obligés de pomper toutes les heures pendant la traversée depuis le cap
Horn.--Les voiles et les agrès avaient aussi besoin de réparations, et
en examinant les provisions on en trouva une quantité considérable
avariée.
Après être restés trente-huit jours dans ce mouillage, et lorsque mon
équipage eut recueilli tout l'avantage qu'on pouvait attendre des
rafraîchissemens de toute espèce qui s'y trouvaient, nous appareillâmes
le 1er juillet.
Un vent frais souffla: le 20 la mer devint houleuse, et dans
l'après-midi il augmenta avec tant de violence que le vaisseau fut
presque chassé sur le gaillard d'avant, avant que nous pussions carguer
nos voiles. On abaissa les basses vergues et on descendit le mât de
perroquet sur le pont, ce qui soulagea beaucoup le bâtiment. Le vaisseau
se tint sur le côté. Toute la nuit et le matin nous fîmes route
vent-arrière après avoir pris des ris dans notre voile de misaine. La
mer étant encore grosse, il devint très-dangereux dans l'après-midi de
redresser le bâtiment. Nous restâmes donc encore sur le côté toute la
nuit, sans éprouver d'accident, à l'exception d'un homme qui, étant au
gouvernail, fut jeté par-dessus la roue, et en sortit très-meurtri. Vers
midi la violence du vent diminuant, nous continuâmes notre route sous la
voile de misaine avec les ris que nous avions pris.
En peu de jours nous dépassâmes l'île de Saint-Paul, où l'on trouve de
bonne eau comme je l'ai appris d'un capitaine hollandais, ainsi qu'une
source chaude dans laquelle on peut faire bouillir le poisson aussi
complètement que sur le feu. En approchant de la terre de Van-Diémen,
nous eûmes un très-mauvais tems accompagné de neige et de grêle, mais
nous ne vîmes rien qui pût nous indiquer notre position exacte le 13
août, à l'exception d'un veau marin qui parut à la distance de vingt
lieues. Nous jetâmes l'ancre dans la baie de l'Aventure le mercredi 20.
Pendant notre traversée, depuis le cap de Bonne-Espérance, nous eûmes
presque toujours le vent à l'ouest avec un très-gros tems. L'approche
d'un vent violent du sud est annoncée par des nuées d'oiseaux de la
famille des albatross ou des peterels, et la baisse ou le changement du
vent quand il tourne au nord, par l'éloignement où ils se tiennent. Le
thermomètre aussi varie de cinq ou six degrés dans sa hauteur quand on
doit s'attendre à un de ces changemens de vent.
Dans le pays qui environne la baie de l'Aventure, il y a dans les forêts
beaucoup d'arbres de cent-cinquante pieds de hauteur. Nous remarquâmes
plusieurs aigles, quelques hérons d'un magnifique plumage, et une grande
variété de perroquets.
Les indigènes ne paraissant pas, nous allâmes à leur recherche vers le
cap Frédéric-Henri. Bientôt ayant jeté le grapin près du rivage, car il
était impossible d'aborder, nous entendîmes leurs voix semblables au
gloussement des oies, et nous en vîmes une vingtaine sortir du bois.
Nous leur jetâmes des paquets de menues quincailleries qu'ils ne
voulurent pas ouvrir qu'ils ne m'eussent vu faire signe de les quitter;
alors ils s'y décidèrent, et tirant ces objets, ils les mirent sur leur
tête. En nous apercevant, ils s'étaient mis à parler avec une grande
volubilité et d'une manière très-bruyante, élevant leurs bras au-dessus
de leur tête. Ils parlaient si vite qu'il était impossible de distinguer
un seul des mots qu'ils prononçaient. Leur couleur est d'un noir
terne.--Leur peau est tatouée sur la poitrine et sur les épaules. L'un
d'eux se distinguait par la couleur de son corps peint en ocre rouge;
mais tous les autres étaient enduits de noir avec une espèce de suie,
dont ils avaient une couche si épaisse sur la figure et sur les épaules,
qu'il était difficile de dire à quoi ils ressemblaient.
