Et de plus, je sens que les miens ne blanchiront jamais ainsi. Mon père,

embrassez-moi! je vous ai toujours aimé,--jamais plus qu'aujourd'hui.

Ayez soin de mes enfans,--ceux de votre dernier enfant; qu'ils soient

pour vous tout ce que je fus long-tems moi-même, et jamais ce que je

suis aujourd'hui. Ne puis-je donc pas _les_ voir aussi?

MARINA.

Non,--pas _ici_.

JACOPO FOSCARI.

Partout ils peuvent embrasser leurs parens.

MARINA.

Je ne voudrais pas qu'ils vissent leur père dans un lieu qui pourrait

mêler à leur tendresse des sentimens de crainte, et troubler le cours

naturel de leur sang jeune et généreux. Ils sont heureux; ils dorment

tranquilles; ils ignorent que leur père n'est qu'un malheureux proscrit.

Je sais bien que leur destinée sera la même un jour; mais qu'ils ne la

reçoivent qu'à titre de succession, et non pas comme un droit de leur

enfance même. Leurs sens ouverts aux inspirations de l'amour le sont

également à celles de la terreur; et cette obscure humidité, et ces eaux

verdâtres et fangeuses qui flottent au-dessus de cet horrible asile,--ce

cachot lui-même, creusé au-dessous de la source des eaux, et enfermant

dans chaque crevasse un germe pestilentiel; tout cela pourrait être à

craindre pour eux: ce n'est pas _leur_ atmosphère, bien que vous,--vous

aussi,--et avant tous les autres, et comme en étant le plus

digne,--_vous_, noble Lorédano, vous puissiez respirer ici sans le

moindre danger.

JACOPO FOSCARI.

Je n'avais pas fait ces réflexions; je les approuve. Ainsi, je

m'éloignerai sans les avoir vus.

LE DOGE.

Non; il n'en sera rien: vous les verrez dans mon appartement.

JACOPO FOSCARI.

Et faudra-t-il _tous_ les quitter?

LORÉDANO.

Il le faut.

JACOPO FOSCARI.

Sans une seule exception?

LORÉDANO.

Ils sont le bien de l'état.

MARINA.

Je supposais qu'ils étaient le mien.

LORÉDANO.

Ils le sont, en effet, dans tout ce qui se rapporte à la puissance

maternelle.

MARINA.

C'est-à-dire, dans tous les soins pénibles. Sont-ils malades? on me les

confiera pour les soigner; meurent-ils? c'est à moi qu'il appartiendra

de les pleurer, de les ensevelir; mais s'ils vivent, vous en ferez des

soldats, des sénateurs, des esclaves, des proscrits,--ce que vous

voudrez; ou s'ils sont de l'autre sexe et doués d'un patrimoine, des

épouses et des courtisanes! Admirable sollicitude de l'état pour ses

fils et les mères de ses fils!

LORÉDANO.

L'heure approche, et les vents sont favorables.

JACOPO FOSCARI.

Qu'en savez-vous ici, où jamais les vents n'ont soufflé dans leur

liberté?

LORÉDANO.

Ils l'étaient quand j'entrai ici. La galère flottait à une portée d'arc

de _la riva di Schiavoni_.

JACOPO FOSCARI.

Mon père, précédez-moi, je vous prie, et préparez mes enfans à voir leur

père.

LE DOGE.

Allons, mon fils, du courage!

JACOPO FOSCARI.

Je ferai tous mes efforts.

MARINA.

Adieu, du moins, à cet infâme donjon, et à celui aux bons offices duquel

nous sommes en partie redevables de notre captivité passée.

LORÉDANO.

Et de la délivrance présente.

LE DOGE.

Il dit vrai.

JACOPO FOSCARI.

Sans doute; mais je ne lui dois qu'un échange de mes chaînes pour des

chaînes plus pesantes. Il le savait bien, ou il ne l'eût pas sollicité;

mais je ne lui reproche rien.

LORÉDANO.

Le tems presse, signor.

JACOPO FOSCARI.

Hélas! pouvais-je penser que je quitterais jamais avec douleur un pareil

séjour! Mais quand je sais que chaque pas qui m'en éloigne m'éloigne en

même tems de Venise, j'éprouve des regrets en regardant pour la dernière

fois ces murailles humides et--

LE DOGE.

