Mais qui donc peut s'intéresser à ces vénérables Images sur lesquelles
pourtant le monde a vécu, et qui voudrait s'efforcer de les comprendre?
Un travail tel que celui-ci ne souffre guère qu'on les écarte, et
comment échapper à la décourageante certitude qu'on ne sera pas entendu?
Ils ont l'air parfois si contradictoires, ces vocables, familiers ou
rares, dont le sens littéral est si divers et l'acception spirituelle si
invariable, qui disent tous à leur manière la Substance infinie et qui
ne sont que des voiles d'un tissu changeant au devant du _même_
tabernacle!
On est tenté de les croire incohérents ou capricieux parce qu'ils se
précipitent quelquefois les uns sur les autres et qu'ils semblent tour à
tour se dévorer ou s'enlacer amoureusement. Quand on les regarde avec
fixité, ils se compénètrent soudain et se coalisent en un seul front,
pour se multiplier derechef aussitôt qu'on s'efforce de les saisir.
Et quand, plein de lassitude, on s'en détourne pour contempler de vaines
ombres dans les miroirs énigmatiques de cet univers, ils arrivent
insidieusement, comme des obsesseurs très-subtils, et ils environnent
l'esprit de leurs tranchées silencieuses...
On a beau savoir qu'ils sont les flots d'un identique Océan et qu'ils ne
peuvent rompre les digues de l'Unité absolue, l'ondoyance perpétuelle de
leurs aspects et le conflit apparent de leurs couleurs déconcertent
infailliblement l'orientation la plus attentive.
Il faut prendre son parti de n'obtenir jamais que d'intermittents
éclairs, car Jésus lui-même, venu, disait-il, pour tout «accomplir», ne
s'exprima qu'en paraboles et similitudes.
L'interprétation des Textes sacrés fut autrefois considérée comme le
plus glorieux effort de l'esprit humain, puisqu'au témoignage de
l'infaillible Salomon, la «gloire de Dieu est de cacher sa parole».[12]
[12] _Proverbes_, chap. 25, v. 2.
C'était, alors, le temps des maîtres et le règne tranquille des
spéculations d'en haut. Maintenant, c'est l'heure des domestiques et la
victoire décisive des curiosités d'en bas.
Il est donc au moins superflu d'espérer un peu d'attention et je me
garderais soigneusement d'y prétendre, si je ne savais pas qu'on meurt
de faim dans les étables du Pasteur et qu'un grand nombre de voix
réclament déjà la clef du siècle prochain où les indigents supposent que
la Providence a mis en réserve le rassasiement des esprits.
J'ai la douleur de ne pouvoir proposer à mes ambitieux contemporains un
révélateur authentique. La conciergerie des Mystères n'est pas mon
emploi et je n'ai pas reçu la consignation des Choses futures. Les
prophètes actuels sont, d'ailleurs, si complètement dénués de miracles
qu'il paraît impossible de les discerner.
Mais s'il est vrai qu'on en demande, par une conséquence naturelle de ce
point de foi qu'il doit en venir un jour, je voudrais savoir pourquoi on
ne les demande jamais à l'_unique_ peuple d'où sont sortis tous les
Secrétaires des Commandements de Dieu.