Vous dites bien; je contiendrai mes désirs. Il dort, il sourit!--Ah!

dors et souris, toi le fragile et jeune héritier d'un monde presque

aussi jeune: dors et souris! les heures et les jours d'innocence et de

bonheur t'appartiennent encore! _Tu_ n'as pas dérobé le fruit,--tu ne

sais pas que tu es nu! Le tems viendra où tu recevras le châtiment de

crimes inconnus, dont ni toi ni moi ne furent coupables. Mais

aujourd'hui sommeille en paix! Voilà que ses joues se colorent d'un vif

sourire, ses cils brillent au-dessous de ses longues paupières noires

comme le cyprès qui se balance sur elles: le sommeil ne peut cacher

entièrement le limpide azur de ses yeux. Sans doute il rêve;--de quoi?

du paradis!--oui! Rêve, mon enfant, de cet héritage qui t'est ravi! ce

n'est qu'un songe! car jamais, à l'avenir, ni toi, ni tes enfans, ni tes

pères, ne franchiront le seuil de ces lieux de bonheur!

ADAH.

Cher Caïn! ne souffle pas dans l'oreille de notre enfant des regrets

aussi mélancoliques. Pourquoi toujours regretter le paradis? N'en

pouvons-nous créer un autre?

CAÏN.

Où?

ADAH.

Ici, où tu voudras: partout où tu seras, je ne sens pas la perte de cet

Éden trop pleuré. N'ai-je pas et toi et notre enfant, mon père, mon

frère et Zillah notre douce soeur, et notre Ève, à qui nous devons bien

plus que la naissance?

CAÏN.

Oui, la mort est aussi l'une des dettes que nous lui devons.

ADAH.

Caïn! cet esprit orgueilleux qui t'a entraîné loin d'ici a contribué à

te rendre encore plus sombre. J'espérais que les merveilles qu'il avait

promis de te montrer, que ces visions, comme tu les appelles, de mondes

passés et présens rendraient à ton esprit le calme d'une curiosité

satisfaite; mais, je le vois, ton guide a redoublé tes maux. Cependant,

je le remercie et je lui pardonne tout, en songeant qu'il t'a sitôt

rendu à nos voeux.

CAÏN.

Sitôt?

ADAH.

A peine s'il y a deux heures que vous vous êtes éloignés: heures longues

pour moi; mais enfin deux heures seulement, en consultant le soleil.

CAÏN.

Et pourtant ce soleil, je m'en suis approché; j'ai vu des mondes qu'il

éclairait jadis, et qu'il n'éclairera plus; j'en ai vu que sa lumière ne

pénétrera jamais: j'aurais cru que mon absence avait duré des années.

ADAH.

A peine une heure.

CAÏN.

C'est donc l'esprit qui dispose du tems, et qui le mesure suivant que

les objets qu'il contemple sont plaisans ou pénibles, sublimes ou

méprisables. J'ai vu des infinités de mondes; j'ai franchi des univers

disparus; j'ai contemplé l'éternité, et je croyais que quelques gouttes

de l'océan des âges m'avaient donné quelque chose de son immensité; mais

à présent, je reconnais ma faiblesse: l'esprit avait raison de dire que

je n'étais rien.

ADAH.

Pourquoi le disait-il? Jéhovah n'en a pas parlé.

CAÏN.

Non; il s'est contenté de nous réduire à ce que nous sommes. Après avoir

flatté la poussière avec quelques rayons d'Éden et d'immortalité, il

nous fait de nouveau retourner en poussière:--et pourquoi?

ADAH.

Tu le sais:--c'est la faute de nos parens.

CAÏN.

Qu'a de commun avec nous leur faute? Ils ont péché, c'est à eux de

mourir.

ADAH.

Tu ne parles pas bien, Caïn: cette pensée n'est pas la tienne, mais

celle de l'esprit qui était avec toi. Plût à Dieu que je mourusse pour

eux, si je pouvais ainsi les conserver à la vie!

CAÏN.

Tels seraient aussi mes voeux, si une seule victime devait assouvir la

colère insatiable du destructeur de la vie, et si notre enfant qui

repose ne devait jamais connaître la mort ni le chagrin, ni les

transmettre à ceux qui naîtront de lui.

ADAH.

Ne savons-nous pas qu'un jour viendra où notre race sera rachetée!

CAÏN.

