n'ont pas la forme des intelligences que j'ai vu errer autour de notre
regretté paradis; ils n'ont pas celle de l'homme, telle que je l'ai
remarquée dans Adam, dans Abel et en moi-même, ni dans mes soeurs, ni
dans mes enfans. Toutefois, leur aspect, différent de celui des hommes
et des anges, révèle des substances qui, s'ils le cèdent aux derniers;
semblent l'emporter sur mes semblables; altiers, fiers, d'une beauté et
d'une force remarquable, mais d'une expression inexplicable, jamais rien
de tel ne s'offrit à ma vue. Ils n'ont pas l'aile du séraphin, la figure
de l'homme, ou la forme des plus grands animaux; ils n'ont rien de ce
qui respire aujourd'hui: grands, toutefois, et beaux comme les plus
beaux et les plus grands des êtres animés, et cependant si différens
d'eux, que je puis à peine supposer qu'ils existent.
LUCIFER.
Ils vécurent cependant.
CAÏN.
Où?
LUCIFER.
Où tu vis toi-même.
CAÏN.
Quand?
LUCIFER.
Ils ont habité sur ce que tu nommes aujourd'hui la terre.
CAÏN.
Adam est pourtant le premier.
LUCIFER.
De ta race, je l'avoue;--mais il est en même tems le dernier de ceux-là.
CAÏN.
Et quels sont-ils?
LUCIFER.
Ce que tu seras.
CAÏN.
Mais enfin, qu'étaient-ils?
LUCIFER.
Vivans, forts, intelligens, bons, grands et glorieux; des êtres en tout
aussi supérieurs à ton père, dans l'Éden, que toi et ton fils le serez à
votre soixante-millième génération, lorsqu'elle aura atteint le dernier
degré de dégradation;--et juge, par ta propre faiblesse, de ce qu'ils
devront être.
CAÏN.
O ciel! et tous ils ont péri?
LUCIFER.
Ils ont quitté leur terre comme tu quitteras la tienne.
CAÏN.
Mais la mienne fut-elle la leur?
LUCIFER.
Elle le fut.
CAÏN.
Mais elle était différente: elle est aujourd'hui trop resserrée et trop
humble pour porter de pareilles créatures.
LUCIFER.
Elle était en effet plus glorieuse.
CAÏN.
Et pourquoi est-elle déchue?
LUCIFER.
Demande à celui qui l'atteignit.
CAÏN.
Comment?
LUCIFER.
Par la plus rigoureuse et la plus inexorable catastrophe; par le
désordre des élémens, qui rendirent le inonde au chaos, comme auparavant
le chaos avait vomi un monde: de tels événemens, rares dans le tems,
sont fréquens dans l'éternité.--Passons, et jette les yeux sur le passé!
CAÏN.
Tableau terrible!
LUCIFER.
Et vrai. Regarde ces fantômes! ils furent jadis, comme toi, entourés de
matière.
CAÏN.
Et serai-je un jour comme eux?
LUCIFER.
C'est à celui qui te fit à te répondre. Je te montre quels sont tes
prédécesseurs; ce qu'ils étaient, tu l'es aujourd'hui, mais dans un
degré inférieur, proportionné à tes faibles sentimens, à ta faible
portion d'immortalité, d'intelligence et de force terrestre. Ce que vous
avez de commun avec ce qu'ils avaient, c'est la vie; ce qui vous unira
encore--la mort. Quant au reste de vos attributs, ils sont tels qu'ils
conviennent à des reptiles engendrés de la fange refroidie d'un puissant
univers, à des êtres confinés dans une planète encore informe, à des
êtres dont le bonheur devait dépendre de leur aveuglement,--d'un paradis
d'ignorance d'où la science était proscrite comme une substance
empoisonnée. Mais regarde quels sont où quels étaient ces êtres
supérieurs; ou, si tu n'en as pas le courage, recule, et reprends sur la
terre ta tâche ordinaire:--je t'y transporterai en sécurité.
CAÏN.
Non! je veux rester ici.
LUCIFER.
Combien de tems?
CAÏN.
