Suis-je donc le gardien de mon frère?

L'ANGE.

Caïn! qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frère crie de la terre vers

le Seigneur!--Maintenant, tu es maudit de la terre, qui vient d'ouvrir

sa bouche pour boire le sang versé par ta main fratricide. Désormais,

quand tu creuseras la terre, elle demeurera stérile; tu resteras fugitif

et vagabond dans le monde!

ADAH.

Le châtiment est au-delà de ses forces. Vois! tu lui dérobes la face de

la terre; il reste privé de la face de Dieu. Vagabond et fugitif, il

arrivera que ceux qui le trouveront le tueront.

CAÏN.

Que ne le peuvent-ils! Mais où sont ceux qui me tueront? où sont-ils sur

cette terre encore déserte et inhabitée?

L'ANGE.

Tu as tué ton frère, qui te garantira de ton fils?

ADAH.

Ange de lumière! sois miséricordieux; ne dis pas que mon sein déchiré

nourrisse maintenant dans mon fils un meurtrier, un meurtrier de son

père.

L'ANGE.

Il ne ferait que suivre les traces de Caïn. Le lait d'Ève n'a-t-il pas

nourri celui que tu vois maintenant noyé dans le sang? Le fratricide

peut bien engendrer le parricide;--mais il n'en sera pas ainsi.--Le

Seigneur, ton Dieu et le mien, m'a commandé d'imprimer son sceau sur

Caïn, pour qu'il puisse errer en sûreté. Qui tuera Caïn attirera sur sa

tête une punition sept fois plus forte. Approche!

CAÏN.

Que veux-tu de moi?

L'ANGE.

Marquer sur ton front l'affranchissement du crime que tu as commis

toi-même.

CAÏN.

Non, laisse-moi mourir!

L'ANGE.

Cela ne peut être.

(L'ange imprime une marque sur le front de Caïn.)

CAÏN.

Je sens mon front brûlé, mais ce n'est rien auprès du feu intérieur; que

faut-il encore? accable-moi de tout ce que je puis supporter.

L'ANGE.

Tu as été sombre et farouche dès le sein de ta mère, semblable à la

terre que tu as jusqu'à présent creusée; mais celui que tu as immolé

était doux comme les troupeaux qu'il paissait.

CAÏN.

Je fus enfanté trop tôt après la chute; l'esprit de ma mère était encore

fasciné par le serpent, et mon père pleurait encore sur Éden. Je suis ce

que je suis; je n'ai pas demandé la vie; je ne me la suis pas donnée

moi-même. Que ne puis-je seulement de mon sang racheter celui--et

pourquoi pas? Qu'Abel renaisse, et que je sois rayé du livre de vie!

Ainsi l'existence sera rendue par Dieu au bien-aimé de Dieu, et je

perdrai un don qui n'eut jamais d'attrait pour moi.

L'ANGE.

Qui pourrait anéantir le meurtre? ce qui est fait est fait. Éloigne-toi!

accomplis tes jours! et puissent tes actions ne pas ressembler à celle

que tu viens de commettre!

(L'ange disparaît.)

ADAH.

Il est parti; éloignons-nous. J'entends les cris de notre petit Énoch

dans son berceau.

CAÏN.

Ah! il ignore pourquoi il pleure! et moi qui répandis le sang, je ne

puis répandre de larmes; mais les quatre rivières ne pourraient laver

mon ame[35]. Crois-tu que mon fils puisse jamais me regarder?

[Note 35: Les quatre rivières qui entouraient l'Éden, les seules, par

conséquent, que connût Caïn sur la terre.]

ADAH.

Si je croyais qu'il ne le voulût pas, je voudrais--

CAÏN, l'interrompant.

Non, non! plus de menace: nous en avons trop subi. Va prendre ton

enfant; je vous suivrai.

ADAH.

Je ne te laisse pas seul avec le mort; quittons ces lieux ensemble.

CAÏN.

