Je sais bien qu'il y a l'histoire du figuier maudit pour avoir été
trouvé sans fruit, lorsque Jésus était affamé. Il est vrai que «ce
n'était pas encore le temps des figues». L'Évangile en fait la remarque.
Il dit même qu'il n'y a pas lieu de désespérer tout à fait si on creuse
à l'entour et qu'on y verse des «excréments».[13] Un peu de patience, il
sera toujours temps de l'abattre s'il s'obstine à ne produire aucun
fruit.
[13] _Luc_, XIII, 8.
Ce pauvre figuier qui n'a rien à donner au pauvre Christ, parce que le
temps de ses figues n'est pas venu, m'intéresse passionnément. Car il
est l'indiscutable symbole du peuple juif dont il exprime souverainement
la _prospérité_.
Mais ne fallait-il pas qu'en attendant le déluge des immondices pour
l'exubérance d'une fécondité ultérieure, il donnât tout de même un
_fruit_ quelconque à ce Rédempteur impatient qui l'avait maudit, et
n'est-il pas permis de conjecturer que l'impénétrable Traître qui
résumait si bien la Race bifide, se suspendit précisément à cet arbre de
désespoir sous le feuillage duquel tous les bons Hébreux de la tradition
s'asseyaient avec confiance.
Ce doit être l'étonnement des Esprits du ciel de rapprocher du sort des
Juifs,--à dater de cette horrible _primeur_,--les antiques promesses de
domination glorieuse et d'allégresse «in æternum» dont leurs Livres sont
saturés.
A l'apparition du Pauvre,--imprévue depuis deux mille ans,--tout ce
qu'il y avait de spirituel en eux a décampé et leur nature charnelle
d'idolâtres compteurs d'argent s'est manifestée.
Judas est leur type, leur prototype et leur surtype, ou, si on veut, le
paradigme certain des ignobles et sempiternelles conjugaisons de leur
avarice, à ce point qu'on les croirait tous sortis, en même temps que
les intestins, du ventre crevé de ce brocanteur de Dieu.
C'était un _filou_ vulgaire,--un Klephte, selon le grec,--dit le doux
évangéliste saint Jean, et c'était lui qui «tenait la bourse». Il la
tient encore, plus que jamais, et c'est cela,--exclusivement,--qui nous
procure le spectacle généreux des indignations journalières de
l'acéphale contempteur de Sem.
Le Moyen Age, qui avait à peine la notion du porte-monnaie et dont le
coeur chavirait d'amour, n'alla jamais au delà des trente pièces
d'argent qui lui paraissaient peut-être une somme fabuleuse et qu'il eût
préférée sans doute moins considérable, pour que l'opprobre de son Dieu
fût encore plus cousin germain de l'humiliation des souffre-douleur qui
demandaient l'aumône en son Nom.
Les chrétiens d'alors comprenaient fort bien qu'il n'y a dans le drame
tumultuaire du Vendredi Saint que _deux_ personnages: les Juifs et le
Pauvre, et ils partageaient équitablement leurs simples âmes entre
l'adoration douloureuse et l'horreur sans bornes, abandonnant tout le
reste aux docteurs subtils qui parlaient latin.
Je ne sais plus exactement où j'ai lu l'aventure assez naïve de cet
ancien chevalier, siégeant en sa qualité de haut notable dans un synode
assemblé pour le jugement ecclésiastique d'un rabbin turbulent qui avait
mis en circulation de damnables gloses contre la Vierge Marie.
Après une longue dispute où l'audacieux circoncis avait aisément
confondu les théologiens ignares qu'on lui opposait, et le louche
silence qui précède l'évacuation d'un arrêt sans miséricorde ayant
commencé,--le vieil homme vêtu de fer, qui n'avait pas encore fait acte
de vivant, descendit avec lenteur de la stalle en coeur de vieux chêne
où il avait paru sommeiller et, s'approchant du talmudique:
--Juif, dit-il, tu as bien parlé, mais il reste un argument que tu
n'avais pas prévu et qui te laissera sans réponse.
A ces mots, il dégaîne son immense épée de Ptolémaïs ou d'Antioche et le
fend en deux, comme un Sarrasin félon, de la tête aux pieds.
De telles anecdotes sont précieuses pour exaspérer les imbéciles et
rafraîchir l'imagination des bons chrétiens.