Enfant! pas de pleurs.

MARINA.

Laissez-les plutôt couler; il n'a pas pleuré au milieu des tortures,

elles ne peuvent ici le déshonorer. Elles soulageront son coeur,--ce coeur

trop sensible,--et je _saurai_ essuyer ces larmes amères ou y joindre

les miennes; je pourrais pleurer maintenant, mais je ne veux pas faire

tant de plaisir au méchant qui nous contemple. Sortons. Doge!

conduisez-nous.

LORÉDANO, aux familiers.

La torche!

MARINA.

Oui, éclairez-nous comme dans une pompe funèbre, suivie par Lorédano,

pleurant comme un avide héritier.

LE DOGE.

Mon fils! vous êtes faible: prenez cette main.

JACOPO FOSCARI.

Hélas! faut-il que la jeunesse s'appuie sur les années! c'était moi qui

devais être votre soutien.

LORÉDANO.

Prenez mon bras.

MARINA.

Foscari! Foscari! ne le touchez pas; c'est un dard vénéneux. Signor,

arrêtez! nous savons bien que si la main des vôtres devait nous sortir

du gouffre où nous sommes plongés, vous vous garderiez bien de nous la

présenter. Viens, Foscari! prends la main que l'autel a jointe à la

tienne; elle n'a pu te sauver, elle te soutiendra du moins toujours.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Une salle dans le palais du Doge.)

Entrent LORÉDANO et BARBARIGO.

BARBARIGO.

Avez-vous confiance dans un pareil projet?

LORÉDANO.

Oui.

BARBARIGO.

Sa vieillesse en sera bien affligée.

LORÉDANO.

Dites plutôt qu'elle se trouvera heureuse d'être ainsi délivrée du

fardeau de l'état.

BARBARIGO.

Son coeur en sera brisé.

LORÉDANO.

La vieillesse n'a plus de coeur à briser. Il a vu celui de son fils sur

le point de l'être, et, si l'on excepte un éclair d'attendrissement, en

le voyant dans son cachot, il n'a pas été ému.

BARBARIGO.

Dans sa contenance, je l'avoue; mais quelquefois je l'ai vu en proie à

un tel découragement intérieur, que le plus bruyant désespoir ne pouvait

rien trouver à lui envier. Où est-il?

LORÉDANO.

Dans ses appartemens, avec son fils, et toute la race des Foscari.

BARBARIGO.

Ils se disent adieu.

LORÉDANO.

Un dernier adieu, comme celui que le vieillard fera bientôt à la dignité

de Doge.

BARBARIGO.

Et quand le fils met-il à la voile?

LORÉDANO.

Tout de suite, et quand ils en auront fini avec leurs longs adieux. Il

est tems de les avertir.

BARBARIGO.

Arrêtez! Voulez-vous encore abréger de pareils momens?

LORÉDANO.

Ce n'est pas moi; nous avons des soins plus importans. Il faut que ce

jour soit en même tems le dernier du règne du vieux Doge et le premier

du dernier bannissement de son fils. Et voilà la vengeance.

BARBARIGO.

À mes yeux trop cruelle.

LORÉDANO.

Elle est trop douce.--Ce n'est pas même vie pour vie, cette loi de

représailles admise dans tous les âges: ils me doivent encore la mort de

mon père et de mon oncle.

BARBARIGO.

Mais cette dette, le Doge ne l'a-t-il pas hautement niée?

LORÉDANO.

Sans doute.

BARBARIGO.

Et ce désaveu n'a-t-il pas ébranlé vos doutes?

LORÉDANO.

Non.

BARBARIGO.

Quoi qu'il en soit, si la déchéance doit être obtenue par notre

influence réunie dans le conseil, il faut que ce soit avec toute la

déférence due à ses cheveux blancs, à son rang et à ses services.

LORÉDANO.

Avec toutes les cérémonies qu'il vous plaira, pourvu que la chose se

fasse. Vous pouvez, je m'en soucie peu, lui députer le conseil, pour lui

demander, les genoux en terre (comme Barberousse au pape), d'avoir

l'extrême courtoisie d'abdiquer.