Pour toujours. Aussi bien, puisqu'il faut que j'y retourne de la terre,
je préfère rester; je suis las de tout ce que la matière m'a
découvert:--laisse-moi rester parmi les ombres.
LUCIFER.
Cela ne peut être: ce que tu prends pour la réalité, n'est à présent
qu'une vision. Pour te disposer à cette demeure, il te faut passer par
le même chemin que ceux que tu vois,--par les portes de la mort.
CAÏN.
Mais par quelle porte venons-nous d'y entrer?
LUCIFER.
Par les miennes. Mais je me suis engagé à te ramener, et mon esprit te
soutient dans des régions où tout, à l'exception de toi-même, est privé
de souffle. Regarde, mais n'espère pas demeurer ici avant que ton tour
soit venu.
CAÏN.
Et ceux-ci, ne peuvent-ils plus revenir sur la terre?
LUCIFER.
_Leur_ terre est pour jamais évanouie;--elle est tellement changée,
qu'ils ne voudraient pas respirer une seconde fois dans le plus agréable
lieu de sa surface aujourd'hui décharnée.--C'était--oh! quel beau monde
c'était alors!
CAÏN.
Et c'est encore. Je le sens, ce n'est pas la terre contre laquelle je
suis en guerre; je me plains seulement de ne pouvoir jouir de ce qu'elle
offre de beau, sans l'acheter par le travail; je me plains de ne pouvoir
assouvir ma soif dévorante de connaissance, et de ne pouvoir dompter mes
mille craintes de mort et de vie.
LUCIFER.
Tu vois ce qu'est ton monde; mais il ne t'est pas donné de concevoir
l'ombre de ce qu'il fut.
CAÏN.
Mais ces énormes créatures, fantômes inférieurs en intelligence (du
moins tels paraissent-ils) aux êtres que nous avons déjà vus;
comparables, en quelque chose, aux sauvages habitans des forêts de la
terre, aux monstres dont les rugissemens font retentir les bois, mais
dix fois plus grands et plus terribles encore; leur taille est plus
élevée que les murailles défendues de l'Éden, leurs yeux étincellent
comme les épées flamboyantes dont les anges sont armés, et leurs
défenses se projettent comme des troncs d'arbres dépouillés de leurs
branches et de leurs écorces:--qu'étaient-ils?
LUCIFER.
Ce qu'est le mammoth dans votre monde;--mais ces derniers-là même gisent
étendus par myriades sous sa surface.
CAÏN.
Et non pas comme nous sur le sol?
LUCIFER.
Non. En faisant la guerre à ta fragile race, ils rendraient inutile la
malédiction lancée contre elle,--ils l'extermineraient trop promptement.
CAÏN.
Mais pourquoi la guerre?
LUCIFER.
Vous avez oublié l'arrêt qui vous a chassés de l'Éden,--guerre avec
tous, mort à tous, maladie, douleur, amertume pour tous; tels ont été
les fruits de l'arbre défendu.
CAÏN.
Mais les animaux--en ont-ils donc mangé, qu'ils doivent aussi mourir?
LUCIFER.
Votre créateur vous l'a dit; _ils_ furent faits pour vous, comme vous
pour lui.--Vous ne voudriez pas que leur sort fût préférable au vôtre?
Sans la chute d'Adam, ils seraient comme lui restés debout.
CAÏN.
Malheureuses créatures! ils partagent le destin de mon père, de même que
ses enfans; comme eux, sans avoir partagé le fruit fatal: comme eux
aussi, sans avoir atteint le rameau désiré de la _science_! arbre de
mensonge:--car nous ne savons rien. Au prix de la mort, il nous avait du
moins promis la connaissance; mais qu'est-ce que l'homme connaît?
LUCIFER.
Il se peut que la mort conduise à la plus haute science; comme elle est
de toutes les choses la seule certaine, elle mène, du moins, à une
science assurée. L'arbre était donc véridique, bien qu'il donne la mort.
CAÏN.
Mais ces obscures contrées, je les vois sans les comprendre.
LUCIFER.
Parce que ton heure est encore loin, et que la matière ne peut concevoir
parfaitement ce qu'est l'esprit;--mais c'est quelque chose de savoir
qu'il existe de telles contrées.
