Enfants, regardez bien tontes les plaines rondes;

La capucine avec ses abeilles autour;

Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour;

Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde.

Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi;

On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route;

On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute

Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.]

LA MORT DES CATHÉDRALES[76]

Supposons pour un instant le catholicisme éteint depuis des siècles,

les traditions de son culte perdues. Seules, monuments devenus

inintelligibles, d'une croyance oubliée, subsistent les cathédrales,

désaffectées et muettes. Un jour, des savants arrivent à reconstituer

les cérémonies qu'on y célébrait autrefois, pour lesquelles ces

cathédrales avaient été construites et sans lesquelles on n'y

trouvait plus qu'une lettre morte; lors des artistes, séduits par le

rêve de rendre momentanément la vie a ces grands vaisseaux qui

s'étaient tus, veulent en refaire pour une heure le théâtre du drame

mystérieux qui s'y déroulait, au milieu des chants et des parfums,

entreprennent, en un mot, pour la messe et les cathédrales, ce que les

félibres ont réalisé pour le théâtre d'Orange et les tragédies

antiques. Certes le gouvernement ne manquerait pas de subventionner une

telle tentative. Ce qu'il a fait pour des ruines romaines, il n'y

faillirait pas pour des monuments français, pour ces cathédrales qui

sont la plus haute et la plus originale expression du génie de la

France.

Ainsi donc voici des savants qui ont su retrouver la signification

perdue des cathédrales: les sculptures et les vitraux reprennent leurs

sens, une odeur mystérieuse flotte de nouveau dans le temple, un drame

sacré s'y joue, la cathédrale se remet à chanter. Le gouvernement

subventionne avec raison, avec plus de raison que les représentations

du théâtre d'Orange, de l'Opéra-Comique et de l'Opéra, cette

résurrection des cérémonies catholiques, d'un tel intérêt

historique, social, plastique, musical et de la beauté desquelles seul

Wagner s'est approché, en l'imitant, dans _Parsifal_.

Des caravanes de snobs vont à la ville sainte (que ce soit Amiens,

Chartres, Bourges, Laon, Reims, Beauvais, Rouen, Paris), et une fois par

an ils ressentent l'émotion qu'ils allaient autrefois chercher à

Bayreuth et à Orange: goûter l'œuvre d'art dans le cadre même qui a

été construit pour elle. Malheureusement, là comme à Orange, ils ne

peuvent être que des curieux, des dilettanti; quoi qu'ils fassent, en

eux n'habite pas l'âme d'autrefois. Les artistes qui sont venus

exécuter les chants, les artistes qui jouent le rôle des prêtres,

peuvent être instruits, s'être pénétrés de l'esprit des textes.

Mais, malgré tout, on ne peut s'empêcher de penser combien ces fêtes

devaient être plus belles au temps où c'étaient des prêtres qui

célébraient les offices, non pour donner aux lettrés une idée de ces

cérémonies, mais parce qu'ils avaient en leur vertu la même foi que

les artistes qui sculptèrent le jugement dernier au tympan du porche,

ou peignirent la vie des saints aux vitraux de l'abside. Combien

l'œuvre tout entière devait parler plus haut, plus juste, quand tout

un peuple répondait à la voix du prêtre, se courbait à genoux quand

tintait la sonnette de l'élévation, non pas comme dans ces

représentations rétrospectives, en froids figurants stylés, mais

parce qu'eux aussi, comme le prêtre, comme le sculpteur, croyaient.

Voilà ce qu'on se dirait si la religion catholique était morte. Or,

elle existe et pour nom imaginer ce qu'était vivante, et dans le plein

exercice de ses fonctions, une cathédrale du XIIIe siècle, nous

n'avons pas besoin de faire d'elle le cadre de reconstitutions, de

rétrospectives exactes peut-être, mais glacées. Nous n'avons qu'à

entrer à n'importe quelle heure, pendant que se célèbre un office. La

mimique, la psalmodie et le chant ne sont pas confiés ici à des

artistes. Ce sont les ministres mêmes du culte qui officient, dans un

sentiment non d'esthétique, mais de foi, d'autant plus esthétiquement.