BARBARIGO.

Et s'il ne veut pas?

LORÉDANO.

Alors, nous en choisirons un autre, et nous annulerons son élection.

BARBARIGO.

Mais les lois?--

LORÉDANO.

Quelles lois?--Les Dix, voilà les lois; et s'ils n'existaient pas, je

serais, dans cette circonstance, législateur.

BARBARIGO.

À vos propres périls?

LORÉDANO.

Ce n'est pas ici le cas,--vous dis-je; nous en avons le droit.

BARBARIGO.

Mais déjà, à deux reprises, il a sollicité la permission de se retirer,

et deux fois on la lui a refusée.

LORÉDANO.

Excellente raison pour la lui accorder une troisième fois.

BARBARIGO.

Sans qu'il le demande?

LORÉDANO.

Pour lui prouver que ses premières instances ont fait impression. Si

elles partaient du coeur, il nous devra des remerciemens: sinon, il est

juste de punir son hypocrisie. Allons, ils ont eu le tems de se réunir,

il faut les rejoindre; et sur ce point-là seulement, montrez une

résolution inébranlable. Les argumens que j'ai préparés sont de nature à

les ébranler et à renverser le vieillard. N'allez pas, avec vos

scrupules ordinaires, et quand nous sommes sûrs de leurs dispositions et

de leur volonté, nous arrêter au moment de la réussite.

BARBARIGO.

Si j'étais sûr que la déchéance du père ne sera pas le prélude d'une

persécution acharnée comme celle dont son fils est la victime, je vous

appuierais sans hésiter.

LORÉDANO.

Il n'a rien à craindre, vous dis-je; ses quatre-vingt-cinq ans

continueront autant qu'il pourra les traîner: il ne s'agit que de son

trône.

BARBARIGO.

Les princes déposés ont rarement beaucoup de tems à vivre.

LORÉDANO.

Plus rarement encore les octogénaires.

BARBARIGO.

Pourquoi donc ne pas attendre quelques jours?

LORÉDANO.

Parce que nous avons déjà bien assez attendu, et qu'il vit plus qu'il ne

convient. Allons! rendons-nous au conseil!

(Lorédano et Barbarigo sortent.--Entrent Memmo et un sénateur.)

SÉNATEUR.

Un ordre de nous rendre au conseil des Dix! quel en peut être le motif?

MEMMO.

Les Dix seuls peuvent répondre: rarement ils manifestent leurs pensées

d'avance. Nous sommes cités;--il suffit.

SÉNATEUR.

Il suffit pour eux, mais non pour nous; je voudrais savoir pourquoi.

MEMMO.

En obéissant vous le saurez; autrement, vous n'en apprendrez pas moins

pourquoi vous auriez dû obéir.

SÉNATEUR.

Je ne prétends pas m'opposer, _mais_--

MEMMO.

Dans Venise, _mais_ désigne un traître. Ne hasardez pas de _mais_, à

moins que vous ne vouliez passer sur le pont que l'on repasse bien

rarement.

SÉNATEUR.

Je me tais.

MEMMO.

Pourquoi d'ailleurs cette agitation?--Les Dix invoquent, dans leurs

délibérations, l'assistance de vingt-cinq patriciens;--vous êtes l'un de

ceux qu'ils ont choisis, j'en suis un autre; et le choix, ou la chance

qui nous réunit à une assemblée si auguste, me paraît également

honorable pour nous deux.

SÉNATEUR.

Sans doute. Je n'ajoute rien.

MEMMO.

Comme nous avons l'espoir (et tout le monde, seigneur, peut honnêtement

le caresser, je veux dire tous ceux d'une noble famille), l'espoir qu'un

jour nous pourrons être décemvirs, c'est sans doute comme une école de

sagesse pour les délégués du sénat qu'une pareille initiation comme

novice dans les plus profonds mystères de l'état.

SÉNATEUR.

Connaissons-les donc: ils méritent certainement toute notre attention.

MEMMO.

Comme nous ne pourrions les divulguer sans exposer nos vies, ils

méritent en effet quelque intérêt de notre part.

SÉNATEUR.

