Humble et grand Moyen Age, époque la plus chère à tous ceux que les
clameurs de la Désobéissance importunent et qui vivent retirés au fond
de leurs propres âmes!
Les trois derniers siècles ont beaucoup fait pour le raturer ou le
décrier, en altérant par tous les opiums les glorieuses facultés
lyriques du vieil Occident. Il existe même un courant nouveau
d'historiens critiques et documentaires, de qui cette besogne odieuse
est le permanent souci.
Mais je crois bien que les Mille ans de pleurs, de folies sanglantes et
d'extases continueront de couler à travers les doigts des pédants, aussi
longtemps que le coeur humain n'aura pas cessé d'exister; et c'est une
remarque étrange que les Juifs sont, en somme, les témoins les plus
fidèles et les conservateurs les plus authentiques de ce candide Moyen
Age qui les détestait _pour l'amour de Dieu_ et qui voulut tant de fois
les exterminer.
J'évoquais, en commençant, le souvenir de ces malpropres et sublimes
individus qu'il me fut donné de contempler à Hambourg,--animaux si bien
conservés dans leur purin, si intacts, si prodigieusement immaculés de
tout ce qui n'était pas la vermine des ascendants ou des proches, que
j'eus l'angoisse de me sentir en présence du _même_ troupeau qui faisait
vomir les gens nés sous le règne de Philippe Auguste ou de Frédéric
Barberousse et disséminés sous la terre ou dans les sillons des cieux,
depuis tant de générations qu'ils sont morts en se souvenant de la mort
du Christ.
J'entrevis l'énorme grandeur de ces temps lointains où la militante
Église qui avait dompté l'univers et dont les pieds d'Immaculée
Conception se posaient sur le cou des rois, broyait pourtant sa
puissance contre un peuple de vermisseaux qui lui résistait sans jamais
mourir.
On eût pu dire, semble-t-il, que cet obstacle impossible à vaincre
l'avertissait, en pleine victoire, de sa condition précaire d'épousée
d'un Dieu sanglant à qui tout avait résisté...
Devenue comme la mer, elle dut, en frémissant, prendre pour elle-même la
concise prohibition du Seigneur: «Tu viendras jusqu'ici et tu ne
passeras pas plus avant, et c'est ici que tu briseras l'enflure de tes
ondes.»[14]
[14] _Job_, XXXVIII, 11.
Néanmoins, la guerre aux Juifs ne fut jamais, dans l'Église, que
l'effort mal dirigé d'un grand zèle charitable et la Papauté les abrita
généreusement contre la fureur de tout un monde.