prenait une ville: ils en donnaient également une à celui qui parvenait
à sauver un citoyen dans le combat. La récompense était la même. Que si
nous comparons aujourd'hui le nombre des cités prises par le Doge
Foscari, à celui des citoyens mis à mort par lui, ou durant son
gouvernement, la balance sera terriblement contre lui, quand on se
bornerait aux désastres particuliers, nés de sa haine pour mon
malheureux père.
BARBARIGO.
Ainsi vous êtes inébranlable?
LORÉDANO.
Qui donc aurait pu m'ébranler?
BARBARIGO.
Ce qui m'a ébranlé moi-même. Pour vous, je le sais, vous êtes de marbre
dans votre haine. Mais quand tout sera accompli, quand le vieillard sera
déposé, son nom flétri, sa famille déshonorée, tous ses enfans morts,
vous et les vôtres triomphans, comment dormirez-vous?
LORÉDANO.
Plus profondément.
BARBARIGO.
Vous vous abusez, et vous serez forcé de le reconnaître avant de vous
assoupir près de vos pères.
LORÉDANO.
Ils ne sommeillent pas dans leurs tombes prématurées; ils ne le veulent
pas tant que Foscari ne remplit pas la sienne. Chaque nuit je les vois
se lever en sourcillant autour de ma couche, désigner le palais ducal,
et m'exhorter à la vengeance.
BARBARIGO.
Erreur de l'imagination! Aucune passion n'évoque comme la haine les
spectres et les fantômes; l'amour lui-même ne peuple pas les airs
d'illusions comme cette maladie du coeur.
(Un officier entre.)
LORÉDANO.
Où allez-vous?
OFFICIER.
Disposer, par l'ordre du Doge, la cérémonie des funérailles du dernier
Foscari.
BARBARIGO.
Depuis quelques années les voûtes de leur sépulture se sont ouvertes
bien souvent.
LORÉDANO.
Elles seront bientôt comblées, et cesseront à jamais de s'ouvrir.
OFFICIER.
Puis-je continuer?
LORÉDANO.
Passez.
BARBARIGO.
Mais comment le Doge supporte-t-il cette dernière calamité?
OFFICIER.
Avec une fermeté désespérée. Il parle peu en présence de témoins, mais
j'ai vu ses lèvres s'entr'ouvrir de tems en tems; une ou deux fois même
je l'ai entendu, de l'appartement voisin, murmurer ces paroles: _Mon
fils_! Je dois m'éloigner.
(L'officier sort.)
BARBARIGO.
Cette catastrophe va mettre tout Venise de son côté.
LORÉDANO.
Sans doute. Il faut nous hâter: réunissons les membres délégués pour
faire connaître la résolution du conseil.
BARBARIGO.
Je proteste dès maintenant contre elle.
LORÉDANO.
À votre aise:--je n'en recueillerai pas moins les voix; et voyons qui de
nous deux aura le plus d'influence sur les esprits.
(Sortent Barbarigo et Lorédano.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Les appartemens du Doge.)
Le DOGE, DOMESTIQUE.
DOMESTIQUE.
Monseigneur, la députation attend; mais elle ajoute que si vous désiriez
la recevoir à une autre heure elle attendrait votre plaisir.
LE DOGE.
Pour moi toutes les heures sont égales. Qu'ils entrent.
(Le domestique sort.)
OFFICIER.
Prince! j'ai rempli votre ordre.
LE DOGE.
Quel ordre?
OFFICIER.
Un bien triste.--J'ai disposé le convoi de--
LE DOGE.
Oui--oui--oui,--pardon. Je commence à perdre la mémoire; je me fais trop
vieux,--aussi vieux que l'annoncent mes années. Jusqu'à présent j'avais
lutté contre elles; mais elles commencent à l'emporter sur moi.
(Entre la députation composée de six de la seigneurie et du chef des
Dix.)
LE DOGE.
Soyez les bien-venus, nobles seigneurs!
LE CHEF DES DIX.
Avant tout, le conseil partage avec le Doge le chagrin de son dernier
malheur privé.
LE DOGE.
Assez--assez de cela.
LE CHEF DES DIX.
Le Doge refuse-t-il cet hommage de respect?
LE DOGE.
Je le reçois comme on le présente.--Poursuivez.
