premier chirurgien, le botaniste, le canonnier, le maître d'équipage, le
charpentier, le maître timonier et le quartier-maître en second; deux
quartier-maîtres, le voilier, deux cuisiniers, l'ecclésiastique, le
boucher et un garçon. Il restait à bord Fletcher Christian, le maître en
second, Pierre Haywood, Edward Young, George Stewart, aspirans; le
capitaine d'armes, le second canonnier, le second maître d'équipage, le
jardinier, l'armurier, le second charpentier et ses ouvriers, et
quatorze matelots: c'était, à tout prendre, les hommes les plus
capables.
Ayant peu ou pas de vent, nous voguâmes assez vite vers l'île de Tofoa,
qui était au nord-est, à environ dix lieues de distance. Tant que le
vaisseau resta en vue, il gouverna ouest ouest-nord; mais je regardai
ceci comme une feinte, car lorsqu'on nous éloigna, les mutins répétèrent
plusieurs fois, par acclamations: «Otaïti! Otaïti!»
Christian, leur chef, était d'une famille respectable du nord de
l'Angleterre: c'était le troisième voyage qu'il faisait avec moi. Malgré
la dureté avec laquelle il me traita, le souvenir d'anciens bienfaits
produisit en lui quelques remords. Lorsque l'on m'entraîna hors du
vaisseau, je lui demandai si c'était ainsi qu'il répondait aux marques
nombreuses qu'il avait eues de mon amitié. Il parut troublé de cette
question, et me répondit avec une grande émotion: «Capitaine Bligh, vous
avez frappé juste: je suis dans l'enfer; je suis dans l'enfer!» Ses
talens le rendaient parfaitement capable de se charger du troisième
quart, d'après la manière dont j'avais divisé l'équipage du vaisseau.
Haywood était aussi d'une famille respectable du nord de l'Angleterre;
et, ainsi que Christian, c'était un jeune homme de talent. Ces deux
jeunes gens avaient été les objets particuliers de mes soins, et je
m'étais donné beaucoup de peine pour les instruire, ayant conçu l'espoir
qu'ils feraient un jour honneur à leur pays dans cette profession. Young
m'était bien recommandé, et Stewart appartenait à des parens des
Orkneys, pays où nous avions été si bien accueillis à notre retour des
mers du Sud, en 1780, que, d'après cette seule considération, je
l'aurais pris volontiers avec moi; mais d'ailleurs il avait toujours
joui d'une bonne réputation.
Lorsque j'eus le loisir de réfléchir, une satisfaction secrète m'empêcha
de me livrer à l'abattement. Et cependant, quelques heures auparavant,
je me trouvais dans la situation la plus satisfaisante: commandant un
vaisseau dans le meilleur état possible, pourvu de tout ce qui pouvait
être nécessaire à la santé et au service de l'équipage; le but de notre
voyage était atteint, nous en avions accompli les deux tiers, et le
reste de la traversée n'offrait qu'une perspective de succès.
On demandera naturellement quelle pouvait être la cause d'une pareille
révolte? En réponse à cette question, je ne puis donner que mes
conjectures.--J'ai souvent pensé que les mutins s'étaient flattés de
l'espoir de passer une vie plus heureuse parmi les Otaïtiens qu'il ne
leur serait jamais possible de se la procurer en Angleterre: ceci, joint
à quelques liaisons qu'ils avaient formées avec des femmes du pays,
occasionna très-probablement toute cette affaire.
Les femmes d'Otaïti sont belles, douces, enjouées dans leur conversation
et leurs manières, et ont assez de délicatesse pour se faire admirer et
chérir. Les chefs étaient si attachés à nos gens, qu'ils les
encourageaient, en quelque sorte, à rester avec eux, et leur
promettaient de vastes possessions. Dans des circonstances semblables,
auxquelles s'en joignirent d'autres encore, on ne peut guère s'étonner
qu'une troupe de matelots, dont la plupart n'avaient pas de famille, se
soient laissés entraîner, lorsqu'il ne dépendait que d'eux de s'établir
au milieu de l'abondance, dans une des plus belles îles du monde, où il
n'y avait pas de nécessité de se livrer au travail, et qui leur offrait
l'attrait de plaisirs dont il est impossible de se former une idée.
Cependant, tout ce qu'un commandant pouvait craindre était la désertion,
telle qu'il y en a plus ou moins d'exemples dans les mers du Sud, et non
une révolte complète.
