[Note 23: Ce décret est du 25 octobre 1458. La notice le rapporte.]

Un acte d'autorité tel que la déposition d'un Doge inamovible de sa

nature aurait pu exciter un soulèvement général, ou au moins occasionner

une division dans une république autrement constituée que Venise. Mais,

depuis trois ans, il existait dans celle-ci une magistrature, ou plutôt

une autorité, devant laquelle tout devait se taire.

EXTRAIT

DE L'HISTOIRE DES RÉPUBLIQUES DU MOYEN AGE,

PAR J.C.L. SIMONDE DE SISMONDI, TOME X.

Le Doge de Venise, qui avait prévu par ce traité une guerre non moins

dangereuse que celle qu'il avait terminée presque en même tems par le

traité de Lodi, était alors parvenu à une extrême vieillesse. François

Foscari occupait cette première dignité de l'état dès le 13 avril 1423.

Quoiqu'il fût déjà âgé de plus de cinquante-et-un ans à l'époque de son

élection, il était cependant le plus jeune des quarante-et-un électeurs.

Il avait eu beaucoup de peine à parvenir au rang qu'il convoitait, et

son élection avait été conduite avec beaucoup d'adresse. Pendant

plusieurs tours de scrutin ses amis les plus zélés s'étaient abstenus de

lui donner leur suffrage, pour que les autres ne le considérassent pas

comme un concurrent redoutable[24]. Le conseil des Dix craignait son

crédit parmi la noblesse pauvre, parce qu'il avait cherché à se la

rendre favorable, tandis qu'il était procurateur de Saint-Marc, en

faisant employer plus de trente mille ducats à doter les jeunes filles

de bonne maison, ou à établir de jeunes gentilshommes. On craignait

encore sa nombreuse famille; car alors il était père de quatre enfans,

et marié de nouveau; enfin on redoutait son ambition et son goût pour la

guerre. L'opinion que ses adversaires s'étaient formée de lui fut

vérifiée par les événemens; pendant trente-quatre ans que Foscari fut à

la tête de la république, elle ne cessa point de combattre. Si les

hostilités étaient suspendues durant quelques mois, c'était pour

recommencer avec plus de vigueur. Ce fut l'époque où Venise étendit son

empire sur Brescia, Bergame, Ravenne et Crême; où elle fonda sa

domination de Lombardie, et parut sans cesse sur le point d'asservir

toute cette province. Profond, courageux, inébranlable, Foscari

communiqua aux conseils son propre caractère; et ses talens lui firent

obtenir plus d'influence sur la république que n'avaient exercé la

plupart de ses prédécesseurs. Mais si son ambition avait eu pour but

l'agrandissement de sa famille, elle fut cruellement trompée: trois de

ses fils moururent dans les huit années qui suivirent son élection; le

quatrième, Jacob, par lequel la maison Foscari s'est perpétuée, fut

victime de la jalousie du conseil des Dix, et empoisonna par ses

malheurs les jours de son père[25].

[Note 24: Marin Sanuto, _Vite de' Duchi di Venezia_, p. 967.]

[Note 25: Marin Sanuto, page 968.]

En effet, le conseil des Dix, redoublant de défiance envers le chef de

l'état, lorsqu'il le voyait plus fort par ses talens et sa popularité,

veillait sans cesse sur Foscari, pour le punir de son crédit et de sa

gloire. Au mois de février 1445, Michel Bevilacqua, Florentin, exilé à

Venise, accusa en secret Jacques Foscari, auprès des inquisiteurs

d'état, d'avoir reçu du duc Philippe Visconti des présens d'argent et de

joyaux, par les mains des gens de sa maison. Telle était l'odieuse

procédure adoptée à Venise, que, sur cette accusation secrète, le fils

du Doge, du représentant de la majesté de la république, fut mis à la

torture. On lui arracha par l'estrapade l'aveu des charges portées

contre lui; il fut relégué pour le reste de ses jours à Napoli de

Romanie, avec obligation de se présenter tous les matins au commandant

de la place[26]. Cependant le vaisseau qui le portait ayant touché à

Trieste, Jacob, grièvement malade de la torture, et plus encore de

l'humiliation qu'il avait éprouvée, demanda en grâce au conseil des Dix

de n'être pas envoyé plus loin. Il obtint cette faveur, par une

délibération du 28 décembre 1446; il fut rappelé à Trévise, et il eut la

liberté d'habiter tout le Trévisan indifféremment[27].