Je ne demande pas une place dans le sanctuaire; mais puisque l'on m'a

choisi, et non pas sans répugnance de ma part, je ferai mon devoir.

MEMMO.

Ne soyons pas les derniers à obéir à la sommation des Dix.

SÉNATEUR.

Tous ne sont pas encore arrivés; mais je suis de votre avis.--Entrons.

MEMMO.

Les plus pressés sont les mieux venus dans les conseils d'urgence,--et

du moins nous ne serons pas les derniers.

(Entrent le Doge, Jacopo Foscari et Marina.)

JACOPO FOSCARI.

Ah! mon père! je sens qu'il faut partir, j'y suis décidé. Cependant, je

vous en conjure, obtenez pour moi qu'un jour je sois rappelé dans mes

foyers, un jour, quelqu'éloigné qu'il puisse être: qu'il y ait dans

l'espace un point qui soit pour mon coeur comme une sorte de phare;

j'accepte tous les tourmens qu'ils voudront m'infliger; mais, que je

puisse revenir!

LE DOGE.

Fils Jacopo, va, obéis aux volontés de notre pays: nous ne devons rien

voir au-delà.

JACOPO FOSCARI.

Mais du moins puis-je regarder derrière moi. Je vous prie, ne m'oubliez

pas.

LE DOGE.

Hélas! quand j'avais de nombreux enfans, vous étiez celui que je

chérissais davantage; en peut-il être autrement aujourd'hui, où vous me

restez seul de tous? Mais quand l'état demanderait que l'on exhumât la

cendre de vos trois excellens frères, quand leurs ombres indignées

s'élèveraient pour s'opposer à un pareil acte, et défendre leur dernière

demeure dans la terre de la patrie, je n'en obéirais pas moins à un

devoir plus impérieux encore.

MARINA.

Partons, cher époux! tout cela ne fait que prolonger notre douleur.

JACOPO FOSCARI.

L'on ne nous a pas encore prévenus; les voiles du vaisseau ne sont pas

déployées:--qui sait? le vent peut changer.

MARINA.

Il peut changer, mais leurs coeurs et votre destinée sont immuables; et

la rame des galériens suppléera au calme des vents, et nous éloignera

rapidement du havre.

JACOPO FOSCARI.

Ô mers! où sont donc vos orages?

MARINA.

Dans le coeur des hommes. Hélas! rien ne peut-il vous calmer?

JACOPO FOSCARI.

Jamais marinier n'invoqua son patron pour des vents doux et prospères,

comme je vous implore aujourd'hui, ô vous, patron tutélaire d'une patrie

que, dans votre saint amour, vous ne pouvez chérir plus tendrement que

moi! Soulevez les vagues furieuses de l'Adriatique; réveillez l'Auster,

souverain des tempêtes! Que l'Océan bouleversé rejette bientôt sur les

rivages déserts du Lido mon cadavre sans vie; que j'y puisse embrasser

encore les sables qui bordent cette terre tant aimée, et que je ne dois

plus jamais revoir!

MARINA.

Et sans doute vous formez les mêmes voeux pour moi qui ne vous quitte

plus?

JACOPO FOSCARI.

Non;--ah! non pour toi, chère et pieuse Marina! puisses-tu long-tems me

survivre, et protéger les tendres années de ces enfans, que ton sublime

dévouement va priver aujourd'hui de tes soins. Mais pour moi seul,

puissent tous les vents se déchaîner contre le vaisseau et mugir dans le

golfe; puissent tous les marins tourner sur moi leurs visages pâles et

désespérés; puissent-ils m'accuser, comme autrefois les Phéniciens

accusèrent Jonas d'appeler seul les tempêtes, et me précipiter dans les

flots comme une offrande pour les apaiser! L'abîme qui me détruira sera

plus compatissant que les hommes; il me transportera sans vie, mais

enfin il me transportera jusqu'aux rivages natals: je devrai une tombe

aux mains des pêcheurs, sur un sable désolé, qui jamais, dans la foule

innombrable des naufragés, n'aura recueilli un coeur aussi déchiré que le

mien ne l'aura été.--Mais pourquoi ne se brise-t-il pas? Comment se

fait-il que je vive?

MARINA.