Le jeudi 4 septembre, nous sortîmes de la baie de l'Aventure, gouvernant
d'abord vers l'est-sud-est, puis au nord-est, et le 19 nous arrivâmes en
vue d'un groupe de petites îles rocailleuses que je nommai les îles
Bonté. Peu de tems après, nous remarquâmes que la mer était souvent
couverte, pendant la nuit, d'une quantité étonnante de petites méduses
qui répandent une clarté semblable à celle d'une chandelle par des
fibres phosphorescentes qui s'étendent sur une partie de leur corps, et
laissent le reste dans l'obscurité.
Nous découvrîmes l'île d'Otaïti le 15, et avant de jeter l'ancre le
lendemain matin dans la baie de Matavaï, un si grand nombre de canots
était venu à notre rencontre, qu'après que les naturels se furent
assurés que nous étions des amis, ils vinrent à bord, et obstruèrent
tellement le pont, que j'avais de la peine à trouver les gens de mon
équipage. La distance que le vaisseau avait parcourue, depuis qu'il
était parti d'Angleterre jusqu'à son arrivée à Otaïti, tant en courses
directes qu'en courses contraires, était en tout de 27,086 milles, ce
qui fait, l'un dans l'autre, 108 milles par 24 heures.
Nous perdîmes ici notre chirurgien le 9 décembre. Depuis peu il ne
sortait presque plus de la cabine, quoiqu'on ne regardât pas son état
comme dangereux. Néanmoins, comme il parut plus mal le soir, on le
transporta dans un lieu où il avait plus d'air, mais sans aucun succès,
puisqu'il mourut une heure après. Ce malheureux homme buvait beaucoup,
et aimait si peu à faire de l'exercice, qu'on ne put jamais le décider à
faire une douzaine de tours sur le pont pendant tout le tems que dura la
traversée.
Le lundi 5 juin, on ne trouva pas le petit cutter, ce dont on me fit
part immédiatement; l'équipage du vaisseau ayant été rassemblé, on
s'aperçut qu'il manquait trois hommes qui l'avaient emmené.
Ils avaient pris avec eux huit armemens complets et des munitions; mais
quant à leur plan, tout le monde à bord paraissait en être complètement
ignorant. Je descendis à terre et j'engageai tous les chefs à m'aider à
ratrapper la chaloupe et les déserteurs. Effectivement, le cutter fut
ramené dans le courant de la journée par cinq des indigènes; mais les
hommes ne furent pris que près de trois semaines plus tard. Ayant appris
qu'il étaient dans une partie différente de l'île d'Otaïti, j'y allai
dans la chaloupe, pensant qu'il ne serait pas très-difficile de s'en
assurer avec le secours des naturels. Cependant ils apprirent mon
arrivée, et lorsque je fus près de l'habitation où ils étaient, ils
vinrent sans armes et se rendirent. Quelques-uns des chefs avaient déjà
saisi, une fois auparavant, ces déserteurs, et les avaient enchaînés;
mais ils s'étaient laissés persuader de leur rendre la liberté, par les
belles promesses qu'ils leur avaient faites de retourner au vaisseau;
après quoi, ayant trouvé moyen de s'emparer de nouveau des armes, ils
avaient nargué les indigènes.
L'objet de ce voyage était accompli, puisque j'avais fait porter à bord,
le mardi 31 mars, 115 plants de l'arbre à pain: outre cela, nous avions
recueilli plusieurs autres plantes, dont quelques-unes portaient les
plus beaux fruits du monde, et étaient précieuses pour les différentes
teintures qu'elles pouvaient offrir et les propriétés qu'elles
possédaient. Le 4 avril, au coucher du soleil, nous appareillâmes
d'Otaïti et dîmes adieu à une île où, pendant vingt-trois semaines, nous
avions été traités avec une amitié et des égards qui semblaient croître
en proportion de la longueur de notre séjour. Les circonstances
suivantes prouveront assez que nous n'avions pas été insensibles à
l'hospitalité de ce peuple; car c'est à ses manières affectueuses et
attachantes qu'on doit attribuer les causes de l'événement qui amena la
ruine d'une expédition qui, selon toutes les apparences, devait avoir le
résultat le plus favorable.