CAÏN.
Nous savions déjà que la mort existait.
LUCIFER.
Mais non pas ce qui était après elle.
CAÏN.
Et je l'ignore encore.
LUCIFER.
Tu as appris qu'il est, au-delà de ton existence, une et plusieurs
autres existences,--et tu l'ignorais ce matin.
CAÏN.
Mais tout à mes yeux reste obscur et chargé de nuages.
LUCIFER.
Sois satisfait; tout s'éclaircira devant ton immortalité.
CAÏN.
Et cet immense et liquide espace azuré, dont les flots radieux, élancés
devant nous, ressemblent à des ondes, et que je prendrais pour les
sources de notre paradis, si l'azur éthéré de sa surface n'était pas
sans bornes et sans rivages:--quel est-il?
LUCIFER.
Son image se retrouve encore en petit sur la terre, et tes enfans
habiteront près d'elle--c'est le fantôme d'un océan.
CAÏN.
On dirait un autre univers, un soleil liquide.--Et ces créatures
informes qui se jouent sur sa lumineuse surface?
LUCIFER.
Tu vois en eux ses habitans, les Léviathans d'autrefois.
CAÏN.
Et cet immense serpent qui prolonge ses replis tortueux et sa tête
énorme, dix fois plus haut que le cèdre le plus élevé, regardant comme
s'il voulait atteindre les globes que nous avons auparavant
contemplés?--n'est-il pas de l'espèce de celui qui glissait dans le
feuillage de l'arbre de la science?
LUCIFER.
Ève, ta mère, peut dire mieux que personne quelle espèce de serpent la
séduisit.
CAÏN.
Celui-ci est trop effrayant. L'autre, sans doute, avait plus de beauté.
LUCIFER.
Toi-même, ne l'as-tu jamais vu?
CAÏN.
J'en ai vu plusieurs appelés du même nom, mais jamais précisément celui
qui persuada de cueillir le fruit fatal.
LUCIFER.
Votre père ne le vit-il pas?
CAÏN.
Non: ce fut ma mère qui le tenta. Elle-même l'avait été par le serpent.
LUCIFER.
Honnête homme! toutes les fois que ta femme, les femmes de tes enfans
vous entraîneront, toi ou bien eux, vers quelque chose d'étrange ou de
nouveau, sois persuadé que tu auras vu la première source de la
séduction.
CAÏN.
Ton conseil vient trop tard: il n'est plus de serpent pour tenter nos
femmes.
LUCIFER.
Mais il reste encore pour les femmes des motifs de tenter les hommes, et
pour l'homme de tenter la femme.--Que tes enfans y songent! ce conseil
est bienveillant: je le donne surtout à mon détriment; mais il est vrai
qu'il ne sera pas suivi, et qu'ainsi je cours peu de risques.
CAÏN.
Je n'entends pas cela.
LUCIFER.
O le plus heureux des hommes!--ton monde et toi-même êtes encore trop
jeunes! Tu te crois très-malheureux et le plus criminel, n'est-il pas
vrai?
CAÏN.
Quant au crime, je l'ignore; mais quant aux souffrances, j'en ai déjà
trop senti.
LUCIFER.
Premier né du premier homme! ton état présent de péché--car tu es
coupable; de douleur--car tu souffres, est une sorte d'Éden dans toute
son innocence, comparé à l'état dans lequel tu seras bientôt; et cet
état prochain, ces crimes, ces souffrances redoublées seront encore un
paradis, comparés à tout ce que doivent souffrir tes enfans et les
enfans de tes enfans.--Maintenant, retournons sur la terre.
CAÏN.
Et n'est-ce que pour m'apprendre cela que tu m'as traîné jusqu'ici?
LUCIFER.
Ne cherchais-tu pas la science?
CAÏN.
Oui, mais la science qui conduit au bonheur.
LUCIFER.
Tu as réussi, s'il est vrai que la vérité y conduise.
CAÏN.
Ainsi donc le Dieu de mon père avait bien fait de défendre l'approche de
l'arbre fatal.
LUCIFER.
