Le 27 décembre, il souffla un vent d'est très-violent, pendant lequel

nous souffrîmes beaucoup. Une lame emporta la vergue de rechange et les

esparres des chaînes de haubans du grand mât sur le tribord; une autre

entra dans le vaisseau et couvrit toutes les chaloupes; plusieurs

tonneaux de bière, qui avaient été amarrés sur le pont, se défoncèrent

et furent emportés, et ce ne fut pas sans beaucoup de risque et de

danger que nous parvînmes à attacher les embarcations pour empêcher

qu'elles n'eussent le même sort. Une grande quantité de notre provision

de biscuit fut aussi gâtée de manière à ne plus pouvoir en faire usage;

car la mer avait pénétré dans l'arrière du bâtiment et avait rempli la

cabine d'eau.

Le 5 janvier 1788, nous vîmes l'île de Ténériffe à environ douze lieues

de nous, et le lendemain étant un dimanche, nous jetâmes l'ancre dans la

rade de Santa-Cruz. Là, nous renouvelâmes nos provisions, et après avoir

terminé nos affaires, nous mîmes à la voile le 10.

Je divisai alors nos gens en trois quarts, et je chargeai du troisième

quart M. Fletcher Christian, un des lieutenans. J'ai toujours pensé

qu'il était à désirer que ce réglement fût établi lorsque les

circonstances le permettaient, et je suis persuadé qu'un sommeil non

interrompu contribue non-seulement beaucoup à la santé de l'équipage

d'un vaisseau, mais même le rend bien plus capable de supporter la

fatigue en cas d'un événement imprévu.

Comme je désirais me rendre à Otaïti sans m'arrêter, je réduisis d'un

tiers la portion de biscuit, et je fis filtrer l'eau destinée à la

boisson dans des pierres filtrantes que j'avais achetées à Ténériffe à

cet effet. J'appris alors à l'équipage du vaisseau le but de notre

voyage, et donnai l'assurance d'un avancement certain à quiconque le

mériterait par ses efforts.

Le mardi 26 février, étant dans une latitude sud 29° 38', et dans une

longitude ouest 44° 38', nous enverguâmes de nouvelles voiles, et fîmes

d'autres préparatifs nécessaires contre le tems que nous devions nous

attendre à avoir dans cette haute latitude. Nous n'étions éloignés de la

côte du Brésil que d'environ 100 lieues.

Dans la matinée du dimanche 2 mars, après m'être assuré que tout le

monde était propre et en bonne tenue, le service divin fut célébré,

comme c'était toujours l'usage, ce jour-là: je donnai à M. Christian

Fletcher, que j'avais précédemment chargé du troisième quart, une

autorisation écrite de remplir les fonctions de lieutenant.

Le changement de température commença bientôt à se faire sentir d'une

manière remarquable, et afin que nos gens ne souffrissent pas par

négligence de leur part, je leur fis donner des vêtemens plus chauds et

plus convenables au climat. Le 11, nous vîmes un grand nombre de

baleines d'une immense grosseur, avec deux trous derrière la tête, d'où

l'eau jaillissait.

Le contre-maître m'ayant porté plainte, je jugeai qu'il était nécessaire

de punir de vingt-quatre coups de fouet Mathieu Quintal, un des

matelots, à cause de son insolence et de son insubordination. C'était la

première fois que je me trouvais dans la nécessité d'ordonner un

châtiment depuis que nous étions à bord.

Nous nous trouvions à la hauteur du cap San-Diégo, à l'est de la Terre

de Feu, et le vent ne nous étant pas favorable, je jugeai plus prudent

de tourner à l'est de la terre de Stalen, que de traverser le détroit de

Lemaire. Nous passâmes le port de la Nouvelle-Année et le cap

Saint-Jean, et le lundi 31 nous arrivâmes au 60° 1' de latitude sud;

mais le vent devint variable, et nous eûmes du mauvais tems.

Des orages, accompagnés d'une grosse mer, continuèrent jusqu'au 12

avril. Le vaisseau commença à faire eau, ce qui exigeait que l'on pompât

toutes les heures, et nous ne devions pas nous attendre à moins, après

une telle continuité de vents et de grosses mers. Les ponts aussi firent

eau de telle sorte qu'il fut nécessaire d'abandonner la grande cabine,

dont je ne faisais pas grand usage, excepté quand il faisait beau, à

ceux qui n'avaient pas de place pour y suspendre leurs hamacs, et par ce

moyen les entre-ponts furent moins obstrués.