O toi, image inanimée et toujours présente! toi dont le sang doit voiler

de deuil la terre et les cieux! J'ignore ce que tu es _maintenant_! mais

si _tu_ vois ce que _je_ suis, je crois que tu me pardonnes ce que ne

pardonnera jamais ni ton Dieu ni mon propre coeur.--Adieu! je ne dois, je

n'ose toucher ce que j'ai fait. Je sortis des mêmes entrailles que toi;

j'ai sucé le même sein; je t'ai souvent pressé dans mes bras; souvent

nos jeux enfantins se confondirent; et voilà que je ne puis plus

t'approcher, que je n'ose pas même faire pour toi ce que tu aurais fait

pour moi:--réunir tes membres dans leur tombeau,--le premier tombeau

creusé pour les mortels. Mais ce tombeau, qui l'a creusé? O terre! ô

terre! voilà le trésor que je dépose dans ton sein, en récompense de

tous ceux que j'ai reçus de toi.--Au désert maintenant!

(Adah s'incline, et baise le corps d'Abel.)

ADAH.

Cruelle et prématurée fut ta mort, ô mon frère! et moi seule, de tous

ceux qui pleurent sur toi, je ne puis verser de larmes. Mon devoir est

désormais de sécher des pleurs, et non pas d'en répandre. Mais pourtant,

de tous ceux qui gémissent, nul ne gémit comme moi, non-seulement sur

toi, mais sur celui qui t'a frappé. Allons, Caïn! je supporterai la

moitié de ton fardeau.

CAÏN.

Nous marcherons à l'orient d'Éden; cette ligne est plus désolée: elle me

convient davantage.

ADAH.

Marche le premier! tu seras mon guide, et puisse être le tien notre

Dieu! Allons chercher nos enfans.

CAÏN.

Celui qui repose ici n'en avait pas; j'ai tari la source d'une race

vertueuse qui eût bientôt charmé les noeuds d'une union récente. Hélas!

en les joignant plus tard aux enfans d'Abel, la dureté de mon naturel se

fût adoucie chez eux! Abel!

ADAH.

La paix soit avec lui.

CAÏN.

Mais avec _moi_!--

(Ils sortent.)

FIN DE CAÏN.

L'ILE,

OU

CHRISTIAN ET SES CAMARADES.

AVERTISSEMENT.

Le morceau suivant est fondé en partie sur la relation du soulèvement de

l'équipage _la Bonté_, dans les mers du Sud, en 1789, et en partie sur

la _Relation des îles Tonga_, par Marnier.

Chant Premier.

1. L'instant de la veille matinale était arrivé. Le vaisseau avançait

avec grâce, traçant sur les flots un sentier mobile. La vague

entr'ouverte par la proue se courbait en sillons complaisans devant la

majestueuse charrue. L'onde immense embrassait toute la perspective, et

derrière s'évanouissaient maints rivages de la Mer du Sud. La nuit

paisible, déjà nuancée d'argent, opposait encore sa mourante obscurité

aux atteintes de l'aube naissante. Les dauphins, avertis de l'approche

du jour, s'élançaient au-dessus des flots, comme pour aspirer plus tôt

ses premières lueurs. Les étoiles détournaient de l'océan leurs

scintillans regards, et disparaissaient devant une clarté plus radieuse.

La voile reprenait sa blancheur naguère obscurcie; une brise

rafraîchissante glissait sur les vents. Déjà même la pourpre de l'Océan

annonçait la venue du soleil;--mais un coup sera tenté avant qu'il

n'apparaisse.