Il eût mieux fait de ne pas le planter. Mais l'ignorance du mal ne vous
a pas préservés du mal; il en sera toujours de même, le mal se
retrouvera dans tout.
CAÏN.
Non, je ne te crois pas.--J'aspire après le bien.
LUCIFER.
Et qui ne le fait pas? qui aspire après le mal? qui ne recule pas devant
ses fruits amers? personne--rien au monde: le mal est la terreur de tout
ce qui vit.
CAÏN.
Dans ces orbes glorieux et innombrables, dont nous avons admiré le
lointain éclat, avant de descendre dans cet abîme fantastique, le mal ne
peut être; ils sont trop beaux.
LUCIFER.
Tu les as vus de loin.
CAÏN.
Et qu'importe? la distance ne peut ternir que leur éclat;--vus de plus
près, ils doivent être plus radieux encore.
LUCIFER.
Vois de près les plus beaux objets de la terre, et juge alors de leur
beauté.
CAÏN.
Je l'ai fait;--les choses les plus belles m'ont paru de près plus
ravissantes.
LUCIFER.
Ce doit être une illusion.--Quel est donc l'objet qui, frappant la vue
de plus près, a pu t'offrir plus de charmes que contemplé dans le
lointain?
CAÏN.
C'est ma soeur Adah.--Toutes les étoiles du ciel, la nuance de la mer aux
approches de la nuit, quand elle est éclairée par le globe qui semble
lui-même un esprit, ou le séjour d'un esprit;--les couleurs du
crépuscule,--le lever pompeux du soleil,--son élévation sublime, son
coucher qui remplit mes yeux de délicieuses larmes, et semble entraîner
doucement mon coeur avec lui au-delà des eclatans nuages de
l'horizon;--l'ombrage des forêts,--les bourgeons naissans,--la voix des
oiseaux,--les soupirs du rossignol qui semble parler d'amour, et se
joindre aux chants des chérubins, à l'instant où le jour s'évanouit des
murailles d'Éden;--tout cela n'est rien à mes yeux et pour mon coeur
comme la figure d'Adah: pour la contempler, je sacrifierais et la terre
et les cieux!
LUCIFER.
Dans sa fragilité, elle est belle comme une substance mortelle pouvait
l'enfanter au premier instant de la création, et par l'effet du premier
et du plus tendre amour: ce n'en est pas moins une illusion.
CAÏN.
Vous le pensez; vous n'êtes pas son frère.
LUCIFER.
Mortel! apprends que mes pareils n'ont pas de frères.
CAÏN.
Quelle alliance veux-tu donc contracter avec nous?
LUCIFER.
Il se peut que tu en contractes une éternelle avec moi. Mais enfin, si
tu possèdes un être plus beau mille fois que tous les objets qui
t'environnent, pourquoi es-tu malheureux?
CAÏN.
Demande-moi pourquoi j'existe? pourquoi toi-même, pourquoi toutes choses
connaissent-elles le malheur? Ah! celui qui nous a créés doit lui-même
être malheureux comme son ouvrage! Ce n'est pas dans un instant de
bonheur que l'on peut enfanter la désolation; et pourtant, si j'en crois
mon père, il est tout-puissant. Pourquoi donc le mal--si lui-même est
bon? J'ai fait cette question à mon père; il m'a répondu que le mal
était la seule route qui pût conduire au bien. Étrange bien qui doit
provenir de son plus grand ennemi! J'ai vu dernièrement un agneau piqué
par un reptile: la malheureuse victime se roulait en écumant sur la
terre, vainement protégée par les tristes et inquiets bêlemens de sa
mère. Mon père cueillit quelques herbes, et les étendit sur la blessure;
par degrés, le petit animal revint à la vie, souleva sa tête vers la
mamelle de sa mère, qui marquait sa joie en ranimant de son lait ses
forces affaiblies. Mon fils, dit alors Adam, voilà comme du mal peut
naître le bien.
LUCIFER.
Que répondis-tu?
CAÏN.
Rien: car il est mon père; mais je pensais qu'il eût mieux valu pour
l'animal n'avoir jamais été piqué, que d'acheter le retour de sa frêle
existence par une agonie horrible.