LE CHEF DES DIX.
Les Dix, réunis à une giunta tirée du sénat, et composée de vingt-cinq
des plus nobles patriciens, ayant délibéré sur l'état de la république,
et sur les soucis qui, en ce moment, doivent doublement oppresser vos
années depuis si long-tems dévouées à la patrie, ont jugé convenable de
solliciter humblement de votre sagesse (qui ne pourra s'empêcher d'y
consentir) la résignation de l'anneau ducal, que vous avez si long-tems
et si glorieusement porté. Et pour témoigner qu'ils ne sont ingrats ni
insensibles envers vos années et vos services, ils vous destinent un
apanage de deux mille ducats d'or, pour entourer votre retraite d'un
éclat digne de celle d'un prince.
LE DOGE.
L'ai-je bien entendu?
LE CHEF DES DIX.
Ai-je besoin de répéter?
LE DOGE.
Non.--Avez-vous fait?
LE CHEF DES DIX.
J'ai parlé. Vingt-quatre heures vous sont accordées pour rendre réponse.
LE DOGE.
Je n'aurais pas besoin du même nombre de secondes.
LE CHEF DES DIX.
Nous n'avons plus qu'à nous retirer.
LE DOGE.
Restez! vingt-quatre heures ne changeront rien à ce que j'ai à dire.
LE CHEF DES DIX.
Parlez!
LE DOGE.
Quand par deux fois j'ai exprimé le voeu d'abdiquer, on m'en a refusé la
liberté; et non-seulement on me l'a refusée, mais vous m'avez arraché le
serment de ne plus jamais à l'avenir renouveler cette demande. J'ai
alors juré de mourir dans l'exercice des fonctions que ma patrie m'avait
ici confiées; je dois écouter la voix de l'honneur, de ma
conscience:--je ne puis violer _mon_ serment.
LE CHEF DES DIX.
Ne nous réduisez pas à recourir à la nécessité d'un décret, à défaut de
votre assentiment.
LE DOGE.
La Providence se plaît à prolonger mes jours pour m'éprouver et me
punir; mais vous, avez-vous quelque droit d'accuser la longueur d'une
vie dont chaque heure fut consacrée au service de l'état? Je suis prêt à
sacrifier encore ma vie pour lui, comme je lui ai déjà sacrifié d'autres
objets mille fois plus chers que la vie. Mais quant à ma dignité,--je la
tiens de _toute_ la république; quand la volonté _générale_ sera
consultée, alors je pourrai vous donner une réponse.
LE CHEF DES DIX.
Celle que vous nous faites nous afflige, mais elle ne peut avoir le
moindre poids.
LE DOGE.
Je suis prêt à tout; mais rien ne changera ma volonté, même pour un
moment. Décrétez--ce qu'il vous plaira.
LE CHEF DES DIX.
Voici donc la réponse que nous devons transmettre à ceux qui nous
envoient?
LE DOGE.
Vous m'avez entendu.
LE CHEF DES DIX.
Nous nous retirons respectueusement.
(La députation sort.--Un domestique entre.)
LE DOMESTIQUE.
Monseigneur, la noble dame Marina demande une audience.
LE DOGE.
Mon tems est à elle.
(Entre Marina.)
MARINA.
Pardonnez, monseigneur, si je vous trouble;--peut-être souhaitiez-vous
d'être seul?
LE DOGE.
Seul? Quand tout le monde se presserait autour de moi, je n'en resterai
pas moins seul aujourd'hui et désormais. Mais nous avons des forces.
MARINA.
Oui, conservons-les pour les objets--Oh! mon cher Jacopo!
LE DOGE.
Ne te contrains pas! je n'ai pas de consolations à t'offrir.
MARINA.
Ah! s'il avait vécu dans une autre contrée; doué de tous les avantages,
si chéri, si accompli, qui pouvait être plus heureux, plus envié que mon
pauvre Foscari? Rien n'eût manqué à son bonheur et au mien; rien, s'il
n'eût pas été de Venise.
LE DOGE.
Ou le fils d'un prince.
MARINA.
Oui; tout ce que les autres hommes souhaitent dans leur vanité ou dans
leurs illusions de bonheur, tout, par une destinée étrange, lui est
devenu fatal. La patrie, le peuple qui l'idolâtrait, le prince dont il
était le fils aîné, et--
LE DOGE.