Oui, par le sacrifice de l'innocent à la place du coupable. Quelle

expiation que celle-là! Ne sommes-nous pas innocens? Nous n'avons rien

fait pour être les victimes d'une faute commise avant notre naissance,

ou pour être forcés d'expier un crime inouï et mystérieux,--si c'est un

crime que de poursuivre la science.

ADAH.

Hélas! mon cher Caïn, tu pèches en ce moment; tes paroles frappent mes

oreilles comme autant d'impiétés.

CAÏN.

Alors laisse-moi!

ADAH.

Jamais, quand ton Dieu te laisserait.

CAÏN.

Dis-moi, qu'y a-t-il ici?

ADAH.

Deux autels que, pendant ton absence, a dressés notre frère Abel, afin

d'y offrir un sacrifice au Seigneur, au moment de ton retour.

CAÏN.

Et qui _lui_ a dit que je m'empresserais de concourir aux offrandes

qu'il élève chaque jour vers le Créateur, avec un front dont l'indigne

et lâche humilité révèle mille fois plus de crainte que d'amour?

ADAH.

Certes, il fait bien.

CAÏN.

Un autel suffit: je n'ai rien à offrir.

ADAH.

Les fruits de la terre, le calice, le bouton et la tige des fleurs:

voilà pour notre Dieu de douces offrandes, quand elles sont présentées

d'un coeur satisfait et contrit.

CAÏN.

J'ai travaillé, j'ai creusé la terre; la sueur a coulé de mon front: en

un mot, j'ai accompli sa malédiction;--que faut-il de plus encore?

Pourquoi serais-je satisfait? sans doute parce qu'il m'a fallu lutter

avec tous les élémens, pour en arracher le pain qui me nourrit? Pourquoi

serais-je reconnaissant? parce que je suis poudre, que je m'agite dans

la poudre, et que je retournerai en poudre? Ah! si je ne suis rien,--du

moins, pour rien au monde, ne serai-je un lâche hypocrite, affectant la

joie, quand intérieurement le chagrin me dévore. Pourquoi serais-je

contrit? Pour la faute de mon père? Mais déjà tous nos maux l'ont

suffisamment expiée, et les prophéties nous apprennent que nos enfans

l'expieront encore bien au-delà de ce qu'elle mérite. Il ne sait pas,

notre jeune enfant, à présent livré au sommeil, il ne sait pas qu'il

doit transmettre à des multitudes innombrables le germe d'une misère

éternelle: mieux vaudrait l'étouffer au milieu de ses doux rêves, et

écraser sa tête contre les rochers, plutôt que de le laisser vivre

pour--

ADAH.

O mon Dieu! ne le touche pas!--mon--ton enfant! Caïn!

CAÏN.

Ne crains rien. Pour tous les globes célestes, et le pouvoir qui les

gouverne, je ne voudrais pas déposer autre chose qu'un baiser de père

sur les lèvres de cet enfant.

ADAH.

Alors, pourquoi ces horribles paroles?

CAÏN.

Mieux vaudrait, disais-je, qu'il cessât de vivre, au lieu de transmettre

à d'autres descendans des chagrins plus insupportables encore que ceux

auxquels il sera soumis. Mais puisque ces paroles vous déplaisent, je me

contente de dire--qu'il eût mieux valu pour lui de ne pas naître.

ADAH.

Oh! ne parle pas ainsi. Où seraient donc mes joies, ces joies

maternelles que j'éprouve à le veiller, le nourrir et l'aimer? Silence!

il s'éveille. Doux Énoch! (Elle s'approche de l'enfant.) Caïn, viens le

voir! regarde comme il est plein de vie, de force, de fraîcheur, de

beauté, de bonheur; comme il me ressemble, comme il est semblable à toi,

quand tu souris: car _alors_ nous sommes _tout_ autres. N'est-il pas

vrai, Caïn? Mère, père, enfant, chacun de nous réfléchit les traits de

l'autre, comme le fait une claire fontaine, quand elle est calme, et

quand ton ame est calme comme elle. Aime-nous, mon cher Caïn! Aime-toi à

cause de nous, qui te chérissons tant! Vois comme il sourit! comme il

étend ses bras, comme il arrête ses grands yeux bleus sur les tiens

comme pour saluer son père, tandis que son petit corps s'agite et semble

tressaillir de plaisir. Que nous parles-tu de peines? les chérubins qui

n'ont pas d'enfans t'envieraient les joies de la paternité. Caïn!

bénis-le! il n'a pas de parole pour te remercier, mais son coeur lui

indique ta présence comme le tien la sienne.

