rattachait la gloire des morts, quand la gloire n'avait d'autre
expression que celle d'une mélodie presque divine. Ces chants ne
satisfont pas l'oeil glacé du sceptique, mais ils livrent à la puissance
de l'harmonie une histoire entière. C'est un Achille enfant, qui, la
lyre du Centaure en main, apprend à surpasser la vertu des tems passés.
Le simple couplet d'une vieille et chère ballade, répété par les roches,
se confondant avec le vagissement des ondes, parti de la pelouse
humectée par un murmurant ruisseau, ou multiplié par les échos prolongés
des montagnes, a, sur les coeurs naïfs, plus de pouvoir que toutes les
colonnes érigées par les favoris de la victoire. Il garde son éloquence,
quand les hiéroglyphes ne sont plus qu'une source de conjectures ou de
rêveries pour les sages ou les savans. Primitive et virginale expression
du coeur, il nous attendrit, quand les monumens de l'histoire nous
fatiguent. Telle était cette chanson barbare,--car le chant est né chez
les barbares;--telle en inspirait la solitude des hommes du nord, qui
vinrent nous conquérir, et telle en inspirera toujours la contrée que
nul ennemi lointain ne sera venu détruire ou civiliser. Quelle
impression plus vive et plus puissante produiraient aujourd'hui sur les
coeurs les artifices de notre savante musique?
6. Alors ces mélodies, inconnues aujourd'hui, traversaient suavement le
gracieux silence des airs, la douce sieste d'une journée d'été, le calme
après-midi de Toobonai; alors chaque fleur était épanouie, l'air était
un immense parfum, un léger souffle commençait à balancer le palmier, la
première impression de la brise encore silencieuse effleurait les ondes
comme pour transporter la fraîcheur dans la grotte avide. C'était
l'asile de la chanteuse et du jeune étranger qui lui avait appris les
douloureux plaisirs de l'amour, plaisirs toujours enivrans, mais surtout
pour les coeurs qui ne savent pas encore qu'on puisse les perdre, et qui
s'élancent comme des martyrs sur leur bûcher funéraire, tellement ravis
dans leur délirant enthousiasme, que rien dans la vie ne leur semblerait
comparable aux joies de cette mort: aussi meurent-ils réellement.
Qu'est-ce, en effet, pour eux, que les autres promesses de la vie, à
côté de l'idée seule de cet entraînement, de cette exaltation de toutes
les forces de la nature? Aussi nos rêves d'une meilleure vie sont-ils
renfermés dans l'espoir d'aimer éternellement encore.
7. Là était assise l'aimable sauvage du désert, enfant par les années,
femme par les formes, quand on se reporte à l'enfance de nos froids
climats, où rien n'atteint une prompte maturité, à l'exception du crime.
Mais c'était l'enfant d'un monde enfant, et comme la nature, charmante,
animée et naïve; noire comme la nuit, mais la nuit avec tous ses astres,
ou comme la grotte étincelante de stalactites. Ses yeux étaient un
langage et un charme; ses contours, ceux d'Aphrodite sur son char de
coquillage, et au milieu d'un riant cortége d'Amours. Voluptueuse comme
la première approche du sommeil, et pourtant pleine de vie,--car ses
joues, brunies par les feux du tropique, se nuançaient souvent d'une
aimable rougeur; le sang des brûlans climats colorait son cou, et
traçait un sillon radieux sur la pâleur obscure de ses épaules, comme on
voit dans l'onde ténébreuse les rameaux du corail attirer le plongeur
vers les grottes qu'ils rougissent. Telle était la fille des mers du
Sud. Telle qu'une vague dont la force pouvait soulever la barque
fortunée des autres, heureuse de leur bonheur, triste de leurs seules
peines; son sein brûlant, énergique, et pourtant fidèle, ne recelait pas
de joie égale à celle qu'elle donnait. Ses espérances n'allaient pas
au-delà de l'expérience, cette pierre de touche glaciale, dont le
contact dépouille ordinairement tous les objets de leurs radieuses
couleurs. Elle ne redoutait pas les maux; elle n'en connaissait aucun,
ou, si elle en connaissait, ils étaient bientôt--trop tôt--oubliés. Ses
souris et ses larmes passaient avec la rapidité du vent ridant la
surface des lacs, et troublant, sans le briser, leur délicat miroir.