Le prince? il n'a plus long-tems à l'être.
MARINA.
Comment?
LE DOGE.
Ils m'ont ravi mon fils, maintenant ils songent à me ravir un anneau et
un diadême trop long-tems portés. Ah! laissons-leur reprendre ces vains
hochets!
MARINA.
Les tyrans! et dans un tel jour encore!
LE DOGE.
Ils n'en pouvaient choisir un plus favorable: une heure plus tôt j'y
eusse été sensible.
MARINA.
Quoi! n'avez-vous pas de ressentiment?--Ô vengeance! mais hélas! celui
qui vous eût protégé si lui-même l'avait été, mon cher Foscari, ne peut
plus aider son père.
LE DOGE.
Il ne l'eût jamais aidé contre son pays, quand il aurait eu mille vies
au lieu de celle--
MARINA.
Qu'ils lui arrachèrent dans les supplices. Vous appelez cela du
patriotisme? Mais je suis femme; et mon mari, mes enfans, voilà ma
patrie et mon bonheur. Je l'ai aimé,--je l'ai idolâtré! et je l'ai vu
supporter des épreuves qui eussent glacé d'épouvante les plus intrépides
martyrs. Il n'est plus; et moi, qui aurais voulu donner tout mon sang
pour lui, je n'ai rien à lui donner que des larmes! Que ne puis-je
espérer de le voir venger?--Mais j'ai des fils: un jour ils seront des
hommes.
LE DOGE.
Le malheur vous égare.
MARINA.
Je croyais pouvoir le supporter quand je le voyais en proie à
d'horribles tourmens; oui, je pensais que mieux eût valu le voir mort
que victime d'une captivité plus longue:--je reçois la punition d'une
pareille pensée. Que ne suis-je dans son tombeau!
LE DOGE.
Il faut que je le voie encore une fois.
MARINA.
Venez avec moi.
LE DOGE.
Est-il--
MARINA.
Son monument aujourd'hui est notre lit nuptial.
LE DOGE.
Mais est-il dans son linceul?
MARINA.
Viens, vieillard, viens!
(Le Doge et Marina sortent.--Entrent Barbarigo et Lorédano.)
BARBARIGO, à un domestique.
Où est le Doge?
LE DOMESTIQUE.
Il vient de se retirer à l'instant avec l'illustre dame, veuve de son
fils.
LORÉDANO.
Où?
LE DOMESTIQUE.
Dans la chambre où le corps est déposé.
BARBARIGO.
Il ne nous reste donc qu'à retourner.
LORÉDANO.
Vous oubliez que vous ne le pouvez. Nous avons l'ordre implicite de la
junte d'attendre qu'elle se présente ici, et de l'assister: elle ne
tardera pas à arriver.
BARBARIGO.
Et la junte se hâtera-t-elle de faire entendre au Doge sa réponse?
LORÉDANO.
Elle exprime le voeu d'une grande célérité. Le Doge avait répondu
vivement, il faut qu'on lui réplique de même. On a égard à sa dignité;
on s'est occupé de son sort:--que peut-il désirer de plus?
BARBARIGO.
De mourir dans ses vêtemens de Doge. Certes, il ne peut survivre
long-tems encore; mais j'ai fait de mon mieux pour défendre son rang; et
jusqu'à la fin j'ai combattu la proposition, bien que sans succès.
Pourquoi me forcer ici à exprimer le vote de la majorité?
LORÉDANO.
Il était important d'appeler à témoins quelques opinions différentes des
nôtres, afin d'empêcher la calomnie d'insinuer qu'une majorité
tyrannique redoutait pour ses actes l'assistance des autres.
BARBARIGO.
Dites aussi, car je dois le croire, que vous avez voulu me faire rougir
de l'inutilité de ma résistance. Lorédano! dans vos moyens de vengeance,
vous êtes ingénieux, poétique même, un véritable Ovide dans _l'art de
haïr_; c'est donc à vous--(car la haine porte un oeil microscopique, même
dans les objets secondaires) que je dois, pour mieux faire ressortir le
zèle des autres, d'avoir été associé involontairement aux travaux de
votre junte.
LORÉDANO.
Comment! ma junte?
BARBARIGO.