Les figurants ne pourraient être souhaités plus vivants et plus

sincères, puisque c'est le peuple qui prend la peine de figurer pour

nous, sans s'en douter. On peut dire que grâce à la persistance dans

l'Église catholique, des mêmes rites et, d'autre part, de la croyance

catholique dans le cœur des Français, les cathédrales ne sont pas

seulement les plus beaux monuments de notre art, mais les seuls qui

vivent encore leur vie intégrale, qui soient restés en rapport avec le

but pour lequel ils furent construits.

Or, la rupture du gouvernement français avec Rome semble rendre

prochaine la mise en discussion et probable l'adoption d'un projet de

loi, aux termes duquel, au bout de cinq ans, les églises pourront

être, et seront souvent désaffectées; le gouvernement non seulement

ne subventionnera plus la célébration des cérémonies rituelles dans

les églises, mais pourra les transformer en tout ce qui lui plaira:

musée, salle de conférence ou casino.

Quand le sacrifice de la chair et du sang du Christ ne sera plus

célébré dans les églises, il n'y aura plus de vie en elles. La

liturgie catholique ne fait qu'un avec l'architecture et la sculpture de

nos cathédrales, car les unes comme l'autre dérivent d'un même

symbolisme. On a vu dans la précédente étude qu'il n'y a guère dans

les cathédrales de sculpture, si secondaire qu'elle paraisse, qui n'ait

sa valeur symbolique.

Or, il en est de même des cérémonies du culte.

Dans un livre admirable _L'art religieux au XIIIe siècle_, M. Émile

Mâle analyse ainsi, d'après le _Rational des divins Offices_, de

Guillaume Durand, la première partie de la fête du samedi saint:

«Dès le matin, on commence par éteindre dans l'église toutes les

lampes, pour marquer que l'ancienne Loi, qui éclairait le monde, est

désormais abrogée.

«Puis, le célébrant bénit le feu nouveau, figure de la Loi nouvelle.

Il la fait jaillir du silex, pour rappeler que Jésus-Christ est, comme

le dit saint Paul, la pierre angulaire du monde. Alors, l'évêque et le

diacre se dirigent vers le chœur et s'arrêtent devant le cierge

pascal.»

Ce cierge, nous apprend Guillaume Durand, est un triple symbole.

Éteint, il symbolise à la fois la colonne obscure qui guidait les

Hébreux pendant le jour, l'ancienne Loi et le corps de Jésus-Christ.

Allumé, il signifie la colonne de lumière qu'Israël voyait pendant la

nuit, la Loi nouvelle et le corps glorieux de Jésus-Christ ressuscité.

Le diacre fait allusion à ce triple symbolisme en récitant, devant le

cierge, la formule de l'Exultet.

Mais il insiste surtout sur la ressemblance du cierge et du corps de

Jésus-Christ. Il rappelle que la cire immaculée a été produite par

l'abeille, à la fois chaste et féconde comme la Vierge qui a mis au

monde le Sauveur. Pour rendre sensible aux yeux la similitude de la cire

et du corps divin, il enfonce dans le cierge cinq grains d'encens qui

rappellent à la fois les cinq plaies de Jésus-Christ et les parfums

achetés par les Saintes femmes pour l'embaumer. Enfin, il allume le

cierge avec le feu nouveau, et, dans toute l'église, on rallume les

lampes, pour représenter la diffusion de la nouvelle Loi dans le monde.

Mais ceci, dira-t-on, n'est qu'une fête exceptionnelle. Voici

l'interprétation d'une cérémonie quotidienne, la messe, qui, vous

allez le voir, n'est pas moins symbolique.

