L'ANGE.
Caïn! qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frère crie de la terre vers
le Seigneur!--Maintenant, tu es maudit de la terre, qui vient d'ouvrir
sa bouche pour boire le sang versé par ta main fratricide. Désormais,
quand tu creuseras la terre, elle demeurera stérile; tu resteras fugitif
et vagabond dans le monde!
ADAH.
Le châtiment est au-delà de ses forces. Vois! tu lui dérobes la face de
la terre; il reste privé de la face de Dieu. Vagabond et fugitif, il
arrivera que ceux qui le trouveront le tueront.
CAÏN.
Que ne le peuvent-ils! Mais où sont ceux qui me tueront? où sont-ils sur
cette terre encore déserte et inhabitée?
L'ANGE.
Tu as tué ton frère, qui te garantira de ton fils?
ADAH.
Ange de lumière! sois miséricordieux; ne dis pas que mon sein déchiré
nourrisse maintenant dans mon fils un meurtrier, un meurtrier de son
père.
L'ANGE.
Il ne ferait que suivre les traces de Caïn. Le lait d'Ève n'a-t-il pas
nourri celui que tu vois maintenant noyé dans le sang? Le fratricide
peut bien engendrer le parricide;--mais il n'en sera pas ainsi.--Le
Seigneur, ton Dieu et le mien, m'a commandé d'imprimer son sceau sur
Caïn, pour qu'il puisse errer en sûreté. Qui tuera Caïn attirera sur sa
tête une punition sept fois plus forte. Approche!
CAÏN.
Que veux-tu de moi?
L'ANGE.
Marquer sur ton front l'affranchissement du crime que tu as commis
toi-même.
CAÏN.
Non, laisse-moi mourir!
L'ANGE.
Cela ne peut être.
(L'ange imprime une marque sur le front de Caïn.)
CAÏN.
Je sens mon front brûlé, mais ce n'est rien auprès du feu intérieur; que
faut-il encore? accable-moi de tout ce que je puis supporter.
L'ANGE.
Tu as été sombre et farouche dès le sein de ta mère, semblable à la
terre que tu as jusqu'à présent creusée; mais celui que tu as immolé
était doux comme les troupeaux qu'il paissait.
CAÏN.
Je fus enfanté trop tôt après la chute; l'esprit de ma mère était encore
fasciné par le serpent, et mon père pleurait encore sur Éden. Je suis ce
que je suis; je n'ai pas demandé la vie; je ne me la suis pas donnée
moi-même. Que ne puis-je seulement de mon sang racheter celui--et
pourquoi pas? Qu'Abel renaisse, et que je sois rayé du livre de vie!
Ainsi l'existence sera rendue par Dieu au bien-aimé de Dieu, et je
perdrai un don qui n'eut jamais d'attrait pour moi.
L'ANGE.
Qui pourrait anéantir le meurtre? ce qui est fait est fait. Éloigne-toi!
accomplis tes jours! et puissent tes actions ne pas ressembler à celle
que tu viens de commettre!
(L'ange disparaît.)
ADAH.
Il est parti; éloignons-nous. J'entends les cris de notre petit Énoch
dans son berceau.
CAÏN.
Ah! il ignore pourquoi il pleure! et moi qui répandis le sang, je ne
puis répandre de larmes; mais les quatre rivières ne pourraient laver
mon ame[35]. Crois-tu que mon fils puisse jamais me regarder?
[Note 35: Les quatre rivières qui entouraient l'Éden, les seules, par
conséquent, que connût Caïn sur la terre.]
ADAH.
Si je croyais qu'il ne le voulût pas, je voudrais--
CAÏN, l'interrompant.
Non, non! plus de menace: nous en avons trop subi. Va prendre ton
enfant; je vous suivrai.
ADAH.
Je ne te laisse pas seul avec le mort; quittons ces lieux ensemble.
CAÏN.
