l'ennemi qui s'approchait, s'écrie: «Suis-moi, Torquil, et suis-moi sans
crainte!» Soudain elle se plonge dans les profondeurs de l'océan. Il n'y
avait pas une minute à perdre;--les ennemis étaient proches, offrant des
chaînes à ses yeux et exhalant des menaces à ses oreilles. Ils ramaient
avec vigueur, et, en s'approchant, lui criaient de se rendre au nom de
son _honneur_ perdu. Torquil se précipite dans les flots.--L'art du
nageur lui était familier dès l'enfance, et c'était de lui maintenant
qu'allait dépendre tout son espoir.--Mais où va-t-il?--Il s'enfonce et
ne reparaît plus? L'équipage de la chaloupe regarde avec consternation
la mer et le rivage. Il n'y avait pas d'endroit où l'on pût débarquer
sur ce précipice escarpé, nu et glissant comme une montagne de glace.
Ils regardèrent quelque tems, s'attendant à le voir flotter au-dessus
des flots; mais nulle trace ne sillonna la mer. La vague continua de
s'écouler après qu'ils se furent plongés dans son sein, sans qu'aucun
bouillonnement en rappelât le moindre indice. Le faible reflux de l'eau;
la légère écume qui, semblable à un blanc sépulcre, s'était élevée sur
l'endroit qui semblait le dernier gîte de ce jeune couple, qui ne
laissait pas après lui de monument fastueusement triste comme un
héritier; la barque paisible ballottée par les flots: voilà tout ce qui
parlait encore de Torquil et de son épouse; et, sans cette petite
barque, tout ceci aurait pu passer pour le fantôme évanoui du rêve d'un
marin. Ils s'arrêtèrent, et cherchèrent en vain; puis se remirent à
ramer pour s'en retourner, la superstition même leur défendant de
s'arrêter là plus long-tems. Quelques-uns dirent qu'il ne s'était pas
plongé dans les vagues, mais qu'il s'était évanoui comme un esprit
follet; d'autres que quelque chose de surnaturel les avait frappés dans
sa figure et dans sa taille au-dessus de l'humaine; tandis que tous
convenaient que ses joues et ses yeux offraient la teinte cadavéreuse de
la mort. Cependant, tout en s'éloignant du rocher, ils s'arrêtaient
auprès de chaque plante marine, s'attendant à trouver quelque trace de
leur proie.--Mais non, elle s'était dissipée à leurs yeux comme l'écume
marine.
5. Et où était-il ce pèlerin de l'océan? Suivait-il sa Néréide? Tous
deux avaient-ils cessé pour jamais de souffrir, ou, reçus dans des
grottes de corail, avaient-ils arraché quelque pitié aux vagues
attendries, et en avaient-ils obtenu la vie? Habitaient-ils parmi les
mystérieux souverains de l'océan? faisaient-ils résonner avec _Mermen_
le coquillage fantastique? Neuah, au milieu des sirènes, peignait-elle
ses longs cheveux alors flottans sur l'océan comme ils l'avaient jadis
été dans l'air? Ou bien avaient-ils péri, et dormaient-ils du sommeil de
la mort sous ce gouffre dans lequel ils s'étaient élancés avec tant
d'intrépidité?
6. La jeune Neuah s'était plongée dans les flots, et il l'avait suivie.
À la manière dont elle traversait les profondeurs de sa mer natale, on
l'eût cru née au sein de cet élément, tant elle avait d'aisance, de
grâce et de fermeté! Une trace lumineuse marquait son passage; on eût
dit qu'il sortait des étincelles de ses pieds, comme d'un acier
_amphibie_. Ne la perdant pas de vue, et presque aussi habile qu'elle à
explorer les abîmes où les plongeurs vont à la recherche des perles,
Torquil, le nourrisson des mers du Nord, suivait ses pas liquides avec
adresse et facilité. Pendant un moment, Neuah s'enfonça plus bas; puis
se relevant, elle reparut, étendit les bras, secoua sa noire chevelure
pleine d'écume, et fit résonner les rochers d'un rire joyeux. Ils
avaient de nouveau atteint un royaume central de la terre, mais c'est en
vain qu'on y aurait cherché un arbre, des champs et un ciel.--Elle
indiqua du doigt à son époux une grotte spacieuse[52], dont la vague
mobile était le seul portique; cavité profonde, que le soleil ne voit
jamais, si ce n'est à travers le voile verdâtre des flots, dans ces
jours de fête de l'océan où son onde est claire et transparente, et où
tout le peuple poisson se livre à de folâtres jeux. Avec ses cheveux,
Neuah essuya l'eau qui découlait des yeux de Torquil, puis elle frappa
dans ses mains de joie en voyant son étonnement. Elle le conduisit dans
un endroit où le roc paraissait s'avancer en saillie et former une
espèce de hutte semblable à celle d'un triton. Du moins à ce qu'il leur
parut, car pendant quelque tems ils se trouvèrent dans les ténèbres,
jusqu'à ce que le jour, pénétrant par les fentes du rocher, y eût
répandu une faible clarté, telle que celle qui luit dans l'aile d'une
vieille cathédrale où d'antiques monumens poudreux fuient l'éclat de la
lumière: de même la voûte de leur grotte marine ne laissait entrer
qu'une lueur mélancolique.