Pour te dompter toi-même, je pense, et pour maîtriser avec le tems ce

vain désespoir. Jusqu'alors tu souffrais; mais les plaintes n'étaient

pas bruyantes. Que souffres-tu donc au prix de ce qui n'a pu t'arracher

un seul cri,--la prison et la torture?

JACOPO FOSCARI.

Ah! je souffre une double, une vingt fois plus cruelle torture! Mais

vous dites vrai, il faut la supporter. Votre bénédiction, mon père.

LE DOGE.

Que ne peut-elle te protéger! je te la donne pourtant.

JACOPO FOSCARI.

Pardonnez--

LE DOGE.

Eh quoi! mon fils?

JACOPO FOSCARI.

Ma naissance à ma pauvre mère, à moi d'avoir vécu, et à vous-même, comme

je vous le pardonne, le don que vous m'avez fait de la vie.

MARINA.

De quoi pourrais-tu t'accuser?

JACOPO FOSCARI.

De rien. Ma mémoire n'est ouverte qu'à la douleur. Mais après avoir si

horriblement souffert, je ne puis m'empêcher de croire que je l'ai

mérité. S'il en est ainsi, puissent mes souffrances sur la terre adoucir

celles que l'avenir me réserve!

MARINA.

Ne crains rien, l'enfer est réservé à tes oppresseurs.

JACOPO FOSCARI.

J'espère que non.

MARINA.

Tu l'espères?

JACOPO FOSCARI.

Non, je ne puis leur souhaiter tous les maux qu'ils m'ont infligés.

MARINA.

Quoi! ces démons incarnés! Ah! puissent-ils mille fois les subir à leur

tour; et puissent les vers éternellement rongeurs les dévorer!

JACOPO FOSCARI.

Ils peuvent se repentir.

MARINA.

Dans ce cas-là même, leurs remords seraient trop tardifs; Dieu n'accepte

pas ceux des démons.

(Entrent un officier et des gardes.)

OFFICIER.

Signor! la barque est sur le rivage;--le vent est levé: nous n'attendons

plus que vous.

JACOPO FOSCARI.

Je suis prêt. Mon père, encore votre main.

LE DOGE.

La voici. Hélas! comme la tienne tremble!

JACOPO FOSCARI.

Non, vous vous trompez: c'est la vôtre, mon père. Adieu.

LE DOGE.

Adieu. N'as-tu plus rien à recommander?

JACOPO FOSCARI.

Non--rien. (À l'officier.) Donnez-moi votre bras, cher signor.

OFFICIER.

Vous devenez pâle,--laissez-moi vous soutenir,--plus pâle!--holà!

quelque aide! de l'eau!

MARINA.

Il se meurt!

JACOPO FOSCARI.

Je suis prêt maintenant.--Un nuage étrange couvre mes yeux;--où est la

porte?

MARINA.

Éloignez-vous! c'est à moi de le soutenir.--Mon bien-aimé! ô ciel! comme

le mouvement de son coeur est faible!

JACOPO FOSCARI.

De la lumière! Est-ce là de la lumière?--je me meurs. (L'officier lui

présente de l'eau.)

OFFICIER.

Peut-être sera-t-il mieux au grand air.

JACOPO FOSCARI.

Je n'en doute pas. Vos mains, mon père, ma femme--

MARINA.

La mort est dans cette étreinte glacée. Ô ciel!--mon Foscari, comment

vous trouvez-vous?

JACOPO FOSCARI.

Bien! (Il expire.)

OFFICIER.

Il est passé.

LE DOGE.

Il est libre.

MARINA.

Non,--non, il n'est pas mort; il doit encore y avoir de la vie dans ce

coeur:--il n'aurait pu me laisser ainsi.

LE DOGE.

Ma fille!

MARINA.

Silence, vieillard! je ne suis plus ta fille:--tu n'as plus de fils. Ô

Foscari!

OFFICIER.

Il nous faut emporter le corps.

MARINA.

Ne le touchez pas, odieux bourreau! avec sa vie cessent vos viles

fonctions; et vos lois homicides elles-mêmes ne les continuent pas

au-delà du meurtre. Laissez sa dépouille mortelle à ceux qui seuls

peuvent honorer sa mémoire.

