Au-dessous de la Patience[35], la Colère: une femme poignardant un

homme avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a

aucun rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont

l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un

coup de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande

grossièreté française étant dans les gestes du cancan».

Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en

eux et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches

greffées dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera

abattu, mais pas pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde:

un homme et une femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa

quenouille. Sous saint Matthieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un

chameau: «Aujourd'hui c'est la bête la plus désobéissante et la plus

insupportable, dit Ruskin; mais le sculpteur du Nord connaissait peu son

caractère. Comme elle passe malgré tout sa vie dans les services les

plus pénibles, je pense qu'il l'a choisie comme symbole de

l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie ni sympathie, comme en

ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas capable de faire du

mal comme le bœuf[36]. Il est vrai que sa morsure est assez dangereuse,

mais à Amiens il est fort probable que cela n'était pas connu, même

des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou rien.»

Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion[37], un homme claquant du

doigt devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les

badauds anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils

soient»).

Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa

couronne. «Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta

couronne. Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de

l'église. «L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XIe et

XIIIe siècles, nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés avec la

préparation de l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds

dans tes souliers, ô fille de Prince![38]»

Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est

l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque

est l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de

l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde.

Sous saint Philippe est la Charité qui donne son manteau à un mendiant

nu[39].

Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous

d'elle, la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme oui

tient un sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un

écusson avec une racine mangeable signifiant: la tempérance

commencement de la sagesse). Au-dessous d'elle la Folie: le type usité

dans tous les psautiers primitifs d'un glouton armé d'un gourdin. «Le

fou a dit dans son cœur: «Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple

comme un morceau de pain.» (Psaume LIII)[40]. Sous saint Jude,

l'Humilité qui porte un écusson avec une colombe, et l'Orgueil qui

tombe de cheval.

«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque

tous portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même

message: «Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix

est ici», etc.[41], mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou

tourmentés, ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus

tourmenté de tous est Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est

représentée, mais le bas-relief qui est au-dessous de lui le montre

apercevant le Seigneur dans son temple et cependant il a le sentiment

qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix, mais plus

sereinement.»

Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui

figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales

prophéties: Ézéchiel assis devant deux roues[42], Daniel tenant un

livre que soutiennent des lions[43], puis assis au festin de Balthazar,

le figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière

qu'a prophétisés Joël[44], Amos cueillant les feuilles de la vigne

sans fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe[45],

Jonas s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier. Habakuk

qu'un ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune

lion[46], les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur

une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor[47], etc.

Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du

porche occidental, celle de la Vierge[48] (qui contient, outre la statue

de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la

Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Élisabeth, de la

Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois

Rois Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant

au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs

dont le sujet se rapporte à elle),--et celle de saint Firmin qui

contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de

cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux

les bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de

chaque mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au

musée du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la porte

Saint Firmin et dans le livre de M. Mâle des commentaires charmants sur

la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre[49].

«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces

bas-reliefs. Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour

la pensée. Et si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi,

il sera libre de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son

cœur; et en tous cas, il pourra entendre les vérités suivantes

qu'affirme leur ensemble.

«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ

n'est jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant

la pensée du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné--comme

l'Ami présent--comme le Prince de la Paix sur la terre[50]--comme le

Roi Éternel dans le ciel. Ce que sa vie _est_, ce que ses commandements

_sont_ et ce que son jugement _sera_, voilà ce qui nous est enseigné non

pas ce qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais bien ce qu'il

fait à présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est la pure,

joyeuse et belle leçon que nous donne le christianisme; et la

décadence de cette foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante

peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à

fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à

substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre

devoir présent[51].

«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les

prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs,

portent les leurs. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que

votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous

rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous

pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le

martyre, vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas.

Chaque pierre de cette construction a été cimentée de son sang.

Gardant donc ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers

la statue centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il

tient le livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite,

il bénit, mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou

plutôt dans un sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu

vivras»: montrer de la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de

pitié; être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton

cœur.

«Et avec cette parole de la loi inabolie:

«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu mourras»[52].

Mourir--quelque sens que vous donniez au mot--totalement et

irrévocablement.

«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes

œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots

des rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur

les rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement

qui est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le

plus d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se

dégage des premières pierres d'Amiens.

«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les

endroits du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et

l'empire sur elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La

connaissance et le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la

religion[53].