Joint à tout ce mauvais tems, nous avions encore le chagrin de nous

apercevoir, à la fin de chaque jour, que nous rétrogradions; car, malgré

tous nos efforts pour louvoyer, nous ne faisions guère que dériver sous

le vent. Le mardi 22 avril, nous avions huit hommes sur la liste des

malades, et le reste de notre monde, quoiqu'en bonne santé, était

très-fatigué; mais je vis avec beaucoup de chagrin qu'il nous serait

impossible d'arriver de ce côté aux îles de la Société, car il y avait

trente jours que nous étions dans une mer orageuse. La saison était trop

avancée pour que nous pussions espérer qu'un meilleur tems nous permît

de doubler le cap Horn. D'après ces considérations, jointes à d'autres

encore, je fis gouverner au vent et porter sur le cap de

Bonne-Espérance, à la grande satisfaction de tous ceux qui étaient à

bord.

Nous jetâmes l'ancre, le vendredi 23 mai, dans la baie de Sunon, au Cap,

après une assez bonne navigation. Le vaisseau avait besoin d'être

complètement calfaté, car il faisait tellement eau que nous avions été

obligés de pomper toutes les heures pendant la traversée depuis le cap

Horn.--Les voiles et les agrès avaient aussi besoin de réparations, et

en examinant les provisions on en trouva une quantité considérable

avariée.

Après être restés trente-huit jours dans ce mouillage, et lorsque mon

équipage eut recueilli tout l'avantage qu'on pouvait attendre des

rafraîchissemens de toute espèce qui s'y trouvaient, nous appareillâmes

le 1er juillet.

Un vent frais souffla: le 20 la mer devint houleuse, et dans

l'après-midi il augmenta avec tant de violence que le vaisseau fut

presque chassé sur le gaillard d'avant, avant que nous pussions carguer

nos voiles. On abaissa les basses vergues et on descendit le mât de

perroquet sur le pont, ce qui soulagea beaucoup le bâtiment. Le vaisseau

se tint sur le côté. Toute la nuit et le matin nous fîmes route

vent-arrière après avoir pris des ris dans notre voile de misaine. La

mer étant encore grosse, il devint très-dangereux dans l'après-midi de

redresser le bâtiment. Nous restâmes donc encore sur le côté toute la

nuit, sans éprouver d'accident, à l'exception d'un homme qui, étant au

gouvernail, fut jeté par-dessus la roue, et en sortit très-meurtri. Vers

midi la violence du vent diminuant, nous continuâmes notre route sous la

voile de misaine avec les ris que nous avions pris.

En peu de jours nous dépassâmes l'île de Saint-Paul, où l'on trouve de

bonne eau comme je l'ai appris d'un capitaine hollandais, ainsi qu'une

source chaude dans laquelle on peut faire bouillir le poisson aussi

complètement que sur le feu. En approchant de la terre de Van-Diémen,

nous eûmes un très-mauvais tems accompagné de neige et de grêle, mais

nous ne vîmes rien qui pût nous indiquer notre position exacte le 13

août, à l'exception d'un veau marin qui parut à la distance de vingt

lieues. Nous jetâmes l'ancre dans la baie de l'Aventure le mercredi 20.

Pendant notre traversée, depuis le cap de Bonne-Espérance, nous eûmes

presque toujours le vent à l'ouest avec un très-gros tems. L'approche

d'un vent violent du sud est annoncée par des nuées d'oiseaux de la

famille des albatross ou des peterels, et la baisse ou le changement du

vent quand il tourne au nord, par l'éloignement où ils se tiennent. Le

thermomètre aussi varie de cinq ou six degrés dans sa hauteur quand on

doit s'attendre à un de ces changemens de vent.

Dans le pays qui environne la baie de l'Aventure, il y a dans les forêts

beaucoup d'arbres de cent-cinquante pieds de hauteur. Nous remarquâmes

plusieurs aigles, quelques hérons d'un magnifique plumage, et une grande

variété de perroquets.

Les indigènes ne paraissant pas, nous allâmes à leur recherche vers le

cap Frédéric-Henri. Bientôt ayant jeté le grapin près du rivage, car il

était impossible d'aborder, nous entendîmes leurs voix semblables au

gloussement des oies, et nous en vîmes une vingtaine sortir du bois.