[Note 52: La description de cette cave (qui n'est pas une fiction) se
trouvera dans le neuvième chapitre du _Rapport_ fait sur les îles de
Tonga, par Mariner. J'ai pris la liberté poétique de la transplanter à
Toobonaï, le dernier endroit où l'on ait eu quelque nouvelle certaine de
Christian et de ses camarades.]
7. La jeune sauvage tira de son sein une torche de pin, entourée de
gnatoo, et recouverte d'une feuille de plantain, afin de mieux préserver
de l'humidité des flots sa dernière étincelle. Cette enveloppe l'avait
tenue sèche; puis, tirant de la même feuille de plantain une pierre et
quelques petits branchages de bois sec, elle en fit jaillir du feu avec
la lame du couteau de Torquil, et allumant sa torche, elle en éclaira la
grotte. Cette dernière apparut alors vaste et élevée; c'était une voûte
gothique qui s'était créée elle-même. La nature était l'architecte qui
avait élevé ses arceaux; les architraves étaient peut-être dus à quelque
tremblement de terre. Les arcs-boutans avaient pu être précipités du
sein de quelque montagne, alors que les pôles craquaient, et que le
monde était couvert d'eau; ou peut-être calcinés par un feu concentré
dans les entrailles de la terre, tandis qu'à peine échappé de son bûcher
funèbre, les débris du globe fumaient encore. Rien n'y manquait, ni le
faîte orné de ciselures et de reliefs, ni les ailes[53], ni la nef. Là,
tout semblait avoir été creusé des mains de l'obscurité pour y faire son
temple. Là, aussi, en se livrant quelque peu aux fantaisies de
l'imagination, on croyait voir la voûte peuplée de figures bizarres,
tristes ou grimaçantes. Une mitre, une châsse attiraient l'oeil qui se
reportait bientôt sur l'image d'un crucifix. C'est ainsi que la nature,
se jouant avec les stalactites, s'était élevé une chapelle au sein des
mers.
[Note 53: Ces détails peuvent paraître trop minutieux par rapport à la
description générale d'où ils sont puisés (dans Mariner); mais il y a
peu d'hommes qui aient voyagé sans voir quelque chose de semblable, sur
terre c'est-à-dire, et sans parler d'_Ellora_, dont il est question dans
le dernier journal de _Mungo-Park_ (si ma mémoire ne me trompe pas, car
il y a huit ans que j'ai lu cet ouvrage) Il dit aussi avoir rencontré un
rocher, ou une montagne, dont l'intérieur ressemblait tellement à une
cathédrale gothique, qu'il fallut le plus minutieux examen pour le
convaincre qu'elle était l'oeuvre de la nature.]
8. Neuah prit alors son Torquil par la main; et agitant le long de la
voûte sa torche allumée--elle le conduisit dans chaque enfoncement, et
lui montra tous les endroits secrets de leur nouvelle demeure. Elle n'en
resta pas là; tout avait été dès long-tems préparé par elle pour adoucir
le sort qu'elle devait partager avec son amant. Il y trouva une natte
pour se livrer au repos; le frais _gnatoo_ pour lui servir de vêtement,
et l'huile de sandale pour se garantir de la rosée. Pour aliment, la
noix de coco, l'igname et le pain produit de l'arbre. Pour table, le
plantain étendant ses larges feuilles, et l'écaille de la tortue qui
offre un banquet délicieux dans la chair qu'elle renferme. La gourde
remplie d'eau fraîchement puisée à la source, la mûre banane cueillie
sur la fertile montagne, une pile de branches de pin, pour entretenir
sous ces voûtes une clarté perpétuelle; enfin, Neuah elle-même, belle
comme la nuit, venait animer de son ame tout ce qui les entourait, et
répandre la sérénité et la lumière dans ce monde souterrain. Depuis que
l'étranger avait débarqué pour la première fois dans son île, elle avait
prévu que la force ou la fuite pouvait les trahir. Alors elle avait
formé un asile de cet antre rocailleux où Torquil put être en sûreté
contre ses compatriotes. Chaque aurore, la brise matinale avait
transporté vers ces lieux son léger canot chargé de tous les fruits
dorés qui mûrissent dans ces beaux climats. Chaque soir l'avait vue s'y
diriger encore avec tout ce qui pouvait embellir et égayer leur grotte
de spath. Et maintenant elle étalait à ses yeux ses petits trésors avec
un sourire qui indiquait assez que Neuah était la plus heureuse des
filles de ces îles hospitalières.