2. Le vaillant chef dormait dans sa cabine, confiant dans ceux qui

faisaient la veille. Il rêvait des rivages désirés de la vieille

Angleterre, de ses travaux récompensés, de ses dangers évanouis; son nom

était ajouté à la liste glorieuse de ceux qui avaient visité les pôles,

séjour des orages. Le plus difficile était passé, rien ne pouvait

justifier de nouvelles inquiétudes; pourquoi donc le sommeil avait-il

pour lui des dangers? Hélas! son tillac était foulé par un pied

indiscipliné; des mains plus inhabiles voulaient diriger la voile du

vaisseau; de jeunes coeurs, languissant après je ne sais quelle île

favorisée du soleil, où l'été dure toute l'année, où les femmes sourient

pendant tout l'été; des hommes éloignés de leur patrie, et qui, trop

long-tems voyageurs, n'avaient jamais revu la maison natale, ou

l'avaient trouvée toute changée, et demi-barbare, préféraient une

fraîche et douce grotte sauvage à l'incertitude des flots.--Puis le

souvenir des fruits savoureux que donnait une terre incultivée; des

forêts qui ne connaissaient d'autres sentiers que ceux qu'ils y

frayèrent; des champs sur lesquels l'abondance étendait sa corne

fortunée; des terres, domaine commun et indépendant d'un seul

possesseur..... Puis le voeu que les siècles n'ont jamais étouffé dans le

coeur de l'homme--de ne connaître d'autre maître que sa volonté; la terre

offrant à sa surface des mines non exploitées; la liberté qu'on y

trouvait d'appeler chaque grotte sa propre demeure; ce jardin commun

ouvert devant tous les pas, où la nature traite en tendre mère tout un

peuple charmé des délices du désert; leurs coquillages, leurs fruits,

seule opulence qu'ils connaissent; leurs canots toujours retenus à

l'entour des rivages; leur chasse, leur gibier, leurs armes, leur aspect

enfin si étrange aux yeux d'un Européen:--tels étaient les objets et la

contrée qui réveillaient les désirs de ces marins,--désirs qu'ils

devaient chèrement expier.

3. Debout, brave Bligh! l'ennemi est à la porte! debout! debout!--Hélas!

il est trop tard! derrière ta case se tient le féroce rebelle proclamant

déjà le règne de la rage et de la terreur. Tes membres sont enchaînés,

la baïonnette touche ton sein, les mains qui tremblaient à ta voix te

saisissent; traîné sur le tillac, tu ne verras plus l'obéissant

gouvernail ou la voile attentive attendre tes ordres pour suivre une

direction, ou se développer; cet esprit sauvage qui voudrait étouffer à

force de délire le sentiment de sa révolte, fait briller autour de toi

les yeux encore étonnés de ceux qui redoutent le chef qu'ils sacrifient:

car jamais l'homme ne peut étourdir le cri de la conscience, s'il ne

porte à ses lèvres la coupe passionnée de la rage.

4. C'est en vain que, bravant l'oeil de la mort, ta poitrine menacée

implore ceux de tes compagnons restés loyaux:--ils ne viennent pas; ils

sont rares: il faut qu'ils consentent à ce qu'applaudissent des coeurs

plus indociles. En vain tu cherches la cause: la malédiction est leur

seule réponse, ou la menace de quelque chose de pire. A tes yeux brille

le poignard homicide; sur ta gorge reste suspendue la baïonnette

effilée; les mousquets chargés t'environnent, et semblent prêts à

terminer tes jours. Tu les y encourages, en leur criant: Feu! Mais des

coeurs impitoyables admirent encore, et quelque souvenir de leur ancien

respect les arrête, plutôt que la voix méconnue de leurs devoirs; ils ne

voudraient pas perdre leur ame en répandant le sang: ils préfèrent

t'abandonner à la merci des flots.

5. «Disposez la chaloupe!» c'est le cri du nouveau chef; et qui jamais

osa dire _non_ à la révolte dans la première impétuosité de son ivresse,

dans les saturnales d'un pouvoir inattendu? La chaloupe est disposée

avec tout l'empressement de la haine; et déjà de légères planches te

séparent seules de l'abîme qui doit t'engloutir; de faibles provisions

te promettent une fin que leurs mains te refusent: c'est justement ce

qu'il faut d'eau et de pain pour garantir quelques jours le moribond de

la mort; de plus, quelques cornes, un peu de toile, des livres, unique

trésor des hermites de l'Océan; quelques cordages sont ensuite ajoutés,

aux instances de ceux qui n'espéraient plus pour toi que dans l'air et

les flots; puis enfin ce mobile et tremblant vassal des pôles, cette

aiguille sensible, ame de la navigation.

6. Et maintenant, le chef élu par lui-même juge à propos d'étouffer le

premier sentiment de son crime; il réveille ainsi ses compagnons:--«A

boire!» tant il craint que la passion ne cède bientôt à la voix de la

raison! «De l'eau-de-vie pour les héros!» Ainsi jadis s'était écrié

Burke;--et sans doute cette liqueur peut conduire à la gloire. Nos héros

partagèrent cette opinion; au milieu de bruyans applaudissemens, ils

vidèrent la coupe. Huzza! huzza! Otaïti! tel fut leur cri; étrange

exclamation de la part des fils de la révolte! Comment cette île

délicieuse, cette terre chérie de la nature, des coeurs aimans, des fêtes

sans périls, des moeurs aimables, étrangères à l'art, cette opulence

commune, cet amour sans inquiétude; comment tout cela pouvait-il avoir

des charmes pour de grossiers marins ballottés sous leurs mâts par

chaque souffle de vent? Et maintenant, par quels nouveaux crimes se

préparent-ils à réaliser les vains désirs de la vertu, le repos? Hélas!