Nous leur jetâmes des paquets de menues quincailleries qu'ils ne

voulurent pas ouvrir qu'ils ne m'eussent vu faire signe de les quitter;

alors ils s'y décidèrent, et tirant ces objets, ils les mirent sur leur

tête. En nous apercevant, ils s'étaient mis à parler avec une grande

volubilité et d'une manière très-bruyante, élevant leurs bras au-dessus

de leur tête. Ils parlaient si vite qu'il était impossible de distinguer

un seul des mots qu'ils prononçaient. Leur couleur est d'un noir

terne.--Leur peau est tatouée sur la poitrine et sur les épaules. L'un

d'eux se distinguait par la couleur de son corps peint en ocre rouge;

mais tous les autres étaient enduits de noir avec une espèce de suie,

dont ils avaient une couche si épaisse sur la figure et sur les épaules,

qu'il était difficile de dire à quoi ils ressemblaient.

Le jeudi 4 septembre, nous sortîmes de la baie de l'Aventure, gouvernant

d'abord vers l'est-sud-est, puis au nord-est, et le 19 nous arrivâmes en

vue d'un groupe de petites îles rocailleuses que je nommai les îles

Bonté. Peu de tems après, nous remarquâmes que la mer était souvent

couverte, pendant la nuit, d'une quantité étonnante de petites méduses

qui répandent une clarté semblable à celle d'une chandelle par des

fibres phosphorescentes qui s'étendent sur une partie de leur corps, et

laissent le reste dans l'obscurité.

Nous découvrîmes l'île d'Otaïti le 15, et avant de jeter l'ancre le

lendemain matin dans la baie de Matavaï, un si grand nombre de canots

était venu à notre rencontre, qu'après que les naturels se furent

assurés que nous étions des amis, ils vinrent à bord, et obstruèrent

tellement le pont, que j'avais de la peine à trouver les gens de mon

équipage. La distance que le vaisseau avait parcourue, depuis qu'il

était parti d'Angleterre jusqu'à son arrivée à Otaïti, tant en courses

directes qu'en courses contraires, était en tout de 27,086 milles, ce

qui fait, l'un dans l'autre, 108 milles par 24 heures.

Nous perdîmes ici notre chirurgien le 9 décembre. Depuis peu il ne

sortait presque plus de la cabine, quoiqu'on ne regardât pas son état

comme dangereux. Néanmoins, comme il parut plus mal le soir, on le

transporta dans un lieu où il avait plus d'air, mais sans aucun succès,

puisqu'il mourut une heure après. Ce malheureux homme buvait beaucoup,

et aimait si peu à faire de l'exercice, qu'on ne put jamais le décider à

faire une douzaine de tours sur le pont pendant tout le tems que dura la

traversée.

Le lundi 5 juin, on ne trouva pas le petit cutter, ce dont on me fit

part immédiatement; l'équipage du vaisseau ayant été rassemblé, on

s'aperçut qu'il manquait trois hommes qui l'avaient emmené.

Ils avaient pris avec eux huit armemens complets et des munitions; mais

quant à leur plan, tout le monde à bord paraissait en être complètement

ignorant. Je descendis à terre et j'engageai tous les chefs à m'aider à

ratrapper la chaloupe et les déserteurs. Effectivement, le cutter fut

ramené dans le courant de la journée par cinq des indigènes; mais les

hommes ne furent pris que près de trois semaines plus tard. Ayant appris

qu'il étaient dans une partie différente de l'île d'Otaïti, j'y allai

dans la chaloupe, pensant qu'il ne serait pas très-difficile de s'en

assurer avec le secours des naturels. Cependant ils apprirent mon

arrivée, et lorsque je fus près de l'habitation où ils étaient, ils

vinrent sans armes et se rendirent. Quelques-uns des chefs avaient déjà

saisi, une fois auparavant, ces déserteurs, et les avaient enchaînés;

mais ils s'étaient laissés persuader de leur rendre la liberté, par les

belles promesses qu'ils leur avaient faites de retourner au vaisseau;

après quoi, ayant trouvé moyen de s'emparer de nouveau des armes, ils

avaient nargué les indigènes.