[Note 26: Marin Sanuto, p. 968.]

[Note 27: _Ibid. Vite_, p. 1123.]

Il vivait en paix à Trévise, et la fille de Léonard Contarini, qu'il

avait épousée le 10 février 1441, était venue le joindre dans son exil,

lorsque, le 5 novembre 1450, Almoro Donato, chef du conseil des Dix, fut

assassiné. Les deux autres inquisiteurs d'état, Triadano Gritti et

Antonio Venieri, portèrent leurs soupçons sur Jacob Foscari, parce qu'un

domestique à lui, nommé Olivier, avait été vu ce soir-là même à Venise,

et avait des premiers donné la nouvelle de cet assassinat. Olivier fut

mis à la torture; mais il nia jusqu'à la fin, avec un courage

inébranlable, le crime dont on l'accusait, quoique ses juges eussent la

barbarie de lui faire donner jusqu'à quatre-vingts tours d'estrapade.

Cependant, comme Jacob Foscari avait de puissans motifs d'inimitié

contre le conseil des Dix qui l'avait condamné, et qui témoignait de la

haine au Doge son père, on essaya de mettre à son tour Jacob à la

torture, et l'on prolongea contre lui ces affreux tourmens, sans réussir

à en tirer aucune confession. Malgré sa dénégation, le conseil des Dix

le condamna à être transporté à la Canée, et accorda une récompense à

son délateur. Mais les horribles douleurs que Jacob Foscari avait

éprouvées, avaient troublé sa raison; ses persécuteurs, touchés de ce

dernier malheur, permirent qu'on le ramenât à Venise le 26 mai 1451. Il

embrassa son père, il puisa dans ses exhortations quelque courage et

quelque calme, et il fut reconduit immédiatement à la Canée[28]. Sur ces

entrefaites, Nicolas Erizzo, homme déjà noté pour un précédent crime,

confessa, en mourant, que c'était lui qui avait tué Almoro Donato[29].

[Note 28: Marin Sanuto, p. 1138.--M. Ant. Sabellico, Dec. III, lib. VI,

fol. 187.]

[Note 29: Marin Sanuto, p. 1139.]

Le malheureux Doge, François Foscari, avait déjà cherché, à plusieurs

reprises, à abdiquer une dignité si funeste à lui-même et à sa famille.

Il lui semblait que, redescendu au rang de simple citoyen, comme il

n'inspirerait plus de crainte ou de jalousie, on n'accablerait plus son

fils par ces effroyables persécutions. Abattu par la mort de ses

premiers enfans, il avait voulu, dès le 26 juin 1433, déposer une

dignité durant l'exercice de laquelle sa patrie avait été tourmentée par

la guerre, par la peste, et par des malheurs de tout genre[30]. Il

renouvela cette proposition après les jugemens rendus contre son fils;

mais le conseil des Dix le retenait forcément sur le trône, comme il

retenait son fils dans les fers.

[Note 30: _Ibid._, p. 1032.]

En vain Jacob Foscari, obligé de se présenter chaque jour au gouverneur

de la Canée, réclamait contre l'injustice de sa dernière sentence, sur

laquelle la confession d'Erizzo ne laissait plus de doutes. En vain il

demandait grâce au farouche conseil des Dix; il ne pouvait obtenir

aucune réponse. Le désir de revoir son père et sa mère, arrivés tous

deux au dernier terme de la vieillesse, le désir de revoir une patrie

dont la cruauté ne méritait pas un si tendre amour, se changèrent en lui

en une vraie fureur. Ne pouvant retourner à Venise pour y vivre libre,

il voulut du moins y aller chercher un supplice. Il écrivit au duc de

Milan, à la fin de mai 1456, pour implorer sa protection auprès du

sénat: et sachant qu'une telle lettre serait considérée comme un crime,

il l'exposa lui-même dans un lieu où il était sûr qu'elle serait saisie

par les espions qui l'entouraient. En effet, la lettre étant déférée au

conseil des Dix, on l'envoya chercher aussitôt, et il fut conduit à

Venise le 19 juillet 1456[31].

[Note 31: Marin Sanuto, p. 1162.]

