Cette lettre me toucha beaucoup, je plaignais celui qui souffrait ainsi,

je le plaignais, je l'enviais: il avait encore sa mère pour se consoler

en la consolant. Et si je ne pus répondre aux tentatives qu'il voulut

bien faire pour me voir, c'est que j'en fus matériellement empêché.

Mais surtout cette lettre modifia, dans un sens plus sympathique, le

souvenir que j'avais gardé de lui. Les bonnes relations auxquelles il

avait fait allusion dans sa lettre, étaient en réalité de fort

banales relations mondaines. Je n'avais guère eu l'occasion de causer

avec lui à la table où nous dînions quelquefois ensemble, mais

l'extrême distinction d'esprit des maîtres de maison m'était et m'est

restée un sûr garant qu'Henri van Blarenberghe, sous des dehors un peu

conventionnels et peut-être plus représentatifs du milieu où il

vivait, que significatifs de sa propre personnalité, cachait une nature

plus originale et vivante. Au reste, parmi ces étranges instantanés de

la mémoire que notre cerveau, si petit et si vaste, emmagasine en

nombre prodigieux, si je cherche, entre ceux qui figurent Henri van

Blarenberghe, l'instantané qui me semble resté le plus net, c'est

toujours un visage souriant que j'aperçois, souriant du regard surtout

qu'il avait singulièrement fin, la bouche encore entr'ouverte après

avoir jeté une fine répartie. Agréable et assez distingué, c'est

ainsi que je le «revois», comme on dit avec raison. Nos yeux ont plus

de part qu'on ne croit dans cette exploration active du passé qu'on

nomme le souvenir. Si au moment où sa pensée va chercher quelque chose

du passé pour le fixer, le ramener un moment à la vie, vous regardez

les yeux de celui qui fait effort pour se souvenir, vous verrez qu'ils

se sont immédiatement vidés des formes qui les entourent et qu'ils

reflétaient il y a un instant. «Vous avez un regard absent, vous êtes

ailleurs», disons-nous, et pourtant nous ne voyons que l'envers du

phénomène qui s'accomplit à ce moment-là dans la pensée. Alors les

plus beaux yeux du monde ne nous touchent plus par leur beauté, ils ne

sont plus, pour détourner de sa signification une expression de Wells,

que des «machines à explorer le Temps», des télescopes de

l'invisible, qui deviennent à plus longue portée à mesure qu'on

vieillit. On sent si bien, en voyant se bander pour le souvenir le

regard fatigué de tant d'adaptation à des temps si différents,

souvent si lointains, le regard rouillé des vieillards, on sent si bien

que sa trajectoire, traversant «l'ombre des fours» vécus, va

atterrir, à quelques pas devant eux, semble-t-il, en réalité à

cinquante ou soixante ans en arrière. Je me souviens combien les yeux

charmants de la princesse Mathilde changeaient de beauté, quand ils se

fixaient sur telle ou telle image qu'avaient déposée _eux-mêmes_ sur

sa rétine et dans son souvenir tels grands hommes, tels grands

spectacles du commencement du siècle, et c'est cette image-là,

émanée d'eux, qu'elle voyait et que nous ne verrons jamais.

J'éprouvais une impression de surnaturel à ces moments où mon regard

rencontrait le sien qui, d'une ligne courte et mystérieuse, dans une

activité de résurrection, joignait le présent au passé.

Agréable et assez distingué, disais-je, c'est ainsi que je revoyais

Henri van Blarenberghe dans une ces meilleures images que ma mémoire

ait conservée de lui. Mais après avoir reçu cette lettre, je

retouchai cette image au fond de mon souvenir, en interprétant, dans le

sens d'une sensibilité plus profonde, d'une mentalité moins mondaine,

certains éléments du regard ou des traits qui pouvaient en effet

comporter une acception plus intéressante et plus généreuse que celle

où je m'étais d'abord arrêté. Enfin, lui ayant dernièrement

demandé des renseignements sur un employé des Chemins de fer de l'Est

(M. van Blarenberghe était président du conseil d'administration) à

qui un de mes amis s'intéressait, je reçus de lui la réponse suivante

qui, écrite le 12 janvier dernier, ne me parvint, par suite de

changements d'adresses qu'il avait ignorés, que le 17 janvier, il n'y a

pas quinze jours, moins de huit jours avant le drame:

48, rue de la Bienfaisance,

12 janvier 1907.