9. Tandis qu'il la regardait avec admiration et reconnaissance, elle,
pressant sur son coeur passionné l'amant qu'elle venait de sauver,
accompagnait ses douces caresses d'un ancien conte d'amour; car l'amour
est vieux, vieux comme l'éternité, quoiqu'il ne soit pas usé par tous
les êtres qui furent, sont, ou seront un jour[54]. Elle lui raconta
comment il y avait bien mille lunes, un jeune chef, s'étant plongé dans
ces profondeurs à la recherche de la tortue, en suivant les traces de sa
proie, s'était trouvé dans la grotte qui leur servait d'asile; comment,
quelque tems après, à la suite d'un combat sanglant, il y avait caché
une fille du sol, qui devait la naissance à ses ennemis, ennemie trop
chère, sauvée par sa tribu pour subir le sort des captifs; comment,
lorsque les orages de la guerre furent calmés, il avait conduit sa tribu
insulaire à l'endroit où les ondes étendent leur ombre épaisse et
verdâtre sur l'entrée rocailleuse de la grotte, puis s'était enfoncé
dans les flots comme pour n'en ressortir jamais, tandis que ses
compagnons consternés, dans leurs barques, le croyaient fou, et
tremblaient de le voir la proie du bleu requin. Plongés dans
l'affliction, ils ramèrent tristement autour du rocher qu'entourait la
mer, puis se reposèrent sur leurs pagaies avec abattement, lorsque
tout-à-coup ils voient surgir des flots une fraîche déesse, telle elle
leur apparut, du moins, dans la surprise et l'admiration dont ils furent
frappés. Leur chef était à ses côtés, relevant la tête avec orgueil,
heureux et fier de sa jeune sirène, de sa belle épouse, et comment,
lorsque ses compatriotes reconnurent leur erreur, ils portèrent les deux
époux sur le rivage, au son des conques marines, et de mille
acclamations joyeuses; enfin, comment ils vécurent heureux et moururent
en paix. Et pourquoi n'en serait-il pas de même de Torquil et de son
épouse? Il ne m'appartient pas de décrire les caresses impétueuses,
passionnées, qui suivirent ce récit, et qui firent de cet asile sauvage
un séjour d'ivresse. Il suffit de dire que tout était amour, dans cette
grotte aussi souterraine, aussi éloignée des regards des humains, que la
tombe où Abailard, vingt ans après sa mort, ouvrit encore les bras pour
recevoir le corps d'Héloïse descendu sous la voûte nuptiale, et presser
contre son coeur ranimé ses restes de nouveau palpitans[55]. Les vagues
avaient beau murmurer autour de leur couche, leur mugissement n'était
pas plus entendu que si la vie les eût abandonnés. Au-dedans d'eux,
leurs coeurs formaient une délicieuse harmonie qui s'exhalait dans le
murmure et les soupirs entrecoupés de l'amour.
[Note 54: Le lecteur se rappellera ici l'épigramme de l'anthologie
grecque, ou sa traduction dans la plupart des langues modernes:
Qui que tu sois, voici ton maître;
Il le fut, il l'est, ou doit l'être.
]
[Note 55: La tradition attachée à l'histoire d'Héloïse rapporte que,
lorsque l'on descendit son corps dans le tombeau d'Abailard (enterré
vingt ans auparavant) ses bras s'ouvrirent pour la recevoir.]
