moderne voyageur fashionable, parti par le train du matin de
Charing-Cross pour Paris, Nice et Monte-Carlo, s'est un peu remis des
nausées de sa traversée et de l'irritation d'avoir eu à se battre
pour trouver des places à Boulogne, et commence à regarder sa montre
pour voir à quelle distance il se trouve du buffet d'Amiens, il est
exposé au désappointement et à l'ennui d'un arrêt inutile du train,
à une gare sans importance où il lit le nom «Abbeville». Au moment
où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se soucie de lever
pour un instant les yeux de son journal, deux tours carrées que
dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux qu'il traverse.
Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il souhaiterait jamais
d'attirer son attention, et je ne sais guère jusqu'à quel point je
pourrais arriver à faire comprendre au lecteur, même le plus
sympathique, l'influence qu'elles ont eu sur ma propre vie... Car la
pensée de ma vie a eu trois centres: Rouen, Genève et Pise... Et
Abbeville est comme la préface et l'interprétation de Rouen... Mes
bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes. Mais
comme plaisir, joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville par
une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de l'hôtel
de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir Saint-Wulfran avant
que le soleil ait quitté les tours, sont des choses pour lesquelles il
faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et de sa cathédrale,
ce que j'ai à dire trouvera place, si les jours me sont donnés, dans
_Nos Pères nous ont dit_.»
Si, au cours de cette étude, j'ai cité tant de passages de Ruskin
tirés d'autres ouvrages de lui que _la Bible d'Amiens_, en voici la
raison. Ne lire qu'un livre d'un auteur, c'est n'avoir avec cet auteur
qu'une rencontre. Or, en causant une fois avec une personne on peut
discerner en elle des traits singuliers. Mais c'est seulement par leur
répétition dans des circonstances variées qu'on peut les reconnaître
pour caractéristiques et essentiels. Pour un écrivain, comme pour un
musicien ou un peintre, cette variation des circonstances qui permet de
discerner, par une sorte d'expérimentation, les traits permanents du
caractère, c'est la variété des œuvres. Nous retrouvons dans un
second livre, dans un autre tableau, les particularités dont la
première fois nous aurions pu croire qu'elles appartenaient au sujet
traité autant qu'à l'écrivain ou au peintre. Et du rapprochement des
œuvres différentes nous dégageons les traits communs dont
l'assemblage compose la physionomie morale de l'artiste. En mettant une
note au bas des passages cités de _la Bible d'Amiens_, chaque fois que
le texte éveillait par des analogies, même lointaines, le souvenir
d'autres ouvrages de Ruskin, et en traduisant dans la note le passage
qui m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché de permettre au
lecteur de se placer dans la situation de quelqu'un qui ne se trouverait
pas en présence de Ruskin pour la première fois, mais qui, ayant
déjà eu avec lui des entretiens antérieurs, pourrait, dans ses
paroles, reconnaître ce qui est, chez lui, permanent et fondamental.
Ainsi j'ai essayé de pourvoir le lecteur comme d'une mémoire
improvisée où j'ai disposé des souvenirs des autres livres de
Ruskin,--sorte de caisse de résonance, où les paroles de _la Bible
d'Amiens_ pourront prendre quelque retentissement en y éveillant des
échos fraternels. Mais aux paroles de _la Bible d'Amiens_ ces échos ne
répondront pas sans doute, ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui
s'est faite elle-même, de ces horizons inégalement lointains,
habituellement cachés à nos regards et dont notre vie elle-même a
mesuré jour par jour les distances variées. Ils n'auront pas, pour
venir rejoindre la parole présente dont la ressemblance les a attirés,
à traverser la résistante douceur de cette atmosphère interposée qui
a l'étendue même de notre vie et qui est toute la poésie de la
mémoire.
Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits
singuliers, placer sous ses yeux des traits similaires qui lui
permettent de les tenir pour les traits essentiels du génie d'un
écrivain devrait être la première partie de la tâche de tout
critique.