«Cher Monsieur,

«Je me suis informé à la Compagnie de l'Est de la présence possible

dans la personne de X... et de son adresse éventuelle. On n'a rien

découvert. Si vous êtes bien sûr du nom, celui qui le porte a disparu

de la Compagnie sans laisser de traces; il ne devait y être attaché

que d'une manière bien provisoire et accessoire.

«Je suis vraiment bien affligé des nouvelles que vous me donnez de

l'état de votre santé depuis la mort si prématurée et cruelle de vos

parents. Si ce peut être une consolation pour vous, je vous dirai que,

moi aussi, j'ai bien du mal physiquement et moralement à me remettre de

l'ébranlement que m'a causé la mort de mon père. Il faut espérer

toujours... Je ne sais ce que me réserve l'année 1907, mais souhaitons

qu'elle nous apporte à l'un et à l'autre, quelque amélioration, et

que dans quelques mois nous puissions nous voir.

«Veuillez agréer, je vous prie, mes sentiments les plus sympathiques.

«H. VAN BLARENBERGHE.»

Cinq ou six jours après avoir reçu cette lettre, je me rappelai, en

m'éveillant, que je voulais y répondre. Il faisait un de ces grands

froids inattendus, qui sont comme les «grandes marées» du ciel,

recouvrant toutes les digues que les grandes villes dressent entre nous

et la nature et venant battre nos fenêtres closes, pénètrent jusque

dans nos chambres, en faisant sentir à nos frileuses épaules, par un

vivifiant contact, le retour offensif des forces élémentaires. Jours

troublés de brusques changements barométriques, de secousses plus

graves. Nulle joie d'ailleurs dans tant de force. On pleurait d'avance

la neige qui allait tomber et les choses elles-mêmes, comme dans le

beau vers d'André Rivoire, avaient l'air d'«attendre de la neige».

Qu'une «dépression s'avance vers les Baléares», comme disent les

journaux, que seulement la Jamaïque commence à trembler, au même

instant à Paris, les migraineux, les rhumatisants, les asthmatiques,

les fous sans doute aussi, prennent leurs crises, tant les nerveux sont

unis aux points les plus éloignés de l'univers par les liens d'une

solidarité qu'ils souhaiteraient souvent moins étroite. Si l'influence

des astres, sur certains au moins d'entre eux, doit être un jour

reconnue (Framery, Pelletean, cités par M. Brissaud) à qui mieux

appliquer qu'à tel nerveux, le vers du poète:

Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.

En m'éveillant je me disposais à répondre à Henri van Blarenberghe.

Mais avant de le faire, je voulus jeter un regard sur le _Figaro_,

procéder à cet acte abominable et voluptueux qui s'appelle _lire le

journal_ et grâce auquel tous les malheurs et les cataclysmes de

l'univers pendant les dernières vingt-quatre heures, les batailles qui

ont coûté la vie à cinquante mille hommes, les crimes, les grèves,

les banqueroutes, les incendies, les empoisonnements, les suicides, les

divorces, les cruelles émotions de l'homme d'État et de l'acteur,

transmués pour notre usage personnel à nous qui n'y sommes pas

intéressés, en un régal matinal, s'associent excellemment d'une

façon particulièrement excitante et tonique, à l'ingestion

recommandée de quelques gorgées de café au lait. Aussitôt rompue

d'une geste indolent, la fragile bande du _Figaro_ qui seule nous

séparait encore de toute la misère du globe et dès les premières

nouvelles sensationnelles où la douleur de tant d'êtres «entre comme

élément», ces nouvelles sensationnelles que nous aurons tant de

plaisir à communiquer tout à l'heure à ceux qui n'ont pas encore lu

le journal, on se sent soudain allègrement rattaché à l'existence

qui, au premier instant du réveil, nous paraissait bien inutiles à

ressaisir. Et si par moments quelque chose comme une larme a mouillé

nos yeux satisfaits, c'est à la lecture d'une phrase comme celle-ci:

«Un silence impressionnant étreint tous les cœurs, les tambours

battent aux champs, les troupes présentent les armes, une immense

clameur retentit: «Vive Fallières!» Voilà ce qui nous arrache un

pleur, un pleur que nous refuserions à un malheur proche de nous. Vils

comédiens que seule fait pleurer la douleur d'Hercule, ou moins que

cela le voyage du Président de la République! Ce matin-là pourtant la

lecture du _Figaro_ ne me fut pas douce, je venais de parcourir d'un

regard charmé les éruptions volcaniques, les crises ministérielles et

les duels d'apaches et je commençais avec calme la lecture d'un fait

divers que son titre: «Un drame de la folie» pouvait rendre

particulièrement propre à la vive stimulation des énergies matinales,

quand tout d'un coup je vis que la victime, c'était Mme van

Blarenberghe, que l'assassin, qui s'était ensuite tué, c'était son

fils Henri van Blarenberghe, dont j'avais encore la lettre près de moi,

pour y répondre: «_Il faut espérer toujours... Je ne sais ce que me

réserve 1907, mais souhaitons qu'il nous apporte un apaisement_,» etc.

Il faut espérer toujours! Je ne sais ce que me réserve 1907! La vie

n'avait pas été longue à lui répondre. 1907 n'avait pas encore

laissé tomber son premier mois de l'avenir dans le passé, qu'elle lui

avait apporté son présent, fusil, revolver et poignard, avec, sur son

esprit, le bandeau qu'Athénée attachait sur l'esprit d'Ajax pour qu'il

massacrât pasteurs et troupeaux dans le camp des Grecs sans savoir ce

qu'il faisait. «C'est moi qui ai jeté des images mensongères dans ses

yeux. Et il s'est rué, frappant çà et là, pensant tuer de sa main

les Atrides et se jetant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre. Et moi,

j'excitais l'homme en proie à la démence furieuse et je le poussais

dans des embûches; et il vient de rentrer là, la tête trempée de

sueur et les mains ensanglantées.» Tant que les fous frappent ils ne

savent pas, puis la crise passée, quelle douleur! Tekmessa, la femme

d'Ajax, le dit: «Sa démence est finie, sa fureur est tombée comme le

souffle du Motos. Mais ayant recouvré l'esprit, il est maintenant

tourmenté d'une douleur nouvelle, car contempler ses propres maux quand

personne ne les a causés que soi-même, accroît amèrement les

douleurs. Depuis qu'il sait ce qui s'est passé, il se lamente en

hurlements lugubres, lui qui avait coutume de dire qu'il était indigne

d'un homme de pleurer. Il reste assis, immobile, hurlant, et certes il

médite contre lui-même quelque noir dessin.» Mais quand l'accès est

passé pour Henri van Blarenberghe ce ne sont pas des troupeaux et des

pasteurs égorgés qu'il a devant lui. La douleur ne tue pas en un

instant, puisqu'il n'est pas mort en apercevant sa mère assassinée

devant lui, puisqu'il n'est pas mort en entendant sa mère mourante lui

dire, comme la princesse Andrée dans Tolstoï: «Henri, qu'as-tu fait

de moi! qu'as-tu fait de moi!» «En arrivant au palier qui interrompt

la course de l'escalier entre le premier et le second étages, dit le

_Matin_, ils (les domestiques que dans ce récit, peut-être d'ailleurs

inexact, on n'aperçoit jamais qu'en fuite et redescendant les escaliers

quatre à quatre) virent Mme van Blarenberghe, le visage révulsé par

l'épouvante, descendre deux ou trois marches en criant: «Henri! Henri!