LUCIFER.
Mais tu m'as dit que tu n'aimais rien autant que celle qui partagea le
lait de ta mère, et qui le donne à tes enfans?--
CAÏN.
Certainement. Que pourrais-je être sans elle?
LUCIFER.
Et que suis-je, moi?
CAÏN.
Est-ce que tu n'aimes rien?
LUCIFER.
Qu'est-ce que ton Dieu aime?
CAÏN.
Toutes choses, dit mon père. Mais, je l'avoue, je ne le vois pas dans le
sort auquel il nous soumet.
LUCIFER.
C'est pourquoi tu ne peux pas voir davantage si moi j'aime ou n'aime
pas; si je tiens à quelqu'autre chose qu'à un vaste projet, devant
lequel les individus disparaissent comme de la neige.
CAÏN.
De la neige! qu'est-ce que cela?
LUCIFER.
Tu es heureux d'ignorer ce que tes descendans doivent souffrir; jouis
encore d'un climat qui ne connaît pas d'hiver!
CAÏN.
Mais n'aimes-tu rien autant que toi-même?
LUCIFER.
Et Caïn s'aime-t-il lui-même?
CAÏN.
Oui, mais j'aime plus encore celle qui me fait supporter mes
souffrances, et il ne dépend pas de moi de ne pas la chérir.
LUCIFER.
Tu la chéris parce qu'elle est belle, comme fut la pomme aux yeux de ta
mère; et quand elle cessera de l'être, ton amour cessera, comme aurait
cessé tout autre désir.
CAÏN.
Elle cessera d'être belle! Comment cela pourrait-il être?
LUCIFER.
Avec le tems.
CAÏN.
Mais le tems a déjà passé; et, jusqu'à présent, Adam et ma mère ont
gardé leur beauté: une beauté réelle, bien qu'elle n'égale plus celle
d'Adah et des séraphins.--
LUCIFER.
Tout cela doit passer en eux et en elles.
CAÏN.
J'en suis affligé; mais pour cela, je ne puis concevoir que mon amour
s'affaiblisse jamais. Et si je voyais sa beauté s'évanouir, je croirais
que le créateur de toute beauté perdrait plus que moi, en perdant son
plus bel ouvrage.
LUCIFER.
Je te plains d'aimer ce qui doit périr.
CAÏN.
Je te plains de ne rien aimer.
LUCIFER.
Et ton frère,--est-il également cher à ton coeur?
CAÏN.
Pourquoi ne le serait-il pas?
LUCIFER.
Ton père l'aime beaucoup,--ton Dieu aussi.
CAÏN.
Et je les imite.
LUCIFER.
C'est une action bonne et généreuse.
CAÏN.
Généreuse!
LUCIFER.
C'est le second né de la chair; c'est le favori de sa mère.
CAÏN.
Qu'il garde des faveurs dont le serpent eut les prémices.
LUCIFER.
Mais l'amour de son père.
CAÏN.
Que m'importe? Faut-il que je n'aime pas ce que tout le monde aime?
LUCIFER.
Oui; celui que Jéhovah,--le seigneur indulgent, le miséricordieux
constructeur du paradis défendu,--regarde toujours en souriant.
CAÏN.
Moi, je n'ai jamais vu Lui; je ne sais pas si Il sourit.
LUCIFER.
Mais vous avez vu ses anges.
CAÏN.
Rarement.
LUCIFER.
Assez cependant pour remarquer qu'ils aiment ton frère, et que ses
sacrifices sont agréables.
CAÏN.
Qu'ils le soient! Pourquoi me parler de cela?
LUCIFER.
Parce que tu y pensais auparavant.
CAÏN.
Et si j'y ai pensé, quel besoin de me rappeler une pensée.....--- (Il
s'arrête comme agité.)--Esprit! nous sommes ici dans _ton_ monde; ne
parle pas du mien. Tu m'as montré des merveilles; tu m'as montré ces
puissans préadamites qui habitaient la terre dont la nôtre est un
débris; tu m'as fait distinguer des myriades de mondes célestes, dont le
nôtre est le triste et lointain compagnon dans l'immensité des êtres; tu
as découvert à mes regards des ombres frappées de la terrible étreinte,
de celle que nous apporta mon père,--la mort; tu m'as fait voir
beaucoup, mais non pas tout: montre-moi où demeure Jéhovah, son paradis
spécial--le _tien_; où est-il?