CAÏN.

Enfant, sois béni! si toutefois la bénédiction d'un mortel peut te

garantir de la malédiction du serpent.

ADAH.

Elle le peut. Sans doute la fourberie d'un reptile ne peut l'emporter

sur la bénédiction d'un père.

CAÏN.

Oh! pour cela, j'en doute; toutefois, je le bénis.

ADAH.

Notre frère approche.

CAÏN.

Ton frère Abel.

(Entre Abel.)

ABEL.

Bonjour, Caïn! la paix de Dieu soit avec toi, mon frère.

CAÏN.

Abel! salut!

ABEL.

Notre soeur m'a dit que tu avais voyagé avec un esprit, bien au-delà des

limites que nous ne sommes pas habitués à franchir. Etait-il de ceux que

nous avons déjà vus, auxquels nous avons parlé comme à notre père?

CAÏN.

Non.

ABEL.

Pourquoi donc rester avec lui? c'est peut-être l'ennemi du Très-Haut.

CAÏN.

Et l'ami de l'homme. Le Très-Haut, comme vous le nommez, le fut-il

jamais?

ABEL.

_Nous le nommons_! vos paroles sont étranges aujourd'hui. Adah, ma soeur,

laisse-nous pour un instant:--nous voulons offrir un sacrifice.

ADAH.

Adieu, mon Caïn; mais auparavant, embrasse ton fils. Puisse le calme de

son ame, et les pieux efforts d'Abel, te rendre à l'innocence et au

bonheur!

(Adah sort avec son enfant.)

ABEL.

Où as-tu été?

CAÏN.

Je ne sais pas.

ABEL.

Quoi? ni ce que tu as vu?

CAÏN.

Les morts, les immortels; les immenses, les tout-puissans, les

inconcevables mystères de l'espace;--les univers sans nombre qui furent

ou sont encore;--un abîme d'objets étourdissans, des soleils, des lunes

et des terres roulant comme un tonnerre autour de moi; tout cela m'a

rendu incapable de suivre une conversation mortelle: Abel, laisse-moi.

ABEL.

Tes yeux sont animés d'un éclat surnaturel; une rougeur surnaturelle

couvre tes joues; un accent surnaturel exprime tes paroles.--Que

signifie tout cela?

CAÏN.

Cela signifie--je te prie, laisse-moi.

ABEL.

Non pas, jusqu'à ce que nous ayons prié et sacrifié ensemble.

CAÏN.

Abel, je te prie, sacrifie seul.--Jéhovah t'aime bien.

ABEL.

Bien _tous les deux_, j'espère.

CAÏN.

Mais toi le mieux. Peu m'importe pourquoi; tu as mieux trouvé grâce que

moi: respecte-le donc,--mais respecte seul,--ou du moins sans moi.

ABEL.

Mon frère, je serais indigne d'être le fils de notre commun père, si je

ne te respectais pas comme le premier-né, et si je ne te priais pas de

te joindre à moi, de me précéder même dans les pieux sacrifices que nous

offrons à Dieu:--c'est là ta place.

CAÏN.

Je ne l'ai jamais réclamée.

ABEL.

Et c'est là ce qui m'afflige. Je t'en prie, consens à ce que je demande

de toi. Ton ame semble oppressée de je ne sais quelle étrange illusion;

cela te rendra le calme.

CAÏN.

Non; rien ne peut me calmer désormais. Que dis-je, me _calmer_? jamais

je n'ai senti le calme dans mon coeur, même dans le silence complet des

élémens. Cher Abel, laisse-moi! ou permets-moi de ne pas troubler plus

long-tems tes pieuses intentions.

ABEL.

Non, non: il faut que nous fassions ensemble notre devoir. Ne me

repousse pas.

CAÏN.

Puisqu'il le faut--eh bien donc, qu'ai-je à faire?

ABEL.

Choisis l'un de ces deux autels.

CAÏN.

Choisis pour moi. Ils ne sont tous les deux, pour moi, que de la pierre

et du gazon.

ABEL.

Cependant, choisis!

CAÏN.

Je l'ai fait.

ABEL.

C'est le plus élevé, celui qui te convenait le mieux, comme à l'aîné.