O toi, image inanimée et toujours présente! toi dont le sang doit voiler
de deuil la terre et les cieux! J'ignore ce que tu es _maintenant_! mais
si _tu_ vois ce que _je_ suis, je crois que tu me pardonnes ce que ne
pardonnera jamais ni ton Dieu ni mon propre coeur.--Adieu! je ne dois, je
n'ose toucher ce que j'ai fait. Je sortis des mêmes entrailles que toi;
j'ai sucé le même sein; je t'ai souvent pressé dans mes bras; souvent
nos jeux enfantins se confondirent; et voilà que je ne puis plus
t'approcher, que je n'ose pas même faire pour toi ce que tu aurais fait
pour moi:--réunir tes membres dans leur tombeau,--le premier tombeau
creusé pour les mortels. Mais ce tombeau, qui l'a creusé? O terre! ô
terre! voilà le trésor que je dépose dans ton sein, en récompense de
tous ceux que j'ai reçus de toi.--Au désert maintenant!
(Adah s'incline, et baise le corps d'Abel.)
ADAH.
Cruelle et prématurée fut ta mort, ô mon frère! et moi seule, de tous
ceux qui pleurent sur toi, je ne puis verser de larmes. Mon devoir est
désormais de sécher des pleurs, et non pas d'en répandre. Mais pourtant,
de tous ceux qui gémissent, nul ne gémit comme moi, non-seulement sur
toi, mais sur celui qui t'a frappé. Allons, Caïn! je supporterai la
moitié de ton fardeau.
CAÏN.
Nous marcherons à l'orient d'Éden; cette ligne est plus désolée: elle me
convient davantage.
ADAH.
Marche le premier! tu seras mon guide, et puisse être le tien notre
Dieu! Allons chercher nos enfans.
CAÏN.
Celui qui repose ici n'en avait pas; j'ai tari la source d'une race
vertueuse qui eût bientôt charmé les noeuds d'une union récente. Hélas!
en les joignant plus tard aux enfans d'Abel, la dureté de mon naturel se
fût adoucie chez eux! Abel!
ADAH.
La paix soit avec lui.
CAÏN.
Mais avec _moi_!--
(Ils sortent.)
FIN DE CAÏN.
L'ILE,
OU
CHRISTIAN ET SES CAMARADES.
AVERTISSEMENT.
Le morceau suivant est fondé en partie sur la relation du soulèvement de
l'équipage _la Bonté_, dans les mers du Sud, en 1789, et en partie sur
la _Relation des îles Tonga_, par Marnier.
Chant Premier.
1. L'instant de la veille matinale était arrivé. Le vaisseau avançait
avec grâce, traçant sur les flots un sentier mobile. La vague
entr'ouverte par la proue se courbait en sillons complaisans devant la
majestueuse charrue. L'onde immense embrassait toute la perspective, et
derrière s'évanouissaient maints rivages de la Mer du Sud. La nuit
paisible, déjà nuancée d'argent, opposait encore sa mourante obscurité
aux atteintes de l'aube naissante. Les dauphins, avertis de l'approche
du jour, s'élançaient au-dessus des flots, comme pour aspirer plus tôt
ses premières lueurs. Les étoiles détournaient de l'océan leurs
scintillans regards, et disparaissaient devant une clarté plus radieuse.
La voile reprenait sa blancheur naguère obscurcie; une brise
rafraîchissante glissait sur les vents. Déjà même la pourpre de l'Océan
annonçait la venue du soleil;--mais un coup sera tenté avant qu'il
n'apparaisse.
2. Le vaillant chef dormait dans sa cabine, confiant dans ceux qui
faisaient la veille. Il rêvait des rivages désirés de la vieille
Angleterre, de ses travaux récompensés, de ses dangers évanouis; son nom
était ajouté à la liste glorieuse de ceux qui avaient visité les pôles,
séjour des orages. Le plus difficile était passé, rien ne pouvait
justifier de nouvelles inquiétudes; pourquoi donc le sommeil avait-il
pour lui des dangers? Hélas! son tillac était foulé par un pied
indiscipliné; des mains plus inhabiles voulaient diriger la voile du
vaisseau; de jeunes coeurs, languissant après je ne sais quelle île
favorisée du soleil, où l'été dure toute l'année, où les femmes sourient
pendant tout l'été; des hommes éloignés de leur patrie, et qui, trop
long-tems voyageurs, n'avaient jamais revu la maison natale, ou
l'avaient trouvée toute changée, et demi-barbare, préféraient une
fraîche et douce grotte sauvage à l'incertitude des flots.--Puis le
souvenir des fruits savoureux que donnait une terre incultivée; des
forêts qui ne connaissaient d'autres sentiers que ceux qu'ils y
frayèrent; des champs sur lesquels l'abondance étendait sa corne
fortunée; des terres, domaine commun et indépendant d'un seul
possesseur..... Puis le voeu que les siècles n'ont jamais étouffé dans le
coeur de l'homme--de ne connaître d'autre maître que sa volonté; la terre
offrant à sa surface des mines non exploitées; la liberté qu'on y
trouvait d'appeler chaque grotte sa propre demeure; ce jardin commun
ouvert devant tous les pas, où la nature traite en tendre mère tout un
peuple charmé des délices du désert; leurs coquillages, leurs fruits,
seule opulence qu'ils connaissent; leurs canots toujours retenus à
l'entour des rivages; leur chasse, leur gibier, leurs armes, leur aspect
enfin si étrange aux yeux d'un Européen:--tels étaient les objets et la
contrée qui réveillaient les désirs de ces marins,--désirs qu'ils
devaient chèrement expier.