L'objet de ce voyage était accompli, puisque j'avais fait porter à bord,

le mardi 31 mars, 115 plants de l'arbre à pain: outre cela, nous avions

recueilli plusieurs autres plantes, dont quelques-unes portaient les

plus beaux fruits du monde, et étaient précieuses pour les différentes

teintures qu'elles pouvaient offrir et les propriétés qu'elles

possédaient. Le 4 avril, au coucher du soleil, nous appareillâmes

d'Otaïti et dîmes adieu à une île où, pendant vingt-trois semaines, nous

avions été traités avec une amitié et des égards qui semblaient croître

en proportion de la longueur de notre séjour. Les circonstances

suivantes prouveront assez que nous n'avions pas été insensibles à

l'hospitalité de ce peuple; car c'est à ses manières affectueuses et

attachantes qu'on doit attribuer les causes de l'événement qui amena la

ruine d'une expédition qui, selon toutes les apparences, devait avoir le

résultat le plus favorable.

Le lendemain, nous arrivâmes en vue de l'île Huaheine, et un double

canot, contenant dix indigènes, étant venu sur nos bordages, je vis

parmi eux un jeune homme qui me reconnut; j'y étais venu en 1780, avec

le capitaine Cook, à bord de _la Résolution_. Quelques jours après avoir

quitté cette île, le tems devint sujet aux rafales, et une masse épaisse

de nuages obscurs se forma à l'est. Bientôt après nous aperçûmes une

trombe d'eau qui ressortait en proportion de l'obscurité des nuages qui

étaient derrière. Autant que je pus en juger, la partie supérieure

pouvait avoir deux pieds de diamètre et la base environ huit pouces. À

peine avais-je fait ces remarques, que j'observai qu'elle s'avançait

rapidement vers le vaisseau. Nous changeâmes immédiatement de direction,

et déployâmes toutes nos voiles, excepté celle de misaine. Bientôt

après, elle passa à trente pieds de l'arrière avec un frémissement, mais

sans que personne en ressentît aucun effet, quoiqu'elle fût aussi

rapprochée. Elle semblait marcher de la vitesse environ de dix milles à

l'heure, et elle se dissipa un quart-d'heure après nous avoir dépassés.

Il est impossible de dire le mal qu'elle aurait pu nous faire si elle

fût passée directement sur nous. Nos mâts, à ce que j'imagine, auraient

pu en être emportés; mais je ne crois pas qu'elle eût occasionné la

perte du vaisseau.

Laissant plusieurs îles sur notre route, nous jetâmes l'ancre à

Anamooka, le 23 avril; un vieillard infirme, nommé Tapa, que j'y avais

connu en 1777, et que je reconnus sur-le-champ, vint à bord avec

d'autres de différentes îles du voisinage. Ils désiraient voir le

vaisseau; et lorsqu'on les mena en bas, où les plants de l'arbre à pain

étaient arrangés, ils témoignèrent une grande surprise. Quelques-uns de

ces plants étaient morts; nous fûmes à terre pour nous en procurer

d'autres.

Nous remarquâmes chez les indigènes de nombreuses marques du deuil

très-profond auquel ils se livrent quand ils perdent leurs parens,

telles que des tempes ensanglantées, des têtes dépouillées de cheveux,

et, ce qui est pis encore, dans la plupart d'entre eux, des mains

privées de plusieurs doigts. De beaux petits garçons, qui n'avaient pas

plus de six ans, avaient perdu le petit doigt des deux mains, et

plusieurs des hommes s'étaient en outre coupé le doigt du milieu de la

main droite.

Les chefs vinrent dîner avec moi, et nous traitâmes ensemble pour

l'achat d'une grande quantité d'ignames: nous en obtînmes aussi des

plantains et des fruits de l'arbre à pain. Mais les ignames surtout

étaient en très-grande abondance chez eux, et d'une grosseur

remarquable; une entre autres pesait quarante-cinq livres. Il vint des

canots à voile, dont quelques-uns ne contenaient pas moins de

quatre-vingt-dix passagers; et il en arriva successivement un si grand

nombre des îles différentes, qu'il devint impossible de rien faire au

milieu d'une telle multitude qui n'avait aucun chef revêtu d'une

autorité suffisante pour la commander. J'ordonnai donc à une de leurs

bandes, qui se disposait à venir à bord, d'aller faire de l'eau, et nous

levâmes l'ancre le samedi 26 avril.