telle est notre nature! notre but est le même à tous, seulement nous

suivons des routes diverses; nos moyens, notre naissance, notre pays,

notre gloire, notre fortune, nos goûts, tout cela est plus puissant sur

notre faible poussière que tout ce qui est en dehors du misérable cercle

de notre égoïsme. Cependant murmure encore au-dedans de nous-mêmes une

faible voix troublant le silence de l'intérêt ou le tumulte de la

gloire; quelle que soit notre foi, quelque terre que nous foulions, Dieu

fait toujours entendre son oracle, la conscience de l'homme!

7. La chaloupe est chargée du brave et triste petit nombre demeuré

fidèle au chef; quelques-uns, restés sur le tillac du

vaisseau--maintenant jouet d'un moral naufrage--faisaient des voeux

tardifs pour partager le sort d'un capitaine que leurs yeux voyaient

s'éloigner; d'autres calculaient pour lui de nouveaux malheurs,

plaisantaient à la vue lointaine de sa faible voile, à l'idée de cette

faible barque, si fragile et si chargée. Oh! combien il est plus assuré,

plus tranquille, le tendre nautile[36], pilote maritime de sa couche

imperceptible, la fée, le génie de la mer. Lui, quand l'ouragan siffle

et jaillit en éclairs sur les ondes, demeure en sûreté,--son port est

dans la ville,--il triomphe sur les _armadas_ du genre humain, qui

ébranlent le monde, et fléchissent sous la verge des vents.

[Note 36: Espèce de coquillage.]

8. Quand tout fut prêt sur le vaisseau, qui maintenant avouait un

révolté pour son maître,--un matelot, moins endurci que ses compagnons,

témoigna cette pitié inutile, faite seulement pour irriter le malheur.

D'un regard inquiet, il veillait sur les mouvemens de son ancien chef,

et cherchait même, à force de signes, à lui exprimer son compatissant

repentir. Déjà même il avançait un humide flacon jusqu'à ses lèvres

arides et desséchées; mais bientôt, observé lui-même, ce gardien fut

éloigné, et la pitié cessa de percer le nuage que la sédition étendait

autour du brave chef. Alors s'approcha l'audacieux et sombre jeune homme

que, pour son malheur, avait trop aimé le capitaine; il s'écria, en

désignant la chaloupe abandonnée: «Partez! tout retard coûterait la

vie!» Et pourtant, même en ce dernier instant, il n'avait pas étouffé

toute sympathie. Un mot pouvait encore ramener le remords dans cette ame

violente et passionnée; et ce que les autres ne soupçonnaient pas, la

victime put le reconnaître. Quand Bligh, avec un ton de reproche amer,

lui demanda qu'était devenu le souvenir des anciens

bienfaits;--qu'étaient devenues ses espérances d'une gloire supérieure à

celle des mille écussons pompeux de la Grande-Bretagne? ses lèvres

tremblantes semblèrent céder devant une force invincible. «C'est cela!

c'est cela! prononça-t-il; je suis damné! damné!» Il n'en dit pas

davantage; mais, poussant dans sa barque son maître, il le confia au

faible esquif. Sa langue ne put articuler d'autres accens; mais combien

d'idées dans ses brusques adieux!

9. Le large soleil des régions arctiques s'élevait sur les ondes; la

brise tantôt s'engouffrait, tantôt ressortait de ses humides grottes.