Maintenant, prépare tes offrandes.

CAÏN.

Et les tiennes, où sont-elles?

ABEL.

Les voici.--Les premiers-nés, les plus gras du troupeau:--c'est l'humble

don d'un pasteur.

CAÏN.

Je n'ai pas d'agneaux; mon sort est de creuser la terre: je ne puis

offrir que ce qu'elle accorde à mes sueurs,--des fruits. (Il cueille des

fruits.) Les voici dans leur fraîcheur, dans leur maturité.

(Ils dressent leurs autels, et allument une flamme au-dessous.)

ABEL.

Mon frère, tu es l'aîné; offre d'abord, avec le sacrifice, ta prière et

tes actions de grâce.

CAÏN.

Non.--Je n'ai pas l'habitude de cela;--donne-moi l'exemple, je le

suivrai--comme je pourrai.

ABEL, s'agenouillant.

O Dieu! toi qui nous créas, et déposas dans nos narines le souffle de la

vie; qui nous as béni, et qui, en dépit de la faute de notre père, as

bien voulu ne pas perdre tous ses enfans, comme ils eussent été perdus,

si ta justice n'eût pas été tempérée par la bonté dans laquelle tu te

complais; toi qui nous accordas le pardon, comme un autre paradis, si on

le compare à l'énormité de notre crime;--seul maître de la lumière, du

bien, de la gloire, de l'éternité; sans qui tout serait mal, avec qui

rien ne peut faillir, si ce n'est dans un but louable et prévu par ton

impénétrable et toute-puissante bonté,--accepte le premier des prémices

du troupeau de ton humble pasteur:--cette offrande n'est rien en

elle-même;--et quelle offrande serait quelque chose auprès de toi?--Mais

pourtant accepte-la, comme une action de grâce de celui qui la dépose à

la face sublime de tes cieux, en inclinant son front jusque dans la

poussière dont il est lui-même formé, pour mieux, et à jamais, rendre

hommage à toi et à ton nom!

CAÏN, demeuré debout.

Esprit! quelque tu sois;--tout-puissant, il se peut;--bon, comme doivent

l'être toutes tes créations; Jéhovah sur la terre, et Dieu dans le ciel!

décoré d'autres noms encore, peut-être, car tes attributs semblent aussi

multipliés que tes ouvrages: si les prières peuvent te rendre propice,

reçois les miennes. Si tu dois être honoré par des autels, adouci par

des sacrifices, accueille ceux que je te présente! Deux créatures

viennent en ériger de concert vers toi. Si tu aimes le sang, l'autel du

pasteur, qui fume à mes côtés, en a répandu devant toi, et les membres

de ses agneaux, palpitans encore, élèvent vers les cieux un encens

ensanglanté; ou si les fruits doux et parfumés de la terre, présentés

devant toi, à la face du soleil qui les a mûris, peuvent t'agréer, en

cela qu'ils sont aussi beaux encore que tu nous les as donnés, et

semblent déposés ici plutôt pour témoigner de la beauté de tes ouvrages

que pour attirer l'un de tes regards sur les nôtres; si l'autel privé de

victimes et l'autel non rougi de sang peuvent obtenir tes faveurs,

regarde le mien; et quant à celui qui l'éleva,--il est tel que tu l'as

fait: il ne sait rien solliciter à genoux. S'il est méchant, frappe-le!

tu es tout-puissant, et tu le peux;--qui pourrait en effet s'y opposer?

S'il est bon, frappe ou épargne-le, comme il te plaira! puisque tout

dépend de toi; puisque le bon et le mauvais sont eux-mêmes sans pouvoir,

quand tu ne les soutiens pas. Que ta volonté elle-même soit juste ou

partiale, je l'ignore; n'étant pas tout-puissant, ne pouvant juger la

toute-puissance, mais seulement subir les arrêts, hélas! déjà trop

cruellement subis!

(Le feu allumé sous l'autel d'Abel s'élève en colonne, et s'élance

lumineusement vers le ciel; un ouragan renverse l'autel de Caïn, et

disperse les fruits sur la terre.)

ABEL, s'agenouillant.

O mon frère, prie! Jéhovah est irrité contre toi.

CAÏN.

Et pourquoi?

ABEL.

Tes fruits sont épars sur la terre.

CAÏN.