qu'as-tu fait!» Puis la malheureuse, couverte de sang, leva les bras en

l'air et s'abattit la face en avant... Les domestiques épouvantés

redescendirent pour chercher du secours. Peu après, quatre agents qu'on

est allé chercher, forcèrent les portes verrouillées de la chambre du

meurtrier. En dehors des blessures qu'il s'était faites avec son

poignard, il avait tout le côté gauche du visage labouré par un coup

de feu. _L'œil pendait sur l'oreiller._» Ici ce n'est plus à Ajax que

je pense. Dans cet œil «qui pend sur l'oreiller» je reconnais

arraché, dans le geste le plus terrible que nous ait légué l'histoire

de la souffrance humaine, l'œil même du malheureux Œdipe! «Œdipe se

précipite à grands cris, va, vient, demande une épée... Avec

d'horribles cris, il se jette contre les doubles portes, arrache les

battants des gonds creux, se rue dans la chambre où il voit Jocaste

pendue à la corde qui l'étranglait. Et la voyant ainsi, le malheureux

frémit d'horreur, dénoue la corde, le corps de sa mère n'étant plus

retenu tombe à terre. Alors, il arrache les agrafes d'or des vêtements

de Jocaste, il s'en crève les yeux ouverts disant qu'ils ne verront

plus les maux qu'il avait soufferts et les malheurs qu'il avait causés,

et criant des imprécations il frappe encore ses yeux aux paupières

levées, et ses prunelles saignantes coulaient sur ses joues, en une

pluie, une grêle de sang noir. Il crie qu'on montre à tous les

Cadméens le parricide. Il veut être chassé de cette terre. Ah!

l'antique félicité était ainsi nommée de son vrai nom. Mais à

partir de ce jour, rien ne manque à tous les maux qui ont un nom. Les

gémissements, le désastre, la mort, l'opprobre.» Et en songeant à la

douleur d'Henri van Blarenberghe quand il vit sa mère morte, je pense

aussi à un autre fou bien malheureux, à Lear étreignant le cadavre de

sa fille Cordelia. «Oh! elle est partie pour toujours! Elle est morte

comme la terre. Non, non, plus de vie! Pourquoi un chien, un cheval, un

rat ont-ils la vie, quand tu n'as même plus le souffle? Tu ne

reviendrais plus jamais! jamais! jamais! jamais! jamais! Regardez!

Regardez ses lèvres! Regardez-la! Regardez-la!»

Malgré ses horribles blessures. Henri van Blarenberghe ne meurt pas

tout de suite. Et je ne peux m'empêcher de trouver bien cruel (quoique

peut-être utile, est-on si certain de ce que fut en réalité le drame?

Rappelez-vous les frères Karamazov) le geste du commissaire de police.

«Le malheureux n'est pas mort. Le commissaire le prit par les épaules

et lui parla: «M'entendez-vous? Répondez». Le meurtrier ouvrit l'œil

intact, cligna un instant et retomba dans le coma.» À ce cruel

commissaire j'ai envie de redire les mots dont Kent, dans la scène du

_Roi Léar_, que je citais précisément tout à l'heure, arrête Edgar

qui voulait réveiller Léar déjà évanoui: «Non! ne troublez pas son

âme! Oh! laissez-la partir! C'est le haïr que vouloir sur la roue de

cette rude vie l'étendre plus longtemps.»

Si j'ai répété avec insistance ces grands noms tragiques, surtout

ceux d'Ajax et d'Œdipe, je lecteur doit comprendre pourquoi, pourquoi

aussi j'ai publié ces lettres et écrit cette page. J'ai voulu montrer

dans quelle pure, dans quelle religieuse atmosphère de beauté morale

eut lieu cette explosion de folie et de sang qui l'éclabousse sans

parvenir à la souiller. J'ai voulu aérer la chambre du crime d'un

souffle qui vînt du ciel, montrer que ce fait divers était exactement

un de ces drames grecs dont la représentation était presque une

cérémonie religieuse et que le pauvre parricide n'était pas une brute

criminelle, un être en dehors de l'humanité, mais un noble exemplaire

d'humanité, un homme d'esprit éclairé, un fils tendre et pieux, que

la plus inéluctable fatalité--disons pathologique pour parler comme

tout le monde--a jeté--le plus malheureux des mortels--dans un crime et

une expiation dignes de demeurer illustres.