3. Debout, brave Bligh! l'ennemi est à la porte! debout! debout!--Hélas!
il est trop tard! derrière ta case se tient le féroce rebelle proclamant
déjà le règne de la rage et de la terreur. Tes membres sont enchaînés,
la baïonnette touche ton sein, les mains qui tremblaient à ta voix te
saisissent; traîné sur le tillac, tu ne verras plus l'obéissant
gouvernail ou la voile attentive attendre tes ordres pour suivre une
direction, ou se développer; cet esprit sauvage qui voudrait étouffer à
force de délire le sentiment de sa révolte, fait briller autour de toi
les yeux encore étonnés de ceux qui redoutent le chef qu'ils sacrifient:
car jamais l'homme ne peut étourdir le cri de la conscience, s'il ne
porte à ses lèvres la coupe passionnée de la rage.
4. C'est en vain que, bravant l'oeil de la mort, ta poitrine menacée
implore ceux de tes compagnons restés loyaux:--ils ne viennent pas; ils
sont rares: il faut qu'ils consentent à ce qu'applaudissent des coeurs
plus indociles. En vain tu cherches la cause: la malédiction est leur
seule réponse, ou la menace de quelque chose de pire. A tes yeux brille
le poignard homicide; sur ta gorge reste suspendue la baïonnette
effilée; les mousquets chargés t'environnent, et semblent prêts à
terminer tes jours. Tu les y encourages, en leur criant: Feu! Mais des
coeurs impitoyables admirent encore, et quelque souvenir de leur ancien
respect les arrête, plutôt que la voix méconnue de leurs devoirs; ils ne
voudraient pas perdre leur ame en répandant le sang: ils préfèrent
t'abandonner à la merci des flots.
5. «Disposez la chaloupe!» c'est le cri du nouveau chef; et qui jamais
osa dire _non_ à la révolte dans la première impétuosité de son ivresse,
dans les saturnales d'un pouvoir inattendu? La chaloupe est disposée
avec tout l'empressement de la haine; et déjà de légères planches te
séparent seules de l'abîme qui doit t'engloutir; de faibles provisions
te promettent une fin que leurs mains te refusent: c'est justement ce
qu'il faut d'eau et de pain pour garantir quelques jours le moribond de
la mort; de plus, quelques cornes, un peu de toile, des livres, unique
trésor des hermites de l'Océan; quelques cordages sont ensuite ajoutés,
aux instances de ceux qui n'espéraient plus pour toi que dans l'air et
les flots; puis enfin ce mobile et tremblant vassal des pôles, cette
aiguille sensible, ame de la navigation.
6. Et maintenant, le chef élu par lui-même juge à propos d'étouffer le
premier sentiment de son crime; il réveille ainsi ses compagnons:--«A
boire!» tant il craint que la passion ne cède bientôt à la voix de la
raison! «De l'eau-de-vie pour les héros!» Ainsi jadis s'était écrié
Burke;--et sans doute cette liqueur peut conduire à la gloire. Nos héros
partagèrent cette opinion; au milieu de bruyans applaudissemens, ils
vidèrent la coupe. Huzza! huzza! Otaïti! tel fut leur cri; étrange
exclamation de la part des fils de la révolte! Comment cette île
délicieuse, cette terre chérie de la nature, des coeurs aimans, des fêtes
sans périls, des moeurs aimables, étrangères à l'art, cette opulence
commune, cet amour sans inquiétude; comment tout cela pouvait-il avoir
des charmes pour de grossiers marins ballottés sous leurs mâts par
chaque souffle de vent? Et maintenant, par quels nouveaux crimes se
préparent-ils à réaliser les vains désirs de la vertu, le repos? Hélas!
