lui-même, et avec lui la brise aromatique du sud se chargea, non de ces
parfums qu'elle recueille en passant sur une couche de violettes, mais
de ces tourbillons de fumée qui aiment à se mêler aux vapeurs de
l'eau-de-vie et du vin. Ils s'échappaient alors d'une pipe courte et
fragile, mais qui avait porté ses émanations odorantes dans les deux
zones, et toujours en action là où les vents soufflent et où la mer
roule ses flots, avait exhalé sa fumée de Portsmouth au pôle, et
opposant sa vapeur à la lueur éblouissante des éclairs, toujours calme
et paisible, au milieu des montagnes de vagues, et dans toutes les
variations d'un ciel inconstant, n'avait cessé d'offrir à Éole un
perpétuel sacrifice. Et quel était celui qui la portait? Je puis me
tromper, mais je le prendrais pour un marin ou pour un philosophe[46]. Ô
sublime tabac, qui de l'est à l'ouest charmes les travaux du marin et le
repos des enfans de Mahomet; toi qui, sur l'ottomane du musulman,
partages ses heures entre l'opium et ses femmes dont tu es devenu le
rival; magnifique à Stamboul, moins noble mais non moins chéri dans
Wapping ou le Strand, divin en _Hookas_, superbe dans une riche et
brillante pipe dont l'ambre orne le bout; comme tant d'autres objets qui
nous charment, si tu attires plus généralement les hommages revêtu de
tout l'éclat de la parure, tes vrais adorateurs admirent bien davantage
tes beautés sans déguisement. Donnez-moi un cigarre.
[Note 46: Hobbes, à qui nous devons Locke et d'autres philosophes, était
un fumeur déterminé,--même jusqu'à fumer plus de pipes qu'on n'en
pourrait compter.]
20. Une figure humaine s'approche au milieu de l'obscurité de la forêt
dont elle vient troubler la solitude. Son aspect a quelque chose de
fantastique; on dirait un marin revêtu d'un déguisement de sauvage, et
tel qu'il paraît sortant des flots de l'océan lorsque les joyeux
vaisseaux traversent la ligne et qu'une foule de matelots, se livrant à
ces bruyantes saturnales, se rassemblent sur le tillac dans le char
emprunte de Neptune. Le dieu de l'océan sourit de voir son nom revivre
encore une fois, ne fût-ce que dans la pantomime grotesque de ses
fidèles enfans qui s'abandonnent à la joie au milieu de vents inconnus à
ses Cyclades natales. Cependant le vieux Neptune se réjouit de voir
reparaître sur l'océan quelques faibles traces de son règne antique. La
veste que porte notre marin, quoique presque en lambeaux; sa pipe qu'il
ne quitte pas et qui ne cesse jamais de fumer; quelque chose dans son
air et dans sa taille qui ressemble à un mât de misaine, et un certain
balancement dans sa démarche, semblable à celui de son vaisseau chéri,
indiquent assez son premier état: cependant l'espèce de mouchoir dont sa
tête est enveloppée avec si peu d'élégance et de soin, et le morceau
d'étoffe trop exigu qui remplace un pantalon trop tôt la proie des
épines (car les plus belles forêts ont aussi les leurs), et lui tient
lieu de ce vêtement pour lequel les Anglais n'ont pas trouvé
d'expression[47]; ses pieds et sa poitrine nus, et cette figure brûlée
par le soleil, pourraient annoncer un sauvage aussi bien qu'un homme de
mer. Mais ces armes sont celles de sa profession, et les produits de
cette Europe que deux mondes bénissent pour la civilisation qu'ils lui
doivent. Son fusil est suspendu derrière ses larges épaules, un peu
courbées par le séjour de la mer, mais robustes comme celles du
sanglier.
[Note 47: Il y a dans le texte: _qui lui servent d'inexpressible_.]
