(La toile tombe.)
FIN DES DEUX FOSCARI.
APPENDICE.
EXTRAIT
DE L'HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE,
PAR P. DARU, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Depuis trente ans, la république n'avait pas déposé les armes. Elle
avait acquis les provinces de Brescia, de Bergame, de Crême, et la
principauté de Ravenne.
Mais ces guerres continuelles faisaient beaucoup de malheureux et de
mécontens. Le Doge François Foscari, à qui on ne pouvait pardonner d'en
avoir été le promoteur, manifesta une seconde fois, en 1442, et
probablement avec plus de sincérité que la première, l'intention
d'abdiquer sa dignité. Le conseil s'y refusa encore. On avait exigé de
lui le serment de ne plus quitter le dogat. Il était déjà avancé dans la
vieillesse, conservant toujours beaucoup de force de tête et de
caractère, et jouissant de la gloire d'avoir vu la république étendre au
loin les limites de ses domaines pendant son administration.
Au milieu de ses prospérités, de grands chagrins vinrent mettre à
l'épreuve la fermeté de son ame.
Son fils, Jacques Foscari, fut accusé, en 1445 d'avoir reçu des présens
de quelques princes ou seigneurs étrangers, notamment, disait-on, du duc
de Milan, Philippe Visconti. C'était non-seulement une bassesse, mais
une infraction des lois positives de la république.
Le conseil des Dix traita cette affaire comme s'il se fût agi d'un délit
commis par un particulier obscur. L'accusé fut amené devant ses juges,
devant le Doge, qui ne crut pas pouvoir s'abstenir de présider le
tribunal. Là, il fut interrogé, appliqué à la question[5], déclaré
coupable; et il entendit, de la bouche de son père, l'arrêt qui le
condamnait au bannissement perpétuel, et le reléguait à Naples de
Romanie, pour y finir ses jours.
[Note 5: _E datagli la corda per avere da lui la verita; chiamato il
consiglio de' Dieci colla giunta, nel quale fù messer lo Doge, fù
sentenziato_. (Marin Sanuto, _Vite de' Duchi, F. Foscari_.)]
Embarqué sur une galère pour se rendre au lieu de son exil, il tomba
malade à Trieste. Les sollicitations du Doge obtinrent, non sans
difficulté, qu'on lui assignât une autre résidence. Enfin le conseil des
Dix lui permit de se retirer à Trévise, en lui imposant l'obligation d'y
rester sous peine de mort, et de se présenter tous les jours devant le
gouverneur.
Il y était depuis cinq ans, lorsqu'un des chefs du conseil des Dix fut
assassiné. Les soupçons se portèrent sur lui: un de ses domestiques
qu'on avait vu à Venise fut arrêté et subit la torture. Les bourreaux ne
purent lui arracher aucun aveu. Ce terrible tribunal se fit amener son
maître, le soumit aux mêmes épreuves; il résista à tous les tourmens, ne
cessant d'attester son innocence[6]. Mais on ne vit dans cette constance
que de l'obstination; de ce qu'il taisait le fait, on conclut que ce
fait existait: on attribua sa fermeté à la magie, et on le relégua à la
Canée. De cette terre lointaine, le banni, digne alors de quelque pitié,
ne cessait d'écrire à son père, à ses amis, pour obtenir quelque
adoucissement à sa déportation. N'obtenant rien, et sachant que la
terreur qu'inspirait le conseil des Dix ne lui permettait pas d'espérer
de trouver dans Venise une seule voix qui s'élevât en sa faveur, il fit
une lettre pour le nouveau duc de Milan, par laquelle, au nom des bons
offices que Sforce avait reçus du chef de la république, il implorait
son intervention en faveur d'un innocent, du fils du Doge.