Nous nous tînmes près de l'île de Kotoo, pendant la plus grande partie

de l'après-midi du lundi, dans l'espoir que quelque canot viendrait au

vaisseau; mais cet espoir fut trompé. Le vent étant au nord, nous

gouvernâmes à l'ouest dans la soirée pour passer au sud de Tofoa, et je

donnai des ordres pour que l'on continuât toute la nuit de suivre cette

direction. Le maître eut le premier quart, le canonnier eut le second,

et M. Christian le quart du matin: tel était l'ordre de la nuit.

Jusque-là, le voyage s'était continué avec une prospérité dont rien

n'avait troublé le cours, et il avait été accompagné de circonstances à

la fois agréables et satisfaisantes; mais la scène allait changer, et se

présenter sous un aspect bien différent. Il s'était formé une

conspiration qui devait détruire le fruit de nos travaux passés, et ne

produire que malheur et détresse; et elle avait été concertée avec tant

de mystère et de circonspection, qu'il n'en transpira aucune

circonstance capable de nous avertir du danger qui nous menaçait.

La nuit du lundi, le quart avait été distribué comme je viens de le

dire. Le mardi, avant le lever du soleil, pendant que je dormais encore,

M. Christian avec le capitaine d'armes, le second canonnier et Thomas

Burkits, matelot, entrèrent dans ma cabine, et s'emparant de moi, me

lièrent les mains derrière le dos avec une corde, me menaçant d'une mort

immédiate si je parlais ou faisais le moindre bruit. Cela ne m'empêcha

pas de crier aussi haut que je pus, dans l'espoir d'obtenir du secours;

mais les officiers qui n'étaient pas du complot étaient déjà gardés par

des sentinelles placées à leur porte: à celle de ma cabine, on avait

posté trois hommes, indépendamment des quatre qui étaient dans

l'intérieur. Tous, excepté Christian, avaient des fusils et des

baïonnettes, lui seul un coutelas. Je fus traîné hors du lit, en

chemise, sur le tillac, souffrant beaucoup de la manière dont on m'avait

serré les mains en les attachant. Lorsque je demandai les motifs d'une

telle violence, la seule réponse que je reçus fut des injures pour ne

pas garder le silence. Le maître, le canonnier, le chirurgien, le second

maître et Nelson, le jardinier, étaient renfermés dans les soutes, et

l'écoutille de la fosse aux câbles était gardée par des sentinelles. Le

maître d'équipage, le charpentier et l'ecclésiastique eurent la

permission de venir sur le tillac, où ils me virent debout, en arrière

du mât de misaine, les mains liées derrière le dos, entouré de gardes, à

la tête desquels était Christian. Le maître d'équipage reçut alors

l'ordre de mettre la chaloupe à la mer, avec la menace de prendre garde

à lui, s'il n'obéissait pas immédiatement.

La chaloupe ayant été hissée, M. Heyward et M. Mallet, deux des

aspirans, et M. Samuel, l'ecclésiastique, reçurent l'ordre d'y entrer.

Je demandai le motif de cet ordre, et cherchai à persuader aux gens qui

m'entouraient de ne pas persévérer dans ces actes de violence, mais ce

fut en vain.--Leur réponse fut constamment: «Taisez-vous, ou vous êtes

mort.»

Le maître avait envoyé demander la permission de venir sur le tillac; et

elle lui avait été accordée; mais on lui commanda bientôt de retourner

dans sa cabine. Je ne discontinuais pas mes efforts pour changer la face

des affaires, lorsque Christian remplaçant le coutelas qu'il tenait par

une baïonnette, et me saisissant fortement par la corde qui liait mes

mains me menaça d'une mort immédiate si je ne me tenais pas tranquille;

et les scélérats qui m'entouraient avaient leurs fusils armés, la

baïonnette au bout.

D'autres individus furent appelés pour entrer dans la chaloupe, et on

les entraîna par-dessus le bordage, d'où je conclus que je devais être

abandonné à la mer avec eux. Une autre tentative pour changer les

esprits n'amena que la menace de me brûler la cervelle.

On permit au maître d'équipage et à ceux des matelots qui devaient être

mis dans la chaloupe de prendre de la ficelle, de la toile, des lignes,

des voiles, des cordages et une tonne d'eau de vingt-huit gallons. M.

