Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la

réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit,

qu'importe la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des

tableaux, des statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses

_Héros_, Carlyle ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre

Mahomet et Burns. Emerson compte parmi ses _Hommes représentatifs de

l'humanité_ aussi bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système,

c'est, à cause de l'unité de la réalité traduite, de ne pas

différencier assez profondément les divers modes de traduction.

Carlyle dit qu'il était inévitable que Boccace et Pétrarque fussent

de bons diplomates, puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet

la même erreur quand il dit qu'«une peinture est belle dans la mesure

où les idées qu'elle traduit en images sont indépendantes de la

langue des images». Il me semble que, si le système de Ruskin pêche

par quelque côté, c'est par celui-là. Car la peinture ne peut

atteindre la réalité une des choses et rivaliser par là avec la

littérature, qu'à condition de ne pas être littéraire.

Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement

à ces «voix» du génie qui lui disent ce qui est réel et doit être

transcrit, c'est que lui-même a éprouve ce qu'il y a de véritable

dans l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans

le respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui

commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour

chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus

particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette

révélation, ce guide, ce fut la Bible.

Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de

l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a

dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient

croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments,

des statues, des tableaux, il mêla des considérations religieuses qui

n'y ont que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque

chose de divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui

inspiraient les œuvres d'art, c'était précisément ce que ce

sentiment avait de profond, d'original et qui s'imposait à son goût

sans être susceptible d'être modifié. Et le respect religieux qu'il

apportait à l'expression de ce sentiment, sa peur de lui faire subir en

le traduisant la moindre déformation, l'empêcha, au contraire de ce

qu'on a souvent pensé, de mêler jamais à ses impressions devant les

œuvres d'art aucun artifice de raisonnement qui leur fût étranger. De

sorte que ceux qui voient en lui un moraliste et un apôtre aimant dans

l'art ce qui n'est pas l'art, se trompent à l'égal de ceux qui,

négligeant l'essence profonde de son sentiment esthétique, le

confondent avec un dilettantisme voluptueux. De sorte enfin que sa

ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa sincérité

esthétique, la renforça encore et la protégea de toute atteinte

étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel

esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune

importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement

du génie savent que sa force se mesure plus à la force le ses

croyances qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de

satisfaisant pour le sens commun. Mais, puisque le christianisme de

Ruskin tenait à l'essence même de sa nature intellectuelle, ses

préférences artistiques, aussi profondes, devaient avoir avec lui

quelque parenté. Aussi, de même que l'amour des paysages de Turner

correspondait chez Ruskin à cet amour de la nature qui lui donna ses

plus grandes joies, de même à la nature foncièrement chrétienne de

sa pensée correspondit sa prédilection permanente, qui domine toute sa

vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut appeler l'art chrétien:

l'architecture et la sculpture du moyen âge français, l'architecture,

la sculpture et la peinture du moyen âge italien. Avec quelle passion

désintéressée il en aima les œuvres, vous n'avez pas besoin d'en

chercher les traces dans sa vie, vous en trouverez la preuve dans ses

livres. Son expérience était si vaste, que bien souvent les

connaissances les plus approfondies dont il fait preuve dans un ouvrage

ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple allusion, dans

ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il est si riche

qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et ne les

reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur la

cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la cathédrale

qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant, dans les

_Sept Lampes de l'Architecture_, où la cathédrale de Rouen est citée

quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens n'est pas

cité une fois. Dans _Val d'Arno_, il nous avoue que l'église qui lui a

donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de Troyes.