[Note 6: _E fù tormentato nè mai confessò cosa alcuna, pure parve al
consiglio de' Dieci di confinarlo in vita alla Canea_. (Ibid.) Voici le
texte du jugement: _«Cùm Jacobus Foscari, per occasioneni percussionis
et mortis Hermolai Donati, fuit retentus et examinatus, et propter
significationes, testificationes, et scripturas quoe habentur contra eum,
clare apparet ipsum esse reum criminis proedicti; sed propter
incantationes et verba quoe sibi reperta sunt, de quibus exsistit indicia
manifesta, videtur, propter obstinatam mentem suam, non esse possibile
extrahere ab ipso illam veritatem, quoe clara est per scripturas et per
testificationes, quoniam in fune aliquam nec vocem, nec gemitum, sed
solum intra dentes voces ipse videtur et auditur infra se loqui_,
etc.... _Tamen non est standum in istis terminis, propter honorem status
nostri et pro multis respectibus, proesertìm quòd regimen nostrum
occupatur in hac re, et qui interdictum est ampliùs progredere; vadit
pars quòd dictus Jacobus Foscari, propter ea quoe habentur de illo,
mittatur in confinium in civitate Caneoe_, etc.» Notice sur le procès de
Jacques Foscari, dans un volume intitulé, _Raccolta di memorie storiche
e annedote, per formar la Storia dell' eccellentissimo consiglio de'
Dieci dalla sua prima istituzione sino a' giorni nostri, con le diverse
variazioni e riforme nelle varie epoche successe_. (Archives de
Venise.)]
Cette lettre, selon quelques historiens, fut confiée à un marchand qui
avait promis de la faire parvenir au duc, mais qui, trop averti de ce
qu'il avait à craindre en se rendant l'intermédiaire d'une pareille
correspondance, se hâta, en débarquant à Venise, de la remettre au chef
du tribunal. Une autre version, qui paraît plus sûre, rapporte que la
lettre fut surprise par un espion, attaché aux pas de l'exilé[7].
[Note 7: La notice citée ci-dessus, qui rapporte les actes de cette
procédure.]
Ce fut un nouveau délit dont on eut à punir Jacques Foscari. Réclamer la
protection d'un prince étranger était un crime dans un sujet de la
république. Une galère partit sur-le-champ pour l'amener dans les
prisons de Venise. À son arrivée, il fut soumis à l'estrapade[8].
C'était une singulière destinée pour le citoyen d'une république et pour
le fils d'un prince, d'être trois fois dans sa vie appliqué à la
question. Cette fois la torture était d'autant plus odieuse, qu'elle
n'avait point d'objet, le fait qu'on avait à lui reprocher étant
incontestable.
[Note 8: _Ebbe prima par sapere la verità trenta squassi di corda_.
(Marin Sanuto, _Vite de' Duchi, F. Foscari_.)]
Quand on demanda à l'accusé, dans les intervalles que les bourreaux lui
accordaient, pourquoi il avait écrit la lettre qu'on lui produisait, il
répondit que c'était précisément parce qu'il ne doutait pas qu'elle ne
tombât entre les mains du tribunal, que toute autre voie lui avait été
fermée pour faire parvenir ses réclamations, qu'il s'attendait bien
qu'on le ferait amener à Venise, mais qu'il avait tout risqué pour avoir
la consolation de voir sa femme, son père et sa mère encore une fois.
Sur cette naïve déclaration, on confirma sa sentence d'exil; mais on
l'aggrava, en ajoutant qu'il serait retenu en prison pendant un an.
Cette rigueur dont on usait envers un malheureux, était sans doute
odieuse; mais cette politique, qui défendait à tous les citoyens de
faire intervenir des étrangers dans les affaires intérieures de la
république, était sage. Elle était chez eux une maxime de gouvernement
et une maxime inflexible. L'historien Paul Morosini[9] a conté que
l'empereur Frédéric III, pendant qu'il était l'hôte des Vénitiens,
demanda, comme une faveur particulière, l'admission d'un citoyen dans le
grand conseil, et la grâce d'un ancien gouverneur de Candie; gendre du
Doge, et banni par sa mauvaise administration, sans pouvoir obtenir ni
l'une ni l'autre.
[Note 9: _Historia di Venezia_, lib. 23.]
Cependant on ne put refuser au condamné la permission de voir sa femme,
ses enfans, ses parens, qu'il allait quitter pour toujours. Cette
dernière entrevue même fut accompagnée de cruauté, par la sévère
circonspection qui retenait les épanchemens de la douleur paternelle et
conjugale. Ce ne fut point dans l'intérieur de leur appartement, ce fut
dans une des grandes salles du palais, qu'une femme, accompagnée de ses
quatre fils, vint faire les derniers adieux à son mari; qu'un père
octogénaire, et la dogaresse accablée d'infirmités, jouirent un moment
de la triste consolation de mêler leurs larmes à celles de leur exilé.