«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez

que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que

vous-mêmes si elles vous étaient révélées; si, vous efforçant de

tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour

de vous, vous aimiez à penser au jour où le juge de toute la terre

rendra tout juste[54] et où les petites collines se réjouiront de tous

côtés[55]; si, vous, séparant des compagnons qui vous ont donné

toute la meilleure joie que vous ayez eue sur la terre, vous désirez

jamais rencontrer de nouveau leurs yeux et presser leurs mains--là où

les yeux ne seront plus voilés, où les mains ne failliront plus; si,

vous préparant à être couchés sous l'herbe dans le silence et la

solitude sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous

vouliez vous préoccuper de la promesse qui vous a été faite d'un

temps dans lequel vous verriez la lumière de Dieu et connaîtriez les

choses que vous aviez soif de connaître, et marcheriez dans la paix de

l'amour éternel--alors l'espoir de ces choses pour vous est la

religion; leur substance dans votre vie est la foi. Et dans leur vertu

il nous est promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les

royaumes de Notre-Seigneur et de son Christ[56]».

Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIIIe siècle allaient

chercher à la cathédrale et que, par un luxe inutile et bizarre, elle

continue à offrir en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage

solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne

comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au

moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu

néanmoins le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous

apparaissent par delà notre vie comme la véritable réalité, à une

de «ces étoiles à qui il convient d'attacher notre char». Comprenant

mal jusque-là la portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais

dit, dans ma ferveur pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en

quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer

mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me

purifiera, car son inspiration est comme le lys de la vallée. Il

m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti

en effet que le parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à

tout jamais évanoui, puisqu'on le respire encore, au moins dans ses

paroles. Et voici que les pierres d'Amiens ont pris pour moi la dignité

des pierres de Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible, alors

qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes et beauté grave

dans leurs œuvres. _La Bible d'Amiens_ n'était, dans l'intention de

Ruskin, que le premier livre d'une série intitulée: _Nos pères nous

ont dit_; et en effet si les vieux prophètes du porche d'Amiens furent

sacrés à Ruskin, c'est que l'âme des artistes du XIIIe siècle était

encore en eux. Avant même de savoir si je l'y trouverais, c'est l'âme

de Ruskin que j'y allais chercher et qu'il a imprimée aussi

profondément aux pierres d'Amiens qu'y avaient imprimé la leur ceux

qui les sculptèrent, car les paroles du génie peuvent aussi bien que

le ciseau donner aux choses une forme immortelle. La littérature aussi

est une «lampe du sacrifice» qui se consume pour éclairer les

descendants. Je me conformais inconsciemment à l'esprit du titre: _Nos

pères nous ont dit_, en allant à Amiens dans ces pensées et dans le

désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour avoir cru en ces

hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et la beauté,

s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir cru aux

prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les

statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus

tout à fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les

statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins

l'œuvre pleine d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi,

et le sens éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être

l'œuvre de ces artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à

nous les rendre précieuses qu'elles soient du moins pour nous les

choses où Ruskin a trouvé cet esprit, frère du sien et père du

nôtre. Avant que nous arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas

pour nous surtout celle qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas

qu'il y avait encore des Saintes Écritures, puisque nous cherchions

pieusement la Vérité dans ses livres. Et maintenant nous avons beau

nous arrêter devant les statues d'Isaïe, de Jérémie d'Ézéchiel et

de Daniel en nous disant: «Voici les quatre grands prophètes, après

ce sont les prophètes mineurs, mais il n y a que quatre grands

prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas ici et dont pourtant

nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous le voyons partout.

C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la cathédrale; elle

est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a cessé de faire

entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes ses paroles.

C'est aux générations de les reprendre en chœur.

[Note 7: Une partie de cette étude a paru au _Mercure de France_, en

tête d'une traduction de la Bible d'Amiens. Nous tenons à exprimer

toute notre reconnaissance à M. Alfred Vallette, directeur du

_Mercure_, qui nous a gracieusement autorisé à reproduire ici notre

préface. Elle fut et reste offerte en témoignage d'admiration et de

reconnaissance à Léon Daudet.]

[Note 8: Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans lesquelles

Ruskin écrivit ce livre:

«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de

1877, mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau.

Il partit faire un tour aux cathédrales du nord de la France,

s'arrêtant auprès de ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens,

Beauvais, Chartres, Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M.

Brabanson à Amiens, où il passa la plus grande partie d'octobre. Il

écrivait un nouveau livre _la Bible d'Amiens_, destinée à être aux

_Seven Lamps_ ce que _Saint-Marks Rest_ était aux _Stones of Venice_.

Il ne se sentit pas en état de faire un cours à des étrangers à

Chesterfield, mais il visita de vieux amis à Eton, le 6 novembre 1880

pour faire une conférence sur Amiens. Pour une fois il oublia ses

notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et intéressant.

C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel ouvrage _la

Bible d'Amiens_, lui-même conçu comme le premier volume de _Our

Fathers_, etc., _Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté_, etc.