telle est notre nature! notre but est le même à tous, seulement nous
suivons des routes diverses; nos moyens, notre naissance, notre pays,
notre gloire, notre fortune, nos goûts, tout cela est plus puissant sur
notre faible poussière que tout ce qui est en dehors du misérable cercle
de notre égoïsme. Cependant murmure encore au-dedans de nous-mêmes une
faible voix troublant le silence de l'intérêt ou le tumulte de la
gloire; quelle que soit notre foi, quelque terre que nous foulions, Dieu
fait toujours entendre son oracle, la conscience de l'homme!
7. La chaloupe est chargée du brave et triste petit nombre demeuré
fidèle au chef; quelques-uns, restés sur le tillac du
vaisseau--maintenant jouet d'un moral naufrage--faisaient des voeux
tardifs pour partager le sort d'un capitaine que leurs yeux voyaient
s'éloigner; d'autres calculaient pour lui de nouveaux malheurs,
plaisantaient à la vue lointaine de sa faible voile, à l'idée de cette
faible barque, si fragile et si chargée. Oh! combien il est plus assuré,
plus tranquille, le tendre nautile[36], pilote maritime de sa couche
imperceptible, la fée, le génie de la mer. Lui, quand l'ouragan siffle
et jaillit en éclairs sur les ondes, demeure en sûreté,--son port est
dans la ville,--il triomphe sur les _armadas_ du genre humain, qui
ébranlent le monde, et fléchissent sous la verge des vents.
[Note 36: Espèce de coquillage.]
8. Quand tout fut prêt sur le vaisseau, qui maintenant avouait un
révolté pour son maître,--un matelot, moins endurci que ses compagnons,
témoigna cette pitié inutile, faite seulement pour irriter le malheur.
D'un regard inquiet, il veillait sur les mouvemens de son ancien chef,
et cherchait même, à force de signes, à lui exprimer son compatissant
repentir. Déjà même il avançait un humide flacon jusqu'à ses lèvres
arides et desséchées; mais bientôt, observé lui-même, ce gardien fut
éloigné, et la pitié cessa de percer le nuage que la sédition étendait
autour du brave chef. Alors s'approcha l'audacieux et sombre jeune homme
que, pour son malheur, avait trop aimé le capitaine; il s'écria, en
désignant la chaloupe abandonnée: «Partez! tout retard coûterait la
vie!» Et pourtant, même en ce dernier instant, il n'avait pas étouffé
toute sympathie. Un mot pouvait encore ramener le remords dans cette ame
violente et passionnée; et ce que les autres ne soupçonnaient pas, la
victime put le reconnaître. Quand Bligh, avec un ton de reproche amer,
lui demanda qu'était devenu le souvenir des anciens
bienfaits;--qu'étaient devenues ses espérances d'une gloire supérieure à
celle des mille écussons pompeux de la Grande-Bretagne? ses lèvres
tremblantes semblèrent céder devant une force invincible. «C'est cela!
c'est cela! prononça-t-il; je suis damné! damné!» Il n'en dit pas
davantage; mais, poussant dans sa barque son maître, il le confia au
faible esquif. Sa langue ne put articuler d'autres accens; mais combien
d'idées dans ses brusques adieux!
9. Le large soleil des régions arctiques s'élevait sur les ondes; la
brise tantôt s'engouffrait, tantôt ressortait de ses humides grottes.