Le lendemain, nous arrivâmes en vue de l'île Huaheine, et un double
canot, contenant dix indigènes, étant venu sur nos bordages, je vis
parmi eux un jeune homme qui me reconnut; j'y étais venu en 1780, avec
le capitaine Cook, à bord de _la Résolution_. Quelques jours après avoir
quitté cette île, le tems devint sujet aux rafales, et une masse épaisse
de nuages obscurs se forma à l'est. Bientôt après nous aperçûmes une
trombe d'eau qui ressortait en proportion de l'obscurité des nuages qui
étaient derrière. Autant que je pus en juger, la partie supérieure
pouvait avoir deux pieds de diamètre et la base environ huit pouces. À
peine avais-je fait ces remarques, que j'observai qu'elle s'avançait
rapidement vers le vaisseau. Nous changeâmes immédiatement de direction,
et déployâmes toutes nos voiles, excepté celle de misaine. Bientôt
après, elle passa à trente pieds de l'arrière avec un frémissement, mais
sans que personne en ressentît aucun effet, quoiqu'elle fût aussi
rapprochée. Elle semblait marcher de la vitesse environ de dix milles à
l'heure, et elle se dissipa un quart-d'heure après nous avoir dépassés.
Il est impossible de dire le mal qu'elle aurait pu nous faire si elle
fût passée directement sur nous. Nos mâts, à ce que j'imagine, auraient
pu en être emportés; mais je ne crois pas qu'elle eût occasionné la
perte du vaisseau.
Laissant plusieurs îles sur notre route, nous jetâmes l'ancre à
Anamooka, le 23 avril; un vieillard infirme, nommé Tapa, que j'y avais
connu en 1777, et que je reconnus sur-le-champ, vint à bord avec
d'autres de différentes îles du voisinage. Ils désiraient voir le
vaisseau; et lorsqu'on les mena en bas, où les plants de l'arbre à pain
étaient arrangés, ils témoignèrent une grande surprise. Quelques-uns de
ces plants étaient morts; nous fûmes à terre pour nous en procurer
d'autres.
Nous remarquâmes chez les indigènes de nombreuses marques du deuil
très-profond auquel ils se livrent quand ils perdent leurs parens,
telles que des tempes ensanglantées, des têtes dépouillées de cheveux,
et, ce qui est pis encore, dans la plupart d'entre eux, des mains
privées de plusieurs doigts. De beaux petits garçons, qui n'avaient pas
plus de six ans, avaient perdu le petit doigt des deux mains, et
plusieurs des hommes s'étaient en outre coupé le doigt du milieu de la
main droite.
Les chefs vinrent dîner avec moi, et nous traitâmes ensemble pour
l'achat d'une grande quantité d'ignames: nous en obtînmes aussi des
plantains et des fruits de l'arbre à pain. Mais les ignames surtout
étaient en très-grande abondance chez eux, et d'une grosseur
remarquable; une entre autres pesait quarante-cinq livres. Il vint des
canots à voile, dont quelques-uns ne contenaient pas moins de
quatre-vingt-dix passagers; et il en arriva successivement un si grand
nombre des îles différentes, qu'il devint impossible de rien faire au
milieu d'une telle multitude qui n'avait aucun chef revêtu d'une
autorité suffisante pour la commander. J'ordonnai donc à une de leurs
bandes, qui se disposait à venir à bord, d'aller faire de l'eau, et nous
levâmes l'ancre le samedi 26 avril.
Nous nous tînmes près de l'île de Kotoo, pendant la plus grande partie
de l'après-midi du lundi, dans l'espoir que quelque canot viendrait au
vaisseau; mais cet espoir fut trompé. Le vent étant au nord, nous
gouvernâmes à l'ouest dans la soirée pour passer au sud de Tofoa, et je
donnai des ordres pour que l'on continuât toute la nuit de suivre cette
direction. Le maître eut le premier quart, le canonnier eut le second,
et M. Christian le quart du matin: tel était l'ordre de la nuit.