LUCIFER.
Ici, et dans tout l'espace.
CAÏN.
Mais comme toutes les choses, vous avez une demeure particulière; la
chair a la terre, les autres mondes ont également leurs habitans. Toutes
les créatures ont un élément dans lequel elles respirent; et les êtres
qui ne respirent plus de notre souffle ont le leur, comme tu l'as dit:
Jéhovah et toi-même vous avez le vôtre.--N'habitez-vous pas ensemble?
LUCIFER.
Non; nous régnons ensemble, mais nos demeures sont divisées.
CAÏN.
Pourquoi n'êtes-vous pas un seul! peut-être l'unité de vos projets
ferait l'union des élémens, aujourd'hui le jouet des tempêtes. Comment
s'est-il fait que vous, étant des esprits sages et infinis, vous soyez
séparés? N'êtes-vous pas comme des frères dans votre essence, votre
nature et votre gloire?
LUCIFER.
N'es-tu pas le frère d'Abel?
CAÏN.
Nous sommes frères, nous resterons frères; mais s'il n'en était pas
ainsi, qu'est-ce que la chair auprès de l'esprit? Ce dernier peut-il
tomber? L'immortalité n'est-elle pas une condition de l'infini? et se
quereller, remplir l'espace de sa misère,--pourquoi?
LUCIFER.
Pour régner.
CAÏN.
Ne m'as-tu pas dit que tous deux vous êtes éternels?
LUCIFER.
Oui.
CAÏN.
Et que cette immensité d'azur que j'ai vue est sans bornes?
LUCIFER.
Oui.
CAÏN.
Comment donc ne pouvez-vous tous les deux _régner_?--N'avez-vous pas
assez? Pourquoi vous séparer?
LUCIFER.
Nous régnons _tous les deux_.
CAÏN.
Mais l'un de vous fait le mal.
LUCIFER.
Lequel?
CAÏN.
Toi! car si tu pouvais donner à l'homme le bien, pourquoi ne le fais-tu?
LUCIFER.
Et pourquoi pas celui qui les créa? Je ne vous ai pas faits; vous êtes
ses créatures et non les miennes.
CAÏN.
Alors laisse-nous _ses_ créatures, comme tu dis que nous le sommes, ou
bien montre-moi ta demeure ou la _sienne_.
LUCIFER.
Je pourrais toutes deux te les montrer; mais un tems viendra que tu
verras pour toujours l'une d'elles.
CAÏN.
Et pourquoi pas à cette heure?
LUCIFER.
Ton esprit d'homme a eu de la peine à concentrer dans une pensée nette
et calme le peu que je t'ai montré, et déjà tu voudrais aspirer au plus
grand des mystères! à celui des _deux principes_! Tu voudrais les
contempler sur leurs trônes les plus secrets! Poussière! apprends à
limiter ton ambition; car pour toi, voir l'une ou l'autre serait périr!
CAÏN.
Laisse-moi périr pourvu que je les voie!
LUCIFER.
Voilà bien le langage du fils de celle qui cueillit la pomme! Mais tu
périrais seulement, et tu ne les verrais pas; cette vue t'est réservée
dans un autre état.
CAÏN.
Celui de mort.
LUCIFER.
Du moins le prélude de la mort.
CAÏN.
Je la crains donc moins, puisque je sais qu'elle conduit à quelque chose
de défini.
LUCIFER.
Maintenant je vais te ramener dans ton monde, où tu pourras multiplier
la race d'Adam, manger, boire, travailler, trembler, rire, pleurer,
sommeiller et mourir.
CAÏN.
Et que me servira d'avoir vu les choses que tu m'as montrées?
LUCIFER.
N'as-tu pas demandé la connaissance? et dans ce que j'ai montré, ne
t'ai-je pas appris à te connaître toi-même?