«Je crois difficilement à la mort», dit Michelet dans une page

admirable, Il est vrai qu'il le dit à propos d'une méduse, de qui la

mort, si peu différente de sa vie, n'a rien d'incroyable, en sorte

qu'on peut se demander si Michelet n'a pas fait qu'utiliser dans cette

phrase un de ces «fonds de cuisine» que possèdent assez vite les

grands écrivains et grâce à quoi ils sont assurés de pouvoir servir

à l'improviste à leur clientèle le régal particulier qu'elle

réclame d'eux. Mais si je crois sans difficulté à la mort d'une

méduse, je ne puis croire facilement à la mort d'une personne, même

à la simple éclipse, à la simple déchéance de sa raison. Notre

sentiment de la continuité de l'âme est le plus fort. Quoi! cet esprit

qui, tout à l'heure, de ses vues dominait la vie, dominait la mort,

nous inspirait tant de respect, le voilà dominé par la vie, par la

mort, plus faible que notre esprit qui, quoiqu'il en ait, ne se peut

plus incliner devant ce qui est si vite devenu un presque néant! Il en

est pour cela de la folie comme de l'affaiblissement des facultés chez

le vieillard, comme de la mort. Quoi? L'homme qui a écrit hier la

lettre que je citais tout à l'heure, si élevée, si sage, cet homme

aujourd'hui...? Et même, pour descendre à des infiniments petits fort

importants ici, l'homme qui très raisonnablement était attaché aux

petites choses de l'existence, répondait si élégamment à une lettre,

s'acquittait si exactement d'une démarche, tenait à l'opinion des

autres, désirait leur paraître sinon influent, du moins aimable, qui

conduisait avec tant de finesse et de loyauté son jeu sur l'échiquier

social!... Je dis que cela est fort important ici, et si j'avais cité

toute la première partie de la seconde lettre qui, à vrai dire,

n'intéressait en apparence que moi, c'est que cette raison pratique

semble plus exclusive encore de ce qui est arrivé que la belle et

profonde tristesse des dernières lignes. Souvent, dans un esprit déjà

dévasté, ce sont les maîtresses branches, la cime, qui survivent les

dernières, quand toutes les ramifications plus basses sont déjà

élaguées par le mal. Ici, la plante spirituelle est intacte. Et tout

à l'heure en copiant ces lettres, j'aurais voulu pouvoir faire sentir

l'extrême délicatesse, plus l'incroyable fermeté de la main qui avait

tracé ces caractères, si nets et si fins...

--Qu'as-tu fait de moi! qu'as-tu fait de moi! Si nous voulions y penser,

il n'y a peut-être pas une mère vraiment aimante qui ne pourrait, à

son dernier jour, souvent bien avant, adresser ce reproche à son fils.

Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les

soucis que nous lui donnons, par l'inquiète tendresse elle-même que

nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. Si nous savions voir

dans un corps chéri le lent travail de destruction poursuivi par la

douloureuse tendresse qui l'anime, voir les yeux flétris, les cheveux

longtemps restés indomptablement noirs, ensuite vaincus comme le reste

et blanchissants, les artères durcies, les reins bouchés, le cœur

forcé, vaincu le courage devant la vie, la marche alentie, alourdie,

l'esprit qui sait qu'il n'a plus à espérer, alors qu'il rebondissait

si inlassablement en invincibles espérances, la gaîté même, la

gaîté innée et semblait-il immortelle, qui faisait si aimable

compagnie avec la tristesse, à jamais tarie, peut-être celui qui

saurait voir cela, dans ce moment tardif de lucidité que les vies les

plus ensorcelées de chimère peuvent bien avoir, puisque celle même de

don Quichotte eut le sien, peut-être celui-là, comme Henri van

Blarenberghe quand il eut achevé sa mère à coups de poignard,

reculerait devant l'horreur de sa vie et se jetterait sur un fusil, pour

mourir tout de suite. Chez la plupart des hommes, une vision si

douloureuse (à supposer qu'ils puissent se hausser jusqu'à elle)

s'efface bien vite aux premiers rayons de la joie de vivre. Mais quelle

joie, quelle raison de vivre, quelle vie peuvent résister à cette

vision? D'elle ou de la joie, quelle est vraie, quel est «le Vrai»?

JOURNÉES

DE LECTURE[77]

Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si

pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre,

ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui,

semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions

comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin: le jeu pour lequel un

ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou

le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la

page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait

fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans

y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de

force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et

pendant lequel nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite

après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû

nous empêcher de percevoir autre chose que l'importunité, elle en

gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus

précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec

amour) que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres

d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous

ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur

leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus.

Pastiches et mélanges · 第 14 / 18 段