Mais le secret qui accompagna ce complot surpasse toute croyance. Treize
de ceux qui partageaient mon sort avaient toujours vécu avec les
matelots; et cependant, ni eux, ni les camarades de Christian, de
Stewart, d'Heywood et de Young n'avaient jamais remarqué aucune
circonstance qui pût faire soupçonner ce qui se tramait. Il n'est donc
pas étonnant que j'en sois devenu victime, mon esprit étant complètement
exempt de méfiance. Peut-être la chose ne serait-elle pas arrivée s'il y
eût eu des troupes à bord et une sentinelle à la porte de ma cabine, que
je laissais toujours ouverte pendant la nuit, afin que l'officier de
quart put entrer chez moi toutes les fois qu'il en avait besoin. Si
cette révolte eût été occasionnée par quelque sujet de mécontentement,
fondé ou non, j'en aurais découvert des symptômes, ce qui m'aurait mis
sur mes gardes; mais il en était bien autrement. Je vivais, surtout avec
Christian, de la manière la plus amicale; ce jour même, il était engagé
à dîner avec moi, et la veille au soir, il s'était excusé de partager
mon souper, sous prétexte d'une indisposition dont j'avais témoigné de
l'inquiétude, étant bien loin de soupçonner son intégrité ou son
honneur.
FIN DE L'APPENDICE.
LA VISION
DU JUGEMENT,
PAR QUEVEDO REDIVIVUS.
POÈME INSPIRÉ PAR UNE COMPOSITION DU MÊME TITRE,
PAR L'AUTEUR DE WAT-TYLER.
«C'est un Daniel venu pour prononcer le jugement! oui, un
vrai Daniel! Je te remercie, Juif, de m'avoir enseigné ce
mot.»
LA VISION DU JUGEMENT.
1. Saint Pierre était assis auprès de la porte du ciel; les clefs en
étaient rouillées et la serrure un _peu_ dure, par suite du _peu_
d'usage qu'on en avait fait depuis quelque tems: non, à beaucoup près,
que le paradis fût plein; mais, depuis l'ère gallique quatre-vingt-huit,
les diables s'étaient tellement démenés, ils avaient si bien conduit
leur barque, comme le dirait un marin, qu'ils avaient entraîné presque
toutes les ames de leur côté.
2. Les anges chantaient faux, et s'étaient enroués à force d'exercer
leur voix, car ils n'avaient presque autre chose à faire qu'à remonter
le soleil et la lune, et contenir dans le devoir quelqu'étoile
vagabonde, ou quelque comète étourdie, qui, s'émancipant trop tôt sur
l'azur éthéré, avait pourfendu quelque planète en folâtrant avec sa
queue, comme la baleine en use quelquefois à l'égard des petits
bâtimens, dans ses accès de gaîté.
3. Les séraphins, nos anges gardiens, voyant qu'ils ne pouvaient suffire
à leur emploi ici-bas, s'étaient retirés là-haut; les affaires
terrestres n'occupaient plus aucune place dans le ciel, si ce n'est sur
le noir bureau de l'ange chargé de nos archives. Celui-ci, voyant les
exemples de vices et de malheur se multiplier avec une telle rapidité,
avait arraché toutes les plumes de ses deux ailes sans pouvoir encore
finir d'enregistrer les misères humaines.
4. Ses occupations avaient tellement augmenté depuis quelques années,
que (contre sa volonté, sans doute, et comme ces chérubins ministres
terrestres) il avait été forcé de chercher des ressources autour de lui,
et de réclamer l'aide de ses pairs célestes, avant que le besoin
croissant qu'on avait de son ministère eût achevé de l'épuiser. En
conséquence, six anges et douze saints lui furent donnés pour commis.
5. C'était là un fameux bureau,--du moins pour le ciel; et cependant,
tous tant qu'ils étaient, ils ne manquaient pas de besogne. On voyait
tous les jours le triomphe de tant de conquérans et tant de royaumes
remis à neuf! chaque jour aussi avait son carnage de six ou sept mille
hommes, jusqu'à ce que celui de Waterloo arrivant pour couronner le
tout, les esprits célestes jetèrent leurs plumes, saisis d'un divin
dégoût, tant cette dernière page était barbouillée de fange et de sang!
6. Par parenthèse, ce n'est pas à moi à redire ce qui fit frémir les
anges.--Le diable lui-même, dans cette occasion, abhorra son propre
ouvrage, tant il était rassasié du banquet infernal! Et quoique ce fût
lui-même qui eût aiguisé chaque glaive, sa soif innée du mal en était
presque éteinte. Ici, la seule bonne oeuvre de Satan mérite bien d'être
citée: c'est qu'il s'était réservé les deux généraux, en toute
propriété, après leur mort.