Bientôt la sérénité remontera d'une profondeur non sondée, ou descendra
des sources pures de la montagne, jusqu'à ce qu'enfin un tremblement de
terre, bouleversant la grotte de la Naïade, en dissipera les ondes, les
chassera devant lui dans quelque cavité déserte, devenue le réceptacle
d'un marais fétide. La fille des îles partagera-t-elle leur destin?
Hélas! le changement éternel agite la vague incertaine de l'humanité;
mais ceux qui tombent, comme tomberont les mondes eux-mêmes, renaîtront
du moins, s'ils ont bien vécu, en esprits supérieurs à l'univers écrasé.
8. Et lui, quel est-il, cet enfant du Nord aux yeux bleus, venu d'îles
moins inconnues à l'homme, mais presqu'aussi sauvages? Quel est ce jeune
homme aux cheveux blonds, sorti des Hébrides, là où grondent les vagues
agitées du Pentland? Balancé dans son berceau par les vents mugissans;
né au milieu des orages, avec un corps et une ame créés pour les orages;
le premier objet sur lequel s'ouvrirent ses jeunes yeux fut la blanche
écume de l'océan, et depuis ce moment l'océan fut sa patrie. Compagnon
gigantesque de ses rêveries et de son âpre solitude, ce fut le seul
Mentor de sa jeunesse partout où les flots portèrent sa barque. Quant à
lui, jouet des vagues et des vents, c'était un être insouciant qui
s'abandonnait au hasard. Nourri des légendes merveilleuses de son pays
natal, se livrant avec ardeur à l'espérance, mais ferme dans les revers,
le désespoir était la seule des sensations qu'il ne connût pas. Sous le
ciel de l'Arabie, il eût été le plus intrépide des enfans errans de ces
déserts de sable, ses lèvres immobiles endurant la soif avec autant de
patience qu'Ismaël lui-même porté sur le vaisseau du désert[39]; sur les
rivages du Chili. Cacique orgueilleux; dans les montagnes d'Hellas, Grec
rebelle; né sous une tente, peut-être un nouveau Tamerlan; élevé pour le
trône, qui sait s'il eût été digne de régner? car l'ame ambitieuse qui,
pour s'élever à la domination, a détruit la route qu'elle devait
parcourir; créée pour le pouvoir, et n'ayant d'autre proie qu'elle-même,
est forcée de rétrograder[40], et de se plonger dans la douleur pour y
chercher le plaisir. Dans une condition plus humble, avec une éducation
vertueuse, ce même esprit qui fit un Néron, la honte de Rome, aurait pu
devenir l'imitateur du héros qui porta si glorieusement son nom[41];
mais laissez-lui encore tous ses vices, quel étroit théâtre pour eux si
vous ne leur donnez un trône!
[Note 39: Le vaisseau du désert est une figure orientale, en parlant
d'un chameau ou d'un dromadaire: et ils méritent bien cette métaphore;
le premier par sa patience, le second par sa légèreté à la course.]
[Note 40: Lucullus, ayant trouvé des charmes dans la frugalité, prodigua
les navets dans sa ferme sabine.
(POPE.)]
[Note 41: Le consul Néron qui fit cette marche incomparable dont Annibal
fut la dupe, et qui défit Asdrubal, accomplissant ainsi un fait d'armes
presque sans exemple dans les annales militaires. La première nouvelle
qu'Annibal eut de son retour fut par la tête d'Asdrubal jetée dans son
camp. Annibal, en la voyant, s'écria, avec un soupir, que Rome allait
maintenant devenir la maîtresse du monde. Et cependant, c'est peut-être
grâce à cette victoire du consul Néron que l'empereur du même nom régna
par la suite; mais l'infamie de l'un a surpassé la gloire de l'autre.
Quand on entend prononcer le nom de Néron, qui songe au consul? telles
sont les choses humaines!]
9. Tu souris, lecteur.--Pour celui qui voit les choses d'un oeil facile à
se laisser éblouir, de telles comparaisons semblent prises bien haut à
propos du nom obscur d'un être dont le sort n'a rien de commun avec la
gloire, Rome, le Chili, Hellas ou l'Arabie. Tu souris? j'y consens: il
vaut mieux sourire que de soupirer; cependant il aurait pu être tout ce
que j'ai dit. C'était un homme dont l'esprit ambitieux l'entraînait
toujours en avant, formé pour devenir un héros patriote ou un chef
despotique; pour faire la gloire ou le malheur d'une nation. Il était né
sous des auspices qui font l'homme plus grand ou plus abject que
l'imagination même n'a osé le rêver. Mais tout ceci n'est que chimères;
dites enfin, qu'est-il dans ces lieux?--c'est un frais adolescent, un
jeune mutin affranchi par la révolte; c'est le blond Torquil, qui ne
connaît pas plus d'entraves que les vagues écumeuses de l'océan,--c'est
l'époux de la fiancée de Toobonaï.