Or, ni dans _les Sept Lampes_ ni dans _la Bible d'Amiens_, il n'est

question une seule fois de Saint-Urbain[62]. Pour ce qui est de

l'absence de références à Amiens dans les _Sept Lampes_, vous pensez

peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est

rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare

longuement _la Vierge Dorée_ d'Amiens avec les statues d'un art moins

habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le

porche occidental de Chartres. Or, dans _la Bible d'Amiens_ où nous

pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens,

pas une seule fois, dans les pages où il parle de _la Vierge Dorée_,

il ne fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse

infinie de son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain,

le retour à de certains exemples préférés, sinon même la

répétition de certains développements, vous rappelle que vous avez

affaire à un homme qui eut une certaine vie, telles connaissances qui

lui tiennent lieu de telles autres, une expérience limitée dont il

tire tout le profit qu'il peut. Rien qu'en consultant les index des

différents ouvrages de Ruskin, la perpétuelle nouveauté des œuvres

citées, plus encore le dédain d'une connaissance dont il s'est servi

une fois et, bien souvent, son abandon à tout jamais, donnent l'idée

de quelque chose de plus qu'humain, ou plutôt l'impression que chaque

livre est d'un homme nouveau qui a un savoir différent, pas la même

expérience, une autre vie.

C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des

écrins merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un

jour la rose précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche

d'Abbeville, pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie.

Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même

âme qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui

avait donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de

l'art chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de

l'Arno, nul ne l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs

le rêve des grands papes du moyen âge: l'«Europe chrétienne». Si,

comme on l'a dit, son nom doit rester attaché au préraphaélisme, on

devrait entendre par là non celui d'après Turner, mais celui d'avant

Raphaël. Nous pouvons oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus

à Hunt, à Rossetti, à Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour

Carpaccio, pour Bellini, nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne

fut pas de susciter des vivants, mais de ressusciter des morts.

Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à

tout moment dans la perspective de ces pages où son imagination

éclaire çà et là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie?

Nous l'avons vu tout à l'heure dans _Pleasures of England_ comparer à

la Charité d'Amiens celle de Giotto. Voyez-le, dans _Nature of Gothic_,

comparer la manière dont les flammes sont traitées dans le gothique

italien et dans le gothique français, dont le porche de Saint-Maclou de

Rouen est pris comme exemple. Et, dans _les Sept Lampes de

l'Architecture_, à propos de ce même porche, voyez encore se jouer sur

ses pierres grises comme un peu des couleurs de l'Italie.

«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen,

représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée

avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais

mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de

Hogarth. Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux

d'Orcagna; et dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans

son suprême désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non

moins farouche est l'imagination qui exprime la fureur et la crainte,

même dans la manière de placer les figures. Un mauvais ange, se

balançant sur son aile, conduit les troupes des damnés hors du siège

du Jugement; ils sont pressés par lui si furieusement, qu'ils sont

emmenés non pas simplement à l'extrême limite de cette scène que le

sculpteur a enfermée ailleurs à l'intérieur du tympan, mais hors du

tympan et _dans les niches_ de la voûte; pendant que les flammes qui

les suivent, activées, comme il semble, par le mouvement des ailes des

anges, font irruption aussi dans les niches et jaillissent au travers de

leurs réseaux, les trois niches les plus basses étant représentées

comme tout en feu, tandis que, au lieu de leur dais voûté et côtelé

habituel, il y a un démon sur le toit de chacune, avec ses ailes

pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.»

Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays

n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les

symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de

certaines idées religieuses devaient le frapper[63]. M. Ary Renan a

remarqué avec profondeur ce qu'il y a déjà du Christ dans le

Prométhée de Gustave Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art

chrétien ne rendit jamais contempteur du paganisme, a comparé dans un

sentiment esthétique et religieux, le lion de saint Jérôme au lion de

Némée, Virgile à Dante, Samson à Hercule, Thésée au Prince Noir,

les prédictions d'Isaïe aux prédictions de la Sybille de Cumes. Il

n'y a certes pas lieu de comparer Ruskin à Gustave Moreau, mais on peut

dire qu'une tendance naturelle, développée par la fréquentation des

Primitifs, les avait conduits tous deux à proscrire en art l'expression

des sentiments violents, et, en tant qu'elle s'était appliquée à

l'étude des symboles, à quelque fétichisme dans l'adoration des

symboles eux-mêmes, fétichisme peu dangereux d'ailleurs pour des

esprits si attachés au fond au sentiment symbolisé qu'ils pouvaient

passer d'un symbole à l'autre, sans être arrêtés par les diversités

de pure surface. Pour ce qui est de la prohibition systématique de

l'expression des émotions violentes en art, le principe que M. Ary

Renan a appelé le principe de la Belle Inertie, où le trouver mieux

défini que dans les pages des «Rapports de Michel-Ange et du

Tintoret[64]»? Quant à l'adoration un peu exclusive des symboles,

l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y devait-elle pas

fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art, c'était lame d'un

temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces symboles du portail de

Chartres aux fresques de Pise devait nécessairement le toucher comme

une preuve de l'originalité typique de l'esprit qui animait alors les

artistes, et leurs différences comme un témoignage de sa variété.

Chez tout autre, les sensations esthétiques eussent risqué d'être

refroidies par le raisonnement. Mais tout chez lui était amour et

l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait mieux appelée

iconolâtrie. À point, d'ailleurs, la critique d'art fait place à

quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les procédés de

la science, elle contribue à l'histoire. L'apparition d'un nouvel

attribut aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de changements

moins profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais de la

civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition d'une

nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature n'est

pas plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et nous ne

tirons pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un ancien

monstre que de celle qui nous montre un nouveau dieu.

Les dessins qui accompagnent les écrits de Ruskin sont à ce point de

vue très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un

même motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux,

à Vérone et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une

même espèce de papillons sous différents deux. Mais jamais cependant

ces pierres qu'il a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples

abstraits. Sur chaque pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la

couleur des siècles. «Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous

dit-il, _avant que le soleil ait quitté les tours_, fut toujours pour

moi une de ces joies pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à

la fin.» Il alla même plus loin; il ne sépara pas les cathédrales de

ce fond de rivières et de vallées où elles apparaissent au voyageur

qui les approche, comme dans un tableau de primitif. Un de ses dessins

les plus instructifs à cet égard est celui que reproduit la deuxième

gravure de _Our Father have told us_, et qui est intitulée: _Amiens, le

jour des Trépassés_. Dans ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de

Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de Ruskin a consacrées, il passait

son temps à dessiner tantôt dans les églises («sans être inquiété

par le sacristain»), tantôt en plein air. Et ce durent être dans ces

villes de bien charmantes colonies passagères, que cette troupe de

dessinateurs, de graveurs, qu'il emmenait avec lui, comme Platon nous

montre les sophistes suivant Protagoras de ville en ville, semblables

aussi aux hirondelles, à l'imitation desquelles ils s'arrêtaient de

préférence aux vieux toits, aux tours anciennes des cathédrales.

Peut-être pourrait-on retrouver encore quelques-uns de ces disciples de

Ruskin qui l'accompagnaient aux bords de cette Somme évangélisée de

nouveau, comme si étaient revenus les temps de saint Firmin et de saint

Salve, et qui, tandis que le nouvel apôtre parlait, expliquait Amiens

comme une Bible, prenaient au lieu de notes, des dessins, notes

gracieuses dont le dossier se trouve sans doute dans une salle de musée

anglais, et où j'imagine que la réalité doit être légèrement

arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La gravure _Amiens, le jour

des Trépassés_, semble mentir un peu pour la beauté. Est-ce la

perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une Somme élargie,

la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que Ruskin pourrait

nous répondre en reprenant à son compte les paroles de Turner qu'il a

citées dans _Eagles Nest_ et qu'a traduites M. de La Sizeranne:

«Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de

bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il était un jour à

dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un mille ou deux

de distance, vus à contre-jour. Ayant montré ce dessin à un officier

de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très

compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient pas de

sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont

Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur le

soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les

sabords.--Bien, dit l'officier toujours indigné, mais vous savez qu'il

y a là des sabords?--Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon

affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.»

Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous

aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous

verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse

d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous

rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez,

par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une

des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de

la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage,

composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que

relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les

changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt

années écoulées depuis le séjour qu'y fit Ruskin, et, comme il l'a

dit pour un autre site qu'il aimait, «tous les _embellissements_

survenus, depuis que j'ai composé et médité là[65]».

Mais du moins cette gravure de _la Bible d'Amiens_ aura associé dans

votre souvenir les bords de la Somme et la cathédrale plus que votre

vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que

vous vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que

j'aurais pu dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des

cathédrales du charme de ces pays d'où elles surgirent, et que chacun

de ceux qui les visite goûte encore dans la poésie particulière du

pays et le souvenir brumeux ou doré de l'après-midi qu'il y a passé.

Non seulement le premier chapitre de _la Bible d'Amiens_ s'appelle: _Au

bord des courants d'eau vive_, mais le livre que Ruskin projetait

d'écrire sur la cathédrale de Chartres devait être intitulé: _les

Sources de l'Eure_. Ce n'était donc point seulement dans ses dessins

qu'il mettait les églises au bord des rivières et qu'il associait la

grandeur des cathédrales gothiques à la grâce des sites

français[66]. Et le charme individuel, qu'est le charme d'un pays, nous

le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre disposition

ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et si, comme

autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions obligés de

traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles où nous

tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant moins

aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la

protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles,

ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore

dans notre esprit.

Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la

vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme

et d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous

laisserons tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre:

son horreur du machinisme et de l'art industriel. «Toutes les belles

choses furent faites, quand les hommes du moyen âge croyaient la pure,

joyeuse et belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art

décliner avec la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En

voyant le pouvoir de réaliser la beauté qui fut le privilège des

âges de foi, sa croyance en la bonté de la foi devait se trouver

renforcée. Chaque volume de son dernier ouvrage: _Our Father have told

us_ (le premier seul est écrit) devait comprendre quatre chapitres,

dont le dernier était consacré au chef-d'œuvre qui était

l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait l'objet des trois

premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait bercé le

sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration suprême.

Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la statue de la

Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que le culte

d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou devant la

statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si peu de

ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait pu

dire comme à la fin de _Val d'Arno_:

«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine

celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et

qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec

justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton Dieu?»

vous trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par

une bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des

multitudes oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement,

comme les neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la

naissance du Christ ou le soleil de son printemps le souvenir de sa

résurrection, vous connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a

été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs

anglais, joyeusement, comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier

leurs purs lis à Sainte-Marie-des-Fleurs.»

Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance

en la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre,

joyeux et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous

en rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très

caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques

centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au

portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen.

«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est

appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée

au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître

terriblement rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures;

mais, en le considérant comme devant remplir simplement un interstice

de l'extérieur d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de

trois cents figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble

vitalité dans l'art de l'époque.

«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il

doit être fait avec ardeur; d'autre travail à faire pour notre joie,

et celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent

être faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et

ce qui n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout;

peut-être que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre

objet que d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même

inutile; mais en tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en

dispenser si ce n'est pas digne que nous y mettions nos mains et notre

cœur. Il ne sied pas à notre immortalité de recourir à des moyens

qui contrastent avec son autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont

elle n'a pas besoin s'interpose entre elle et les choses qu'elle

gouverne. Il y a assez de songe-creux, assez de grossièreté et de

sensualité dans l'existence humaine, sans en changer en mécanisme les

quelques moments brillants; et, puisque notre vie--à mettre les choses

au mieux--ne doit être qu'une vapeur qui apparaît, un temps, puis

s'évanouit, laissons-la du moins apparaître comme un nuage dans la

hauteur du ciel et non comme l'épaisse obscurité qui s amasse autour

du souffle de la fournaise et des révolutions de la roue.»

Pastiches et mélanges · 第 10 / 18 段