Son coutelas privé de sa gaîne, perdue ou usée par le tems, pend à son
côté: et à sa ceinture est une paire de pistolets, qu'on pourrait
comparer à un couple d'époux (que cette métaphore ne soit pas prise pour
un sarcasme), car si l'un manque son feu, l'autre n'en part pas moins à
l'instant. Tout ceci, avec une baïonnette un peu moins exempte de
rouille que lorsqu'elle était sortie pour la première fois du fourreau,
complète l'accoutrement de cet homme qui s'avance au milieu des ombres
de la nuit, muette spectatrice de ce costume bizarre.
21. «Quelles nouvelles, Ben Bunting? s'écria notre nouvel ami Torquil,
lorsqu'il vit le marin en face. Y a-t-il quelque chose de neuf?» «Oui,
oui, répondit Ben, rien de neuf, mais assez de nouvelles; une étrange
voile s'est montrée au large.» «Une voile! qu'entends-je? Mais comment
avez-vous pu la découvrir? C'est impossible. Je n'ai pas vu sur la mer
le moindre lambeau de toile.» «Cela se peut, dit Ben, vous avez pu ne
pas la voir de la baie; mais moi, du haut du rocher où j'ai fait le
quart aujourd'hui, je l'ai aperçue dans le bassin, car le vent était
frais et propice.» «Et lorsque le soleil s'est couché, où était-elle?
Avait-elle jeté l'ancre?» «Non, mais elle a continué de se diriger sur
nous jusqu'à ce que le vent soit tombé.» «Et son pavillon?» «Je n'avais
pas de lunette; mais, de par Dieu, tout loin qu'elle fût, la sorcière ne
m'a pas paru nous vouloir du bien.» «Est-elle armée?» «Je m'y attends;
on a envoyé à la découverte; il est tems, ce me semble, pour nous de
mettre à la mer.» «À la mer? Quel que soit celui qui nous donne
maintenant la chasse, nous ne fuirons pas le combat, car ce serait une
lâcheté; nous mourrons à notre poste comme des braves.» «Oui, oui; quant
à cela, c'est tout-à-fait égal à Ben.» «Christian sait-il cette
nouvelle?» «Oui, et il a mis tous les bras en réquisition, et rassemblé
tous nos gens au quartier. Ils sont occupés à fourbir leurs armes, et
nous avons des canons à transporter et à mettre en état; on vous
demande.» «C'est trop juste, et ne le serait-ce pas, je n'ai pas une ame
capable d'abandonner mes camarades sans secours pendant l'orage. Ma
Neuah! ah! pourquoi le sort ne poursuit-il pas que moi seul? Pourquoi
doit-il persécuter aussi un être si tendre et si fidèle? Mais quoi qu'il
arrive, ah! Neuah, n'amollis pas mon courage. Le tems presse et ne me
permet pas une seule larme.--Mais quoi qu'il advienne, je suis à
toi.»--«Il a raison, ajouta Ben. C'est bon pour la marine[48].»
[Note 48: _C'est bon pour la marine, mais les matelots ne veulent pas le
croire_, est un vieux dicton, et une des dernières traces qui subsistent
encore (mais en plaisanterie seulement) de la jalousie qui exista jadis
entre deux armées également braves.]
Chant Troisième.
1. Le combat était terminé. Cette lueur fatale qui enveloppe le canon
lorsqu'il porte la mort, avait aussi cessé d'éclairer les ténèbres; la
vapeur sulfureuse des armes à feu avait abandonné la terre, et, chassée
vers le ciel, en avait souillé un moment l'éclat. Le bruit effroyable de
chaque décharge ne faisait plus retentir les échos, de nouveau livrés à
leur paisible mélancolie. On n'entendait plus de cris d'horreur répétés
de part et d'autre. La lutte avait cessé. Les vaincus subissaient leur
sort. Les révoltés étaient écrasés, dispersés ou pris, ou, si
quelques-uns survivaient, c'était pour envier le destin des morts. Un
petit nombre, un bien petit nombre s'était échappé, et ceux-ci étaient
poursuivis dans toute cette île qu'ils avaient aimée par-dessus leur
pays natal. Ils n'avaient plus, sur la terre, d'asile et de patrie,
après avoir renié celle qui les avait vus naître. Traqués comme des
bêtes sauvages, comme elles ils cherchaient le désert, de même que
l'enfant se réfugie dans le sein de sa mère. Mais en vain les loups et
les lions, poursuivis par le chasseur, cherchent leur antre, et plus
vainement encore l'homme voudrait échapper à l'homme.