Son aile capricieuse s'éloignait, puis revenait effleurer les sillons de

l'Océan, comme les cordes d'une harpe éolienne. D'une rame désespérée et

presque silencieuse, déjà l'esquif se creusait un chemin redouté vers

une roche à peine visible, qui dressait, comme un lointain nuage, son

front au-dessus des flots. La chaloupe et le vaisseau ne se réuniront

plus! mais ce n'est pas à moi de dire les infortunes de Bligh, leurs

dangers continuels, leurs rares espérances; leurs jours de péril, leurs

nuits de désespoir; leur courage toujours le même, quand il semblait le

plus inutile; la famine dévorante, rendant un fils méconnaissable à

l'oeil même de sa mère; les autres maux, assez horribles pour faire trêve

à la faim, jusqu'à ce qu'elle n'eût plus sur eux de prise; les fureurs

et les égards de la mer, tantôt les couvrant de son abîme, tantôt les

laissant briser de leurs rames fatiguées les vagues qui ne cédaient qu'à

tous leurs efforts réunis.--Une fièvre continue, une soif sèche, qui

leur faisait saluer, comme un bonheur, les nuages qui glaçaient leurs os

nus, savourer avec délices la froide humidité des nuits orageuses, et

presser avidement la toile tendue sur leur tête, pour recueillir

quelques gouttes de pluie. Il leur fallut fuir mainte horde sauvage,

pour redemander un asile plus sûr encore aux flots impitoyables. Et

pourtant, il fut accordé à ces spectres animés de raconter leurs dangers

passés, et des angoisses telles que jamais les annales de l'humide abîme

n'en avaient retracées, pour arracher de la terreur aux hommes, aux

femmes des larmes.

10. Laissons-les à leur destin, il ne sera ignoré ni impuni. La justice

aura son jour; la discipline violée prendra leur défense, et la marine

insultée proclamera le cri des lois. Nous allons suivre les pas du

rebelle, qu'une vengeance éloignée ne saurait épouvanter. Arrière!

arrière! sur les vagues! ses yeux reverront la baie désirée; et les

rivages heureux où les lois ne sont pas connues recevront les matelots

mis hors la loi de leur pays.--La nature, et cette déesse de la

nature--la femme--les rappelle vers une terre où rien, sauf leur

conscience, ne songera à les accuser; où tout le monde jouit sans

querelle des biens de la terre; où le pain lui-même est cueilli comme un

fruit[37]; où nul ne séquestre pour lui seul les champs, les forêts, les

rivières:--âge sans or, où ce métal ne trouble pas les songes, et n'a

pas, ou n'avait pas alors, envahi ces rivages. Depuis, l'Europe y porta

ses vastes connaissances, ses coutumes, ses moeurs, mais au prix d'une

multitude de vices qu'elle enseigna aux fils de ces contrées. Mais loin

de nous ces images! Voyons les insulaires tels qu'ils étaient; bons par

les leçons de la nature, vicieux sous ses inspirations. _Huzza_!

_Otaïti_! tel fut le cri lancé d'un commun accord par le rapide

vaisseau. La brise s'élève; la voile, naguère détendue, et maintenant

gonflée, précède joyeusement le souffle des vents. En plus rapides

rubans se pressent les ondes autour du vaisseau; la vague jaillit plus

haute sous les coups de la proue. Ainsi _l'Argo_ soulevait-il la

virginale écume de l'Euxin; mais ceux qu'il portait jetaient vers leurs

foyers un regard de regret:--ceux-là renoncent pour jamais à la leur, et

leur barque rebelle s'en éloigne aussi rapidement que le corbeau en

s'envolant de l'arche sainte. Et pourtant leur projet est d'aller

partager de nouveau le nid de la colombe, et de courber sous le joug de

l'amour leur front indomptable.

[Note 37: _L'arbre à pain_, si fameux, et que l'expédition du capitaine

Bligh avait pour but de transplanter.]

Chant Deuxième.

1. Combien doux étaient les chants de Toobonai, alors que le soleil

d'été descendait sur la baie de corail[38]! Viens, disaient les jeunes

filles; avançons vers le plus frais ombrage de l'îlette: nous y

écouterons le ramage des oiseaux! la colombe des bois enverra, du milieu

des arbres, son roucoulement, semblable à la voix des dieux partie de

Bolotoo; nous cueillerons les fleurs qui naissent sur la couche des

morts: les plus fraîches s'élèvent où repose la tête des guerriers. Nous

nous assiérons en face du crépuscule; nous verrons les suaves rayons de

la lune glisser au travers des branches du tooa, et le bruissement léger

de leurs soupirs charmera nos oreilles, quand nous nous reposerons sous

leur abri. Ou bien gravissons le précipice: nous contemplerons les flots

venant combattre le gigantesque rocher, qui bientôt les repousse

dédaigneusement en écumantes colonnes. Qu'elles sont belles! et qu'ils

sont heureux ceux qui, libres des travaux et du tumulte de l'existence,

se contentent de regarder du rivage l'espace que l'Océan remplit tout

entier! L'Océan lui-même se complaît dans l'azur de sa surface; et

souvent il vient, à la clarté de la lune, peigner en cet endroit sa

flottante chevelure.