S'il a senti cela, et aidé les autres à le sentir, son office est à
peu près rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les
livres du monde sur Ruskin: «l'homme, l'écrivain, le prophète,
l'artiste, la portée de son action, les erreurs de la doctrine»,
toutes ces constructions s'élèveront peut-être très haut, mais à
côté du sujet; elles pourront porter aux nues la situation littéraire
du critique, mais ne vaudront pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la
perception exacte d'une nuance juste, si légère semble-t-elle.
Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il
essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie
spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son
inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces
réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les récréer
dans son œuvre, sa moralité enfin, l'instinct qui les lui faisant
considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces
réalités nous paraissent) le poussait à sacrifier au besoin de les
apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une
vision durable et claire, tous ses plaisirs, tous ses devoirs et
jusqu'à sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme
étant la seule manière possible d'entrer en contact avec ces
réalités, de valeur que celle que peut avoir pour un physicien un
instrument indispensable à ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire
que cette seconde partie de l'office du critique, je n'ai même pas
essayé de la remplir dans cette petite étude qui aura comblé mes
ambitions si elle donne le désir de lire Ruskin et de revoir quelques
cathédrales.]
[Note 12: Cf. Dans _Præterita_ l'impression des lents courants de
marée montante et descendante le long des marches de l'hôtel
Danielli.]
[Note 13: Ruskin veut parler ici de l'auteur du «_Parfait pêcheur à
la ligne_» (Londres, 1653), Isaac Walton, célèbre pêcheur de la
Dove, né en 1593, à Strefford, mort en 1683.]
[Note 14: Déjà, dans _Modern Painters_, Ruskin, une trentaine
d'années plus tôt, parle de «la simplicité sereine et de la grâce
des peupliers d'Amiens».]
[Note 15: Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous
ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir le cathédrale,
qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup,
et--le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et
volatilisant ses vitraux sans peintures,--tenir debout vers le ciel,
entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions
d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs
le point de vue d'où est prise la gravure: «_Amiens, le jour des
Trépassés._»]
[Note 16: Cf. _The two Paths_: «Ces statues (celles du porche
occidental de Chartres) ont été longtemps et justement considérées
comme représentatives de l'art le plus élevé du XIIe ou du
commencement du XIIIe siècle en France; et, en effet, elles possèdent
une dignité et un charme délicat qui manquent, en général, aux
œuvres plus récentes. Ils sont dus, en partie, à une réelle noblesse
de traits, mais principalement à la grâce mêlée de sévérité des
lignes tombantes de l'excessivement _mince_ draperie; aussi bien qu'à
un fini des plus étudiés dans la composition, chaque partie de
l'ornementation s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur
pouvoir sur certains modes de l'esprit religieux est due à un degré
palpable de non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur
exagérée du corps et la raideur de l'attitude sont des défauts; mais
ce sont de nobles défauts, et ils donnent aux statues l'air étrange de
faire partie du bâtiment lui-même et de le soutenir non comme la
cariatide grecque sans effort, ou comme la cariatide de la Renaissance
par un effort pénible ou impossible, mais comme si tout ce qui fut
silencieux et grave, et retiré à part, et raidi avec un frisson au
cœur dans la terreur de la terre, avait passé dans une forme de marbre
éternel; et ainsi l'Esprit a fourni, pour soutenir les piliers de
l'église sur la terre, toute la nature anxieuse et patiente dont il
n'était plus besoin dans le ciel. Ceci est la vue transcendentale de la
signification de ces sculptures.
Je n'y insiste pas. Ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs
qualités de vérité et de vie. Ce sont toutes des portraits--la
plupart d'inconnus, je crois--mais de palpables et d'indiscutables
portraits; s'ils n'ont pas été pris d'après la personne même qui est
censée représentée, en tout cas ils ont été étudiés d'après
quelque personne vivante dont les traits peuvent, sans invraisemblance,
représenter ceux du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs
authentiques, il y en a un d'une reine qui, évidemment, de son vivant,
fut remarquable pour ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creusé
bien profondément l'iris dans la pierre et ses yeux foncés brillent
encore pour nous avec son sourire.
Il y a une autre chose que je désire que vous remarquiez spécialement
dans ces statues, la façon dont la moulure florale est associée aux
lignes verticales de la statue.