2. Il est un rocher dont la base saillante se projette au loin dans
l'océan, et brave les plus terribles accès de sa fureur. Lorsque la
vague irritée escalade ses flancs énormes, aussitôt elle en est
précipitée, comme le brave qui s'élance le premier à l'assaut, et
retombe sur cette masse de flots écumeux qui combattent sous les
bannières du vent. C'est là que se rassemblent quelques malheureux
échappés au combat, faibles, sanglans, brûlans de soif, mais tenant
encore leurs armes, et conservant un reste d'orgueil de leur ancienne
résolution, qui annonce en eux des hommes plus habitués à lutter contre
le sort qu'à s'en laisser surprendre. Ils semblaient avoir prévu et
défié leur destinée, comme un événement probable. Et cependant une lueur
d'espoir, non celui d'être pardonnes, mais de rester dans l'oubli, ou
d'échapper aux recherches sur ce rocher éloigné, au milieu de cet océan
de vagues, avait en partie effacé de leurs pensées qu'ils venaient de
contempler et de subir la vengeance des lois de leur pays. Leur île,
verdâtre comme les flots de la mer, ce paradis gagné au prix d'un crime,
ne pouvait plus servir d'asile à leurs vices et à leurs vertus. Leurs
sentimens honnêtes, s'ils en avaient encore, étaient perdus pour
eux:--leurs fautes leur restaient seules. Proscrits jusque dans leur
seconde patrie, ils étaient perdus. En vain le monde s'ouvrait devant
eux, toutes les portes leur en paraissaient fermées. Leurs nouveaux
alliés avaient combattu, avaient versé leur sang dans ce sacrifice
mutuel; mais à quoi leur avaient servi la massue, la lance et le bras
d'Hercule contre la puissance magique de ce talisman destructeur, de ce
tonnerre qui écrase le guerrier avant qu'il puisse faire l'emploi de sa
force; et, semblable à ce fléau pestilentiel dont on ne peut arrêter les
ravages, creuse en même tems la tombe du brave et celle de la valeur
humaine[49]? Ce peu de guerriers avaient fait tout ce que des hommes
déterminés ont souvent osé et fait contre le nombre, mais quoique le
choix naturel de l'homme semble être de mourir libre, la Grèce
elle-même, la Grèce n'avait vu qu'une fois les Thermopyles, jusqu'à ce
jour où, se forgeant un glaive de ses chaînes brisées, elle expire pour
revivre encore.
[Note 49: Archidamus, roi de Sparte, et fils d'Agésilas, en voyant une
machine inventée pour lancer des pierres et des dards, s'écria que
c'était le tombeau de la valeur. La même anecdote a été attribuée à
quelques chevaliers, lorsqu'on fit pour la première fois usage de la
poudre à canon; mais le fait original se trouve dans Plutarque.]