10. Et ceux qui avaient causé et partagé ce désastre; ceux qui les
livraient à l'exil dans la cavité d'un roc, qu'étaient-ils devenus à
leur tour? Ramant comme lorsqu'il y va de la vie, ils demandaient au
ciel l'asile que les hommes leur refusaient. Libres de leur choix, ils
eussent suivi une autre route; mais où se diriger! le flot qui les
portait portait aussi leurs ennemis! Ceux-ci, trompés dans leurs
premiers efforts, s'étaient remis de nouveau à la poursuite; enflammés
de colère, comme des vautours privés de leur proie, leurs bras vigoureux
fendaient les flots. Bientôt ils gagnèrent de l'avantage sur ceux qui ne
pouvaient plus trouver de salut que sur quelque roc aride ou dans
quelque baie enfoncée et inconnue:--nulle autre chance, nul autre espoir
ne leur restait.--Ils se dirigèrent donc vers le premier rocher qui
frappa leurs regards, pour prendre leur dernier congé de la terre, et
céder comme des victimes ou mourir le glaive à la main. Là, Christian
renvoya les sauvages et leur canot, quoique ceux-ci eussent encore voulu
se battre pour ce petit nombre d'hommes; mais il leur commanda de
retourner dans leur île, et de ne pas ajouter à tout ce qu'ils avaient
déjà fait un sacrifice inutile: car que pouvaient l'arc et la lance
grossière contre les armes qui allaient être employées?
11. Ils débarquèrent sur une plage étroite et sauvage, où l'on avait
rarement vu d'autres traces que celles de la nature, et avec ce regard
sombre, fixe et farouche de l'homme parvenu aux dernières extrémités du
malheur, alors que tout espoir est perdu, que la gloire elle-même ne lui
reste pas pour animer sa résistance contre la mort ou les fers, ils
attendirent tous trois, comme attendirent jadis les trois cents braves
qui teignirent les Thermopyles de leur sang héroïque.--Mais quelle
différence entre eux! c'est la cause qui fait tout; c'est elle qui
dégrade ou consacre le courage qui succombe. Sur ces trois hommes, aucun
rayon de gloire, aucune promesse d'immortalité ne brillait à travers les
nuages épais de la mort. Une patrie reconnaissante, souriant à travers
ses larmes, n'entonnait pas pour eux cet hymne de louanges répété
pendant plus de mille ans. Les yeux d'aucune nation ne devaient se fixer
sur leur tombe;--aucun monument funèbre, élevé à leur mémoire, ne devait
exciter l'envie des héros. Avec quelqu'intrépidité qu'ils répandissent
les derniers flots de leur sang, leur vie était un opprobre,--leur
épitaphe devait contenir un crime. Et tout ceci, ils le savaient et le
comprenaient, du moins le chef de la troupe qu'il avait entraînée à sa
perte, lui qui, né peut-être pour quelque chose de mieux, avait placé sa
vie sur une chance long-tems incertaine; mais le dé allait être jeté, et
toutes les probabilités se réunissaient pour annoncer sa chute. Et
quelle chute! Toutefois, il envisageait la catastrophe d'un coeur aussi
endurci que le rocher sur lequel il se tenait, et où il avait pointé son
fusil, sombre lui-même comme le nuage épais qui se montre à côté du
soleil.