CAÏN.
Hélas! je ne distingue rien encore.
LUCIFER.
Et justement, la somme des connaissances humaines devrait être la
conscience du néant de l'humaine nature; transmets cette science à tes
enfans, elle leur épargnera maintes tortures.
CAÏN.
Orgueilleux esprit! ta parole est dédaigneuse; mais toi-même, malgré ton
arrogance, tu reconnais un supérieur.
LUCIFER.
Non! par le ciel qu'il gouverne, par l'abîme, par l'infinité de mondes
et de vies que je tiens avec lui en commun.--Non! j'ai un vainqueur, je
l'avoue; mais je ne reconnais pas de maître. Il reçoit l'hommage de
tous;--mais il n'a pas le mien. Je combats contre lui aujourd'hui, comme
je combattis au plus haut des cieux. A travers toute éternité, parmi les
gouffres informes des enfers, dans les interminables royaumes de
l'espace, dans les siècles des siècles, je disputerai tout, tout avec
lui! et tour à tour, chaque monde, chaque étoile, chaque univers
trembleront dans la balance, jusqu'au jour où cessera le grand combat,
si jamais il cesse, c'est-à-dire si jamais lui ou moi pouvons être
écrasés! Et qui pourra exterminer notre immortalité, notre haine
irrévocable et mutuelle? Il pourra, à titre de vainqueur, appeler le
vaincu génie du mal; mais quel sera donc le _bien_ qu'il prétend donner?
Si j'étais le vainqueur, ses oeuvres seraient jugées les seules
mauvaises. Et vous, mortels, à peine nés, quels dons avez-vous reçus de
lui dans votre misérable monde?
CAÏN.
Ils sont faibles, et quelques-uns bien amers.
LUCIFER.
Redescends donc avec moi sur cette terre; retourne éprouver le reste des
faveurs que toi et les tiens devez au ciel. Les choses sont bonnes ou
mauvaises dans leur essence, et non pas d'après le nom de celui qui les
répand. S'il vous donne le bien,--appelez le principe du bien; si le mal
découle de _lui_, apprenez à ne pas m'en rendre responsable, avant de
savoir mieux sa véritable source. Ce n'est pas aux paroles des anges
eux-mêmes qu'il faut croire, c'est aux fruits de votre existence, tels
que vous les savourez. La pomme fatale vous a fait un don
précieux,--celui de la _raison_.--Que des menaces tyranniques ne
l'écrasent point, et ne vous réduisent pas à croire aveuglément, en
dépit de vos sens extérieurs et de vos sentimens intimes:--examinez et
souffrez,--créez-vous un monde intérieur dans votre propre sein, où
viendront expirer les impressions du dehors. C'est ainsi que vous vous
rapprocherez le plus de la nature des esprits et que vous parviendrez à
triompher de votre enveloppe grossière.
(Ils disparaissent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
(La terre près d'Éden, comme dans l'acte premier.)
Entrent CAÏN et ADAH.
ADAH.
Silence, Caïn; marche doucement.
CAÏN.
J'y consens; mais pourquoi?
ADAH.
Notre petit Énoch dort sur un lit de feuilles, à l'ombre de ce cyprès.
CAÏN.
Un cyprès! c'est un arbre mélancolique; on dirait qu'il pleure sur ceux
qu'il protége de son ombre. Pourquoi l'as-tu choisi pour reposer notre
enfant?
ADAH.
Parce que ses branches interceptent le soleil comme la nuit, et qu'elles
paraissent ainsi faites pour inviter au sommeil.
CAÏN.
Oui, au dernier,--au plus long sommeil; mais n'importe,--mène-moi à lui.
(Ils s'approchent de l'enfant.) Comme il est beau! Ses petites joues,
dans leur pur incarnat, semblent vouloir lutter avec les roses
effeuillées sous lui.
ADAH.
Et ses lèvres, comme elles sont gracieusement entr'ouvertes! Non!
garde-toi de les baiser, du moins en ce moment: il s'éveillerait.--Son
heure de repos est, il est vrai, presque écoulée; mais ce serait dommage
de l'interrompre volontairement.
CAÏN.