3. Au pied de ce roc immense, ce petit nombre d'hommes ressemblait aux
restes fugitifs d'une troupe de daims.--Leurs yeux étaient
enflammés,--leur aspect indiquait l'épuisement de leurs forces;
cependant ils étaient encore teints du sang de ceux qui les
poursuivaient. Une petite source, tombant du haut du rocher, précipitait
en bouillonnant, de cime en cime, son onde douce et fraîche, qui,
folâtre et vagabonde, allait égarer son cristal limpide et étincelant
aux rayons du jour, dans le vaste sein de la mer. Réunie à l'immense, au
farouche océan, mais encore pure et fraîche comme l'innocence, et
courant moins de dangers qu'elle, son onde argentée brillait encore d'un
doux éclat sur la surface des flots, semblable au timide chamois qui
contemple sans s'effrayer, le précipice au-dessous duquel mugissent,
s'élèvent et s'abaissent les vagues bleuâtres de la vaste mer. Ce fut à
cette fraîche source qu'ils coururent:--toutes leurs sensations étant
absorbées en ce moment par cet impérieux besoin de la nature, la soif
brûlante qui les dévorait. Ils burent comme ceux qui croient boire pour
la dernière fois, et se débarrassèrent de leurs armes pour mieux
savourer cette rosée délicieuse. Ils rafraîchirent leurs gosiers
desséchés, et lavèrent le sang de leurs blessures qui ne devaient
peut-être avoir d'autres bandages que des chaînes. Après avoir étanché
leur soif, ils regardèrent tristement autour d'eux, et comme étonnés de
retrouver encore autant des leurs vivans et libres. Mais chacun, gardant
le silence, semblait interroger les yeux de son camarade pour y chercher
un langage que ses lèvres lui refusaient, comme si leur voix eût expiré
avec leur cause.
4. Sombre, et un peu séparé du reste, se tenait Christian, les bras
croisés sur sa poitrine. Ce coloris animé, jadis répandu sur ses joues,
et que rien n'y faisait jamais pâlir, avait été remplacé par la teinte
livide du plomb. Ces cheveux d'un brun clair, flottant avec tant de
grâce, se dressaient maintenant sur son front comme autant de vipères.
Immobile comme une statue, les lèvres serrées comme pour comprimer
jusqu'au souffle qui soulevait encore sa poitrine, muet et menaçant, il
était debout appuyé contre le rocher; et à l'exception d'un faible
battement de pied qui, de tems à autre, laissait une impression plus
profonde sur le sable, on aurait pu le croire changé en pierre. À
quelques pas de là, Torquil, la tête appuyée contre un banc de roc, ne
parlait pas, mais perdait son sang par une blessure qui pourtant n'était
pas mortelle:--la plus dangereuse était celle dont il souffrait
intérieurement. Son front était pâle, ses yeux bleus caves; et les
gouttes de sang dont sa blonde chevelure était teinte indiquaient assez
que son abattement n'était pas l'effet du désespoir, mais de
l'épuisement de la nature. À côté de lui était un homme aussi farouche
qu'un ours, et cependant plein de la bonne volonté d'un frère: c'était
Ben Bunting, qui, ayant essayé d'étancher, de laver et de bander sa
blessure, se mit ensuite à allumer tranquillement sa pipe, ce trophée
qui avait survécu à cent combats, ce phare qui l'avait réjoui pendant
mille et mille nuits. Le quatrième et le dernier de ce groupe solitaire
marchait de long en large, s'arrêtant de tems à autre, et se baissant
comme pour ramasser un caillou; puis le rejetant, et recommençant à
marcher à la hâte; puis s'arrêtant tout-à-coup pour jeter les yeux sur
ses compagnons, et sifflant à demi la moitié d'un air; après quoi il
reprenait sa marche précipitée, avec quelque chose qui indiquait en lui
un mélange d'insouciance et d'inquiétude. Voici une longue description,
quoiqu'elle s'applique à une scène qui à peine dura cinq minutes; mais
quelles minutes! des momens semblables changent la vie des hommes en
éternité!