10. Les yeux fixés sur les flots, il était assis auprès de Neuah, de
Neuah qui, parmi les filles de l'île, est comparable à cette plante qui,
sans cesse tournée vers le soleil, en a reçu le nom. Noble, mais d'une
noblesse qui fait sourire nos généalogistes qui n'ont pas d'armoiries
pour ces contrées inconnues; issue d'une longue race d'hommes libres et
vaillans, race de preux ne connaissant pas l'usage des vêtemens, et
formant une chevalerie sauvage dont les huttes couvertes de mousse
s'élèvent le long des rivages de la mer. J'ai vu la tienne, Achille, et
n'ai pas vu autre chose! Mais quand ces étrangers porteurs de la foudre
arrivèrent dans leurs vastes canots ceints de traits de flamme, hérissés
de grands arbres qui, plus hauts que le palmier, semblaient, pendant le
calme, avoir pris racine dans les profondeurs de l'océan, et, lorsque
les vents se réveillaient, déployaient des ailes aussi larges que le
nuage qui s'étend à l'horizon; et, semblables à des cités de la mer,
commandaient aux flots, et enchaînaient presque les vagues turbulentes,
la jeune sauvage, dans son léger esquif, agitant mollement sa pagaïe,
s'élança sur la surface des ondes, comme les rennes à travers les
neiges, glissant doucement sur le bord écumeux des brisans, légère comme
une Néréide sur son char marin[42], elle contempla, pleine d'étonnement
et d'admiration, cette construction gigantesque refoulant chaque vague
sous sa pesante masse. L'ancre est jetée, le vaisseau repose au sein de
l'océan; et tandis qu'une foule d'embarcations légères forment autour de
lui une chaîne mobile, il semble un lion majestueux endormi aux rayons
du soleil, et dont un essaim d'abeilles bourdonnantes entourent la
flottante crinière.
[Note 42: Il y a dans le texte: _sur son traîneau marin_.]
11. Les hommes blancs débarquèrent. Est-il besoin de dire le reste? le
nouveau monde étendit sa main noire à l'ancien. Chacun d'eux était une
merveille pour l'autre, et l'attrait de la surprise et de l'admiration
fit bientôt place à un sentiment plus bienveillant. Parmi ces enfans du
soleil, l'accueil des pères fut affectueux; celui des filles, agitées
par de plus douces passions, le fut bien plus encore. Ils s'unirent par
de tendres liens. Les enfans des tempêtes s'aperçurent que la beauté
peut être jointe à une peau noire, et les filles de l'île admirèrent à
leur tour cette teinte plus pâle, qui paraît si blanche aux climats qui
ne connaissent pas la neige. La course, la chasse, la liberté d'errer
sur ce sol, où chaque cabane était la leur; le plaisir de jeter un filet
à la mer, de s'élancer dans ces légers canots qui voguent sur cet
archipel, au sein bleuâtre duquel s'élèvent ces îles heureuses; ce
sommeil rafraîchissant obtenu par de joyeux travaux; ce palmier qui nous
représente la plus majestueuse Dryade des forêts, où l'enfance du jeune
Bacchus fut cachée, et dont la cime, ombrageant la _vigne renfermée_
dans son sein, est si élevée que l'aigle bâtit rarement son nid plus
haut; le festin composé de caviar et d'ignames; ce cocotier qui porte à
la fois la coupe, le lait et le fruit; l'arbre à pain qui, sans le
secours de la charrue et du moissonneur, donne l'abondant produit d'un
champ cultivé, tandis que ses pains, offrandes de la nature, cuisant
sans l'aide d'un feu artificiel, dans des forêts qui ne sont encore ni
achetées ni vendues, chassent la famine de leur sein fertile, et offrent
une denrée sans prix à l'homme qui la recueille. Tous ces trésors, et
les douces voluptés des eaux et des bois, les joies folâtres de ces
solitudes peuplées, adoucirent les moeurs de ces farouches aventuriers,
et les disposant à sympathiser avec un peuple moins éclairé, mais plus
heureux, firent plus que l'éducation européenne n'avait pu faire en
civilisant les enfans de la civilisation!