Vous avez ainsi la suprême complexité et richesse de courbes côte à
côte avec les pures et délicates lignes parallèles, et les deux
caractères gagnent en intérêt et en beauté; mais il y a une
signification plus profonde dans la chose qu'un simple effet de
composition; signification qui n'a pas été voulue par le sculpteur,
mais qui a d'autant plus de valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux
dire l'association intime de la beauté de la nature inférieure dans
les animaux et les fleurs avec la beauté de la nature plus élevée
dans la forme humaine. Vous n'avez jamais ceci dans l'œuvre grecque.
Les statues grecques sont toujours isolées; de blanches surfaces de
pierre, ou des profondeurs d'ombre, font ressortir la forme de la statue
tandis que le monde de la nature inférieure qu'ils méprisaient était
retiré de leur cœur dans l'obscurité. Ici la statue drapée semble le
type de l'esprit chrétien, sous beaucoup de rapports, plus faible et
plus contractée mais plus pure; revêtue de ses robes blanches et de sa
couronne, et avec les richesses de toute la création à côté d'elle.
Le premier degré du changement sera placé devant vous dans un instant,
simplement en comparant cette statue de la façade ouest de Chartres
avec celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens.
Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, représente le point
culminant de l'art gothique au XIIIe siècle. La sculpture a progressé
continuellement dans l'intervalle; progressé simplement parce qu'elle
devient chaque jour plus sincère et plus tendre et plus suggestive.
Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: «Tendre et vrai» peut
cependant être reprise par nous tous pour nous-mêmes, non moins dans
l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la première
caractéristique universelle de tout grand art est la tendresse, comme
la seconde est la vérité. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus
vrai; un infini de tendresse est le don par excellence et l'héritage de
tous les hommes vraiment grands. Il implique sûrement en eux une
intensité relative de dédain pour les choses basses et leur donne une
apparence sévère et arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides
et vulgaires, tout à fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables
de terreur, et haïssable pour eux si ils ne sont capables de rien de
plus élevé que la haine. L'esprit du Dante est le grand type de cette
classe d'esprit. Je dis que le _premier_ héritage est la tendresse--le
_second_ la vérité; parce que la tendresse est dans la nature de la
créature, la vérité dans ses habitudes et dans sa connaissance
acquise; en outre, l'amour vient le premier, aussi bien dans l'ordre de
la dignité que dans celui du temps, et est toujours pur et entier: la
vérité, dans ce qu'elle a de meilleur, est parfaite.
Pour revenir à notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la
sculpture est exactement le même qu'à Chartres. Une sévère draperie
tombante rehaussée sur les côtés par un riche ornement floral; mais
la statue est maintenant complètement animée; elle n'est plus immuable
comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et
l'ornement floral, au lieu d'être une guirlande conventionnelle, est un
exquis arrangement d'aubépines. L'œuvre toutefois dans l'ensemble,
quoique parfaitement caractéristique du progrès de l'époque comme
style et comme intention, est, en certaines qualités plus subtiles,
inférieure à celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur,
quoique appartenant à une école d'art plus avancée, était lui-même
un homme d'une qualité d'âme inférieure à celui qui a travaillé à
Chartres. Mais Je n'ai pas le temps de vous indiquer les caractères
plus subtils auxquels je reconnais ceci.
Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que,
jusqu'à cette époque, les yeux de ses artistes avaient été fermement
fixés sur la vérité naturelle; ils avaient été progressant de fleur
en fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant
perpétuellement en connaissance et en véracité, perpétuellement, par
conséquent, en puissance et en grâce. Mais arrivés à ce point un
changement fatal se fit dans leur idéal. De la statue, ils
commencèrent à tourner leur attention principalement sur la niche de
la statue, et de l'ornement floral aux moulures qui l'entouraient, etc.
(_The two Paths_, § 33-39.)]