5. À la fin, Jack Skyserape, homme actif et mobile comme le vif-argent,
effleurant tout comme le souffle léger de l'éventail, plus brave que
ferme, plus disposé à affronter la mort et à la subir tout d'un coup,
qu'à lutter contre le désespoir, s'écria: «_God damn_[50]!» ces syllabes
énergiques, qui servent de base à l'éloquence anglaise, comme l'_Allah_
du Turc ou l'exclamation payenne du Romain: _de par Jupiter_! servaient
autrefois, dans des cas embarrassans, pour exhaler la première
impression.--Jack était donc embarrassé: jamais héros ne le fut
davantage; et, ne sachant que dire, il se mit à jurer. Ces sons
long-tems familiers arrachèrent Ben aux méditations de la pipe. Il l'ôta
de sa bouche; et, d'un air grave et important, ajouta seulement au
juron: «_His eyes_[51]!» complétant ainsi cette phrase restée
imparfaite, et que je ne crois pas avoir besoin de répéter.
[Note 50: _Dieu damne_.--Il me semble que ce jurement intraduisible, et
d'ailleurs bien connu des Français, sera mieux ici en anglais.
(_N. du Tr._)]
[Note 51: _Ses yeux_. God damn his eyes, _Dieu damne ses yeux_.--Ce
juron est familier à la classe la plus grossière du peuple anglais.
(_N. du Tr._)]
6. Mais Christian, d'une nature plus noble, offrait l'image d'un volcan
éteint. Silencieux, morne et farouche, les traces brûlantes des passions
subsistaient encore sur ses traits obscurcis de sombres nuages. Enfin,
portant devant lui un oeil austère, son regard tomba sur Torquil, qui,
dans sa faiblesse, était forcé de s'appuyer. «En est-il donc ainsi?
s'écria-t-il; et toi aussi, malheureux enfant, et toi aussi, il faut que
ma démence te perde!» Il dit, et s'avança à grands pas vers le lieu où
était le jeune Torquil, encore teint du sang qu'il venait de perdre. Il
saisit sa main avec ardeur, mais ne la pressa pas comme redoutant pour
lui-même l'effet de cette caresse. Puis il s'informa de son état, et
lorsqu'il apprit que la blessure était plus légère qu'il ne l'avait
imaginé ou craint, son front parut s'éclaircir autant qu'un tel moment
le lui permettait. «Oui, s'écria-t-il, nous avons succombé dans le
combat; mais notre défaite n'a pas été celle de lâches: elle n'a pas
offert à nos ennemis un triomphe facile.--Ils nous ont chèrement
achetés; ils peuvent nous payer plus cher encore, car j'y perdrai la
vie. Mais vous, avez-vous la force de fuir? Ce serait encore une
consolation pour moi si vous pouviez me survivre; notre troupe affaiblie
est réduite à un trop petit nombre pour résister. Oh! un canot, un seul
canot; ne fût-ce qu'une coquille, pour vous transporter loin d'ici, aux
lieux où l'espérance peut encore habiter avec vous.--Quant à moi, mon
sort est tel que je l'ai voulu; j'ai vécu, et je mourrai libre et sans
peur.»
7. Comme il parlait, au bord du promontoire qui élève au-dessus des
flots sa tête haute et grisâtre, une tache noire se fit apercevoir sur
l'océan, volant avec rapidité et ressemblant à l'ombre d'une
mouette.--Oh ciel! elle est suivie d'une seconde; et toutes deux, tantôt
en vue, tantôt cachées, suivant les sinuosités de l'océan, s'approchent
enfin d'assez près pour qu'on puisse reconnaître les traits bien connus
de leur noir équipage, pour qu'on puisse distinguer leurs agiles
pagaïes, légères comme une paire d'ailes, se jouant sur les brisans et
fuyant à travers les ondes, tantôt perchées au sommet de la vague
houleuse, tantôt se plongeant dans l'écume mugissante qui surgit en
bouillonnant et couvre successivement le sein de la mer de blanches
nappes qui se divisent bientôt en gros flocons, formant à leur tour une
neige fine et subtile. Cependant les barques, comme de petits oiseaux
traversant un ciel menaçant, continuent de voguer en dépit des brisans
et des vagues, et approchent enfin du rivage. Leur art leur semble
enseigné par la nature, tant est remarquable l'adresse avec laquelle ces
sauvages fendent les flots de l'océan avec lequel dès l'enfance ils sont
habitués à jouer!