OFFICIER.

Je dois prévenir la seigneurie, et attendre sa volonté.

LE DOGE.

Informez la seigneurie de ma part, de la part du Doge, qu'ils n'ont plus

le moindre droit sur ces cendres. Pendant sa vie, il leur appartenait,

comme étant leur sujet:--maintenant il m'appartient.--Mon déplorable

fils!

(L'officier sort.)

MARINA.

Et je vis encore!

LE DOGE.

Marina! vos enfans vivent.

MARINA.

Mes enfans! oui--ils vivent, et moi aussi je dois vivre pour leur

apprendre à servir l'état, à mourir comme mourut leur père. Combien on

doit désirer et bénir dans Venise la stérilité! Pourquoi ma mère

m'a-t-elle mis au monde!

LE DOGE.

Mes malheureux enfans!

MARINA.

Quoi? vous aussi, vous êtes enfin sensible!--vous! Qu'est donc devenu le

stoïcisme de l'homme d'état?

LE DOGE, se jetant sur le corps.

Là!

MARINA.

Vous pleurez! je pensais que vos yeux n'avaient pas de larmes:--vous les

réserviez pour l'instant où elles sont superflues. Mais pleurez! lui ne

pleurera plus jamais--jamais, ô ciel! jamais!

(Entrent Lorédano et Barbarigo.)

LORÉDANO.

Qu'y a-t-il ici?

MARINA.

Ah! le démon venant insulter à la mort! Fuis! Satan incarné! cette terre

est sainte, les cendres d'un martyr y reposent et en font un autel.

Retourne au séjour des tourmens!

BARBARIGO.

Madame, nous ignorions ce triste événement; nous allions au conseil, et

nous ne faisons que passer.

MARINA.

Passez donc!

LORÉDANO.

Nous cherchons le Doge.

MARINA, indiquant le Doge, toujours étendu sur le corps de son fils.

Il est occupé, vous le voyez, des affaires que vous lui avez préparées.

Êtes-vous contens?

BARBARIGO.

À Dieu ne plaise que nous troublions la douleur d'un père!

MARINA.

Non; il vous a suffi de la causer: votre rôle est fini.

LE DOGE, se levant.

Signor, je suis prêt.

BARBARIGO.

Non,--pas maintenant.

LORÉDANO.

Cependant, il importe beaucoup.

LE DOGE.

S'il en est ainsi, je le répète encore,--je suis prêt.

BARBARIGO.

Il n'en sera pas ainsi maintenant; dût Venise, comme un frêle vaisseau,

s'engloutir dans l'abîme! Je respecte votre douleur.

LE DOGE.

Je vous remercie. Mais si les nouvelles que vous apportez sont

fâcheuses, parlez, rien ne peut me frapper plus vivement que l'objet que

vous avez devant les yeux. Si elles sont bonnes, parlez; vous n'avez pas

à _craindre_ qu'elles me _consolent_.

BARBARIGO.

Je voudrais qu'elles le pussent.

LE DOGE.

Je ne m'adresse pas à _vous_, mais à Lorédano. _Il_ me comprend.

MARINA.

Je le prévoyais bien.

LE DOGE.

Que voulez-vous dire?

MARINA.

Voyez! le sang commence à rougir de nouveau les lèvres glacées de

Foscari;--le corps saigne à la vue de l'assassin. (À Lorédano.) Vil

meurtrier juridique, regarde! la mort elle-même rend témoignage de ton

forfait.

LE DOGE.

Ma fille! c'est une illusion de la douleur. (Aux suivans.) Emportez le

corps. Signor, si vous le désirez, je vous écouterai dans une heure.

(Sortent le Doge, Marina et suivans avec le corps.--Lorédano et

Barbarigo demeurent sur la scène.)

BARBARIGO.

On ne peut dans ce moment le troubler.

LORÉDANO.

Lui-même ne dit-il pas que désormais rien ne pourrait le troubler?

BARBARIGO.

Le chagrin aime la solitude, et la rompre est une barbarie.

LORÉDANO.

La solitude est l'aliment de tout chagrin; et rien n'est plus capable de

dissiper les sombres visions de l'autre monde que le retour des vives

impressions de celui-ci. Les affaires ne comportent pas les pleurs.