[Note 17: Moins charmantes que celles de Bourges. Bourges est la
cathédrale de l'aubépine. (Cf. _Stones of Venice_: «L'architecte de
la cathédrale de Bourges aimait l'aubépine, aussi a-t-il couvert son
porche d'aubépines. C'est une parfaite niobé de mai. Jamais il n'y eut
une pareille aubépine. Vous la cueilleriez immédiatement sans la
crainte de vous piquer».)]
[Note 18: «Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le plus
élevé.» (_Relations de Michel-Ange et de Tintoret_, § 219), à
propos d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello
«attentifs à ce qu'ils chantent, ou même transportés--les anges de
Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive--et les anges de
Bellini qui, au contraire, même les plus jeunes, chantent avec autant
de calme que filent les Parques».]
[Note 19: Cf. _Mornings in Florence_: «Mais je veux tout d'abord vous
donner un bon conseil, payez bien votre guide ou votre sacristain. Il
fera preuve de reconnaissance en échange de vingt sous.... Parmi mes
connaissances, sur cinquante personnes qui m'écriraient des lettres
pleines de tendres sentiments, une seule me donnerait vingt sous. Je
vous serai donc obligé si vous me donnez vingt sous pour chacune de ces
lettres, quoique j'aie fourni plus de travail que vous ne le
soupçonnerez jamais pour les rendre à vos yeux dignes des vingt
sous.»]
[Note 20: Et regardée d'eux: je peux, en ce moment même, voir les
hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant
devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps, lever
les yeux vers «l'Étoile de la Mer».]
[Note 21: Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent
achevées en 1522, le jour de la Saint Jean. Le bedeau vous laissera
vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages qui, dans la
couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure de leur
manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir
l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous
verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se
déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes
inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera
pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois
et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui
semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles
et ténues.]
[Note 22: Mlle Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met
sous les yeux une lettre de Ruskin où Notre-Dame de Paris, de Victor
Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.]
[Note 23: Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler d'Horace
comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est sage, les
hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux, par défaut
d'attention ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un grand obstacle à
ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait construire des vers
latins toujours avec l'introduction forcée du mot «Jupiter» quand
vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble toujours qu'Horace
ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle. Remarquez
l'assurance qu'il nous donne de sa piété: _Dis pieta mea, et musa,
cordi est_, etc.» (_Val d'Arno_, chap. IX, § 218, 219, 220, 221 et
suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa foi
religieuse que Wordworth, mais tout pouvoir de comprendre les honnêtes
poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos gentlemen par
l'exercice mécanique de la versification au collège. Dans tout le
cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer complètement de cette
idée que tous les vers ont été écrits comme exercices et que Minerve
n'était qu'un mot commode à mettre comme avant-dernier dans un
hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est plus faux... Horace
consacre son pin favori à Diane, chante son hymne automnal à Faunus,
dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à Apollon, et dit à la
petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront quoiqu'elle n'ait à
leur offrir qu'une poignée de sel et de farine--juste aussi
sérieusement que jamais gentleman anglais ait enseigné la foi
chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours sincères (_The
Queen of the air_, I, 47, 48). Et enfin: «La foi d'Horace en l'esprit
de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa colline et en la
protection des grands Dieux est Constante, profonde et effective (Fors
Clavigere Lettre XCII, 111).]
[Note 24: Cf. _Præterita_, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être
si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre
moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement
incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la
même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme
d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De
même plus haut (page 224 de la Bible): «Toutes les adversités,
qu'elles résident dans le tentation ou dans la _douleur_» et dans la
préface d'_Arrows of the Chace_. «J'ai dit à mon pays des paroles
dont pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la
douleur.» Et dans le texte qui nous occupe _chagrin_ est rapproché de
faute comme dans ces passages _tentation_ de _peine_ et _intérêt_ de
_douleur_. «Rien n'est frivole comme les mourants,» disait Emerson. À
un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin, la citation
de _Præterita_: «Que serais-je devenu si l'amour avait été avec moi
au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette lettre
de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que je
suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai
point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis
lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se
mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux
gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est
plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais
disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout
autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs
consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes
heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre
bien.»--(Note du traducteur.)]