«Le chant grave et triste de l'Introït ouvre la cérémonie; il

affirme l'attente des patriarches et des prophètes. Le chœur des

clercs est le chœur même des saints de l'ancienne Loi, qui soupirent

après la venue du Messie, qu'ils ne doivent point voir. L'évêque

entre alors et il apparaît comme la vivante image de Jésus-Christ. Son

arrivée symbolise l'avènement du Sauveur, attendu par les nations.

Dans les grandes fêtes, on porte devant lui sept Flambeaux pour

rappeler que, suivant la parole du prophète, les sept dons du

Saint-Esprit se reposent sur la tête du Fils de Dieu. Il s'avance sous

un dais triomphal dont les quatre porteurs peuvent se comparer aux

quatre évangélistes. Deux acolytes marchent à sa droite et à sa

gauche et figurent Moïse et Hélie, qui se montrèrent sur le Thabor

aux côtés de Jésus-Christ. Ils nous enseignent que Jésus avait pour

lui l'autorité de la Loi et l'autorité des prophètes.

L'évêque s'assied sur son trône et reste silencieux. Il ne semble

prendre aucune part à la première partie de la cérémonie. Son

attitude contient un enseignement: il nous rappelle par son silence que

les premières années de la vie de Jésus-Christ s'écoulèrent dans

l'obscurité et dans le recueillement. Le sous-diacre, cependant, s'est

dirigé vers le pupitre, et, tourné vers la droite, il lit l'épître

à haute voix. Nous entrevoyons ici le premier acte du drame de la

Rédemption.

La lecture de l'épître, c'est la prédication de saint Jean-Baptiste

dans le désert. Il parle avant que le Sauveur ait commencé à faire

entendre sa voix, mais il ne parle qu'aux Juifs. Aussi le sous-diacre,

image du précurseur, se tourne-t-il vers le nord, qui est le côté de

l'ancienne Loi. Quand la lecture est terminée, il s'incline devant

l'évêque, comme le précurseur s'humilia devant Jésus-Christ.

Le chant du Graduel qui suit la lecture de l'épître, se rapporte

encore à la mission de saint Jean-Baptiste, il symbolise les

exhortations à la pénitence qu'il adresse aux Juifs, à la veille des

temps nouveaux.

Enfin, le célébrant lit l'Évangile. Moment solennel, car c'est ici

que commence la vie active du Messie; sa parole se fait entendre pour la

première fois dans le monde. La lecture de l'Évangile est la figure

même de sa prédication.

Le «Credo» suit l'Évangile comme la foi suit l'annonce de la

vérité. Les douze articles du Credo se rapportent à la vocation des

douze apôtres.

«Le costume même que le prêtre porte à l'autel, ajoute M. Mâle, les

objets qui servent au culte sont autant de symboles.» La chasuble qui

se met par-dessus les autres vêtements, c'est la charité qui est

supérieure à tous les préceptes de la loi et qui est elle-même la

loi suprême. L'étole, que le prêtre se passe au cou, est le joug

léger du Seigneur; et comme il est écrit que tout chrétien doit

chérir ce joug, le prêtre baise l'étole en la mettant et en

l'enlevant. La mître à deux pointes de l'évêque symbolise la science

qu'il doit avoir de l'un et de l'autre Testament; deux rubans y sont

attachés pour rappeler que l'Écriture doit être interprétée suivant

la lettre et suivant l'esprit. La cloche est la voix des prédicateurs.

La charpente à laquelle elle est suspendue est la figure de la croix.

La corde, faite de trois fils tordus, signifie la triple intelligence de

l'Écriture, qui doit être interprétée dans le triple sens

historique, allégorique et moral. Quand on prend la corde dans sa main

pour ébranler la cloche, on exprime symboliquement cette vérité

fondamentale que la connaissance des Écritures doit aboutir à

l'action.»

Ainsi tout, jusqu'au moindre geste du prêtre, jusqu'à l'étole qu'il

revêt, est d'accord pour le symboliser avec le sentiment profond qui

anime la cathédrale tout entière.