Ils viennent de la terre; laisse-les y retourner: leur graine portera de

nouveaux fruits avant l'été. Quant à ton offrande carnassière, elle

plaît davantage; vois comme le ciel suce la flamme que le sang a

engraissée.

ABEL.

Ne songe pas au succès de mon offrande; mais hâte-toi d'en préparer une

autre, avant qu'il ne soit trop tard.

CAÏN.

Je ne veux plus élever d'autels, ni souffrir qu'on en élève.--

ABEL, se levant.

Caïn! que prétends-tu?

CAÏN.

Renverser ce lâche courtisan des nuages, cet enfumé réceptacle de tes

sottes prières,--ton autel enfin, rougi du sang des faibles agneaux que

leur mère a nourris de lait pour qu'ils fussent égorgés à ton Dieu.

ABEL, le retenant.

Tu ne le feras pas.--N'ajoute pas à des actions impies des paroles

impies! N'ébranle pas l'autel,--il est sacré maintenant, par le bon

plaisir de Jéhovah, puisqu'il en a daigné accepter les offrandes.

CAÏN.

_Son plaisir_! Le met-il donc, ce plaisir, dans le parfum des chairs

pantelantes et du sang encore bouillant? dans le bêlement des mères

désolées, qui redemandent leurs expirans nourrissons? dans l'agonie des

tristes et innocentes victimes sous le couteau sacré? Va-t'en! aussi

bien ce trophée sanglant n'épouvantera pas long-tems le soleil, et ne

restera pas la honte de la création.

ABEL.

Mon frère, arrête-toi. Tu ne veux pas employer la violence contre mon

autel; si tu en es jaloux, il est à toi: consomme-s-y un autre

sacrifice.

CAÏN.

Un autre sacrifice? Va-t'en, ou ce sacrifice peut en effet--

ABEL.

Que veux-tu dire?

CAÏN.

Va--va-t'en.--Ton Dieu, n'est-ce pas, aime le sang?--songe-s-y.--Va-t'en

avant qu'il n'y en ait _davantage_!

ABEL.

Je me place, en son divin nom, entre toi et l'autel qui l'a sanctifié.

CAÏN.

Si tu te chéris toi-même, recule, jusqu'à ce que j'aie rendu ce gazon à

son sol naturel;--autrement--

ABEL, le retenant.

J'aime Dieu bien plus que la vie.

CAÏN. Il le frappe sur les tempes, avec l'un des tisons qu'il enlève de

l'autel.

Offre donc à ton Dieu le sacrifice de ta vie, puisqu'il aime ceux de ce

genre.

ABEL. Il tombe.

Qu'as-tu fait, mon frère?

CAÏN.

Frère?

ABEL.

O Dieu! reçois ton serviteur, et pardonne à son assassin; il n'a pas su

ce qu'il faisait.--Caïn, donne, donne-moi ta main, et dis à la pauvre

Zillah--

CAÏN, après un instant de stupeur.

_Ma_ main! elle est rouge, et du--de quoi? (Long silence. Il jette les

yeux autour de lui.) Où suis-je? Seul! Où est Abel? où Caïn? Se peut-il

que je sois Caïn? Mon frère, réveille-toi!--Pourquoi restes-tu couché

sur l'herbe? ce n'est pas l'heure du sommeil.--Pourquoi si

pâle?--qu'as-tu?--ce matin, tu étais plein de vie! Abel! ah! je t'en

prie, ne te joue pas de moi! Je t'ai frappé trop fort, mais non pour

toujours! Pourquoi as-tu voulu me résister? C'est un jeu! tu veux

m'épouvanter.--Un coup--un seul coup!--Remue,--oh! remue--une seule

fois;--oui, comme cela!--bien!--tu respires! souffle sur moi! O Dieu!

Dieu!

ABEL, d'une voix mourante.

Qui parle ici de Dieu?

CAÏN.

Ton meurtrier.

ABEL.

Alors,--puisse Dieu lui pardonner! Caïn, console la pauvre Zillah;--elle

n'a plus maintenant qu'un frère. (Il expire.)

CAÏN.

