Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des

vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des

heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour

pouvoir leur donner asile. Le matin,--en rentrant du parc, quand tout le

monde était parti faire une promenade, je me glissais dans la salle à

manger, où, jusqu'à l'heure encore lointaine du déjeuner, personne

n'entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je

n'aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les

assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de

la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui

parlent sans demander qu'on leur réponde et dont les doux propos vides

de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un

différent à celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une

chaise, près du petit feu de bois dont, pendant le déjeuner, l'oncle

matinal et jardinier dirait: «Il ne fait pas de mal! On supporte très

bien un peu de feu; je vous assuré qu'à six heures il faisait joliment

froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pâques!»

Avant le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait

encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de

la pompe d'où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux

vers elle et la regarder à travers la fenêtré fermée, là, tout

près, dans l'unique allée du jardinet qui bordait de briques et de

faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées: des pensées

cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels

versicolores et comme reflétés des vitraux de l'église qu'on voyait

parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient

avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir.

Malheureusement la cuisinière venait longtemps d'avance mettre le

couvert; si encore elle l'avait mis sans parler! Mais elle croyait

devoir dire: «Vous n'êtes pas bien comme cela; si je vous approchais

une table?» Et rien que pour répondre: «Non, merci bien,» il fallait

arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres,

répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient

lus; il fallait l'arrêter, la faire sortir, et, pour dire

convenablement: «Non, merci bien,» lui donner une apparence de vie

ordinaire, une intonation de réponse, qu'elle avait perdues. L'heure

passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver

dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la

promenade, avaient «pris par Méréglise», ou ceux qui n'étaient pas

sortis ce matin-là, ayant «à écrire». Ils disaient bien: «Je ne

veux pas te déranger», mais commençaient aussitôt à s'approcher du

feu, à consulter l'heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas

mal accueilli. On entourait d'une particulière déférence celui ou

celle qui était «restée à écrire» et on lui disait: «Vous avez

fait votre petite correspondance» avec un sourire où il y avait du

respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si

cette «petite correspondance» avait été à la fois un secret

d'État, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition.

Quelques-uns, sans plus attendre, s'asseyaient d'avance à table, à

leurs places. Cela, c'était la désolation, car ce serait d'un mauvais

exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu'il était

déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale:

«Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.» Tout était prêt, le

couvert entièrement mis sur la nappe où manquait seulement ce qu'on

n'apportait qu'à la fin du repas, l'appareil en verre où l'oncle

horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire

et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon et

où c'était si agréable de voir monter dans la cloche de verre

l'ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une

cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même

oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s'arrêtant

juste au rose qu'il fallait avec l'expérience d'un coloriste et la

divination d'un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma

grand'tante ne faisait que goûter aux plats pour donner son avis avec

une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la contradiction. Pour

un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle

s'en remettait toujours, avec une humilité de femme, à l'avis de plus

compétents. Elle pensait que c'était là le domaine flottant du

caprice où le goût d'un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur

les choses dont les règles et les principes lui avaient été

enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de

jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle

était certaine d'avoir une idée juste de la perfection et de discerner

si les autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses,

d'ailleurs, la perfection était presque la même: c'était une sorte de

simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait

avec horreur qu'on mît des épices dans les plats qui n'en exigent pas

absolument, qu'on jouât avec affectation et abus de pédales, qu'en

«recevant» on sortît d'un naturel parfait et parlât de soi avec

exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un

simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire

à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien

élevée. «Elle peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle

manque de goût en jouant avec tant d'emphase cet andante si simple.»

«Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais

c'est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance.» «Ce

peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le

bifteck aux pommes.» Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal,

difficile par sa simplicité même, sorte de «Sonate pathétique» de

la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale

la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un

domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire

preuve, ou manquer de tact et d'éducation. Mon grand-père avait tant

d'amour-propre, qu'il aurait voulu que tous les plats fussent réussis

et s'y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils

étaient manqués. Il voulait bien admettre qu'ils le fussent parfois,

très rarement d'ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard.

Les critiques toujours motivées de ma grand'tante, impliquant au

contraire que, la cuisinière n'avait pas su faire tel plat, ne

pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon

grand-père. Souvent pour éviter des discussions avec lui, ma

grand'tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas

son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connaître immédiatement

qu'il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses

yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le

don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de

donner son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de

questions, s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au

martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon

grand-père: que l'entremets n'était pas trop sucré.

Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la

journée était un peu chaude, chacun montait se retirer dans sa

chambre, ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches

rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l'unique étage si

bas que des fenêtres enjambées on n'aurait eu qu'un saut d'enfant à

faire pour se trouver dans la rue. J'allais fermer ma fenêtre, sans

avoir pu esquiver le salut de l'armurier d'en face, qui, sous prétexte

de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa

pipe devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui, parfois,

s'arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été

si constamment appliquées par Maple et les décorateurs anglais,

édictent qu'une chambre n'est belle qua la condition de contenir

seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile,

fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente.

Au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux

murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de

chefs-d'œuvre. À la juger d'après les principes de cette esthétique,

ma chambre n'était nullement belle, car elle était pleine de choses

qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement,

jusqu'à en rendre l'usage extrêmement difficile, celles qui servaient

à quelque chose. Mais c'est justement de ces choses qui n'étaient pas

là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur

plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines

blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d'un

sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes

à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d'oreillers en batiste, sous

laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous

les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher,

j'allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à

passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus,

du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de

mon arrivée sur l'ordre de ma tante qui craignait de me la voir

«répandre»), sortes d'instruments du culte--presque aussi saints que

la précieuse liqueur de fleur d'oranger placée près d'eux dans une

ampoule de verre--que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni

même possible d'utiliser pour mon usage personnel que si ç'avaient

été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant

de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement;

ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des

fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans

épines puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais

me lever, je m'apercevais que j'y étais resté accroché; cette cloche

de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule

bavardait dans l'intimité pour des coquillages venus de loin et pour

une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever

que, quand la pendule s'arrêtait, personne, excepté l'horloger,

n'aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette

blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d'autel sur la

commode ornée de deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis

bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu,

rangé là tous les jours quand on avait «fini la chambre», achevait

d'évoquer l'idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans

la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne

pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d'un seul coup

image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher

moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition

enfin de petits rideaux d'étamine, de grands rideaux de mousseline et

de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur

d'aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur

maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois

parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la

fenêtre dès que je voulais l'ouvrir ou la fermer, un second étant

toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir

prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement

bouchées par eux qu'elles l'eussent été par un buisson d'aubépines

réelles ou par des nids d'hirondelles qui auraient eu la fantaisie de

s'installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple,

d'ouvrir ou de fermer ma croisée, je n'en venais jamais à bout sans le

secours de quelqu'un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement

ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même

une entrave, d'ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment

n'avaient jamais été mises là pour l'utilité de quelqu'un,

peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec

cet air de prédilection d'avoir choisi de vivre là et de s'y plaire,

qu'ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins

ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d'une vie

silencieuse et diverse, d'un mystère où ma personne se trouvait à la

fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de

chapelle où le soleil--quand il traversait les petits carreaux rouges

que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres--piquait sur les

murs, après avoir rosé l'aubépine des rideaux, des lueurs aussi

étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus

grande nef à vitraux; et où le bruit des cloches arrivait si

retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l'église,

à laquelle d'ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient

par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles étaient

sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d'où je

saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de

vêpres ou l'enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à

la photographie par Brown du _Printemps_ de Botticelli ou au moulage de

la _Femme inconnue_ du musée de Lille, qui, aux murs et sur la

cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William

Morris à l'inutile beauté, je dois avouer qu'ils étaient remplacés

dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince

Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné

d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle,

toujours terrible et beau, à la porte d'un buffet de gare, où il

servait de réclame à une spécialité de biscuits. Je soupçonne

aujourd'hui mon grand-père de l'avoir autrefois reçu, comme prime, de

la munificence d'un fabricant, avant de l'installer à jamais dans ma

chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me

paraissait historique et mystérieuse et je ne m'imaginais pas qu'il

pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une

personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais

que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours

pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu,

et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune

m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses a me dire que le

_Printemps_ de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur

demeure avec la reproduction des chefs-d'œuvre qu'ils admirent et

décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse

en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût

faire de leur chambre l'image même de leur goût et la remplir

seulement de choses qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens

vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le

langage de vies profondément différentes de la mienne, d'un goût

opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où

mon imagination s'exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je

ne me sens heureux qu'en mettant le pied--avenue de la Gare, sur le port

ou place de l'Église--dans un de ces hôtels de province aux longs

corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les

efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de

l'arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit

ne sert qu'à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les

chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver,

mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l'apporter

à l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait poser comme un modèle

pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu'il contient de

pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la porte de sa

chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée

éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée,

on entre plus avant, jusqu'à la table ou jusqu'à la fenêtre; de

s'asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé

exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le goût

de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de

se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là

ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu'aux

bords de l'âme des autres et qui garde jusque dans la forme des

chenêts et le dessin des rideaux l'empreinte de leur rêve, en marchant

pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le

sentiment de l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le

verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec

elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure,

tandis que, tout près, l'église sonne pour toute la ville les heures

d'insomnie des mourants et des amoureux.