Jamais spectacle comparable, miroir aussi géant de la science, de

l'âme et de l'histoire ne fut offert aux regards et a l'intelligence de

l'homme. Le même symbolisme embrasse jusqu'à la musique qui se fait

entendre alors dans l'immense vaisseau et de qui les sept tons

grégoriens figurent les sept vertus théologales et les sept âges du

monde. On peut dire qu'une représentation de Wagner à Bayreuth (à

plus forte raison d'Émile Augier ou de Dumas sur une scène de

théâtre subventionné) est peu de chose auprès de la célébration de

la grand'messe dans la cathédrale de Chartres.

Sans doute ceux-là seuls qui ont étudié l'art religieux du moyen âge

sont capables d'analyser complètement la beauté d'un tel spectacle. Et

cela suffirait pour que l'État eut l'obligation de veiller à sa

perpétuité. Il subventionne les cours du Collège de France, qui ne

s'adressent cependant qu'à un petit nombre de personnes et qui, à

côté de cette complète résurrection intégrale qu'est une

grand'messe dans une cathédrale, paraissent bien froides. Et à côté

de l'exécution de pareilles symphonies, les représentations de nos

théâtres également subventionnés correspondent à des besoins

littéraires bien mesquins. Mais empressons-nous d'ajouter que ceux-là

qui peuvent lire à livre ouvert dans la symbolique du moyen âge, ne

sont pas les seuls pour qui la cathédrale vivante, c'est-à-dire la

cathédrale sculptée, peinte, chantante, soit le plus grand des

spectacles. C'est ainsi qu'on peut sentir la musique sans connaître

l'harmonie. Je sais bien que Ruskin, montrant quelles raisons

spirituelles expliquent la disposition des chapelles dans l'abside des

cathédrales, a dit: «Jamais vous ne pourrez vous enchanter des formes

de l'architecture si vous n'êtes pas en sympathie avec les pensées

d'où elles sortirent.» Il n'en est pas moins vrai que nous connaissons

tous le fait d'un ignorant, d'un simple rêveur, entrant dans une

cathédrale, sans essayer de comprendre, se laissant aller à ses

émotions, et éprouvant une impression plus confuse sans doute, mais

peut-être aussi forte. Comme témoignage littéraire de cet état

d'esprit, fort différent à coup sûr de celui du savant dont nous

parlions tout à l'heure, se promenant dans la cathédrale comme dans

une «forêt de symboles, qui l'observent avec des regards familiers»,

mais qui permet pourtant de trouver dans la cathédrale, à l'heure des

offices, une émotion vague, mais puissante, je citerai la belle page de

Renan appelée la Double Prière:

«Un des plus beaux spectacles religieux qu'on puisse encore contempler

de nos jours (et qu'on ne pourra plus bientôt contempler, si la Chambre

vote le projet en question) est celui que présente à la tombée de la

nuit l'antique cathédrale de Quimper. Quand l'ombre a rempli les bas

côtés du vaste édifice, les fidèles des deux sexes se réunissent

dans la nef et chantent en langue bretonne la prière du soir sur un

rythme simple et touchant. La cathédrale n'est éclairée que par deux

ou trois lampes. Dans la nef, d'un côté, sont les hommes, debout; de

l'autre, les femmes agenouillées forment comme une mer immobile de

coiffes blanches. Les deux moitiés, chantent alternativement et la

phrase commencée par l'un des chœurs est achevée par l'autre. Ce

qu'ils chantent est fort beau. Quand je l'entendis, il me sembla qu'avec

quelques légères transformations, on pourrait l'accommoder à tous les

états de l'humanité. Cela surtout me fit rêver une prière qui,

moyennant certaines variations, put convenir également aux hommes et

aux femmes.»