7. Sautons par-dessus quelques années d'une paix factice, pendant
lesquelles la terre ne fut ni plus ni moins bien peuplée, l'enfer comme
de coutume, et le ciel pas du tout. Elles forment le bail des tyrans,
seulement ce sont de nouveaux noms qui l'ont signé.--Cela finira quelque
jour; en attendant ils vont toujours augmentant, avec leurs sept têtes
et leurs dix cornes, comme la bête prédite par l'Apocalypse.--Quant aux
nôtres[57], elles sont moins redoutables par la tête que par les cornes.
[Note 57: Ce pronom se rapporte probablement au mot _bête_.
(_N. du Tr._)]
8. La seconde aurore de la première année de la liberté, Georges III
mourut. Sans être un tyran, il avait protégé les tyrans, jusqu'au moment
où, chaque sens lui étant ravi, il avait perdu et la lumière
intellectuelle, et la lumière extérieure. Jamais meilleur fermier
n'avait fait valoir un pré; jamais plus mauvais roi n'avait laissé un
royaume livré à sa perte. Il mourut, et laissa la moitié de ses sujets
aussi fous, et l'autre moitié aussi aveugles que lui.
9. Il mourut!--sa mort ne fit pas beaucoup de bruit sur la terre. Ses
funérailles eurent quelque éclat;--le velours, les dorures, le cuivre y
furent en profusion. Il n'y manqua que des larmes, excepté celles de
convention: car cette espèce de marchandise peut s'acheter à sa vraie
valeur.--Quant aux élégies, il y eut un nombre convenable de ces
inspirations, bien entendu qu'elles furent aussi payées. Puis vinrent
les torches, les manteaux, les bannières, les hérauts d'armes, et tous
ces restes des vieilles coutumes gothiques.
10. Cela formait un mélodrame vraiment sépulcral. De tous les fous
accourus pour augmenter et contempler ce spectacle, qui se souciait du
défunt? La pompe des funérailles était le seul motif d'attraction, et le
noir composait tout le deuil. Là, pas une pensée qui s'élançât au-delà
du drap mortuaire; et lorsque le magnifique cercueil fut enseveli, on
eût dit une dérision de l'enfer, qui renfermait ainsi dans l'or une
pourriture de quatre-vingts ans.
11. C'est ainsi que son corps fut mêlé à la poussière! Il aurait pu
redevenir bien plus tôt ce qu'il faut qu'il soit un jour, si ses élémens
naturels eussent été livrés à eux-mêmes pour s'incorporer de nouveau
avec la terre, l'eau et le feu. Mais ces parfums étrangers ne font que
contrarier les intentions de la nature, qui le créa aussi nu que ces
millions d'hommes dont on n'embaume pas l'argile vulgaire. Et cependant,
toutes ces épices ne réussissent qu'à prolonger sa corruption.
12. Il est mort! la terre extérieure n'a plus rien à démêler avec lui.
Il est enterré, et, à l'exception du mémoire des funérailles et du
griffonnage du lapidaire, il ne sera plus question de lui dans le monde,
à moins qu'il n'ait fait son testament tout entier;--mais quel est le
procureur qui le demandera à son fils, à son fils en qui nous voyons ses
qualités briller encore, excepté cette vertu domestique, si rare
aujourd'hui, la fidélité envers une femme laide et méchante?
13. Dieu sauve le roi[58]! Ce serait une grande économie pour Dieu que
d'épargner cette race-là; mais s'il veut être d'humeur miséricordieuse,
tant mieux. Je ne suis pas de ceux qui prêchent pour la damnation;--je
ne sais pas trop même si je ne suis pas, à peu près, le seul qui, dans
le faible espoir d'adoucir la perspective de nos maux futurs, ait mis, à
quelques légères restrictions près, des bornes aussi étroites à
l'infernale juridiction des peines éternelles.
[Note 58: _God save the king!_ acclamation nationale des Anglais, qui
répond à notre cri de: «Vive le roi!» _Save_ vent dire aussi _épargner_;
de là l'espèce de jeu de mot du commencement de cette stance.
(_N. du Tr._)]
14. Je sais que cette opinion n'est pas populaire; je sais que c'est un
blasphême; je sais que l'on peut être damné pour avoir espéré que
personne ne le serait jamais; je sais que, dès l'enfance, l'on nous
gorge des meilleures doctrines, jusqu'à ce que nous soyons prêts à en
déborder;--je sais qu'excepté l'église anglicane, toutes, sans
exception, nous en ont fait accroire, et que les trois ou quatre cents
autres qui restent, ainsi que les synagogues, ont fait une maudite
acquisition.