Jusque-là, le voyage s'était continué avec une prospérité dont rien
n'avait troublé le cours, et il avait été accompagné de circonstances à
la fois agréables et satisfaisantes; mais la scène allait changer, et se
présenter sous un aspect bien différent. Il s'était formé une
conspiration qui devait détruire le fruit de nos travaux passés, et ne
produire que malheur et détresse; et elle avait été concertée avec tant
de mystère et de circonspection, qu'il n'en transpira aucune
circonstance capable de nous avertir du danger qui nous menaçait.
La nuit du lundi, le quart avait été distribué comme je viens de le
dire. Le mardi, avant le lever du soleil, pendant que je dormais encore,
M. Christian avec le capitaine d'armes, le second canonnier et Thomas
Burkits, matelot, entrèrent dans ma cabine, et s'emparant de moi, me
lièrent les mains derrière le dos avec une corde, me menaçant d'une mort
immédiate si je parlais ou faisais le moindre bruit. Cela ne m'empêcha
pas de crier aussi haut que je pus, dans l'espoir d'obtenir du secours;
mais les officiers qui n'étaient pas du complot étaient déjà gardés par
des sentinelles placées à leur porte: à celle de ma cabine, on avait
posté trois hommes, indépendamment des quatre qui étaient dans
l'intérieur. Tous, excepté Christian, avaient des fusils et des
baïonnettes, lui seul un coutelas. Je fus traîné hors du lit, en
chemise, sur le tillac, souffrant beaucoup de la manière dont on m'avait
serré les mains en les attachant. Lorsque je demandai les motifs d'une
telle violence, la seule réponse que je reçus fut des injures pour ne
pas garder le silence. Le maître, le canonnier, le chirurgien, le second
maître et Nelson, le jardinier, étaient renfermés dans les soutes, et
l'écoutille de la fosse aux câbles était gardée par des sentinelles. Le
maître d'équipage, le charpentier et l'ecclésiastique eurent la
permission de venir sur le tillac, où ils me virent debout, en arrière
du mât de misaine, les mains liées derrière le dos, entouré de gardes, à
la tête desquels était Christian. Le maître d'équipage reçut alors
l'ordre de mettre la chaloupe à la mer, avec la menace de prendre garde
à lui, s'il n'obéissait pas immédiatement.
La chaloupe ayant été hissée, M. Heyward et M. Mallet, deux des
aspirans, et M. Samuel, l'ecclésiastique, reçurent l'ordre d'y entrer.
Je demandai le motif de cet ordre, et cherchai à persuader aux gens qui
m'entouraient de ne pas persévérer dans ces actes de violence, mais ce
fut en vain.--Leur réponse fut constamment: «Taisez-vous, ou vous êtes
mort.»
Le maître avait envoyé demander la permission de venir sur le tillac; et
elle lui avait été accordée; mais on lui commanda bientôt de retourner
dans sa cabine. Je ne discontinuais pas mes efforts pour changer la face
des affaires, lorsque Christian remplaçant le coutelas qu'il tenait par
une baïonnette, et me saisissant fortement par la corde qui liait mes
mains me menaça d'une mort immédiate si je ne me tenais pas tranquille;
et les scélérats qui m'entouraient avaient leurs fusils armés, la
baïonnette au bout.
D'autres individus furent appelés pour entrer dans la chaloupe, et on
les entraîna par-dessus le bordage, d'où je conclus que je devais être
abandonné à la mer avec eux. Une autre tentative pour changer les
esprits n'amena que la menace de me brûler la cervelle.
On permit au maître d'équipage et à ceux des matelots qui devaient être
mis dans la chaloupe de prendre de la ficelle, de la toile, des lignes,
des voiles, des cordages et une tonne d'eau de vingt-huit gallons. M.
Samuel obtint cent-cinquante livres de biscuit avec une petite quantité
de rum et de vin, ainsi qu'un octant et une boussole. Mais on lui
défendit, sous peine de mort, de toucher à aucune carte, à aucun livre
ou instrument d'astronomie, et surtout à mes dessins et à mes
observations.