Entre cette vague rêverie qui n'est pas sans charme et les joies plus

conscientes du «connaisseur» en art religieux, il y a bien des

degrés. Rappelons, pour mémoire, le cas de Gustave Flaubert étudiant,

mais pour l'interpréter dans un sentiment moderne, une des plus belles

parties de la liturgie catholique:

«Le prêtre trempa son pouce dans l'huile sainte et commença les

onctions sur ses yeux d'abord... sur ses narines friandes de brises

tièdes et de senteurs amoureuses, sur ses mains qui s'étaient

délectées aux contacts suaves... sur ses pieds enfin, si rapides quand

ils couraient à l'assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne

marcheraient plus.»

Nous disions tout à l'heure que presque toutes les images dans une

cathédrale étaient symboliques. Quelques-unes ne le sont point. Ce

sont celles des êtres qui ayant contribué de leurs deniers à la

décoration de la cathédrale voulurent y conserver à jamais une place

pour pouvoir, des balustres de la niche ou de l'enfoncement du vitrail,

suivre silencieusement les offices et participer sans bruit aux

prières, _in saecula saeculorum_. Les bœufs de Laon eux-mêmes ayant

chrétiennement monté jusque sur la colline où s'élève la

cathédrale les matériaux qui servirent à la construire l'architecte

les en récompensa en dressant leurs statues au pied des tours, d'où

vous pouvez les voir encore aujourd'hui, dans le bruit des cloches et la

stagnation du soleil, lever leurs têtes cornues au-dessus de l'arche

sainte et colossale jusqu'à l'horizon des plaines de France, leur

«songe intérieur». Hélas, s'ils ne sont pas détruits, que n'ont-ils

pas vu dans ces campagnes où chaque printemps ne vient plus fleurir que

des tombes? Pour des bêtes, les placer ainsi au dehors, sortant comme

d'une arche de Noë gigantesque qui se serait arrêtée sur ce mont

Ararat, au milieu du déluge de sang. Aux hommes on accordait davantage.

Ils entraient dans l'église, ils y prenaient leur place qu'ils

gardaient après leur mort et d'où ils pouvaient continuer, comme au

temps de leur vie, à suivre le divin sacrifice, soit que penchés hors

de leur sépulture de marbre, ils tournent légèrement la tête du

côté de l'évangile ou du côté de l'épître, pouvant apercevoir,

comme à Brou, et sentir autour de leur nom l'enlacement étroit et

infatigable de fleurs emblématiques et d'initiales adorées, gardant

parfois jusque dans le tombeau, comme à Dijon, les couleurs éclatantes

de la vie soit qu'au fond du vitrail dans leurs manteaux de pourpre,

d'outre-mer ou d'azur qui emprisonne le soleil, s'en enflamme,

remplissent de couleur ses rayons transparents et brusquement les

délivrent, multicolores, errant sans but parmi la nef qu'ils teignent;

dans leur splendeur désorientée et paresseuse, leur palpable

irréalité, ils restent les donateurs qui, à cause de cela même,

avaient mérité la concession d'une prière à perpétuité. Et tous,

ils veulent que l'Esprit-Saint, au moment où il descendra de l'église,

reconnaisse bien les siens. Ce n'est pas seulement la reine et le prince

qui portent leurs insignes, leur couronne ou leur collier de la Toison

d'Or. Les changeurs se sont fait représenter, vérifiant le titre des

monnaies, les pelletiers vendant leurs fourrures (voir dans l'ouvrage de

M. Mâle la reproduction de ces deux vitraux), les bouchers abattant des

bœufs, les chevaliers portant leur blason, les sculpteurs taillant des

chapiteaux. De leurs vitraux de Chartres, de Tours, de Sens, de Bourges,

d'Auxerre, de Clermont, de Toulouse, de Troyes, les tonneliers,

pelletiers, épiciers, pèlerins, laboureurs, armuriers, tisserands,

tailleurs de pierre, bouchers, vanniers, cordonniers, changeurs, à

entendre l'office, n'entendront plus la messe qu'ils s'étaient assurée

en donnant pour l'édification de l'église le plus clair de leurs

deniers. Les morts ne gouvernent plus les vivants. Et les vivants,

oublieux, cessent de remplir les vœux des morts.