15. Dieu nous soit en aide à tous! Dieu me soit en aide à moi surtout
qui suis, Dieu le sait, aussi fragile que le diable peut le souhaiter,
et non plus difficile à damner qu'un poisson qui a avalé l'hameçon ne
l'est à amener au rivage, ou que l'agneau à servir de proie au boucher:
non pourtant que je sois prêt encore à faire partie du noble mets que
formera un jour cette immortelle friture composée de presque tous les
êtres créés pour mourir.
16. Saint Pierre donc était assis auprès de la porte céleste, et
s'endormait sur ses clefs, lorsque tout-à-coup survient un bruit
merveilleux qu'il n'avait pas entendu depuis long-tems. C'était le
bruissement du vent, des flots et des flammes, bref un mélange de bruits
extrêmement imposans, et qui eût arraché une exclamation à tout autre
qu'à un saint; mais celui-ci se contenta de faire un saut sur sa chaise,
et de dire en clignotant de l'oeil: «Je crois que voilà encore une étoile
qui file!»
17. Mais avant qu'il pût se rendormir, un chérubin lui effleura les yeux
du bout de son aile droite, sur quoi Saint Pierre bâilla et se gratta le
nez. «Saint portier, dit l'ange en agitant une aile sacrée, brillante de
couleur céleste, comme brille sur la terre la queue éblouissante du
paon; saint portier, lève-toi, je te prie.» À quoi le saint répondit:
«Eh bien, que veut dire tout cela? Est-ce Lucifer qui revient avec tout
ce tintamarre?»
18. «Non, répondit le chérubin,--George III est mort.» «Et quel est ce
George III? demanda l'apôtre. Quel George? quel trois?» «C'est un roi
d'Angleterre, dit l'ange.» «Bon, il ne trouvera pas ici de rois pour le
coudoyer sur sa route. Mais a-t-il sa tête sur ses épaules? car le...
dernier que nous vîmes ici n'avait qu'un tronc, et jamais il n'aurait
obtenu les bonnes grâces du ciel s'il ne nous avait jeté sa tête au
visage.
19. «Il était, si je me le rappelle bien, roi d'***. Et cette tête, qui
n'avait pas su conserver une couronne sur la terre, osa, à mon nez,
venir réclamer des droits semblables aux miens, à celle de martyr. Si
j'avais eu le sabre que je portais jadis quand je coupais des oreilles,
je l'aurais pourfendue; mais n'ayant que mes clefs et pas de glaive, je
me contentai de lui faire sauter sa tête des mains.
20. «Alors il poussa des cris si étourdissans[59] que tous les saints
sortirent et le firent entrer. Et le voilà depuis lors qui siége auprès
de saint Paul, de pair et compagnon avec ce Paul le parvenu! La peau de
saint Barthélemy, qui lui sert d'auréole dans les cieux, après avoir
racheté ses péchés sur la terre par le martyre, ne fit pas mieux que
cette tête faible et sans cervelle.
[Note 59: Il y a dans le texte _headless_, qui veut dire aussi _sans
tête_; mais cette double acception est perdue en français.
(_N. du Tr._)]
21. «Mais s'il l'eût apportée ici sur ses épaules, la chose se serait
différemment passée.--Le sentiment de compassion sympathique
qu'éprouvèrent les saints, produisit sur eux l'effet d'un charme. Ainsi
le ciel souda de nouveau cette tête sur son corps.--Cela peut être fort
bien, mais il semble que ce soit chez nous la coutume de renverser tout
ce qui se fait de sage là-bas.»
22. L'ange répondit: «Allons, Pierre, ne boudez pas; le roi qui nous
arrive a sa tête et tout le reste.--Il n'a jamais très-bien compris ce
qu'il faisait, et agissait à peu près comme une marionnette qui se meut
par des fils. Il sera jugé comme tout le reste sans doute, ce n'est ni
mon affaire ni la vôtre de nous mêler de cela; bornons-nous à remplir
notre rôle, qui consiste à faire ce qui nous est ordonné.»