Oui, la _vôtre_! Ils parlent d'après vous, ourdissent vos trames,
adoptent vos plans et exécutent votre ouvrage; ne sont-ils pas les
vôtres?
LORÉDANO.
Vous oubliez la prudence:--souhaitez qu'ils ne vous entendent pas.
BARBARIGO.
Oh! viendra le jour qu'ils entendront des voix plus terribles que la
mienne: ils ont outrepassé tous leurs excès; et quand on montre une
telle audace dans les états les plus vils et les plus méprisés,
l'humanité s'y relève encore pour les punir.
LORÉDANO.
Vous parlez avec peu de sagesse.
BARBARIGO.
C'est ce qu'il faudrait prouver. Mais voici nos collègues.
(Entre la députation de la junte.)
LE CHEF DES DIX.
Le Doge sait-il que nous désirons le voir?
LE DOMESTIQUE.
On va le lui apprendre.
(Le domestique sort.)
BARBARIGO.
Le Doge est avec son fils.
LE CHEF DES DIX.
S'il en est ainsi, nous remettrons l'affaire après la cérémonie.
Sortons; nous avons encore jusqu'au soir assez de tems.
LORÉDANO, à part, à Barbarigo.
Que le feu de l'enfer dessèche ton indiscrète langue! Je l'arracherai de
cette imprudente et sotte bouche, et je saurai bien ainsi vous ôter le
pouvoir d'exprimer autre chose que des sanglots. (Haut, à ses autres
collègues.) Sages signors, un instant de retard, je vous prie.
BARBARIGO.
Soyons humains!
LORÉDANO.
Voyez, le duc approche!
(Entre le Doge.)
LE DOGE.
J'obéis à votre sommation.
LE CHEF DES DIX.
Nous venons encore une fois pour vous faire agréer notre dernière
demande.
LE DOGE.
Et moi pour vous dire--
LE CHEF DES DIX.
Quoi?
LE DOGE.
La même chose. Vous m'avez entendu.
LE CHEF DES DIX.
Vous allez donc entendre le décret absolu et définitif que nous venons
de rendre.
LE DOGE.
Au fait--au fait! Je connais les vieilles formes de votre justice, et
les gracieux préludes de vos actes tyranniques. Poursuivez!
LE CHEF DES DIX.
Vous n'êtes plus Doge; vous êtes délié de votre impérial serment comme
souverain; vous déposerez la robe ducale; mais, par égard pour vos
services, l'état vous alloue l'apanage dont nous vous avons parlé dans
notre précédente entrevue. Vous avez trois jours pour quitter ces lieux,
sous peine de voir confisquer vos biens, et toute votre fortune
particulière.
LE DOGE.
Cette dernière clause, et je suis fier de le dire, n'enrichira pas le
trésor.
LE CHEF DES DIX.
Doge! votre réponse.
LORÉDANO.
Répondez, François Foscari!
LE DOGE.
Si j'avais pu jamais prévoir que mon âge portât quelque préjudice à la
chose publique, je n'aurais pas, chef de l'état, témoigné assez
d'ingratitude pour préférer la dignité suprême à l'intérêt de ma patrie.
Mais cette _vie_, que vous abreuvez d'amertume, ne lui fut pas inutile
pendant de longues années; et je devais espérer que mes derniers momens
pourraient encore lui être consacrés. Mais le décret étant rendu,
j'obéis.
LE CHEF DES DIX.
Si vous aviez désiré prolonger le délai des trois jours, nous l'aurions
volontiers, comme témoignage de notre estime, étendu jusqu'à huit.
LE DOGE.
Pas même huit heures, signor; pas même huit minutes.--(Déposant son
anneau et son bonnet.) Voici l'anneau ducal et voici le ducal diadême.
Ainsi l'Adriatique est libre d'en épouser un autre.
LE CHEF DES DIX.
Veuillez montrer moins d'empressement.
LE DOGE.
Ah! signor, je suis vieux; et pour vous donner le tems de me déposer, je
dois moi-même ne pas en perdre. Je crois voir parmi vous une figure que
je ne connais pas.--Sénateur! votre nom? votre costume m'annonce que
vous êtes le chef des Quarante?
MEMMO.
Signor, je suis le fils de Marco Memmo.
LE DOGE.