[Note 76: C'est sous ce titre que je fis paraître autrefois dans le

_Figaro_ une étude qui avait pour but de combattre un des articles de

la loi de séparation. Cette étude est bien médiocre; je n'en donne un

court extrait que pour montrer combien, à quelques aînées de

distance, les mots changent de sens et combien sur le chemin tournant du

temps, nous ne pouvons pas apercevoir l'avenir d'une nation plus que

d'une personne. Quand je parlai ce la mort des Cathédrales, je craignis

que la France fût transformée en une grève ou de géantes conques

ciselées sembleraient échouées, vidées de la vie qui les habita et

n'apportant même plus a l'oreille qui se pencherait sur elles la vague

rumeur d'autrefois, simples pièces de musée, glacées elles-mêmes.

Dix ans ont passé, «la mort des Cathédrales», c'est la destruction

de leurs pierres par les armées allemandes, non de leur esprit par une

Chambre anticléricale qui ne fait plus qu'un avec nos évêques

patriotes.]

SENTIMENTS FILIAUX

D'UN PARRICIDE

Quand M. van Blarenberghe le père mourut, il y a quelques mois, je me

souvins que ma mère avait beaucoup connu sa femme. Depuis la mort de

mes parents je suis (dans un sens qu'il serait hors de propos de

préciser ici) moins moi-même, davantage leur fils. Sans me détourner

de mes amis, plus volontiers je me retourne vers les leurs. Et les

lettres que j'écris maintenant, ce sont pour la plupart celles que je

crois qu'ils auraient écrites, celles qu'ils ne peuvent plus écrire et

que j'écris à leur place, félicitations, condoléances surtout à des

amis à eux que souvent je ne connais presque pas. Donc, quand Mme van

Blarenberghe perdit son mari, je voulus qu'un témoignage lui parvînt

de la tristesse que mes parents en eussent éprouvée. Je me rappelais

que j'avais, il y avait déjà bien des années, dîné quelquefois chez

des amis communs, avec son fils. C'est à lui que j'écrivis, pour ainsi

dire, au nom de mes parents disparus, bien plus qu'au mien. Je reçus en

réponse la belle lettre suivante, empreinte d'un si grand amour filial.

J'ai pensé qu'un tel témoignage, avec la signification qu'il reçoit

du drame qui l'a suivi de si près, avec la signification qu'il lui

donne surtout, devait être rendu public. Voici cette lettre:

«Les Timbrieux, par Josselin (Morbihan),

24 septembre 1906.

«Je regrette vivement, cher monsieur, de ne pas avoir, pu vous

remercier encore de la sympathie que vous m'avez témoignée dans ma

douleur. Vous voudrez bien m'excuser, cette douleur a été telle, que,

sur le conseil des médecins, pendant quatre mois, j'ai constamment

voyagé. Je commence seulement, et avec une peine extrême, à reprendre

ma vie habituelle.

«Si tardivement que cela soit, je veux vous dire aujourd'hui que j'ai

été extrêmement sensible au fidèle souvenir que vous avez gardé de

nos anciennes et excellentes relations et profondément touché du

sentiment qui vous a inspiré de me parler, ainsi qu'à ma mère, au nom

de vos parents si prématurément disparus. Je n'avais personnellement

l'honneur de les connaître que fort peu, mais je sais combien mon père

appréciait le vôtre et quel plaisir ma mère avait toujours à voir

Mme Proust. J'ai trouvé extrêmement délicat et sensible que vous nous

ayez envoyé d'eux un message d'outre-tombe.

«Je rentrerai assez prochainement à Paris et si je réussis d'ici peu

à surmonter le besoin d'isolement que m'a causé jusqu'ici la

disparition de celui à qui je rapportais tout l'intérêt de ma vie,

qui en faisait toute la joie, je serais bien heureux d'aller vous serrer

la main et causer avec vous du passé.

«Très affectueusement à vous.

«H. VAN BLARENBERGHE.»

Pastiches et mélanges · 第 13 / 18 段