Les mutins ayant ainsi jeté dans la chaloupe les matelots dont ils
voulaient se débarrasser, Christian ordonna qu'on donnât un verre
d'eau-de-vie à chaque homme de son équipage. Les officiers furent
ensuite appelés sur le tillac et jetés par-dessus l'abordage dans la
chaloupe, tandis qu'on me tenait séparé de tout le monde en arrière du
mât de misaine. Christian, armé d'une baïonnette, tenait la corde qui
liait mes mains, et les gardes qui m'entouraient avaient leurs fusils en
joue; mais lorsque je défiai ces misérables ingrats de tirer, ils les
remirent au repos. Je m'aperçus que l'un d'eux, Isaac Martin, était
disposé à me secourir, et comme il me faisait manger du shaddock, mes
lèvres étant entièrement desséchées, nos regards nous firent comprendre
mutuellement nos sentimens; mais ceci fut remarqué et on l'emmena. Il
entra alors dans la chaloupe, essayant de quitter le vaisseau; cependant
il fut obligé d'y retourner. Quelques autres y furent aussi retenus
contre leur inclination.
Je crus remarquer que Christian balança quelque tems s'il garderait le
charpentier, ou ses aides. À la fin il se détermina pour ces derniers,
et le charpentier fut conduit dans la chaloupe.--On lui laissa prendre
sa caisse à outils, non pourtant sans de grandes difficultés.
M. Samuel sauva mon journal et ma commission, avec quelques autres
papiers très-importans relatifs au vaisseau. Il exécuta ceci avec
beaucoup de courage, quoique sévèrement surveillé. Il tenta aussi de
sauver le garde-tems et une boîte contenant mes plans, dessins et
observations depuis quinze ans, qui étaient en grand nombre, mais on
l'entraîna en lui disant: «Malédiction! vous êtes bien heureux d'en
avoir autant.»
D'assez vives altercations eurent lieu parmi l'équipage révolté pendant
que tout ceci se passait. Quelques-uns s'écriaient en jurant: «Je veux
être damné s'il ne trouve pas moyen de s'en retourner en Angleterre, si
on lui laisse emporter quelque chose.» Ils voulaient parler de moi; et
lorsqu'ils virent le charpentier emporter sa boîte à outils:
«Malédiction! dans un mois il aura un autre vaisseau;» tandis que
d'autres tournaient en ridicule la situation malheureuse de la chaloupe,
qui tirait beaucoup d'eau et offrait si peu de place pour tous ceux qui
y étaient contenus. Quant à Christian, on aurait dit qu'il méditait sa
destruction et celle du monde entier.
Je demandai des armes, mais les mutins se moquèrent de moi en disant que
je connaissais bien les gens chez lesquels j'allais. Quatre coutelas,
cependant, nous furent jetés dans la chaloupe après que nous eûmes viré
de bord.
Les officiers et les matelots étant dans la chaloupe, on n'attendait
plus que moi. Le capitaine d'armes en informa Christian, qui dit alors:
«Allons, capitaine Bligh, vos officiers et vos hommes sont maintenant
dans la chaloupe, et il faut que vous alliez avec eux. Si vous essayez
de faire la moindre résistance, vous serez immédiatement mis à mort.» Et
sans plus de cérémonie, je fus jeté par-dessus le bordage, par une
troupe de scélérats armés. Alors on me délia les mains. Une fois dans la
chaloupe, on nous fit virer sur l'arrière, au moyen de la corde qui nous
tenait amarrés. Alors on nous jeta quelques morceaux de porc, ainsi que
les quatre coutelas. L'armurier et le charpentier m'appelèrent alors
pour me dire de ne pas oublier qu'ils n'avaient pris aucune part dans
toute cette affaire. Après être restés quelque tems à servir de jouet à
ces malheureux sans compassion, et en butte à leurs railleries, nous
fûmes à la fin poussés au large, et abandonnés aux flots de l'Océan.