12. Parmi eux, on remarquait plus d'un couple amoureux, et entre
ceux-ci, Neuah et Torquil n'étaient pas le moins aimable. Tous deux
enfans des îles, quoique d'îles bien éloignées l'une de l'autre; tous
deux nés sous cette étoile qui préside à la mer, ils avaient été nourris
tous deux au milieu de ces beautés primitives de la nature qu'on chérit
jusqu'au tombeau lorsqu'elles ont attiré nos premiers regards, et excité
notre intérêt dans l'enfance. Celui dont les monts bleuâtres de l'Écosse
frappèrent d'abord les yeux, aimera chaque cime qui lui offrira une
teinte semblable; il saluera dans chaque rocher la figure bien connue
d'un ami; et à l'aspect d'une montagne, ses bras s'ouvriront comme pour
l'étreindre contre son coeur. Long-tems j'ai erré dans des pays qui ne
sont pas le mien, adorant les Alpes, chérissant les Apennins, prosterné
devant le Parnasse et devant la cime escarpée du mont Ida, berceau de
Jupiter, et de l'Olympe dominant majestueusement la mer. Mais ce n'était
pas seulement les souvenirs de l'antiquité ni cette belle nature qui me
jetaient dans des ravissemens extatiques:--les émotions de l'enfance lui
avaient survécu dans le jeune homme; et sur le mont Ida, cherchant des
yeux Troie et Loch na Gar, ma mémoire attachait des souvenirs celtiques
aux monts Phrygiens, et confondait les cascades d'Écosse avec la
fontaine limpide de Castalie. Pardonne, ombre universelle d'Homère!
pardonne, ô Phébus! aux écarts de mon imagination:--ce fut dans le nord
que je puisai le premier sentiment des beautés de la nature, et que
j'appris à adorer vos scènes sublimes[43].
[Note 43: Étant très-enfant (j'avais a peu près huit ans), ayant été
attaqué de la fièvre scarlatine, à Aberdeen, je fus transporté dans les
montagnes par le conseil des médecins. Là, il m'arriva quelquefois de
passer l'été, et c'est de ce moment que je date mon penchant pour les
pays montagneux. Je n'oublierai jamais l'effet que produisit sur moi,
quelques années après, en Angleterre, le spectacle d'un objet que je
n'avais pas vu depuis long-tems, même en miniature, d'une montagne de la
chaîne des Malvernes. À mon retour à Cheltenham, je la contemplais tous
les soirs, au coucher du soleil, avec une émotion que je ne puis
décrire. Ceci était bien d'un enfant; mais je n'avais que treize ans, et
c'était pendant les vacances.]
13. L'amour qui embellit et attendrit tous les êtres; la jeunesse qui
colore l'air qui l'entoure; le ciel qui la couvre des nuances brillantes
de l'arc-en-ciel; le souvenir des périls passés, qui fait que l'homme
lui-même jouit de l'intervalle où il cesse de détruire;--l'attrait
réciproque de cette beauté qui se fait sentir au coeur le plus farouche,
et le frappe comme l'éclair frappe l'acier: tout contribua à unir
l'homme à demi civilisé et la fille sauvage, et à confondre, dans une
seule ame absorbée par la passion, l'adolescent et la jeune fille. Les
souvenirs tumultueux des combats avaient cessé de remplir d'une joie
sombre un coeur qui commençait à se détacher d'eux. Il ne ressentait plus
cet ennui, cette impatience du repos qui le troublait naguère, comme
l'aigle dans son nid, dont le bec aiguisé et l'oeil perçant cherchent une
victime dans la vaste étendue des cieux:--son ame s'était amollie dans
cet état voluptueux, où il goûtait ces douceurs efféminées de l'Élysée,
qui ne promettent pas de lauriers à la tombe des héros; mais, hélas! ces
lauriers se flétrissent s'ils ne sont arrosés de sang.--Et lorsque les
cendres d'un mortel sont déposées dans l'urne funèbre, le myrte ne leur
prête-t-il pas un aussi doux ombrage? Si César n'eût connu que les
baisers de Cléopâtre, Rome eût été libre, et le monde ne fût pas devenu
sa conquête. Eh! qu'ont fait pour le monde les exploits de César, la
renommée de César? Nous le sentons dans notre avilissement: cette gloire
a posé son cachet sanglant sur nos chaînes, elle y a fait naître la
rouille que nos tyrans se plaisent à y entretenir. Eh quoi! la gloire,
la nature, la raison et la liberté réunies ordonneront à des millions
d'hommes exaspérés de faire ce que Brutus exécuta seul!--Elles leur
commanderont de renverser du poste élevé qu'ils occupent depuis trop
long-tems, ces vils imitateurs d'un despote, qui, semblables à l'oiseau
moqueur, répètent le chant de la tyrannie! et cependant nous
continuerons à être traqués par ces chats-huans ignobles, dignes
seulement de la chasse aux souris, et que nous nous obstinons à prendre
pour de nobles faucons, tandis que le premier mot de liberté suffirait
pour chasser ces épouvantails: car leur effroi nous prouve assez qu'ils
ne sont pas autre chose!