Jacob Foscari ne nia point sa lettre; il raconta en même tems dans quel

but il l'avait écrite, et comment il l'avait fait tomber entre les mains

de son délateur. Malgré ces aveux, Foscari fut remis à la torture, et on

lui donna trente tours d'estrapade, pour voir s'il confirmerait ensuite

ses dépositions. Quand on le détacha de la corde, on le trouva déchiré

par ces horribles secousses. Les juges permirent alors à son père, à sa

mère, à sa femme et à ses fils, d'aller le voir dans sa prison. Le vieux

Foscari, appuyé sur un bâton, ne se traîna qu'avec peine dans la chambre

où son fils unique était pansé de ses blessures. Ce fils demandait

encore la grâce de mourir dans sa maison.--«Retourne à ton exil, mon

fils, puisque ta patrie l'ordonne, lui dit le Doge, et soumets-toi à sa

volonté.» Mais, en rentrant dans son palais, ce malheureux vieillard

s'évanouit, épuisé par la violence qu'il s'était faite. Jacob devait

encore passer une année en prison à la Canée, avant qu'on lui rendît la

même liberté limitée à laquelle il était réduit avant cet événement;

mais à peine fut-il débarqué sur cette terre d'exil, qu'il y mourut de

douleur[32].

[Note 32: _Ibid._, p. 1163.--Navagiero, _Storia Venez._, p. 1118.]

Dès-lors, et pendant quinze mois, le vieux Doge, accablé d'années et de

chagrins, ne recouvra plus la force de son corps ou celle de son ame; il

n'assistait plus à aucun des conseils, et il ne pouvait plus remplir

aucune des fonctions de sa dignité. Il était entré dans sa

quatre-vingt-sixième année; et si le conseil des Dix avait été

susceptible de quelque pitié, il aurait attendu en silence la fin, sans

doute prochaine, d'une carrière marquée par tant de gloire et de

malheurs. Mais le chef du conseil des Dix était alors Jacques Lorédano,

fils de Marc, et neveu de Pierre, le grand amiral, qui, toute leur vie,

avaient été ennemis acharnés du vieux Doge. Ils avaient transmis leur

haine à leurs enfans, et cette vieille rancune n'était pas encore

satisfaite[33]. A l'instigation de Lorédano, Jérôme Barbarigo,

inquisiteur d'état, proposa au conseil des Dix, au mois d'octobre 1457,

de soumettre Foscari à une nouvelle humiliation. Dès que ce magistrat ne

pouvait plus remplir ses fonctions, Barbarigo demanda qu'on nommât un

autre Doge. Le conseil, qui avait refusé par deux fois l'abdication de

Foscari, parce que la constitution ne pouvait la permettre, hésita avant

de se mettre en contradiction avec ses propres décrets. Les discussions

dans le conseil et la junte se prolongèrent pendant huit jours, jusque

fort avant dans la nuit. Cependant on fit entrer dans l'assemblée Marco

Foscari, procurateur de Saint-Marc, et frère du Doge, pour qu'il fût lié

par le redoutable serment du secret, et qu'il ne pût arrêter les menées

de ses ennemis. Enfin, le conseil se rendit auprès du Doge, et lui

demanda d'abdiquer volontairement un emploi qu'il ne pouvait plus

exercer. «J'ai juré, répondit le vieillard, de remplir jusqu'à ma mort,

selon mon honneur et ma conscience, les fonctions auxquelles ma patrie

m'a appelé. Je ne puis me délier moi-même de mon serment; qu'un ordre

des conseils dispose de moi, je m'y soumettrai, mais je ne le devancerai

pas.» Alors une nouvelle délibération du conseil délia François Foscari

de son serment ducal, lui assura une pension de 2,000 ducats pour le

reste de sa vie, et lui ordonna d'évacuer en trois jours le palais, et

de déposer les ornemens de sa dignité. Le Doge ayant remarqué parmi les

conseillers qui lui portèrent cet ordre, un chef de la Quarantie, qu'il

ne connaissait pas, demanda son nom: «Je suis le fils de Marco Memmo,»