Il se jeta à leurs genoux en leur tendant des mains disloquées par la
torture, pour les supplier de solliciter quelque adoucissement à la
sentence qui venait d'être prononcée contre lui. Son père eut le courage
de lui répondre: «Non, mon fils, respectez votre arrêt, et obéissez sans
murmure à la seigneurie[10].» À ces mots, il se sépara de l'infortuné,
qui fut sur-le-champ embarqué pour Candie.
[Note 10: Marin Sanuto, dans sa Chronique, _Vite de' Duchi_, se sert
ici, sans en avoir eu l'intention, d'une expression assez énergique:
«_Il Doge era vecchio, in decrepita eta, et camminava con una mazzetta:
É quando gli ando parlogli molto constantemente che parea che non fosse
suo figliuolo, licet fosse figliuolo unico, e Jacopo disse, Messer
padre, vi prego che procuriate per me, acciocchè io torni a casa mia. Il
Doge disse: Jacopo, va e obbedisci a quello che vuole la terra, e non
cercar più oltre_.»]
L'antiquité vit avec autant d'horreur que d'admiration un père
condamnant ses fils évidemment coupables. Elle hésita pour qualifier de
vertu sublime ou de férocité cet effort qui paraît au-dessus de la
nature humaine[11]; mais ici, où la première faute n'était qu'une
faiblesse, où la seconde n'était pas prouvée, où la troisième n'avait
rien de criminel, comment concevoir la constance d'un père qui voit
torturer trois fois son fils unique, qui l'entend condamner sans
preuves, et qui n'éclate pas en plaintes; qui ne l'aborde que pour lui
montrer un visage plus austère qu'attendri, et qui, au moment de s'en
séparer pour jamais, lui interdit les murmures et jusqu'à l'espérance?
Comment expliquer une si cruelle circonspection, si ce n'est en avouant,
à notre honte, que la tyrannie peut obtenir de l'espèce humaine les
mêmes efforts que la vertu? La servitude aurait-elle son héroïsme comme
la liberté?
[Note 11: «Cela fut un acte que l'on ne sçaurait ni suffisament louer,
ny assez blasmer: car, ou c'estait une excellence de vertu qui rendait
ainsi son coeur impassible, ou une violence de passion qui le rendait
insensible; dont ne l'une ne l'autre n'est chose petite, ains surpassant
l'ordinaire d'humaine nature, et tenant ou de la divinité ou de la
bestialité. Mais il est plus raisonnable que le jugement des hommes
s'accorde à sa gloire, que la faiblesse des jugeants fasse descroire sa
vertu. Mais pour lors'quand il se fut retiré, tout le monde demoura sur
la place; comme transy d'horreur et de frayeur par un long temps sans
mot dire, pour avoir veu ce qui avait été fait.»
(PLUTARQUE, _Valérius Publicola_.)]
Quelque tems après ce jugement, on découvrit le véritable auteur de
l'assassinat dont Jacques Foscari portait la peine; mais il n'était plus
tems de réparer cette atroce injustice, le malheureux était mort dans sa
prison.
Il me reste à raconter les suites des malheurs du père. L'histoire les
attribue à l'impatience qu'avaient ses ennemis et ses rivaux de voir
vaquer sa place. Elle accuse formellement Jacques Lorédan, l'un des
chefs du conseil des Dix, de s'être livré contre ce vieillard aux
conseils d'une haine héréditaire, et qui depuis long-tems divisait leurs
maisons[12].
[Note 12: Je suis principalement dans ce récit une relation manuscrite
de la déposition de François Foscari, qui est dans le volume intitulé,
_Raccolta di memorie storiche e annedote, per formar la Storia dell'
eccellentissimo consiglio de' Dieci_. (Archives de Venise.)]
François Foscari avait essayé de la faire cesser, en offrant sa fille à
l'illustre amiral P. Lorédano, pour un de ses fils. L'alliance avait été
rejetée, et l'inimitié s'en était accrue. Dans tous les conseils, dans
toutes les affaires, le Doge trouvait toujours les Lorédano prêts à
combattre ses propositions ou ses intérêts. Il lui échappa un jour de
dire qu'il ne se croirait réellement prince que lorsque Pierre Lorédano
aurait cessé de vivre. Cet amiral mourut quelque tems après d'une
incommodité assez prompte qu'on ne put expliquer. Il n'en fallut pas
davantage aux malveillans pour insinuer que François Foscari, ayant
désiré cette mort, pouvait bien l'avoir hâtée.