Et moi, plus! Qui m'a enlevé le mien,--mon frère?--Ses yeux sont

ouverts! donc il n'est pas mort! La mort ressemble au sommeil,--et le

sommeil ferme nos paupières. Ses lèvres aussi sont ouvertes; il respire

donc! et pourtant je ne le sens pas.--Son coeur!--son coeur!--que je voie

s'il bat.--Il me semble:--non!--non!--c'est une illusion; il faut que je

sois passé dans un autre monde pire que le premier. La terre tourne

autour de moi:--qu'est-ce cela? de l'eau! (Il porte la main à son front,

puis la regarde.) Pourtant, il ne pleut pas! C'est du sang!--le sang de

mon frère, le mien lui-même, et répandu par moi! Qu'a de commun encore

avec moi la vie, puisque j'ai pris celle de ma propre chair? Non, il ne

peut être mort!--Est-ce la mort que le silence? Non; il s'éveillera: je

vais attendre à ses côtés. Se pourrait-il que la vie fût assez fragile

pour être si facilement anéantie?--Depuis, il m'a parlé;--que lui

dirai-je maintenant?--Mon frère!--non; il ne répondra pas à ce nom: les

frères ne se frappent pas l'un l'autre. Cependant--encore--parle-moi,

Abel! Un mot, un seul mot encore de ta douce voix, pour m'aider à

supporter le bruit de la mienne!

(Entre Zillah.)

ZILLAH.

J'ai cru entendre un son douloureux; qu'est-ce donc? c'est Caïn; il

veille auprès de mon époux. Que fais-tu là, mon frère? Est-ce qu'il

dort?--O ciel! que signifie cette pâleur et ce flot?--Non! non! ce n'est

pas du sang; qui l'aurait répandu, ce sang? Abel! qu'y a-t-il?--qui t'a

fait cela? Il ne remue pas; il ne respire pas; ses mains tombent sur les

miennes, froides et insensibles comme les pierres! Ah! cruel Caïn!

n'as-tu pu le garantir à tems de cette violence? Quel qu'ait été

l'agresseur, un étranger lui-même se serait placé entre lui et le

meurtrier! Mon père!--Ève!--Adah!--venez, approchez! la mort est dans le

monde!

(Zillah sort en appelant ses parens.)

CAÏN, seul.

Dans le monde!--Et qui l'y a introduite? moi!--moi qui abhorre tellement

ce nom de mort, que lui seul empoisonnait toute ma vie avant que je

connusse son aspect.--Je l'ai conduite ici; j'ai livré mon frère à ses

froids et terribles embrassemens, comme si, sans mon aide, elle n'eût

pas assez haut réclamé ses droits inexorables! Du moins, je suis

éveillé,--un rêve douloureux m'a rendu fou;--mais lui, il ne s'éveillera

donc plus!

(Entrent Adam, Ève, Adah et Zillah.)

ADAM.

Une voix de douleur, celle de Zillah, m'a conduit ici.--Que vois-je?

Est-il vrai?--Mon fils!--mon fils! Femme, voilà l'ouvrage du serpent;

voilà ton ouvrage!

ÈVE.

Oh! ne parle pas ainsi: l'aiguillon du serpent est dans mon coeur. Abel!

mon bien-aimé! C'est un châtiment, Jéhovah, au-dessus du crime, de

_l_'avoir enlevé à sa mère!

ADAM.

Quel est le coupable de ce crime?--Parle, Caïn; tu étais présent. Est-ce

quelqu'un de ces anges ennemis qui ne marchent pas avec Jéhovah? quelque

sauvage et féroce habitant des bois?

ÈVE.

Ah! une lumière livide me pénètre comme un éclat de foudre! ce tison

lourd et sanglant arraché de l'autel, noirci par la fumée, et rougi du--

ADAM.

Parle, mon fils! parle; et malheureux comme nous le sommes, assure-nous

que nous ne sommes pas plus déplorables encore.

ADAH.

Parle, Caïn! et dis que ce n'est pas _toi_!

ÈVE.

C'est lui. Je le vois maintenant;--il baisse la tête; il cache ses yeux

féroces de ses mains rouges de sang.

ADAH.

Ma mère, tu l'outrages;--et toi, Caïn, éclaircis donc cette horrible

accusation que nos parens, dans leur désespoir, font peser sur toi.

ÈVE.

Écoute, Jéhovah! Puisse l'éternelle malédiction du serpent être sur lui!

elle est faite pour sa race plutôt que pour nous. Puissent tous ses

jours être désolés! puisse--

ADAH.

Arrête! c'est ton fils; ne le maudis pas, ma mère: ne le maudis pas,

mère! il est mon frère, mon époux.

