Les Juifs ont l'honneur indélébile d'avoir traduit, à l'usage de
l'humanité, la haine du Pauvre, en un style de tourments dont
l'éloquence a supplanté toutes les épouvantes connues.
Ils surent tellement l'énormité de leur besogne qu'ils inventèrent le
Couronnement d'épines, pour qu'il fût irréfragable désormais qu'ils
avaient eu le pouvoir de conditionner, au moins, un _vrai_ Roi de
l'abjection et de la douleur.
Cérémonie sans exemple jusqu'alors, dont les savants du vieux Temple ne
devaient pas ignorer le sens profond. Les Épines sont l'ingrédient
essentiel de la malédiction suprême, depuis le Désastre initial, et «la
moisson des épines à la place de la moisson du froment» est un lieu
commun des plus hébraïques.
Ils se rappelaient sans doute le cri du Lamentateur: «Humiliez-vous et
asseyez-vous par terre, déplorable troupeau du Seigneur, car la couronne
de votre gloire est tombée de votre tête»;[10] et peut-être aussi les
pétales de sang vivant qui sortaient du front du Christ les
faisaient-ils penser avec rage au _Coronemus ROSIS_ du cantique
blasphématoire de la _Sagesse_.[11]
[10] _Jérém._, chap. 13, v. 18.
[11] Chap. 2, v. 8.
Mais savaient-ils, ces docteurs pleins d'ironie et de cruauté, que cette
Couronne effroyable régnerait sur eux à jamais et les opprimerait plus
durement que le Pharaon, puisqu'elle était posée sur le chef mourant de
Celui qui ne pouvait avoir d'autre successeur que l'odieux argent dont
ils devinrent, après sa mort, les misérables esclaves?
Car c'est un mystère fort troublant. La mort de Jésus sépara
essentiellement l'Argent du Pauvre, le préfigurant du préfiguré, en la
même façon qu'elle sépare le corps de l'âme dans les trépas ordinaires.
L'Église universelle née du Sang divin eut le Pauvre pour son partage,
et les Juifs, retranchés dans l'imprenable forteresse d'un récalcitrant
désespoir, gardèrent l'Argent, le blême argent griffé de leurs
sacrilèges épines et déshonoré par leurs crachats,--comme ils eussent
gardé sans tombeau le cadavre d'un Dieu sujet à la corruption, pour
qu'il empoisonnât l'univers!