8. Et quelle est celle qui, sautant la première sur le rivage, s'élance
comme une Néréide de sa conque marine? Sa peau est noire, mais brillante
comme l'ébène, ses yeux humides respirent l'amour, l'espoir et la
constance. C'est Neuah! Neuah! tendre, fidèle, adorée.--Son coeur
s'épanche dans celui de Torquil comme un torrent: elle sourit, elle
pleure, elle le presse plus étroitement encore sur son sein comme pour
s'assurer que c'est bien lui, frémit en apercevant sa blessure encore
tiède de sang; puis, en s'assurant qu'elle est légère, elle sourit de
nouveau, et de nouveau verse des larmes. Neuah est la fille d'un
guerrier; elle peut supporter un tel spectacle, le comprendre, en gémir,
mais non se livrer au désespoir. Son amant vit;--aucun ennemi, aucune
crainte ne peut troubler les délices que voit éclore un tel moment. La
joie brille à travers ses larmes. C'est encore la joie qui gonfle son
sein de sanglots et agite si violemment son coeur qu'on en pourrait
presque entendre les battemens: et le ciel lui-même est dans le soupir
qu'exhale l'enfant de la nature livrée à ses plus douces extases.
9. Les êtres plus austères, témoins de cette entrevue, n'y furent pas
insensibles. Et qui pourrait l'être en voyant ainsi deux coeurs s'élancer
l'un vers l'autre? Christian lui-même contempla la jeune fille et le
jeune homme, d'un oeil sec, mais brillant d'une joie sombre et où se
peignait toute l'amertume que les souvenirs d'un tems meilleur répandent
dans notre ame, alors que tout est perdu sans espoir jusqu'au dernier
rayon de l'arc-en-ciel.--«Et sans moi!» s'écria-t-il; puis il s'arrêta
et se détourna, puis regarda encore le jeune couple de la même manière
que, dans son antre, le lion contemple ses petits. Après quoi il retomba
dans sa sombre indifférence, comme insensible à sa destinée future.
10. Mais le tems ne permettait pas de se livrer long-tems à de bonnes ou
de mauvaises pensées.--Les vagues ne tardèrent pas à apporter autour du
promontoire le bruit des rames ennemies.--Hélas! qui rendait ce bruit si
effrayant? Tout le monde se prépara à la défense, tous, excepté la
fiancée de Toobonaï, elle qui la première avait aperçu, dans la baie,
les chaloupes armées qui se hâtaient de presser leurs voiles pour
achever la destruction du petit nombre qui leur était échappé; elle,
dis-je, fit signe à ses compatriotes de retourner à leur proue, fit
embarquer ses hôtes, et lancer à la mer leurs fragiles canots. Dans l'un
elle avait placé Christian et ses deux camarades: mais Torquil et elle
ne pouvaient plus se séparer; elle l'établit dans le sien. Au large! au
large! Ils sortent des brisans, s'élancent le long de la baie vers un
groupe de petites îles, retraite des oiseaux de mer qui y forment leurs
nids, et du veau marin qui vient creuser son lit dans le sable du
rivage. Ils rasent la cime azurée des vagues, fuient rapidement, et sont
rapidement poursuivis par leurs cruels persécuteurs. Ces derniers
obtiennent de l'avantage, puis le reperdent, puis le regagnent et les
menacent sur l'océan; bientôt les deux canots ainsi chassés se séparent
et prennent chacun une route différente sur les flots pour déjouer les
poursuites. Vite! vite! chaque pagaïe aujourd'hui décide de la vie d'un
homme; mais il s'agit de bien autre chose pour Neuah que de la vie ou de
plusieurs vies.--L'amour a frété sa frêle barque, et c'est lui qui la
pousse vers la baie; et maintenant l'ennemi et le port sont proches.--Un
moment!... un seul moment encore!--Fuis, barque légère! Fuis!