[Note 25: Cf. _The Queen of the air_: «Comme j'ai beaucoup aimé--et
non dans des fins égoïstes--la lumière du matin est encore visible
pour moi sur les collines, vous pouvez croire en mes paroles et vous
serez heureux ensuite de m'avoir cru!»]
[Note 26: Cf. La Couronne d'Olivier Sauvage: «Le Grec lui-même sur ses
poteries ou ses amphores mettait un Hercule égorgeant des lions.»]
[Note 27: Allusion probable à Virgile: «_Nec magnos metuent armenta
leones._»]
[Note 28: Allusion à Isaïe, XI, 9.]
[Note 29: Allusion à saint Matthieu XXIV, 36.]
[Note 30: Cf. Bossuet, _Élévations sur les Mystères_: «Contenons les
vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen nous
commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel; ce sera dompter des
lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»]
[Note 31: M. Huysmans dit: «Les Évangiles insistent pour qu'on ne
confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à
cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge
les chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser
une question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à
côté, ou pour mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du
déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas». (_La Cathédrale_,
p. 354 et 455.)]
[Note 32: Saint Matthieu, XVII, 5.]
[Note 33: Saint Matthieu, XXI, 7.]
[Note 34: Cette apostrophe permet (malgré des analogies simplement
apparentes, «Isaïe déclara aux conservateurs de son temps», «un
marchand juif--le roi Salomon--qui avait fait une des fortunes les plus
considérables de l'époque _Unto this last_) de faire sentir combien le
génie de Ruskin diffère de celui de Renan. De ce même mot «fils de
David», Renan dit: «La famille de David était éteinte depuis
longtemps. Jésus se laissa pourtant donner un titre sans lequel il ne
pouvait espérer aucun succès; il finit, ce semble, par y prendre
plaisir, etc.» L'opposition n'apparaît ici qu'à propos d'une simple
dénomination. Mais quand il s'agit de longs versets, elle s'aggrave. On
sait avec quelle magnificence dans Sa Couronne d'Olivier Sauvage (_das
Eagles nest_), et surtout dans les Lys des Jardins des Reines, Ruskin a
cité la parole rapportée par saint Luc, IX, 58: «Jésus lui
répondit: «Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des
nids, mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.» Avec cette
ingéniosité merveilleuse qui, commentant les Évangiles à l'aide de
l'histoire et de la géographie (histoire et géographie d'ailleurs
forcément un peu hypothétiques), y donne aux moindres paroles du
Christ un tel relief de vie et semble les mouler exactement sur des
circonstances et des lieux d'une réalité indiscutable, mais qui
parfois risque par là-même d'en restreindre un peu le sens et la
portée, Renan, dont il peut être intéressant d'opposer ici la glose
à celle de Ruskin, croit voir dans ce verser de saint Luc comme un
signe que Jésus commençait à éprouver quelque lassitude de sa vie
vagabonde. (_Vie de Jésus_, p. 324 des premières éditions.) Il semble
qu'il y ait dans une telle interprétation, retenu sans doute par un
sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur sacrée, le germe
de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire, sous une forme
terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou seulement
classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une grande œuvre, une
œuvre de génie. Mais par moments on n'aurait pas beaucoup à faire
pour voir s'y esquisser comme une sorte de _Belle Hélène_ de
Christianisme.]
[Note 35: Cf. La description des chapiteaux du Palais des Doges (dans
_The Stones of Venice_).]
[Note 36: Cf. Volney, _Voyage en Syrie._]
[Note 37: Cf. Émile Mâle, _l'Art religieux au XVIIIe siècle_: «La
rébellion n'apparaît au moyen âge que sous un seul aspect, la
désobéissance à l'Église. La rose de Notre-Dame de Paris (ces
petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres, Amiens et
Reims) offre ce curieux détail: l'homme qui se révolte contre
l'évêque porte le bonnet conique des Juifs. Le Juif, qui depuis tant
de siècles refusait d'entendre la parole de l'Église, semble être le
symbole même de la révolte et de l'obstination.»]
[Note 38: _Cantiques des Cantiques_, VII, 1. La citation précédente se
rapporte à Éphésieus, VI, 15.]