Ces bruits s'accréditèrent encore lorsqu'on vit aussi mourir subitement
Marc Lorédan, frère de Pierre, et cela dans le moment où, en sa qualité
d'avogador, il instruisait un procès contre André Donato, gendre du
Doge, accusé de péculat. On écrivit sur la tombe de l'amiral, qu'il
avait été enlevé à la patrie par le poison.
Il n'y avait aucune preuve, aucun indice contre François Foscari, aucune
raison même de le soupçonner. Quand sa vie entière n'aurait pas démenti
une imputation aussi odieuse, il savait que son rang ne lui promettait
ni l'impunité ni même l'indulgence. La mort tragique de l'un de ses
prédécesseurs l'en avertissait, et il n'avait que trop d'exemples
domestiques du soin que le conseil des Dix prenait d'humilier le chef de
la république.
Cependant Jacques Lorédan, fils de Pierre, croyait ou feignait de croire
avoir à venger les pertes de sa famille[13]. Dans ses livres de comptes
(car il faisait le commerce, comme à cette époque presque tous les
patriciens), il avait inscrit de sa propre main le Doge au nombre de ses
débiteurs, «pour la mort, y était-il dit, de mon père et de mon
oncle[14]». De l'autre côté du registre, il avait laissé une page en
blanc, pour y faire mention du recouvrement de cette dette; et en effet,
après la perte du Doge, il écrivit sur son registre: «Il me l'a payée,
_l'ha pagata_.»
[Note 13: _Hasce tamen injurias, quamvis imaginarias, non tam ad animum
revocaverat Jacobus Lauredanus defunctorum nepos, quam in abecedarium
vindictam opportunam_.
(PALAZZI, _Fasti ducales_.)]
[Note 14: Note ci-contre, et l'histoire vénitienne de Vianolo.]
Jacques Lorédan fut élu membre du conseil des Dix, en devint un des
trois chefs, et se promit bien de profiter de cette occasion pour
accomplir la vengeance qu'il méditait.
Le Doge, en sortant de la terrible épreuve qu'il venait de subir pendant
le procès de son fils, s'était retiré au fond de son palais; incapable
de se livrer aux affaires, consumé de chagrins, accablé de vieillesse,
il ne se montrait plus en public, ni même dans les conseils. Cette
retraite, si facile à expliquer dans un vieillard octogénaire si
malheureux, déplut aux décemvirs, qui voulurent y voir un murmure contre
leurs arrêts.
Lorédan commença par se plaindre devant ses collègues du tort que les
infirmités du Doge, son absence dans le conseil, apportaient à
l'expédition des affaires; il finit par hasarder, et réussit à faire la
proposition de le déposer. Ce n'était pas la première fois que Venise
avait pour prince un homme dans la caducité; l'usage et les lois y
avaient pourvu: dans ces circonstances, le Doge était suppléé par le
plus ancien du conseil. Ici, cela ne suffisait pas aux ennemis de
Foscari. Pour donner plus de solennité à la délibération, le conseil des
Dix demanda une adjonction de vingt-cinq sénateurs; mais comme on n'en
énonçait pas l'objet, et que le grand conseil était loin de le
soupçonner, il se trouva que Marc Foscari, frère du Doge, leur fut donné
pour l'un des adjoints. Au lieu de l'admettre à la délibération, on
enferma ce sénateur dans une chambre séparée, et on lui fit jurer de ne
jamais parler de cette exclusion qu'il éprouvait, en lui déclarant qu'il
y allait de sa vie; ce qui n'empêcha pas qu'on n'inscrivit son nom au
bas du décret, comme s'il y eût pris part[15].
[Note 15: Il faut cependant remarquer que, dans la notice où l'on
raconte ce fait, la délibération est rapportée, que les vingt-cinq
adjoints y sont nommés, et que le nom de Marc Foscari ne s'y trouve
pas.]