lui dit le conseiller. «Ah! ton père était mon ami,» lui dit le vieux

Doge en soupirant. Il donna aussitôt des ordres pour qu'on transportât

ses effets dans une maison à lui; et le lendemain, 23 octobre, on le

vit, se soutenant à peine, et appuyé sur son vieux frère, redescendre

ces mêmes escaliers sur lesquels, trente-quatre ans auparavant, on

l'avait vu installé avec tant de pompe, et traverser ces mêmes salles où

la république avait reçu ses sermens. Le peuple entier parut indigné de

tant de dureté exercée contre un vieillard qu'il respectait et qu'il

aimait; mais le conseil des Dix fit publier une défense de parler de

cette révolution, sous peine d'être traduit devant les inquisiteurs

d'état. Le 20 octobre, Pascal Malipieri, procurateur de Saint-Marc, fut

élu pour successeur de Foscari; celui-ci n'eut pas néanmoins

l'humiliation de vivre sujet là où il avait régné. En entendant le son

des cloches qui sonnaient en actions de grâces pour cette élection, il

mourut subitement d'une hémorragie causée par une veine qui s'éclata

dans sa poitrine[34].

[Note 33: Vettor Sandi, _Storia civile Venez._, pt. II, lib. VIII, p.

715-717.]

[Note 34: Marin Sanuto, _Vite de' Duchi di Venezia_, p.

1164.--_Chronicon Eugubinum_, t. XXI, p. 992.--Cristoforo de Soldo,

_Istoria Bresciana_, t. XXI, p. 891.--Novigero, _Storia Veneziana_, t.

XXIII, p. 1120.--M.A. Sabellico, Dec. III, lib. VIII, f. 201.]

«Le Doge, blessé de trouver constamment un contradicteur et un censeur

si amer dans son frère, lui dit un jour en plein conseil: «Messire

Augustin, vous faites tout votre possible pour hâter ma mort: vous vous

flattez de me succéder; mais si les autres vous connaissent aussi bien

que je vous connais, ils n'auront garde de vous élire.» Là-dessus il se

leva, ému de colère, rentra dans son appartement, et mourut quelques

jours après. Ce frère, contre lequel il s'était emporté, fut précisément

le successeur qu'on lui donna. C'était un mérite dont on aimait à tenir

compté, surtout à un parent, de s'être mis en opposition avec le chef de

la république.»

(DARU, _Histoire de Venise_; vol. II, sect. XI, p. 533.)

FIN DE L'APPENDICE.

NOTE DE LORD BYRON.

Dans l'excellent et courageux ouvrage sur l'Italie, de lady Morgan, je

remarque que l'expression _Rome de l'Océan_ est appliquée à Venise; la

même phrase se retrouve dans _les Deux Foscari_. Heureusement mon

éditeur peut attester en mon nom que la tragédie fut composée et envoyée

en Angleterre avant que j'eusse vu l'ouvrage de lady Morgan, que je

reçus seulement le 16 d'août. Mais je m'empresse de remarquer cette

coïncidence, et de céder l'originalité de la phrase à celle qui l'a pour

la première fois présentée au public. Et je le fais avec d'autant plus

d'empressement, que l'on m'apprend (car je me suis peu donné la peine de

m'en assurer par moi-même) que je viens d'être l'objet d'une accusation

de plagiat. Déjà l'on m'avait envoyé sous le voile de l'anonyme une

déclaration menaçante de la même espèce, sans doute dans le but

d'arracher de moi quelque argent. Quoi qu'il en soit, je n'ai rien à

répondre aux imputations de ce genre. L'on m'accuse d'avoir composé la

description d'un voyage en vers d'après le récit de plusieurs naufrages

réels _en prose_, en prenant à cette source tous les matériaux qui me

semblaient le plus importans. Gibbon fait un mérite au Tasse «d'avoir

copié dans les chroniqueurs les plus minutieux détails du siége de

Jérusalem.» La même chose est peut-être à blâmer chez moi; je m'en

soucie fort peu.

Pendant que je travaillais à défendre le caractère de Pope, la troupe

famélique des écrivains de _Grub-Street_ semble avoir voulu attaquer _le

mien_: rien de mieux, pour eux et pour moi. Une des accusations portées

dans leur épître anonyme est surtout fort amusante: on y pose en fait

sérieusement que «j'ai reçu 500 livres sterling pour avoir annoncé le

cirage patenté de Day et Martin.» Voilà le compliment le plus flatteur

que l'on ait jamais accordé à la puissance de mon style. On y voit

encore la preuve qu'une personne a tenté de faire connaissance avec M.