Son aile capricieuse s'éloignait, puis revenait effleurer les sillons de
l'Océan, comme les cordes d'une harpe éolienne. D'une rame désespérée et
presque silencieuse, déjà l'esquif se creusait un chemin redouté vers
une roche à peine visible, qui dressait, comme un lointain nuage, son
front au-dessus des flots. La chaloupe et le vaisseau ne se réuniront
plus! mais ce n'est pas à moi de dire les infortunes de Bligh, leurs
dangers continuels, leurs rares espérances; leurs jours de péril, leurs
nuits de désespoir; leur courage toujours le même, quand il semblait le
plus inutile; la famine dévorante, rendant un fils méconnaissable à
l'oeil même de sa mère; les autres maux, assez horribles pour faire trêve
à la faim, jusqu'à ce qu'elle n'eût plus sur eux de prise; les fureurs
et les égards de la mer, tantôt les couvrant de son abîme, tantôt les
laissant briser de leurs rames fatiguées les vagues qui ne cédaient qu'à
tous leurs efforts réunis.--Une fièvre continue, une soif sèche, qui
leur faisait saluer, comme un bonheur, les nuages qui glaçaient leurs os
nus, savourer avec délices la froide humidité des nuits orageuses, et
presser avidement la toile tendue sur leur tête, pour recueillir
quelques gouttes de pluie. Il leur fallut fuir mainte horde sauvage,
pour redemander un asile plus sûr encore aux flots impitoyables. Et
pourtant, il fut accordé à ces spectres animés de raconter leurs dangers
passés, et des angoisses telles que jamais les annales de l'humide abîme
n'en avaient retracées, pour arracher de la terreur aux hommes, aux
femmes des larmes.
10. Laissons-les à leur destin, il ne sera ignoré ni impuni. La justice
aura son jour; la discipline violée prendra leur défense, et la marine
insultée proclamera le cri des lois. Nous allons suivre les pas du
rebelle, qu'une vengeance éloignée ne saurait épouvanter. Arrière!
arrière! sur les vagues! ses yeux reverront la baie désirée; et les
rivages heureux où les lois ne sont pas connues recevront les matelots
mis hors la loi de leur pays.--La nature, et cette déesse de la
nature--la femme--les rappelle vers une terre où rien, sauf leur
conscience, ne songera à les accuser; où tout le monde jouit sans
querelle des biens de la terre; où le pain lui-même est cueilli comme un
fruit[37]; où nul ne séquestre pour lui seul les champs, les forêts, les
rivières:--âge sans or, où ce métal ne trouble pas les songes, et n'a
pas, ou n'avait pas alors, envahi ces rivages. Depuis, l'Europe y porta
ses vastes connaissances, ses coutumes, ses moeurs, mais au prix d'une
multitude de vices qu'elle enseigna aux fils de ces contrées. Mais loin
de nous ces images! Voyons les insulaires tels qu'ils étaient; bons par
les leçons de la nature, vicieux sous ses inspirations. _Huzza_!
_Otaïti_! tel fut le cri lancé d'un commun accord par le rapide
vaisseau. La brise s'élève; la voile, naguère détendue, et maintenant
gonflée, précède joyeusement le souffle des vents. En plus rapides
rubans se pressent les ondes autour du vaisseau; la vague jaillit plus
haute sous les coups de la proue. Ainsi _l'Argo_ soulevait-il la
virginale écume de l'Euxin; mais ceux qu'il portait jetaient vers leurs
foyers un regard de regret:--ceux-là renoncent pour jamais à la leur, et
leur barque rebelle s'en éloigne aussi rapidement que le corbeau en
s'envolant de l'arche sainte. Et pourtant leur projet est d'aller
partager de nouveau le nid de la colombe, et de courber sous le joug de
l'amour leur front indomptable.
[Note 37: _L'arbre à pain_, si fameux, et que l'expédition du capitaine
Bligh avait pour but de transplanter.]
Chant Deuxième.
1. Combien doux étaient les chants de Toobonai, alors que le soleil
d'été descendait sur la baie de corail[38]! Viens, disaient les jeunes
filles; avançons vers le plus frais ombrage de l'îlette: nous y
écouterons le ramage des oiseaux! la colombe des bois enverra, du milieu
des arbres, son roucoulement, semblable à la voix des dieux partie de
Bolotoo; nous cueillerons les fleurs qui naissent sur la couche des
morts: les plus fraîches s'élèvent où repose la tête des guerriers. Nous
nous assiérons en face du crépuscule; nous verrons les suaves rayons de
la lune glisser au travers des branches du tooa, et le bruissement léger
de leurs soupirs charmera nos oreilles, quand nous nous reposerons sous
leur abri. Ou bien gravissons le précipice: nous contemplerons les flots
venant combattre le gigantesque rocher, qui bientôt les repousse
dédaigneusement en écumantes colonnes. Qu'elles sont belles! et qu'ils
sont heureux ceux qui, libres des travaux et du tumulte de l'existence,
se contentent de regarder du rivage l'espace que l'Océan remplit tout
entier! L'Océan lui-même se complaît dans l'azur de sa surface; et
souvent il vient, à la clarté de la lune, peigner en cet endroit sa
flottante chevelure.