Samuel obtint cent-cinquante livres de biscuit avec une petite quantité

de rum et de vin, ainsi qu'un octant et une boussole. Mais on lui

défendit, sous peine de mort, de toucher à aucune carte, à aucun livre

ou instrument d'astronomie, et surtout à mes dessins et à mes

observations.

Les mutins ayant ainsi jeté dans la chaloupe les matelots dont ils

voulaient se débarrasser, Christian ordonna qu'on donnât un verre

d'eau-de-vie à chaque homme de son équipage. Les officiers furent

ensuite appelés sur le tillac et jetés par-dessus l'abordage dans la

chaloupe, tandis qu'on me tenait séparé de tout le monde en arrière du

mât de misaine. Christian, armé d'une baïonnette, tenait la corde qui

liait mes mains, et les gardes qui m'entouraient avaient leurs fusils en

joue; mais lorsque je défiai ces misérables ingrats de tirer, ils les

remirent au repos. Je m'aperçus que l'un d'eux, Isaac Martin, était

disposé à me secourir, et comme il me faisait manger du shaddock, mes

lèvres étant entièrement desséchées, nos regards nous firent comprendre

mutuellement nos sentimens; mais ceci fut remarqué et on l'emmena. Il

entra alors dans la chaloupe, essayant de quitter le vaisseau; cependant

il fut obligé d'y retourner. Quelques autres y furent aussi retenus

contre leur inclination.

Je crus remarquer que Christian balança quelque tems s'il garderait le

charpentier, ou ses aides. À la fin il se détermina pour ces derniers,

et le charpentier fut conduit dans la chaloupe.--On lui laissa prendre

sa caisse à outils, non pourtant sans de grandes difficultés.

M. Samuel sauva mon journal et ma commission, avec quelques autres

papiers très-importans relatifs au vaisseau. Il exécuta ceci avec

beaucoup de courage, quoique sévèrement surveillé. Il tenta aussi de

sauver le garde-tems et une boîte contenant mes plans, dessins et

observations depuis quinze ans, qui étaient en grand nombre, mais on

l'entraîna en lui disant: «Malédiction! vous êtes bien heureux d'en

avoir autant.»

D'assez vives altercations eurent lieu parmi l'équipage révolté pendant

que tout ceci se passait. Quelques-uns s'écriaient en jurant: «Je veux

être damné s'il ne trouve pas moyen de s'en retourner en Angleterre, si

on lui laisse emporter quelque chose.» Ils voulaient parler de moi; et

lorsqu'ils virent le charpentier emporter sa boîte à outils:

«Malédiction! dans un mois il aura un autre vaisseau;» tandis que

d'autres tournaient en ridicule la situation malheureuse de la chaloupe,

qui tirait beaucoup d'eau et offrait si peu de place pour tous ceux qui

y étaient contenus. Quant à Christian, on aurait dit qu'il méditait sa

destruction et celle du monde entier.

Je demandai des armes, mais les mutins se moquèrent de moi en disant que

je connaissais bien les gens chez lesquels j'allais. Quatre coutelas,

cependant, nous furent jetés dans la chaloupe après que nous eûmes viré

de bord.

Les officiers et les matelots étant dans la chaloupe, on n'attendait

plus que moi. Le capitaine d'armes en informa Christian, qui dit alors:

«Allons, capitaine Bligh, vos officiers et vos hommes sont maintenant

dans la chaloupe, et il faut que vous alliez avec eux. Si vous essayez

de faire la moindre résistance, vous serez immédiatement mis à mort.» Et

sans plus de cérémonie, je fus jeté par-dessus le bordage, par une

troupe de scélérats armés. Alors on me délia les mains. Une fois dans la

chaloupe, on nous fit virer sur l'arrière, au moyen de la corde qui nous

tenait amarrés. Alors on nous jeta quelques morceaux de porc, ainsi que

les quatre coutelas. L'armurier et le charpentier m'appelèrent alors

pour me dire de ne pas oublier qu'ils n'avaient pris aucune part dans

toute cette affaire. Après être restés quelque tems à servir de jouet à

ces malheureux sans compassion, et en butte à leurs railleries, nous

fûmes à la fin poussés au large, et abandonnés aux flots de l'Océan.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 15 / 18 段