Townsend (homme de lois, qui vint, il y a trois ans, me trouver à Venise

pour affaire), dans l'intention de recevoir de ce visiteur accidentel la

confidence de quelques diffamations particulières sur mon compte. M.

Townsend est libre de dire ce qu'il sait. Je ne rappelle cette

circonstance que pour indiquer quel misérable monde se trouve renfermé

au milieu du monde littéraire, et comment ces honnêtes gens-là

travaillent. On me fait un autre crime, m'a-t-on dit, dans la _Gazette

littéraire_, d'avoir écrit des notes pour la _Reine Mab_, ouvrage que je

n'avais jamais vu avant sa publication, et que je me souviens d'avoir

alors montré à M. Sotheby comme un poème d'un mérite et d'une

imagination remarquable. Je n'ai pas écrit une seule de ces notes; je ne

les ai jamais vues manuscrites. Personne même ne sait mieux que leur

véritable auteur combien nous différons tous deux matériellement

d'opinion quant à la partie métaphysique de l'ouvrage; mais je n'en

admire pas moins hautement, avec tout ce qui n'est pas aveuglé par la

bassesse et la bigotterie, ce qu'il y a de poésie dans cette production

et dans les autres du même auteur.

M. Southey aussi, dans la pieuse préface d'un poème où l'irréligion est

aussi inoffensive que dans Wat-Tyler l'esprit de sédition, attendu que

l'un et l'autre restent également absurdes, invoque contre moi la

sévérité des lois, attendu que la tolérance de pareils écrits aurait

conduit à la révolution française: _non pas_ des écrits dans le genre de

Wat-Tyler, mais de ceux de l'_école satanique_. Cela est faux, et M.

Southey sait fort bien que cela est faux. Tous les écrivains français de

quelqu'indépendance furent persécutés; Voltaire et Rousseau furent

exilés, Marmontel et Diderot furent mis à la Bastille; et le despotisme

de ce tems fit une guerre continuelle à tous les écrivains de la même

secte. En second lieu, la révolution française ne fut pas occasionnée

par un écrit quelconque; elle serait arrivée quand même aucun de ces

écrits n'eût existé. C'est la mode d'attribuer tout à la révolution

française, et la révolution française à tout, excepté à sa réelle cause.

Cette cause est évidente:--le gouvernement exigeait trop, et le peuple

ne pouvait _donner_ ni _supporter davantage_; sans cela, les

encyclopédistes auraient inutilement usé toutes les plumes du monde. Et

la révolution _anglaise_--(la première, j'entends), par qui fut-elle

occasionnée? Certes, les puritains étaient aussi pieux, aussi sévères

que Wesley ou son biographe! Je le répète donc; les actes,--les actes de

la part du gouvernement, et non pas les écrits qui les attaquent, ont

causé les tourmentes passées, et causeront celles qui se préparent.

Je ne suis pas révolutionnaire, mais je les regarde comme inévitables.

Mon voeu serait de voir la constitution anglaise restaurée plutôt que

renversée. Aristocrate par ma naissance, et j'ajouterai par mon

caractère, j'ai encore la plus grande partie de ma fortune dans les

fonds publics; qu'aurais-je donc à gagner à une révolution? Peut-être

ai-je plus à y perdre, en tous cas, que M. Southey, avec toutes ses

places, ses gratifications, pour ses panégyriques et ses calomnies.

Mais, je le répète, une révolution est inévitable. Que le gouvernement

soit fier d'avoir réprimé quelques misérables tumultes; ils ne sont que

de faibles vagues repoussées pour un instant du rivage, tandis que la

grande marée roule cependant, et gagne à chaque minute un nouveau

terrain. M. Southey nous accuse de saper la religion du pays; croit-il

donc la soutenir en écrivant des vies telle que celle de Wesley? Jamais

un culte ne tombe sans qu'un autre ne le remplace. Il n'y eut, il n'y

aura jamais de contrée sans religion. On nous citera encore la France;

mais ce fut dans Paris seulement un parti frénétique, qui soutint, et

pour un instant encore, la dogmatique absurdité de la théophilantropie.