BARBARIGO.

Et c'est pour cela que vous voulez écarter ce vieillard de toutes les

affaires?

LORÉDANO.

La chose est décrétée. La giunta et les Dix l'ont convertie en loi. Qui

oserait braver la loi?

BARBARIGO.

L'humanité!

LORÉDANO.

Quoi! parce que son fils est mort?

BARBARIGO.

Et qu'il n'est pas encore enseveli.

LORÉDANO.

Si, quand nous vous avons proposé la mesure, nous avions connu cet

incident, nous en aurions suspendu l'adoption; mais une fois passé, rien

ne peut en arrêter l'effet.

BARBARIGO.

Non, je ne consentirai jamais.

LORÉDANO.

Vous avez consenti à l'essentiel,--remettez-vous à moi du reste.

BARBARIGO.

Son abdication presse-t-elle donc tant?

LORÉDANO.

L'impression d'un sentiment particulier n'a pas droit d'arrêter ce qui

importe à la république; et un malheur simple et naturel ne peut

retarder d'un jour l'exécution d'une loi.

BARBARIGO.

Vous avez un fils.

LORÉDANO.

Oui,--et même j'_avais_ un père.

BARBARIGO.

Cependant, toujours aussi inexorable?

LORÉDANO.

Toujours.

BARBARIGO.

Mais du moins, avant de presser l'exécution de l'édit qui le dépose,

laissez-le enterrer son fils.

LORÉDANO.

Qu'il rappelle donc à la vie mon oncle et mon père,--et j'y consens. Les

hommes peuvent, dans leur vieillesse même, devenir, ou paraître devenir

pères d'une centaine d'enfans; mais ils ne peuvent rallumer l'existence

d'un seul de leurs ancêtres. Le sacrifice n'est pas égal: il a vu ses

enfans expirer d'une mort naturelle; mes pères sont tombés victimes de

maladies violentes et mystérieuses. Je n'ai pas eu recours au poison; je

n'ai pas soudoyé quelque subtil opérateur dans l'art destructeur de

guérir, pour abréger leur route vers la guérison éternelle. Ses fils, et

il en avait quatre, sont morts sans que j'invoquasse le secours de

drogues homicides.

BARBARIGO.

Et êtes-vous sur qu'il soit plus coupable que vous?

LORÉDANO.

Très-sûr.

BARBARIGO.

Il semble pourtant la loyauté même.

LORÉDANO.

Ainsi le jugeait Carmagnuola, il n'y a pas long-tems encore.

BARBARIGO.

Quoi! cet étranger convaincu de trahison?

LORÉDANO.

Lui-même. Vous vous rappelez la nuit dans laquelle les Dix réunis au

Doge décidèrent de sa perte? Le lendemain, à l'heure du crépuscule,

Carmagnuola rencontre le Doge, et lui demande, en plaisantant, s'il doit

lui souhaiter le bonjour ou le bonsoir. Sa seigneurie répondit qu'en

effet il avait veillé toute la nuit dernière: «Et, ajouta-t-il avec le

plus gracieux sourire, dans cette nuit il a souvent été question de

vous[3].» Il disait vrai; on y avait résolu la mort de Carmagnuola huit

mois avant sa mort. Et cependant le vieux Doge, qui connaissait l'arrêt,

l'accueillait avec une hypocrite bienveillance avant

l'exécution;--certes, quatre-vingts années peuvent seules apprendre une

pareille dissimulation. Le brave Carmagnuola est mort; le jeune Foscari

et ses frères le sont également:--jamais ils ne m'ont fait sourire.

[Note 3: Fait historique.]

BARBARIGO.

Étiez-vous donc l'ami de Carmagnuola?

LORÉDANO.

Il était la sauve-garde de Venise. Dans sa jeunesse, il avait été son

ennemi; mais dans sa virilité il fut son sauveur d'abord, et puis sa

victime.

BARBARIGO.

Tel est le châtiment de ceux qui sauvent les républiques. Celui que nous

poursuivons maintenant, non-seulement a sauvé la nôtre, il en a réduit

d'autres sous son pouvoir.

LORÉDANO.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 08 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 3 / 18 段