Ah! votre père était mon ami;--les _fils_ et les pères... Mais qu'y
a-t-il? mes gens ici!
LE DOMESTIQUE.
Mon prince!
LE DOGE.
Je ne suis plus prince:--voici les princes du prince! (Montrant la
députation des Dix.) Disposez-vous à quitter ces lieux sur-le-champ.
LE CHEF DES DIX.
Pourquoi si brusquement? ce sera éveiller le scandale.
LE DOGE, aux Dix.
Vous en répondrez; c'est votre affaire.--(Aux domestiques.) Pour vous,
il est une charge que je remets encore à vos soins les plus grands,
quoique je n'en aie plus le droit;--mais non, je dois m'occuper
moi-même--
BARBARIGO.
Il entend le corps de son fils.
LE DOGE.
Appelez Marina, ma fille.
(Entre Marina.)
LE DOGE.
Disposez-vous, ma fille; nous pouvons aller pleurer ailleurs.
MARINA.
Ah! dans tous les lieux.
LE DOGE.
Oui; mais en liberté, et non plus devant les yeux jaloux de ces espions
de la grandeur. Signors, vous pouvez partir. Que voudriez-vous de plus?
nous allons sortir. Craignez-vous que nous n'emportions avec nous le
palais? Ces murs, dix fois aussi vieux que moi, et je le suis pourtant
assez, vous ont servis comme je vous ai servis moi-même; eux et moi nous
pourrions même vous rappeler quelques souvenirs: mais je ne les conjure
pas de vous écraser, comme autrefois les colonnes du temple de Dagon se
détachèrent sur l'Israélite et les Philistins ses ennemis! Le pouvoir de
les ébranler appartiendrait, je pense, à une malédiction comme la
mienne, provoquée par des êtres tels que vous; mais je ne maudis point.
Adieu! généreux signors! puisse le Doge suivant être meilleur que le
Doge actuel!
LORÉDANO.
Le Doge _actuel_ est Pascal Malipiero.
LE DOGE.
Non, tant que je n'ai pas franchi le seuil de ces portes.
LORÉDANO.
La grande cloche de Saint-Marc doit bientôt retentir pour son
inauguration.
LE DOGE.
Ciel et terre! vous oserez donner ce signal de mort, et je vivrai pour
l'entendre!--moi, le premier Doge qui l'aura jamais entendu pour son
successeur! Plus heureux cent fois mon coupable prédécesseur, le fier
Marino Faliero:--cette insulte du moins lui fut épargnée.
LORÉDANO.
Eh quoi! regretteriez-vous un traître?
LE DOGE.
Non;--mais j'envie le sort d'un mort.
LE CHEF DES DIX.
Monseigneur, si vous êtes décidé à quitter aussi brusquement le palais
ducal, retirez-vous du moins par l'escalier particulier qui conduit sur
les bords du canal.
LE DOGE.
Non. Je descendrai les escaliers par lesquels j'arrivai autrefois à la
souveraineté:--l'escalier du Géant, au sommet duquel je reçus
l'investiture de Doge. Mes services me l'avaient fait gravir, les
odieuses pratiques de mes ennemis vont m'en faire descendre. C'est là
que je fus installé, il y a trente-cinq ans, et que je traversai les
appartemens que je ne devais plus craindre de quitter, si ce n'est comme
cadavre,--cadavre luttant peut-être pour les protéger encore,--mais non
chassé honteusement par mes propres concitoyens. Allons, cependant; mon
fils et moi nous en sortirons ensemble,--lui pour sa dernière demeure,
moi pour la demander au ciel.
LE CHEF DES DIX.
Quoi! en public?
LE DOGE.
Je fus élu publiquement, je veux être déposé de même. Marina! es-tu
prête?
MARINA.
Voici mon bras.
LE DOGE.
Oui, mon bâton de vieillesse! Grâce à ce soutien, je puis partir.
LE CHEF DES DIX.
Cela ne peut être:--le peuple vous verrait.
LE DOGE.
Le peuple!--il n'y a pas ici de peuple; vous le savez: autrement vous
n'auriez pas osé insulter ainsi lui et moi. Il est peut-être une
_populace_ dont l'aspect vous fera rougir; mais ne craignez pas qu'elle
ose murmurer ou vous maudire, si ce n'est du fond du coeur, et par leurs
muets regards.