23. Pendant qu'ils parlaient ainsi, la caravane céleste arriva comme un
tourbillon de vent traverse les champs de l'espace, ou comme le cygne
fend quelque rivière argentée, comme qui dirait le Gange, le Nil,
l'Indus, la Tamise ou la Tweed. Au milieu d'elle, un vieux homme avec
une vieille ame, l'un et l'autre extrêmement aveugles, s'arrêta devant
la porte, et les anges firent asseoir sur un nuage leur compagnon de
voyage enveloppé de son drap mortuaire.
24. Mais, derrière cette troupe brillante, dont il fermait la marche, un
esprit d'un aspect bien différent agitait ses ailes semblables à des
nuages orageux planant sur quelque plage déserte souvent jonchée de
débris de naufrage; son front ressemblait à l'océan agité par la
tempête. Des pensées sombres et impénétrables avaient imprimé le sceau
d'un éternel courroux sur ses traits immortels, et là où s'arrêtait son
regard, tout devenait ténèbres.
25. En s'approchant il jeta sur cette porte, dont, ainsi que le péché,
il ne devait jamais passer le seuil, un regard plein d'une haine si
implacable et tellement surnaturelle, que saint Pierre aurait bien voulu
être au-dedans. Ce dernier se mit à chercher dans ses clefs avec
beaucoup d'application, suant à grosses gouttes dans sa peau
apostolique: bien entendu que sa transpiration n'était que de l'ichor ou
quelqu'autre fluide spirituel du même genre.
26. Les chérubins eux-mêmes se rassemblèrent en foule comme des oiseaux
qui voyent le faucon prendre son essor, et ils sentirent un frémissement
jusqu'au bout de chacune de leurs plumes. Formant un cercle comme la
ceinture d'Orion, ils entourèrent leur vieux protégé qui savait à peine
où ses gardes célestes l'avaient conduit, quoique ceux-ci en usent
poliment avec les ombres royales, car nous avons pu apprendre par plus
d'une véridique histoire que les anges étaient tous torys.
27. Les choses étant dans cet état, la porte s'ouvrit tout-à-coup, et la
clarté qui en jaillit répandit dans l'espace une teinte de flammes de
plusieurs couleurs, dont les reflets arrivant jusqu'à notre petite
planète, on vit naître une nouvelle aurore boréale sur le pôle arctique,
la même qui apparut au milieu des glaces à l'équipage du capitaine Parry
dans le détroit de Melville.
28. Et de cette porte ouverte on vit sortir tout rayonnant un esprit de
lumière, majestueux par sa puissance et sa beauté, radieux de gloire
comme la bannière flottante revenant victorieuse d'un de ces combats qui
changent la face du monde. Il faut que mes humbles comparaisons se
composent d'images terrestres, car ici-bas les ténèbres de la chair
obscurcissent nos meilleures conceptions, exceptez-en les rêveries de
Johanna Southcote ou de Robert Southey.
29. C'était l'archange Michel. Tout le monde sait comment sont faits les
anges et les archanges, car il n'y a presque pas un écrivailleur qui
n'ait le sien à nous offrir, depuis le chef des démons jusqu'au prince
des anges. Nous les voyons aussi sur quelques tableaux d'autels,
quoiqu'en vérité ceux-ci ne prouvent guère que personne ait jamais eu de
notions antérieures sur ces esprits immortels. Mais c'est aux
connaisseurs à indiquer leur mérite.
30. Michel parut donc rayonnant de gloire et de beauté, oeuvre digne de
celui d'où dérive toute beauté et toute gloire. Il traversa le seuil et
s'arrêta; devant lui étaient les jeunes chérubins et le saint à tête
grise (quand je dis jeunes, entendons-nous; c'est-à-dire jeunes de
figures et non d'âge; car je serais bien fâché d'avancer qu'ils
n'étaient pas plus vieux que saint Pierre; je voulais dire seulement
qu'ils étaient un peu plus jolis que lui.)
31. Les chérubins et les saints s'inclinèrent devant le chef de la
hiérarchie céleste, le premier des esprits angéliques qui eût revêtu
l'aspect d'un Dieu saint, sans qu'aucun orgueil se fût glissé dans son
coeur divin, au fond duquel aucune pensée, hors celle du service de son
créateur, n'osa pénétrer jamais. Tout exalté, tout comblé de gloire
qu'il fût, il savait bien n'être que le vice-roi du ciel.
32. Lui et le taciturne esprit des ténèbres se trouvèrent en face. Ils
se connaissaient tous deux en bien et en mal, et, malgré leur puissance,
aucun des deux ne pouvait oublier dans l'autre son ancien ami et son
ennemi futur. Il y avait dans les regards de chacun un mélange de
hauteur, d'orgueil et de regret, comme si c'était moins leur volonté que
le destin qui les condamnât à la guerre pendant l'éternité, et leur
donnait les sphères pour champ clos.
