Patience! Écoutez ceci, vous, les pauvres gens pour qui Jésus a voulu
souffrir.
Si quelque fanatique de ma prose pouvait un jour être suscité, le
malheureux dénicherait peut-être, avec le secours du ciel, les lignes
suivantes, aussi parfaitement ignorées, j'imagine, que la page citée
plus haut:
«On a fort écrit sur l'argent. Les politiques, les économistes, les
moralistes, les psychologues et les mystagogues s'y sont épuisés. Mais
je ne remarque pas qu'aucun d'eux ait jamais exprimé la sensation de
_mystère_ que dégage ce mot étonnant.
«L'exégèse biblique a relevé cette particularité notable que, dans les
Livres sacrés, le mot ARGENT est synonyme et figuratif de la vivante
Parole de Dieu.[6] D'où découle cette conséquence que les Juifs
dépositaires anciens de cette Parole, qu'ils ont fini par crucifier
quand elle est devenue la Chair de l'Homme, en ont retenu,
postérieurement à leur déchéance, le _simulacre_, pour accomplir leur
destin et ne pas errer sans vocation sur la terre.
[6] Ps. XI, 7.
«C'est donc en vertu d'un décret divin qu'ils posséderaient, n'importe
comment, la plus large part des biens de ce monde. Grande joie pour eux!
mais qu'en font-ils?»[7]
[7] _Christophe Colomb devant les Taureaux_, p. 108.
Ce qu'ils font de l'argent, je vais vous le dire, ils le _crucifient_.
Je demande pardon pour cette expression assez généralement inusitée, je
crois, mais qui n'est pas plus extravagante, si on y regarde bien, que
cette autre: «Manger de l'argent», dont la monstruosité _réelle_,
divulguée, ferait expirer d'effroi les innombrables humains qui
l'utilisent.
J'ai dit exactement ce que je voulais dire. Ils le crucifient, parce que
c'est la manière juive d'exterminer ce qui est divin.
Les symboles et les paraboles du Saint Livre _sont_ pour toujours,
l'Église, infaillible, n'ayant pas plus raturé les figures qu'elle n'a
congédié les prophéties. C'est l'éternité seulement qui a leur mesure et
les Juifs ayant égorgé le Verbe fait chair, après l'avoir
très-jalousement gardé, aussi longtemps qu'il n'éclatait pas à leurs
yeux charnels, épousèrent à leur insu l'effroyable pénitence d'être
fixés à jamais dans leur sacrilège et de continuer avec rage sur
l'indestructible Symbole ce qu'ils avaient accompli sur la chair
passible du vrai Dieu.
Crucifier l'argent? Mais quoi! c'est l'exalter sur la potence ainsi
qu'un voleur; c'est le dresser, le mettre en haut, l'_isoler_ du Pauvre
dont il est précisément la substance!...
Le Verbe, la Chair, l'Argent, le Pauvre... Idées analogues, mots
consubstantiels qui désignent en commun Notre Seigneur Jésus-Christ dans
le langage que l'Esprit-Saint a parlé.
Car, sitôt qu'on touche à l'une ou l'autre de ces effrayantes Images,
qui sont si nombreuses, elles accourent toutes à la fois et mugissent de
tous les côtés comme des torrents qui se hâteraient en bondissant vers
un gouffre unique et central.
C'est moi! crie chacune d'elles.
--C'est moi, l'Argent, qui suis le Verbe de Dieu, le Sauveur du monde!
C'est moi qui suis la Voie, la Vérité, la Vie, le Père du siècle
futur!...
--C'est moi, le Verbe, qui suis l'Argent, la Résurrection, le Dieu fort,
le très-bon Vin, le Pain vivant, la Pierre angulaire!...
--C'est moi, la Chair, la chair débile, qui suis pourtant la Joie des
Anges, la Pureté des Vierges, l'Agneau des agonisants et le bon Pasteur
des morts!...
--Et c'est moi toujours, moi le Pauvre, le Père des pauvres, qui suis le
Trésor des fidèles, trésor de vermine et d'abjection, en même temps que
le Roi des Patriarches et la Force des Martyrs! C'est bien moi qui suis
l'Esclave, le Conspué, l'Humilié, le Lépreux, le Mendiant horrible dont
tous les Prophètes ont parlé... et le Créateur des voies lactées et des
nébuleuses, par-dessus le marché!
Mais qui donc pourrait avoir des pensées dignes de tels objets?
X
Ah! quand Jésus clamait vers son Père: «Pardonne-leur, car ils ne savent
ce qu'ils font», une telle prière d'un tel mourant, voulût-on même
qu'elle _n'ait pas dû être exaucée_,--supposition bien déconcertante,
impliquant le plus audacieux blasphème;--une pareille déprécation
d'agonie dut aller infiniment au delà de ce qui peut être conçu ou
pressenti par les hommes ou par les Esprits des cieux.
Comme c'est la nature des cris divins de s'élancer à la fois partout,
celui-ci dut percer la croûte du globe et retentir efficacement dans les
sombres couloirs de la terre où gisent les minéraux dangereux tenus en
réserve et recélés avec soin par le désespoir des Anges vaincus.
L'impassible Argent, l'exécrable et saint Argent par le moyen duquel
Dieu voulut qu'on l'achetât Lui-même comme une pièce de bétail, fut
alors investi, pour l'effroi du genre humain, de la Survivance
mystérieuse et profondément symbolique dont les enfants de Jacob
allaient être les curateurs.
Par le prodige d'un aveuglement qui dépasse toute misère et décourage
toute pitié, le plus pâle des métaux remplaça, pour un peuple condamné à
durer toujours, le Dieu livide qui expirait entre deux voleurs.
En conséquence, j'estime que c'est l'enfantillage sans innocence d'une
émulation mercantile, d'incriminer obstinément cette foule mélancolique
pour sa félonie et pour sa cupidité sans bornes. Il vaudrait mieux, sans
doute, s'efforcer d'apercevoir, ne fût-ce que dans un sillon d'éclair, à
travers la colonne de fumée fétide qui se tient toujours sur son front
de guerre, le spectacle prodigieux de son châtiment sans fin.
Je le disais, il n'y a qu'un instant, on a vainement assommé, grillé,
pilonné les Juifs, pendant des siècles et sur la superficie de tous les
empires. Ils sont _forcés_ par Dieu, invinciblement et surnaturellement
forcés, d'accomplir les abominables cochonneries dont ils ont besoin
pour accréditer leur déshonneur d'_instruments de la Rédemption_.
On recommencerait aujourd'hui le même carnage avec le même insuccès,
puisqu'ils ne peuvent absolument pas s'empêcher d'être ce qu'ils sont et
qu'il leur faut, au moins, l'arrivée d'Élie et le déclouement des Mains
et des Pieds du Christ pour obtenir leur pardon.