LE CHEF DES DIX.
Vous parlez ainsi par emportement, autrement--
LE DOGE.
Vous avez raison. J'ai parlé plus que je n'en ai l'habitude; c'est un
faible qui n'est pas le mien, et qui vous excuse le mieux, en ce qu'il
semble indiquer que les années affaiblissent ma raison. Adieu!
seigneurs.
BARBARIGO.
Vous ne vous éloignerez pas sans une escorte convenable à votre rang
passé et actuel. Nous accompagnerons le Doge, avec le respect qui lui
est dû, jusqu'à son palais particulier. N'est-ce pas là votre avis, mes
collègues?
PLUSIEURS VOIX.
Oui, oui.
LE DOGE.
Vous ne marcherez pas du moins à ma suite. J'entrai ici souverain;--je
sortirai par les mêmes portes, mais comme citoyen. Toutes ces vaines
cérémonies sont autant de lâches insultes qui ne font qu'ulcérer le coeur
davantage, et lui offrir, au lieu d'antidote, de nouveaux poisons. La
pompe est faite pour les princes;--je ne le suis pas!--il est faux même
que je sois quelque chose avant de franchir ces portes.--Ah!
LORÉDANO.
Écoutez!
(On entend sonner la grande cloche de Saint-Marc.)
BARBARIGO.
La cloche!
LE CHEF DES DIX.
Oui, de Saint-Marc, qui s'ébranle pour l'élection de Malipiero.
LE DOGE.
Je reconnais le son! je l'entendis une fois, une fois seulement, et il y
a de cela trente-cinq années. Dès-lors j'avais cessé d'être jeune.
BARBARIGO.
Asseyez-vous, monseigneur! vous tremblez.
LE DOGE.
C'est le signal de mes funérailles! Mon coeur souffre horriblement.
BARBARIGO.
Asseyez-vous, je vous prie.
LE DOGE.
Non; mon siége était jusqu'à présent un trône. Marina! allons.
MARINA.
Oui, le plus promptement possible.
LE DOGE. Il fait quelques pas, puis s'arrête.
Je sens une soif dévorante.--Qui m'apportera un peu d'eau?
BARBARIGO.
Moi--
MARINA.
Moi--
LORÉDANO.
Moi--
(Le Doge prend un gobelet de la main de Lorédano.)
LE DOGE.
Je le reçois de vous, Lorédano, de la main la plus digne de m'assister à
une pareille heure.
LORÉDANO.
Par quel motif?
LE DOGE.
Il est dit que le cristal de Venise a pour les poisons une telle
antipathie, qu'il vient à se briser dès qu'on y dépose le moindre venin.
Cependant vous portez ce gobelet, il n'éclate pas.
LORÉDANO.
Eh bien?
LE DOGE.
Le cristal est donc faux ou vous êtes loyal. Pour moi, je ne crois l'un
ni l'autre; c'est une légende mensongère.
MARINA.
Vous parlez beaucoup; mieux vaudrait vous asseoir, et ne pas encore
partir. Ô ciel! vos regards ressemblent aux derniers de mon mari!
BARBARIGO.
Il tombe!--supportez-le!--Un siége!
LE DOGE.
La cloche sonne!--Laissez-moi!--ma tête est en feu!
BARBARIGO.
Appuyez-vous sur nous, je vous en conjure.
LE DOGE.
Non! un souverain doit mourir debout. Soutenez-moi, ma pauvre
fille!--Ah! _cette cloche_!
(Le Doge retombe et meurt.)
MARINA.
Mon Dieu! mon Dieu!
BARBARIGO, à Lorédano.
Contemplez votre ouvrage; il est complet.
LE CHEF DES DIX.
N'a-t-on aucun secours? Appelez à l'aide.
LE DOMESTIQUE.
Il n'y a plus d'espérance.
LE CHEF DES DIX.
S'il en est ainsi, qu'au moins ses obsèques soient dignes de son nom, de
sa patrie, de son rang, de son dévouement aux devoirs que lui imposait
la république, tant que son âge lui permettait de s'y livrer. Mes
collègues, parlez; n'êtes-vous pas de cet avis?
BARBARIGO.
Il n'a pas eu le malheur de mourir sujet aux lieux où il avait régné: il
faut donc que ses funérailles soient celles d'un prince.