12. La chaloupe s'approchait: elle était bien armée, elle avait un
équipage ferme et prêt à faire ce que le devoir lui commanderait,
indifférent aux dangers comme le vent d'automne l'est à la chute des
feuilles qu'il fait tomber. Et cependant ces hommes auraient peut-être
préféré marcher contre une nation étrangère que contre un ennemi natal,
et sentaient que cette malheureuse victime de ses passions, pour avoir
cessé d'être Anglais, n'en avait pas moins été un enfant de
l'Angleterre. Ils lui crient de se rendre;--pas de réponse; leurs armes
sont pointées, elles étincellent aux rayons du jour. Le même cri est
répété,--pas de réponse; et cependant, une troisième fois, et plus haut
que les deux premières,--on lui offre encore quartier.--L'écho résonnant
du rocher répéta seul les sons mourans de leurs voix.--Alors une lueur
jaillit, et l'on vit briller la décharge meurtrière: un nuage de fumée
s'éleva entre les deux partis, tandis que le roc retentissait du bruit
des balles qui sifflaient en vain et allaient s'aplatir en tombant. Ce
fut alors que partit la seule réponse qui pût être faite par ceux qui
avaient perdu tout espoir sur la terre ou dans le ciel. Après la
première décharge, s'étant approchés de plus près, les Anglais
entendirent la voix de Christian crier:--Maintenant feu! et avant que
l'écho eût achevé de redire ces mots, deux hommes étaient tombés. Les
autres assaillirent les âpres flancs du rocher, et, furieux de la
démence de leur ennemi, dédaignèrent toute autre tentative pour en venir
aux mains. Mais le roc était escarpé, et ne présentait aucun sentier
frayé. À chaque pas, un nouveau rempart s'opposait à leur fureur; tandis
que, debout au milieu des sommités les plus inaccessibles que l'oeil de
Christian était bien habitué à distinguer, nos trois rebelles
soutenaient un combat à mort aux lieux que l'aigle a choisis pour
construire son nid. Chacun de leurs coups portait, tandis que les
assaillans tombaient brisés comme le coquillage rampant qui s'attache
aux flancs du rocher. Cependant il en survivait encore assez qui ne se
lassaient pas d'escalader et de se disperser çà et là, jusqu'à ce
qu'enfin cerné et environné de toutes parts, non d'assez près pour être
pris, mais assez pour y périr, le trio désespéré, comme des requins qui
se sont gorgés de leur proie, vit que son sort ne tenait plus qu'à un
fil. Quoi qu'il en soit, jusqu'au dernier moment ils se battirent bien,
et aucun gémissement n'apprit à l'ennemi quel était celui qui venait de
tomber. Christian succomba le dernier.--Deux fois blessé, on lui offrit
encore merci en voyant son sang couler. Mais il était trop tard pour
vivre et non pour mourir avec une main ennemie pour lui fermer les yeux.
Un de ses membres était rompu et tomba le long du rocher comme un faucon
privé de ses petits. Ce bruit le ranima et parut réveiller en lui
quelque sentiment exprimé dans son faible geste. Il fit signe aux plus
avancés, qui s'approchèrent en ce moment: il éleva son arme, sa dernière
balle avait été tirée; mais, arrachant le premier bouton de sa
veste[56], il l'enfonça dans le canon, ajusta, fit feu et sourit en
voyant son ennemi tomber; puis, repliant comme un serpent son corps
mutilé et épuisé, il se mit à ramper vers l'endroit où le précipice,
s'élevant à pic au-dessus des flots, offrait comme lui l'image du
désespoir.--Là, jetant un dernier regard derrière lui, il serra
convulsivement le poing, déchargea pour la dernière fois sa rage contre
cette terre qu'il allait quitter, et se laissa rouler dans l'abîme. Le
rocher reçut en bas son corps brisé comme du verre, et ne formant plus
qu'une masse sanglante dont il restait à peine un fragment qui parût
avoir appartenu à une forme humaine, et qui pût servir de proie à
l'oiseau marin où au ver. Un crâne à cheveux blonds souillé de sang et
d'herbes de mer fumait encore. C'était tout ce qui restait de cet homme
et de ses actions. On vit briller un instant encore dans le lointain
quelques débris de ses armes que sa main avait tenues serrées jusqu'au
dernier moment; mais bientôt, entraînés dans les flots, ils allèrent se
couvrir de rouille sous les ondes écumeuses qui les engloutissaient:
voilà toutes les traces qu'il laissa de lui, si l'on en excepte une vie
mal employée, et une ame;--mais qui osera dire où elle alla? C'est à
nous de pardonner et non de juger les morts, et ceux qui les condamnent
si légèrement à l'enfer, en sont eux-mêmes sur la route, à moins que ces
espèces de fanfarons, qui se plaisent à exagérer les peines éternelles,
n'obtiennent grâce pour leur mauvais coeur, en faveur de leur plus
mauvaise tête.
[Note 56: Dans l'ouvrage de Thibault, sur Frédéric II de Prusse, il y a
une singulière histoire d'un jeune Français et de sa maîtresse, qui
paraissaient être de quelque distinction. Il s'était engagé, et avait
déserté à Sweidnitz, et fut pris après une résistance désespérée; il
avait tué un officier qui avait essayé de le saisir, étant déjà blessé
lui-même par la décharge de son fusil, dans lequel il avait mis un
bouton de son uniforme en guise de balle. Quelques circonstances de son
procès, devant la cour martiale, excitèrent un grand intérêt parmi ses
juges, qui désirèrent connaître sa véritable situation. Il offrit de la
révéler, mais au roi seulement, auquel il demandait permission d'écrire.