Chant Quatrième.
1. Le dernier rayon d'espoir dans l'homme réduit aux abois ressemble à
la blanche voile livrée à une mer orageuse, lorsque la moitié de
l'horizon est obscurcie de nuages et que l'autre moitié en est dégagée.
Flottante entre le ciel et la sombre vague, son ancre l'a abandonnée,
mais sa voile de neige, au milieu de la violence des vents, continue
d'attirer nos yeux, et quoique chaque flot qu'elle surmonte l'éloigne de
plus en plus de nous, le coeur se plaît à la suivre des plus lointains
rivages.
2. Non loin de l'île de Toobonaï un noir rocher élève son sein au-dessus
des flots. Sauvage demeure des oiseaux désertée par les hommes, c'est là
que le veau marin farouche se met à l'abri du vent, et repose sa masse
pesante dans son obscure caverne, ou qu'il gambade lourdement aux
brûlans rayons du soleil. C'est là que la barque à son passage entend
l'écho répéter le cri perçant de l'oiseau de l'océan qui élève sur cette
cime nue sa jeune couvée, destinée à devenir à son tour les pêcheurs
ailés de cette solitude. Une étroite portion de sable jaune, s'avançant
dans la mer en demi-cercle, forme d'un côté le contour d'une espèce de
plage. Ici la jeune tortue, rampant hors de sa coquille, se traîne vers
les flots, demeure de ceux qui lui donnèrent la vie; nourrisson d'un
jour, un rayon vivifiant du soleil la fit éclore pour la rendre à
l'océan. Tout le reste n'était qu'un précipice affreux, le plus affreux
où les matelots aient jamais trouvé un asile et le désespoir; lieu
capable de faire regretter aux échappés du naufrage le vaisseau qu'ils
ont vu s'engloutir, et de leur faire envier le sort des victimes de la
tempête. Tel était le triste refuge que Neuah avait choisi pour son
amant. Mais tous ses secrets n'étaient pas révélés, et elle y
connaissait un trésor caché à tous les yeux.
3. Avant que les canots se séparassent dans ce même endroit, les hommes
qui dirigeaient celui auquel était confié le sort de son cher Torquil
furent envoyés par ses ordres dans la barque de Christian, afin de
réunir leurs forces pour presser sa fuite.--Vainement ce dernier tenta
de s'y opposer.--Elle lui montra en souriant et d'un air calme l'île
rocailleuse et lui dit: «Hâtez-vous et soyez sauvé!» Quant à elle, elle
répondait du reste, pour l'amour de Torquil. Le canot partit avec ce
renfort de bras, s'élança comme une étoile qui file, et fut bientôt loin
de l'ennemi qui se dirigeait alors tout droit sur le rocher dont
s'approchaient Neuah et Torquil. Ils firent force de rames. Le bras de
la jeune sauvage, quoique délicat, était agile et vigoureux à lutter
contre la mer, et le cédait à peine à la force masculine de Torquil;
leur canot n'était plus qu'à la distance de sa longueur du front
escarpé, impraticable, du rocher qui n'avait à sa base que des eaux sans
fond; l'ennemi n'était plus séparé d'eux que par la longueur d'une
centaine de barques, et maintenant quel refuge était offert à leur
fragile canot? Ce fut la question que Torquil adressa à Neuah avec un
regard qui exprimait presque un reproche et semblait dire: «Neuah
m'a-t-elle amené ici pour y mourir? Est-ce ici un lieu d'asile ou un
tombeau, et cet immense rocher est-il le sépulcre des victimes des
vagues?»