LE CHEF DES DIX.
Ainsi on nous approuve?
TOUS, à l'exception de Lorédano, répondent:
Oui.
LE CHEF DES DIX.
La paix du ciel soit avec lui.
MARINA.
Veuillez m'excuser, signors; c'est une raillerie. Ne plaisantez pas
davantage avec ces tristes restes, qui, lorsqu'ils étaient le séjour
d'une ame (une ame sur laquelle vous avez exercé tout votre empire),
furent par vous insultés avec une rage aussi glorieuse pour vous que sa
vertu l'était pour lui; vous avez banni Foscari de son palais, vous
l'avez arraché impitoyablement de son trône; et maintenant, quand il ne
peut plus apprécier vos marques de respect, quand il ne voudrait plus
les accepter s'il voulait encore quelque chose, vous préparez, signors,
une pompe vaine et superflue, pour honorer la mémoire de celui que vous
avez foulé aux pieds. De royales funérailles n'ajouteraient rien à son
honneur, et ne pourraient que mieux faire ressortir votre crime.
LE CHEF DES DIX.
Madame, nous ne changeons pas aussi promptement de projet.
MARINA.
Je le sais, du moins quand il s'agit de torturer les vivans; mais je
pensais que les morts n'étaient plus sous votre empire, et qu'ils
étaient confiés à des êtres supérieurs, dont l'office, il faut l'avouer,
ressemble beaucoup à celui que vous exercez sur la terre. Laissez-le à
mes soins; vous me l'auriez abandonné si vous n'eussiez porté le dernier
coup à ce vieillard infortuné: c'est mon dernier devoir, et, dans mon
malheur, il peut m'offrir une sorte de consolation. Le désespoir est
fantastique, il recherche les images de mort et l'appareil des
funérailles.
LE CHEF DES DIX.
Prétendez-vous encore à cet office?
MARINA.
Oui, seigneur, j'y prétends. Sa fortune, il est vrai, fut dissipée au
service de l'état; mais il me reste mon douaire, et je le consacre à ses
obsèques et à celles de--(Elle s'arrête agitée.)
LE CHEF DES DIX.
Gardez-le plutôt pour vos enfans.
MARINA.
Oui; en effet, ils sont orphelins: je vous remercie.
LE CHEF DES DIX.
Quant à votre requête, nous ne pouvons y souscrire. Ces restes seront
exposés avec la pompe accoutumée; ils seront accompagnés à leur dernier
gîte par le nouveau Doge, non pas revêtu des insignes de sa dignité mais
de la simple robe des sénateurs.
MARINA.
L'on m'a cité des meurtriers qui avaient enterré leurs victimes; mais
jusqu'à présent je n'avais jamais entendu parler d'une apparence
hypocrite de splendeur semblable à celle que les assassins de Faliero
veulent préparer. L'on m'a cité des veuves en larmes,--hélas! j'en ai
versé quelques-unes,--et toujours grâce à vous! L'on m'a cité des
héritiers à la tête du deuil;--et sans doute, n'en ayant pas laissé au
défunt, vous prétendez aujourd'hui en remplir le rôle. Fort bien,
seigneurs; votre volonté sera faite, comme un jour, je l'espère, le sera
la volonté du ciel!
LE CHEF DES DIX.
Songez-vous, madame, à qui vous parlez, et tout le danger d'un pareil
discours?
MARINA.
Quant au premier point, je le connais mieux, et quant au dernier, aussi
bien que vous-mêmes; je puis les envisager. Souhaitez-vous quelques
funérailles de plus?
BARBARIGO.
Ne relevez pas ces expressions passionnées; sa position doit lui servir
d'excuse.
LE CHEF DES DIX.
Nous n'en tiendrons donc pas compte.
BARBARIGO, à Lorédano qui trace quelques mots sur ses tablettes.
Qu'écrivez-vous donc là avec tant d'empressement?
LORÉDANO, montrant du doigt le corps du Doge.
Qu'_il_ m'a payé[4].
[Note 4: _L'ha pagata_, fait historique. Voyez l'_Histoire de Venise_,
par Pierre Daru, page 411, vol. II.]
LE CHEF DES DIX.
Quelle dette vous devait-il?
LORÉDANO.