33. Mais ici ils étaient sur un terrain neutre: nous savons par Job que
Satan a la faculté de rendre visite au ciel deux ou trois fois par an,
et que les fils de Dieu, comme ceux de la terre, doivent lui tenir
compagnie. Nous pourrions aussi faire voir d'après le même livre, quelle
politesse règne dans la conversation qui a lieu entre les puissances du
bien et du mal.--Mais il faudrait pour cela des heures.
34. Et comme ceci n'est pas un traité de théologie, pour discuter, à
l'aide de l'hébreu et de l'arabe, si le livre de Job est une allégorie
ou un fait, mais bien une narration véridique; je n'emprunte çà et là
que ce qui peut écarter le plus léger soupçon d'imposture d'un ouvrage
qui est de toute vérité d'un bout à l'autre et aussi exact que toute
autre vision.
35. Donc les esprits immortels étaient sur un terrain neutre et devant
la porte, de même que sur le seuil de l'Orient se discute la grande
cause de la mort, et que c'est de là qu'on expédie les ames dans un
monde ou dans l'autre. Michel et son antagoniste avaient donc un air
fort civil, quoique cela n'allât pas jusqu'à s'embrasser; mais son
altesse ténébreuse et son altesse lumineuse échangèrent mutuellement des
regards pleins de politesse.
36. L'archange salua, non comme salue un petit maître de nos jours, mais
en s'inclinant gracieusement, à la mode de l'Orient, et portant un de
ses bras rayonnans sur l'endroit où l'on suppose que le coeur est placé
chez les gens de bien. Il salua Satan comme un égal, pas trop bas, mais
avec affabilité. Quant à celui-ci, il aborda son ancien ami avec plus de
hauteur, et comme un vieux et pauvre seigneur castillan pourrait aborder
un riche bourgeois parvenu.
37. Il ne fit qu'incliner un moment son front diabolique; puis le
relevant, il se prépara à soutenir ses droits, et à démontrer comme quoi
le roi Georges ne pouvait justifier de ses titres à être exempt des
peines éternelles plus que tant d'autres rois cités dans l'histoire,
doués d'un meilleur sens et d'un meilleur coeur, et qui, depuis
long-tems[60], «pavaient l'enfer de leurs bonnes intentions.»
[Note 60: Cette dernière ligne est une citation.
(_N. du Tr._)]
38. Michel répondit: «Pourquoi en veux-tu à cet homme qui est mort, et
amené devant le Seigneur? Quel mal a-t-il fait depuis le commencement de
sa vie mortelle? qui te donne le droit de le réclamer? Parle, et que ta
volonté soit faite si elle est juste.--Dis; et si, pendant sa carrière
terrestre, il a manqué gravement à l'accomplissement de ses devoirs,
comme roi et comme homme, il est à toi; sinon, laisse-le passer.»
39. «Michel, répondit le prince de l'air, jusqu'en ces lieux mêmes, et
devant la porte de celui que tu sers, je viens réclamer mon sujet; et je
prouverai que, de même qu'il fut mon adorateur dans sa poussière, il le
sera en esprit: quoique chéri de toi et des tiens, parce qu'aucun
penchant pour le vin et la volupté ne se mêla à ses faiblesses, du trône
où il était placé, il ne régna sur des millions d'hommes que pour me
servir seul.
40. «Regarde cette terre, notre domaine, ou plutôt le mien; jadis elle
appartenait à ton maître. Mais je ne m'enorgueillis pas de la conquête
de cette misérable planète, et celui que tu sers ne doit pas, hélas!
m'envier non plus mon lot. Au milieu de ces myriades de mondes lumineux
qui passent devant lui pour lui rendre hommage, il a pu oublier cette
pitoyable création d'êtres chétifs dont bien peu me semblent mériter la
damnation, excepté leurs rois.
41. «Et même je ne regarde ceux-ci que comme une espèce de redevance
pour soutenir mes droits de seigneur; et eussé-je des inclinations
contraires, elles seraient, vous le savez bien, superflues. Les hommes
sont devenus si méchans que l'enfer lui-même n'a rien de mieux à faire
que de les abandonner à eux-mêmes, plus tourmentés et plus frénétiques
cent fois par les malédictions qu'ils se donnent. Le ciel ne peut pas
les faire meilleurs et je ne saurais les rendre pires.