ÈVE.

Il t'a enlevé ton frère!--Zillah, il t'a ravi ton époux:--pour moi,

_plus de fils_!--A jamais je le maudis; je renonce à le voir! Tous les

liens sont rompus entre nous, comme lui-même a rompu ceux de la

nature.--O mort, mort! pourquoi ne m'as-tu pas prise, moi à laquelle tu

fus d'abord infligée? Qu'attends-tu encore?

ADAM.

Ève, prends garde que ta douleur, hélas! trop légitime, ne te conduise à

l'impiété. Une douloureuse destinée nous a été prédite; maintenant

qu'elle commence, il faut la supporter de manière à prouver à notre Dieu

que nous sommes entièrement soumis à sa sainte volonté.

ÈVE, désignant Caïn.

_Sa volonté_!--c'est celle de cet esprit incarné de mort, que j'ai mis

sur la terre pour y faire entrer la mort. Puissent toutes les

malédictions de la vie peser sur lui! ses tourmens le chasser au fond

des déserts, comme les nôtres nous ont chassés d'Éden, jusqu'à ce que

ses enfans lui rendent ce qu'il a donné à son frère! Que jour et nuit le

glaive et les ailes des chérubins le poursuivent;--que les serpens se

dressent sous ses pas!--que les fruits de la terre deviennent cendre

dans sa bouche! que les feuilles dont il entoure sa tête pour reposer

soient le séjour des scorpions! qu'il rêve sans cesse de son innocente

victime! que ses veilles ne soient qu'un autre rêve prolongé de mort!

que les claires fontaines se tournent en sang dès qu'il voudra les

souiller de l'impur contact de ses lèvres avides! que les élémens

reculent ou se transforment devant lui! qu'il vive au sein de l'agonie

qui accompagnera les derniers instans des autres hommes! et que la mort

soit pour lui, qui le premier l'introduisit dans le monde, quelque chose

de pire que la mort! Va-t'en, fratricide! Désormais ton nom, le mot

Caïn, sera pour le genre humain un objet d'horreur, même pour ceux dont

tu dois être le père! Que l'herbe se dessèche sous tes pieds! que les

bois te refusent leur abri, la terre une couche, la poussière une tombe,

le soleil ses rayons et le ciel son Dieu!

(Ève sort.)

ADAM.

Caïn! éloigne-toi: nous ne pouvons plus demeurer ensemble. Fuis! laisse

le mort à mes soins;--désormais je suis seul:--nous ne nous reverrons

plus.

ADAH.

O mon père! ne le quitte pas ainsi. Ne va pas ajouter à la terrible

malédiction d'Ève sur sa tête!

ADAM.

Je ne le maudis pas: son esprit est sa malédiction. Viens, Zillah!

ZILLAH.

Je dois veiller sur le corps de mon époux.

ADAM.

Nous reviendrons quand celui qui nous a préparé ce douloureux devoir

aura disparu. Viens, Zillah!

ZILLAH.

Auparavant un baiser sur cette pâle figure, sur ces lèvres autrefois si

animées.--O mon coeur! mon coeur!

(Adam et Zillah sortent en pleurant.)

ADAH.

Caïn! vous avez entendu; il faut nous éloigner. Je suis prête, nos

enfans aussi! Je porterai Énoch, et vous sa soeur. Partons avant que le

soleil ne tombe, et n'attendons pas l'obscurité de la nuit pour

traverser le désert.--Eh bien! parle, parle-moi, _moi_--qui suis à toi.

CAÏN.

Laisse-moi!

ADAH.

Pourquoi? tout le monde t'a quitté.

CAÏN.

Et que tardes-tu de te réunir à eux? Ne crains-tu pas de rester avec

l'auteur d'une pareille action?

ADAH.

Après la crainte de t'abandonner, il n'en est pas de plus grande pour

moi que celle que m'inspire le crime qui te prive d'un frère. Je n'en

dois pas parler:--c'est entre toi et le Tout-Puissant.--

UNE VOIX D'EN HAUT.

Caïn! Caïn!

ADAH.

Entends-tu cette voix?

LA VOIX D'EN HAUT.

Caïn! Caïn!

ADAH.

Elle retentit comme celle d'un ange.

(Entre l'ange du Seigneur.)

L'ANGE.

Où est ton frère Abel?

CAÏN.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 10 / 18 段