14. Plongée dans les ravissemens de la passion, et oubliant doucement la
vie, Neuah, la fille de la mer du Sud, était tout ce qu'une femme peut
être pour un époux lorsqu'aucune distraction du monde ne la détourne de
son amour; loin d'une société railleuse, toujours prête à se moquer
d'une flamme nouvelle et passagère, et de cet essaim bourdonnant de
fats, qui fait bruyamment éclater son admiration, ou murmure à son
oreille les expressions d'une flamme adultère, qui en veut à son devoir,
à sa gloire et à son bonheur. Son ame et toutes les sensations qui
l'agitaient étaient à nu comme ses belles formes. On pouvait la comparer
à l'arc-en-ciel pendant l'orage:--ses nuances mobiles offrent une
brillante variété, mais colorent toujours les cieux du plus doux éclat;
son arc a beau s'étendre, ses couleurs changer, ce n'est pas moins le
nuage qui porte la messagère des amours.
15. C'est là, c'est dans cette grotte du rivage battu par les vagues
qu'ils passaient les matinées brûlantes du tropique. Les heures
n'existaient pas pour eux:--ils ne calculaient pas le tems. Leurs
oreilles n'étaient pas frappées du son lugubre de l'horloge, qui nous
distribue la portion journalière de la vie, et avertit l'homme, en s'en
moquant, avec un rire d'airain. Que leur importait le passé ou l'avenir?
Le présent, comme un tyran, les tenait enchaînés;--leur sablier était le
sable du rivage, et la mer voyait s'écouler leurs doux momens ainsi que
ses vagues paisibles; leur horloge, c'était le soleil dans son immense
horizon. Ils ne comptaient pas, eux pour qui la journée n'était qu'une
heure. Le rossignol remplaçait pour eux la cloche du soir, lorsqu'il
chantait mélodieusement à la rose les adieux du jour[44]. Ils voyaient
se coucher leur large soleil, non comme dans le nord, d'une marche lente
et graduée, et affaiblissant son éclat à mesure qu'il descend sur
l'océan; mais ardent, enflammé, conservant toute sa plénitude, et comme
s'il abandonnait pour jamais le monde, et le privait de lumière,
plongeant dans les flots son front étincelant, tel qu'un héros, qui se
précipite dans la tombe. Alors ils se levaient tous deux, regardaient
d'abord le firmament, puis revenaient chercher la lumière dans les yeux
l'un de l'autre; et s'étonnant qu'un soleil d'été durât si peu, ils se
demandaient si en effet le jour était à sa fin.
[Note 44: On n'a besoin de rien ajouter à cette allusion à la fable bien
connue des amours du rossignol et de la rose, qui est devenue maintenant
aussi familière au lecteur de l'Occident qu'à celui de l'Orient.]