[Note 38: Les trois premiers couplets sont empruntés à une chanson
favorite des insulaires de Tonga, traduite en prose dans la _Relation
des îles Tonga_, par Mariner. Toobonai n'est cependant pas l'une de ces
îles; mais elle fut l'une de celles où se réfugièrent les mutins. J'ai
altéré et ajouté; cependant j'ai conservé de l'original tout ce que j'ai
pu.
(_Note de Lord Byron_.)]
2. Oui,--nous cueillerons les fleurs du sépulcre; nous rivaliserons de
plaisir avec les esprits des bocages promis; puis nous plongerons, et
nous jouirons au sein des vagues; puis nous déposerons nos membres sur
le tendre gazon; bientôt, humides encore de nos premiers jeux, nous
oindrons nos corps de l'huile embaumée; nous laisserons les fleurs
cueillies sur les tombes, et nous nous parerons des guirlandes
empreintes du souvenir des braves. Mais voici la nuit; le _Mooa_ dissipe
nos projets: déjà, près de nous, retentit le bruissement des mâts. Et
pourtant le flambeau, signal de la danse, répand ses étincelles
cadencées sur le gazon de Marli. Nous aussi, courons-y; là, nous nous
rappellerons l'heureux souvenir de maintes fêtes, avant que Fiji n'eût
soufflé dans la trompe guerrière, avant que les ennemis ne parussent
dans leurs canots à la portée de nos rivages. Hélas! par eux se flétrit
la fleur du genre humain; hélas! par eux les ronces se dressent à l'envi
dans nos champs; et par eux est oublié le ravissement que nous
éprouvions à errer à la lueur de la lune, avec l'amour pour unique
compagnon de nos pas. Résignons-nous:--ils nous ont appris à manier une
massue, à inonder nos champs d'une pluie de flèches. Qu'ils recueillent
la moisson qu'ils nous ont forcé de semer. Mais cette nuit doit être
toute entière aux fêtes; demain il nous faudra partir. Frappez la danse!
emplissez la large coupe!--demain nous pouvons mourir. Enveloppons nos
membres dans des vêtemens d'été; autour de nos reins déployons le blanc
de Tappa; que des guirlandes fraîches comme le printems même forment
notre couronne, et qu'autour de nos épaules brillent les grains de
l'hooni: ses vives couleurs contrasteront avec la teinte de feu des
poitrines qui battent sous elles.
3. Mais la danse a cessé.--Ah! restez encore! arrêtez! ne déposez pas le
sourire de fête. C'est demain que nous partons pour le Mooa; demain, non
pas cette nuit:--la nuit appartient encore à la tendresse. Jeunes
enchanteresses de la joyeuse Licoo, rendez-nous les guirlandes que nous
préférons au sein du plaisir! Que vos formes sont charmantes! comme
chacun de nos sens excité, ravi et doublé, rend hommage à votre beauté!
Ainsi les fleurs qui parsèment le rocher de Mataloco, portent leurs
parfums jusqu'aux bornes de l'humide horizon. Nous aussi, nous nous
rendrons à Licoo; mais, ô mon coeur, que dis-je? nous irons?--et demain
il nous faut partir!
4. Tels étaient les chants--harmonie des jours que l'approche des
flottes européennes n'avait pas encore infectés. Sans doute, ces
insulaires avaient leurs vices--ceux que la nature tolère--et résultats
de la barbarie.--Nous avons les uns et les autres: ceux qui naissent de
l'excès de la civilisation, ceux qui, chez les peuples sauvages,
inspirent le plus d'horreur. Qui n'a pas vu le règne de
l'hypocrisie,--les prières d'Abel réunies aux forfaits de Caïn, qui ne
les a pas vus, dis-je, peut, de son balcon, voir la preuve que notre
vieux monde est mille fois plus perverti que le _nouveau_;--mais il
n'est plus de _nouveau_ monde, si ce n'est aux lieux où Colombie vient
de voir naître deux gigantesques enfans de la liberté; où le Chimboraço
peut à son gré promener son regard de Titan sur les flots, les airs et
la terre, sans y rencontrer un esclave!