Quand on en vint à la délibération, Lorédan la provoqua en ces
termes[16]: «Si l'utilité publique doit imposer silence à tous les
intérêts privés, je ne doute pas que nous ne prenions aujourd'hui une
mesure que la patrie réclame, que nous lui devons. Les états ne peuvent
se maintenir dans un ordre de choses immuable: vous n'avez qu'à voir
comme le nôtre est changé, et combien il le serait davantage s'il n'y
avait une autorité assez ferme pour y porter remède. J'ai honte de vous
faire remarquer la confusion qui règne dans les conseils, le désordre
des délibérations, l'encombrement des affaires, et la légèreté avec
laquelle les plus importantes sont décidées; la licence de notre
jeunesse, le peu d'assiduité des magistrats, l'introduction de
nouveautés dangereuses. Quel est l'effet de ces désordres? de
compromettre notre considération. Quelle en est la cause? l'absence d'un
chef capable de modérer les uns, de diriger les autres, de donner
l'exemple à tous, et de maintenir la force des lois.
[Note 16: Cette harangue se lit dans la notice citée ci-dessus.]
«Où est le tems où nos décrets étaient aussitôt exécutés que rendus; où
François Carrare se trouvait investi dans Padoue, avant de pouvoir être
seulement informé que nous voulions lui faire la guerre? Nous avons vu
tout le contraire dans la dernière guerre contre le duc de Milan.
Malheureuse la république qui est sans chef!
«Je ne vous rappelle pas tous ces inconvéniens et leurs suites
déplorables pour vous affliger, pour vous effrayer; mais pour vous faire
souvenir que vous êtes les maîtres, les conservateurs de cet état fondé
par vos pères, et de la liberté que nous devons à leurs travaux, à leurs
institutions. Ici, le mal indique le remède. Nous n'avons point de chef,
il nous en faut un. Notre prince est notre ouvrage, nous avons donc le
droit de juger son mérite quand il s'agit de l'élire, et son incapacité
quand elle se manifeste. J'ajouterai que le peuple, encore bien qu'il
n'ait pas le droit de prononcer sur les actions de ses maîtres,
apprendra ce changement avec transport. C'est la Providence, je n'en
doute pas, qui lui inspire elle-même ces dispositions, pour vous avertir
que la république réclame cette résolution, et que le sort de l'état est
en vos mains.»
Ce discours n'éprouva que de timides contradictions; cependant la
délibération dura huit jours. L'assemblée, ne se jugeant pas aussi sûre
de l'approbation universelle que l'orateur voulait le lui faire croire,
désirait que le Doge donnât lui-même sa démission. Il l'avait déjà
proposée deux fois, et on n'avait pas voulu l'accepter.
Aucune loi ne portait que le prince fût révocable: il était au contraire
à vie; et les exemples qu'on pouvait citer de plusieurs Doges déposés
prouvaient que de telles révolutions avaient été le résultat d'un
mouvement populaire.
Mais, d'ailleurs, si le Doge pouvait être déposé, ce n'était pas
assurément par un tribunal composé d'un petit nombre de membres,
institué pour punir les crimes, et nullement investi du droit de
révoquer ce que le corps souverain de l'état avait fait.
Cependant le tribunal arrêta que les six conseillers de la seigneurie,
et les chefs du conseil des Dix, se transporteraient auprès du Doge,
pour lui signifier que l'excellentissime conseil avait jugé convenable
qu'il abdiquât une dignité dont son âge ne lui permettait plus de
remplir les fonctions. On lui donnait 1500 ducats d'or pour son
entretien, et vingt-quatre heures pour se décider[17].
Foscari répondit sur-le-champ avec beaucoup de gravité, que deux fois il
avait voulu se démettre de sa charge; qu'au lieu de le lui permettre, on
avait exigé de lui le serment de ne plus réitérer cette demande; que la
Providence avait prolongé ses jours pour l'éprouver et pour l'affliger,
et que cependant on n'était pas en droit de reprocher sa longue vie à un
homme qui avait employé quatre-vingt-quatre ans au service de la
république; qu'il était prêt encore à lui sacrifier sa vie; mais que,
pour sa dignité, il la tenait de la république entière, et qu'il se
réservait de répondre sur ce sujet quand la volonté générale serait
légalement manifestée.
Le lendemain, à l'heure indiquée, les conseillers et les chefs des Dix
se présentèrent. Il ne voulut pas leur donner d'autre réponse. Le
conseil s'assembla sur-le-champ, lui envoya demander encore une fois sa
résolution, séance tenante; et, la réponse ayant été la même, on
prononça que le Doge était relevé de son serment et déposé de sa
dignité; on lui assignait une pension de 1500 ducats d'or, en lui
enjoignant de sortir du palais dans huit jours, sous peine de voir tous
ses biens confisqués[18].