«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant

sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé

d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il

avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante

et salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une

attitude d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il

avait dit contre les croyances étroites et les pratiques

contradictoires, sans formuler aucune doctrine définie de la vie

future, et sans adopter le dogme d'aucune secte, il regardait la crainte

de Dieu et la révélation de l'Esprit Divin comme de grands faits et

des mobiles à ne pas négliger dans l'étude de l'histoire, comme la

base de la civilisation et les guides du progrès» (Collingwood, _The

Life and Work of John Ruskin_, II, p. 206 et suivantes). À propos du

sous-titre de _la Bible d'Amiens_, que rappelle M. Collingwood

(_Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour les garçons et les

filles oui ont été tenus sur les fonts baptismaux_), je ferai

remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de Ruskin, par

exemple à celui de _Mornings in Florence_. «De simples études sur

l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à celui de

_Saint-Marks Rest_, «Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui se

soucient encore de ses monuments».]

[Note 9: Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron par

Hunt, pendant l'incinération.--M. André Lebey (lui-même auteur d'un

sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante

rectification. Ce ne serait pas Hunt mais Trelawney qui aurait retiré

de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la

main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M.

Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney:

«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il

avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne

voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation.» La

veille, pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait

dit à Trelawney: «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître

aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux

récits de Trelawney et sans même faire la part de la dureté que

Childe Harold affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se

rappeler que, quelques lignes plus loin, Trelawney racontant

l'incinération de Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce

spectacle et regagna à la nage le Bolivar.»]

[Note 10: Voir l'admirable portrait de saint Martin au livre I de _la

Bible d'Amiens_: «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est

le patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la

Saint Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les

derniers rayons de l'été qui s'en va.»

Ces repas évoqués par Ruskin ne vont pas même sans une espèce de

cérémonial. «Saint Martin était un jour à dîner à la première

table du monde, à savoir chez l'empereur et l'impératrice de Germanie,

se rendant agréable à la compagnie, pas le moins du monde un saint à

la saint Jean-Baptiste. Bien entendu, il avait l'empereur à sa gauche,

l'impératrice à sa droite, tout se passait dans les règles.» (_la

Bible d'Amiens_, Ch. I, § 30.) Ce protocole auquel Ruskin fait allusion

ne paraît d'ailleurs avoir rien de celui des maîtres de maison

terribles, de ceux trop formalistes et dont le modèle me semble avoir

été tracé à jamais par ces versets de saint Matthieu: «Le roi

aperçut à table un homme qui n'avait pas d'habit de noces. Il lui dit:

«Mon ami, comment n'êtes-vous pas en habit?» Cet homme ayant gardé

le silence, le roi dit aux serviteurs: «Liez-lui les pieds et les mains

et jetez-le dans les ténèbres du dehors.»

Pour revenir à cette conception d'un saint qui «ne dépense pas un

souffle en une exhortation désagréable», il semble que Ruskin ne soit

n'est pas seul à se représenter ses saints favoris sous ces traits.

Même pour les simples clergymens de George Eliot ou les prophètes de

Carlyle, voyez combien ils sont différents de saint Firmin qui tapage

et crie comme un énergumène dans les rues d'Amiens, insulte, exhorte,

persuade, baptise, etc. Dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime

beaucoup en ce Knox, c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui.

C'était un homme de cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère

aussi du petit, sincère dans sa sympathie pour les deux; il avait sa

pipe de Bordeaux dans sa maison d'Édimbourg, c'était un homme joyeux

et sociable. Ils errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était

un fanatique sombre, spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des

plus solides d'entre les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De

même Burns: «était habituellement gai de paroles, un compagnon

d'infini enjouement, rire, sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre;

il a les plus gracieuses expressions de courtoisie, les plus bruyants

flots de gaieté, etc.» Et Mahomet: «Mahomet, sincère, sérieux,

cependant aimable, cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui

avec tout cela.» Carlyle aime à parler du rire de Luther. (Carlyle,

_les Héros_, traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 85, etc.)

Et dans George Eliot, voyez M. Irwine dans _Adam Bede_, M. Gilfil dans

les _Scènes de la vie du Clergé_, M. Farebrother dans _Middlemarch_,

etc.

«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à Mme

Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le

moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant

il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela

que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa

place, et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte,

c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et

laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en

chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais

vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une

meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la

société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et

assaisonner les détails des affaires paroissiales de force

plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du

vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour

lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société

de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures

maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire lady Stiwell

à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice

de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie

fine et gracieuse, etc.» Mais le plus souvent il restait à fume; sa

pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené a vous

parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (_le Roman de M.

Gilfil_, traduction d'Albert Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125,

126). «Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très

longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (_Tribulations du

Rév. Amos Barton_, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait

effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et

regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil

chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni

laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa

croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient

plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a

souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les

fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous

l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses

côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine

dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait

fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement

les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine

était aussi différent de cela que possible, mais il était si

pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se

conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un

fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous

rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (_Adam Bede_, même trad.,

pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).--(Note du traducteur.)]

Pastiches et mélanges · 第 7 / 18 段