[Note 38: Les trois premiers couplets sont empruntés à une chanson

favorite des insulaires de Tonga, traduite en prose dans la _Relation

des îles Tonga_, par Mariner. Toobonai n'est cependant pas l'une de ces

îles; mais elle fut l'une de celles où se réfugièrent les mutins. J'ai

altéré et ajouté; cependant j'ai conservé de l'original tout ce que j'ai

pu.

(_Note de Lord Byron_.)]

2. Oui,--nous cueillerons les fleurs du sépulcre; nous rivaliserons de

plaisir avec les esprits des bocages promis; puis nous plongerons, et

nous jouirons au sein des vagues; puis nous déposerons nos membres sur

le tendre gazon; bientôt, humides encore de nos premiers jeux, nous

oindrons nos corps de l'huile embaumée; nous laisserons les fleurs

cueillies sur les tombes, et nous nous parerons des guirlandes

empreintes du souvenir des braves. Mais voici la nuit; le _Mooa_ dissipe

nos projets: déjà, près de nous, retentit le bruissement des mâts. Et

pourtant le flambeau, signal de la danse, répand ses étincelles

cadencées sur le gazon de Marli. Nous aussi, courons-y; là, nous nous

rappellerons l'heureux souvenir de maintes fêtes, avant que Fiji n'eût

soufflé dans la trompe guerrière, avant que les ennemis ne parussent

dans leurs canots à la portée de nos rivages. Hélas! par eux se flétrit

la fleur du genre humain; hélas! par eux les ronces se dressent à l'envi

dans nos champs; et par eux est oublié le ravissement que nous

éprouvions à errer à la lueur de la lune, avec l'amour pour unique

compagnon de nos pas. Résignons-nous:--ils nous ont appris à manier une

massue, à inonder nos champs d'une pluie de flèches. Qu'ils recueillent

la moisson qu'ils nous ont forcé de semer. Mais cette nuit doit être

toute entière aux fêtes; demain il nous faudra partir. Frappez la danse!

emplissez la large coupe!--demain nous pouvons mourir. Enveloppons nos

membres dans des vêtemens d'été; autour de nos reins déployons le blanc

de Tappa; que des guirlandes fraîches comme le printems même forment

notre couronne, et qu'autour de nos épaules brillent les grains de

l'hooni: ses vives couleurs contrasteront avec la teinte de feu des

poitrines qui battent sous elles.

3. Mais la danse a cessé.--Ah! restez encore! arrêtez! ne déposez pas le

sourire de fête. C'est demain que nous partons pour le Mooa; demain, non

pas cette nuit:--la nuit appartient encore à la tendresse. Jeunes

enchanteresses de la joyeuse Licoo, rendez-nous les guirlandes que nous

préférons au sein du plaisir! Que vos formes sont charmantes! comme

chacun de nos sens excité, ravi et doublé, rend hommage à votre beauté!

Ainsi les fleurs qui parsèment le rocher de Mataloco, portent leurs

parfums jusqu'aux bornes de l'humide horizon. Nous aussi, nous nous

rendrons à Licoo; mais, ô mon coeur, que dis-je? nous irons?--et demain

il nous faut partir!

4. Tels étaient les chants--harmonie des jours que l'approche des

flottes européennes n'avait pas encore infectés. Sans doute, ces

insulaires avaient leurs vices--ceux que la nature tolère--et résultats

de la barbarie.--Nous avons les uns et les autres: ceux qui naissent de

l'excès de la civilisation, ceux qui, chez les peuples sauvages,

inspirent le plus d'horreur. Qui n'a pas vu le règne de

l'hypocrisie,--les prières d'Abel réunies aux forfaits de Caïn, qui ne

les a pas vus, dis-je, peut, de son balcon, voir la preuve que notre

vieux monde est mille fois plus perverti que le _nouveau_;--mais il

n'est plus de _nouveau_ monde, si ce n'est aux lieux où Colombie vient

de voir naître deux gigantesques enfans de la liberté; où le Chimboraço

peut à son gré promener son regard de Titan sur les flots, les airs et

la terre, sans y rencontrer un esclave!

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 11 / 18 段