16. Et pourquoi ceci paraîtrait-il étrange?--Le dévot ne vit pas sur la
terre; dans son extase, les jours et les mondes passeraient devant lui
sans être aperçus: son ame a pris son vol vers le ciel avant sa
poussière.--L'amour est-il donc moins puissant? Non; sa route est
glorieusement tracée, et c'est aussi vers Dieu qu'elle le conduit. Tout
ce que nous connaissons ici-bas des délices du ciel est attaché à cette
autre meilleure moitié de nous-mêmes, dont nous ressentons la joie ou la
douleur bien plus que celle qui nous est propre. Cette flamme qui
absorbe tout, et qui, jointe à celle qui l'allume, ne forme plus qu'un
seul feu, feu pur, semblable au bûcher funèbre des Indiens, où les coeurs
tendres brûlent sans exhaler un soupir. Combien de fois n'avons-nous pas
oublié le tems, lorsque, dans la solitude, nous admirions le trône
universel de la nature, ses forêts, ses déserts, ses eaux, cette réponse
éloquente et profonde qu'elle fait à notre intelligence? N'y a-t-il pas
de la vie dans les étoiles et les montagnes? Une ame n'anime-t-elle pas
les vagues de la mer? Les larmes muettes qui dégouttent de ces humides
rochers n'expriment-elles pas un sentiment?--Non, non! elles nous
appellent, elles nous ouvrent leurs sphères, elles nous invitent à nous
affranchir avant l'heure du poids de cette enveloppe d'argile, à plonger
notre ame dans l'immensité, à nous dépouiller de cette forme trompeuse
et fragile qui nous est si chère!--Qui peut encore songer à soi en
contemplant les cieux? Et sans porter si haut ses regards, quel est
celui qui, dans les frais momens de la jeunesse, avant d'avoir reçu les
leçons du tems, a jamais pensé à la dépravation de l'homme et à la
sienne? À cette heureuse époque de la vie, la nature entière est son
royaume et l'amour son trône.
17. Neuah et Torquil se levèrent. Les teintes douces et mélancoliques du
crépuscule avaient pénétré dans la grotte qui leur servait d'asile, et
dont la voûte, tapissée de spar humide de rosée, joignait son faible
éclat à celui des étoiles qui se rassemblaient sur le firmament. Le
couple heureux, partageant le calme de la nature, prit lentement le
chemin de sa cabane élevée au pied d'un palmier, tantôt souriant, tantôt
silencieux comme tout ce qui les entourait. Que l'ame est belle dans cet
état de sérénité; elle est belle comme l'amour même! Le murmure des
flots de l'océan était presque aussi faible que celui du coquillage
imitateur de leur bruissement[45], et qui, tel que l'enfant né dans les
profondeurs des mers et séparé du sein maternel, crie sans cesse et ne
veut pas dormir, faisant entendre sa petite plainte, et se désespérant
en vain dans le vaste sein de la vague sa nourrice. Les forêts
disparaissaient insensiblement dans l'obscurité, comme pour aller se
livrer au repos; l'oiseau du tropique regagnait son nid par le chemin
des rochers, et le ciel d'azur qui les entourait semblait un lac
paisible où l'ardente piété pouvait étancher sa soif.
[Note 45: Si le lecteur veut appliquer à son oreille le coquillage qui
est sur sa cheminée, il comprendra l'allusion qu'on veut faire ici. Si
ce passage lui paraît obscur, il trouvera dans _Gébir_ la même idée,
mieux exprimée en deux lignes. Je n'ai jamais lu ce poème; mais j'ai
entendu citer ces deux vers par un lecteur plus profond, et qui parait
être d'une opinion bien différente de celle exprimée par l'éditeur de la
_Revue du trimestre_, qui, dans sa réponse au rédacteur chargé de la
critique de son _Juvénal_, prononça qu'on ne pouvait rien lire de plus
mauvais et de plus absurde. C'est à M. Landor, l'auteur de _Gébir_, qui
fut ainsi jugé, et de quelques autres poèmes latins qui rivalisent
d'obscénité avec Martial et Catulle, que l'immaculé M. Southey a adressé
ses déclamations contre l'impureté.]
18. Mais écoutez! À travers les palmiers et les plantains, une voix se
fait entendre; non telle qu'un amant l'eût choisie pour venir
interrompre, à une telle heure, le silence d'une nuit si calme. Ce
n'était pas la brise du soir passant sur la montagne, et faisant frémir
les rochers et les arbres, ces cordes sonores de la nature, le premier
et le plus harmonieux des instrumens, et puis leur servant elle-même
d'écho. Ce n'était pas non plus l'alarme du bruyant cri de guerre, qui
venait de rompre le charme, ni le soliloque plaintif du hibou hermite,
anachorète ailé aux grands yeux, à la vue faible, qui entonne la nuit
son hymne lugubre, dans laquelle s'exhale son ame solitaire:--c'était le
sifflet d'un marin, fort et prolongé, aussi perçant que le sifflement
d'un oiseau de mer. Il y eut une pause; puis une voix rauque cria:
«Holà! Torquil! mon garçon! Quelles nouvelles! Holà! frère, holà!» «Qui
appelle?» s'écria Torquil, en suivant des yeux le son de la voix.
«Quelqu'un,» répondit-on brièvement.