Cette permission lui fut refusée, et Frédéric fut rempli de la plus
grande indignation, soit de voir sa curiosité trompée, ou par
quelqu'autre motif, quand il apprit qu'on avait rejeté sa requête.
(Voyez l'ouvrage de Thibault, vol. II.--Je cite de mémoire.)
(_Note de Lord Byron_.)]
13. L'action était terminée! tout était pris ou détruit, fugitif, captif
ou mort. Le peu de malheureux qui avaient survécu à l'escarmouche de
l'île étaient enchaînés sur ce vaisseau, après avoir fait autrefois
honorablement partie de son brave équipage. Mais le dernier rocher
n'avait pas vu de dépouilles vivantes. Couchés à l'endroit où ils
étaient tombés, froids, nageant dans leur sang, le vorace oiseau de mer
agitait sur eux son aile humide, et quelquefois, se rapprochant de la
vague voisine avec des cris perçans et discords, entonnait l'hymne
funèbre. Mais, calme et insouciante, la vague continuait de se soulever,
et poursuivait son cours avec son éternelle indifférence. Les dauphins
se jouaient sur sa surface et le poisson-volant s'élançait vers le
soleil, jusqu'à ce que son aile desséchée le fît retomber de sa hauteur
éphémère, et plonger de nouveau dans l'onde pour se préparer à prendre
un nouvel essor.
14. Le matin avait paru; et Neuah, qui dès l'aurore s'était mollement
plongée dans l'onde pour recueillir les rayons naissans du jour, et
examiner si personne ne s'approchait de l'antre amphibie où reposait son
amant, aperçut une voile en mer: elle s'agitait, se gonflait, et
courbait son arc flottant sous le joug de la brise naissante. Le souffle
commença à lui manquer, tant elle se sentit troublée par la
crainte!--son coeur se gonfla et palpita violemment, tandis qu'elle
doutait encore de quel côté se dirigeait sa course.--Mais non, le
vaisseau ne s'avance pas,--il s'éloigne au contraire rapidement. Il est
déjà loin, et son ombre s'efface à mesure qu'il sort de la baie. Elle
regarde, elle secoue l'écume de mer qui couvre ses yeux, afin de le
contempler comme elle contemple les cieux quand elle espère y voir
paraître l'arc-en-ciel. Le bâtiment, parvenu au dernier point de
l'horizon, diminue, et bientôt ne présente plus qu'un point noir qui
bientôt s'évanouit. Tout est océan, tout est bonheur. De nouveau elle se
plonge à la mer pour aller réveiller son jeune amant, lui dit ce qu'elle
a vu, ce qu'elle espère, enfin tout ce que l'amour heureux peut former
de rians présages, s'élançant encore une fois avec Torquil, qui suit
gaîment sa Néréide, bondissante au milieu de la vaste mer,--nageant
autour du rocher vers un creux qui cachait le canot que Neuah y avait
laissé flottant avec la marée, sans une rame, le soir où les étrangers
les avaient chassés du rivage. Mais ceux-ci ont disparu; elle va à la
recherche de sa pagaie, la retrouve, en reprend possession, et jamais,
jamais, jamais barque fragile ne porta tant d'amour et de bonheur que
celle-ci n'en contient en ce moment.
15. Leur rivage chéri paraît encore une fois à leurs yeux, non plus
souillé par des couleurs hostiles; plus de vaisseau menaçant, de prison
flottante fièrement arrêtée sur ses bords: tout est espoir et patrie!
Mille embarcations s'élancent dans la baie, en sonnant dans des conques
marines, et annoncent leur retour. Les chefs s'assemblèrent, le peuple
se répandit en flots; tous accueillirent Torquil comme un fils qui leur
était rendu. Les femmes se pressèrent en foule pour embrasser Neuah, qui
les embrassait à son tour; lui demandèrent comment ils avaient été
poursuivis, et comment ils s'étaient échappés? Le récit en fut fait, et
une seule acclamation retentit jusqu'au ciel; et depuis ce moment, une
nouvelle tradition donna à leur asile le nom de _Grotte de Neuah_. Mille
feux flamboyant sur les hauteurs éclairèrent les réjouissances générales
de cette nuit, et la fête donnée en l'honneur de l'hôte rendu au repos
et à des plaisirs gagnés au prix de tant de dangers; et à cette nuit
succédèrent ces jours de bonheur, tels que peut seul en offrir un monde
encore enfant.
FIN DE L'ILE.
APPENDICE.
EXTRAIT DU VOYAGE DU CAPITAINE BLIGH.