[Note 17: Ce décret est rapporté textuellement dans la notice.]
[Note 18: La notice rapporte aussi ce décret.]
Le lendemain, ce décret fut porté au Doge, et ce fut Jacques Lorédan qui
eut la cruelle joie de le lui présenter. Il répondit: «Si j'avais pu
prévoir que ma vieillesse fût préjudiciable à l'état, le chef de la
république ne se serait pas montré assez ingrat pour préférer sa dignité
à la patrie; mais cette vie lui ayant été utile pendant tant d'années,
je voulais lui en consacrer jusqu'au dernier moment. Le décret est
rendu, je m'y conformerai.» Après avoir parlé ainsi, il se dépouilla des
marques de sa dignité, remit l'anneau ducal, qui fut brisé en sa
présence; et dès le jour suivant, il quitta ce palais, qu'il avait
habité pendant trente-cinq ans, accompagné de son frère, de ses parens
et de ses amis. Un secrétaire qui se trouva sur le perron, l'invita à
descendre par un escalier dérobé, afin d'éviter la foule du peuple, qui
s'était rassemblé dans les cours; mais il s'y refusa, disant qu'il
voulait descendre par où il était monté; et quand il fut au bas de
l'escalier des Géans, il se retourna, appuyé sur sa béquille, vers le
palais, en proférant ces paroles: «Mes services m'y avaient appelé, la
malice de mes ennemis m'en fait sortir.»
La foule qui s'ouvrait sur son passage, et qui avait peut-être désiré sa
mort, était émue de respect et d'attendrissement[19]. Rentré dans sa
maison, il recommanda à sa famille d'oublier les injures de ses ennemis.
Personne, dans les divers corps de l'état, ne se crut en droit de
s'étonner qu'un prince inamovible eût été déposé sans qu'on lui
reprochât rien; que l'état eût perdu son chef, à l'insu du sénat et du
corps souverain lui-même. Le peuple seul laissa échapper quelques
regrets: une proclamation du conseil des Dix prescrivit le silence le
plus absolu sur cette affaire, sous peine de mort.
[Note 19: On lit dans la notice ces propres mots: «_Se fosse stato in
loro potere, volentieri lo avrebbero restituito_.»]
Avant de donner un successeur à François Foscari, une nouvelle loi fut
rendue, qui défendait au Doge d'ouvrir et de lire, autrement qu'en
présence de ses conseillers, les dépêches des ambassadeurs de la
république, et les lettres des princes étrangers[20].
Les électeurs entrèrent au conclave, et nommèrent au dogat Pascal
Malipior, le 30 octobre 1457. La cloche de Saint-Marc, qui annonçait à
Venise son nouveau prince, vint frapper l'oreille de François Foscari;
cette fois sa fermeté l'abandonna: il éprouva un tel saisissement, qu'il
mourut le lendemain[21].
[Note 20: _Hist. di Venezia, di Paolo Morosini_, lib. 24.]
[Note 21: _Hist. di Pietro Justiniani_, lib. 8.]
La république arrêta qu'on lui rendrait les mêmes honneurs funèbres que
s'il fût mort dans l'exercice de sa dignité. Mais lorsqu'on se présenta
pour enlever ses restes, sa veuve, qui de son nom était Marine Nani,
déclara qu'elle ne le souffrirait point; qu'on ne devait pas traiter en
prince, après sa mort, celui que, vivant, on avait dépouillé de la
couronne; et que, puisqu'il avait consumé ses biens au service de
l'état, elle saurait consacrer sa dot à lui faire rendre les derniers
honneurs[22]. On ne tint aucun compte de cette résistance; et, malgré
les protestations de l'ancienne dogaresse, le corps fut enlevé, revêtu
des ornemens ducaux, exposé en public, et les obsèques furent célébrées
avec la pompe accoutumée. Le nouveau Doge assista au convoi en robe de
sénateur.
La pitié qu'avait inspirée le malheur de ce vieillard, ne fut pas
tout-à-fait stérile. Un an après, on osa dire que le conseil des Dix
avait outrepassé ses pouvoirs; et il lui fut défendu, par une loi du
grand conseil, de s'ingérer à l'avenir de juger le prince, à moins que
ce ne fût pour cause de félonie[23].
[Note 22: _Hist. d'Egnatio_, lib. 6, cap. 7.]