Si l'église d'Angleterre est renversée, elle tombera sous les coups des

sectaires, et non pas des sceptiques. Les hommes sont aujourd'hui trop

sages, trop éclairés, trop convaincus de leur immense importance dans

les royaumes de la métaphysique, pour jamais se soumettre à l'impiété du

doute. Il peut y avoir quelques spéculateurs incrédules; mais c'est

comme quelques rares gouttes d'eau dans le pâle rayon de la raison

humaine. Ils sont en fort petit nombre; et leurs opinions, dépouillées

d'enthousiasme et sans aliment pour les passions, ne feront jamais de

prosélytes,--à moins toutefois qu'on ne les persécute: cette

circonstance, sans doute, pourrait leur donner quelque importance.

M. Southey triomphe avec une lâche férocité, en prévoyant le _repentir

du lit de mort_ des objets de sa haine; il a formé lui-même une

charmante _vision du jugement_ en prose aussi bien qu'en vers, et

remplie de la plus impudente impiété. Quelles seront les sensations de

M. Southey ou les miennes, dans l'instant terrible où il faudra quitter

la vie? c'est ce que ni lui ni moi ne devrions songer à décider. Je n'ai

pas attendu _mon lit de mort_ pour me repentir d'une foule d'actions;

j'ai cela de commun avec la plupart des hommes, tant soit peu réfléchis,

et en dépit de l'_orgueil diabolique_ que, dans sa fureur, ce misérable

renégat attribue à ceux qui _le_ méprisent. Sans doute il ne

m'appartient pas de peser et de déterminer ce que j'ai pu faire de bien

ou de mal; mais du moins je puis borner ma défense à l'assertion

très-facile à prouver, que, dans ma position, j'ai toujours fait plus de

bien réel dans une seule année, depuis que j'ai atteint ma vingtième,

que n'en a fait M. Southey dans tout le cours de sa méprisable et mobile

existence. Il est quelques actions que je puis me rappeler avec un noble

orgueil, et que les calomnies d'un écrivain vendu ne sauraient

atteindre. Il en est d'autres auxquelles je me reporte avec douleur et

repentir; mais le seul acte de ma vie que M. Southey puisse réellement

connaître, puisqu'il me mit en rapport avec l'un de ses amis intimes, ne

saurait certainement être une occasion de déshonneur pour cet ami ni

pour moi-même.

Je n'ignore pas les autres calomnies de M. Southey; je sais tout ce

qu'il osa publier, à son retour de Suisse, contre moi et d'autres

personnes honorables: dans ce monde, cette conduite lui a fait peu de

profit, et si sa croyance est la bonne, elle doit lui en faire encore

moins dans l'autre. Il ne m'appartient pas de préjuger quel sera _son

lit de mort_: c'est une affaire entre lui et son créateur. Mais, certes,

il est plaisant et odieux de voir l'arrogance de ce prédicateur

indifférent de toutes les doctrines, désignant à la damnation éternelle,

ses frères, quand il a dans son pupitre des productions telles que

_Wat-Tyler_, l'_Apothéose de George III_, et l'_Élégie sur Martin le

régicide_. Il semble que l'une de ses consolations soit une certaine

note latine d'un certain ouvrage d'un certain M. Landor, pour lequel

l'amitié de Robert Southey sera, dit-il, _un honneur, quand les disputes

éphémères et les éphémères réputations du jour seront oubliées_. Pour

moi, je n'envie pas une amitié ni une gloire réversible, avec les

intérêts, comme la fortune de M. Thélusson, à la troisième et quatrième

génération.--Cette amitié sera probablement aussi mémorable que les

épopées de M. Southey, desquelles Porson a dit (comme je l'ai répété, il

y a dix ou douze ans, dans _les Bardes anglais_), qu'on s'en

souviendrait quand Homère et Virgile seront oubliés, et non pas avant.

Je le laisse pour le présent.

FIN DE LA NOTE.

CAÏN,

MYSTÈRE.

«Or le serpent était le plus malin

des animaux que le Seigneur Dieu

avait faits.»

(_Genèse_, chap. III, vers. I.)

A

SIR WALTER SCOTT, BARONNET,

_Ce Mystère de Caïn_ est dédié, par son obligé ami et dévoué serviteur,

L'AUTEUR.

PRÉFACE.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 6 / 18 段