Je n'étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu'il

fallait aller au parc, à un kilomètre du village. Mais après le jeu

obligé, j'abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et

distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l'herbe où le livre

avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin,

dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la

rivière cessait d'être une eau rectiligne et artificielle, couverte de

cygnes et bordées d'allées où souriaient des statues, et, par moment

sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la

clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du

mot--une rivière qui devait avoir un nom--et ne tardait pas à

s'épandre (la même vraiment qu'entre les statues et sous les cygnes?)

entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les

boutons d'or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et

qui, tenant d'un côté au village par des tours informes, restes,

disait-on, du moyen âge, joignaient de l'autre, par des chemins

montants d'églantiers et d'aubépines, la «nature» qui s'étendait à

l'infini, des villages qui avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais

les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et

je montais en courant dans le labyrinthe jusqu'à telle charmille où je

m'asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le

plant d'asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains

jours, les chevaux faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche

qui était la «fin du parc» en haut, et au delà, les champs de

bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était

profond, le risque d'être découvert presque nul, la sécurité rendue

plus douce par les cris éloignés qui, d'en bas, m'appelaient en vain,

quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus,

cherchant partout, puis s'en retournaient, n'ayant pas trouvé; alors

plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d'or des cloches qui au

loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu,

aurait pu m'avertir de l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur

et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le

suivait, je n'étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n'était pas

les cloches tonnantes qu'on entendait en rentrant dans le village--quand

on approchait de l'église qui, de près, avait repris sa taille haute

et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctué

de corbeaux--faire voler le son en éclats sur la place «pour les biens

de la terre». Elles n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces

et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les

villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient

nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant

l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me

déranger.

Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner,

les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais

cela, seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres

d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la

fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert et l'insomnie

qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que

mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans

la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste,

baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et

pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait

en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse

et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient

pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du

Bon Dieu, de la brioche bénite, des maints multicolores et des dames

des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles

traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères,

venaient à la messe «dans leurs attelages», non sans acheter au

retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté

l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour

semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en

forme de tours, protégés du soleil par un store,--«manqués»,

«saint-honorés» et «génoises»,--dont l'odeur oisive et sucrée est

restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaîté

des dimanches.

Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait

arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans

bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir

profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps

déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à

diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les

yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans

la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme,

une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues,

comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec

elles quand on regarde les yeux «lointains» de ceux qui pensent «à

autre chose». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres

à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux

gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait,

et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient

l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une

indifférence affectée ou un ennui feint; ces gens pour qui on avait

haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus

rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel

«Épilogue», avait eu soin de les «espacer» avec une indifférence

incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis

jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait

été narrée. Puis subitement: «Vingt ans après ces événements on

pouvait rencontrer dans les rues de Fougères[78] un vieillard encore

droit, etc.» Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à

nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis

nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une

phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il

avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet

étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une

personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était

substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât,

et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces

personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la

nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à

l'amour qu'ils nous avaient inspiré[79] et dont l'objet nous faisait

tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des

êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans

un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous

étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions

maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase

dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir

l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans

la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du _Journal

de modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir._

* * * * * * * * * *

... Avant d'essayer de montrer au seuil des «Trésors des Rois»

pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle

prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais

mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le

souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute

je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du

développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles: que

ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des

jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur

sortilège: voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que

des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais

peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en

auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à

peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés,

à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé

Lecture, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme au

dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à

présenter.

On sait que les «Trésors des Rois» est une conférence sur la lecture

que Ruskin donna à l'hôtel de ville de Rusholme, près Manchester, le

6 décembre 1864, pour aider à la création d'une bibliothèque à

l'institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde,

«Des Jardins des Reines» sur le rôle de la femme, pour aider à

fonder des écoles à Ancoats. «Pendant toute cette année 1864, dit M.

Collingwood dans son admirable ouvrage «Life and Work of Ruskin», il

demeura _at home_, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et

quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de

«Sésame et les Lys», devinrent son ouvrage le plus populaire[80],

nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et

intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous

pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans

l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans

l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des

bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London

Bibliothèque...»

Pastiches et mélanges · 第 15 / 18 段