C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et celui, je suppose,

que vous préférerez, que j'ai suivi, la première rois que je suis

allé à Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis

devant moi, sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les

mendiants dont il parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être

encore les mêmes. Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les

prescriptions ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône,

avec l'illusion, où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout

à l'heure, d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin.

Associé à ma charité, de moitié dans mon offrande, je croyais le

sentir qui conduisait mon geste. Je connaissais et, à moins de frais,

l'état d'âme de Frédéric Moreau dans l'_Éducation sentimentale_,

quand sur le bateau, devant Mme Arnoux, il allonge vers la casquette du

harpiste sa main fermée et «l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis

d'or. «Ce n'était pas, dit Flaubert, la vanité qui le poussait à

faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où

il l'associait, un mouvement de cœur presque religieux.»

Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins

sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors

seulement je regardai. La journée était splendide et j'étais arrivé

à l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne

à la Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant les

instants où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat

différent, fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que

le soleil ne visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de

chaleur au front de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève

jamais sa journée sans avoir fait le tour de l'immense cathédrale.

C'était l'heure de sa visite à la Vierge, et c'était à sa caresse

momentanée qu'elle semblait adresser son sourire séculaire, ce sourire

que Ruskin trouve, vous l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il

préfère les reines, d'un art plus naïf et plus grave, du porche royal

de Chartres. Si j'ai cité le passage où Ruskin explique cette

préférence, c'est que _The two Paths_ était de 1850 et _la Bible

d'Amiens_ de 1885, le rapprochement des textes et des dates montre à

quel point _la Bible d'Amiens_ diffère de ces livres comme nous en

écrivons tant sur les choses que nous avons étudiées pour pouvoir en

parler (à supposer même que nous ayons pris cette peine) au lieu de

parler des choses parce que nous les avons dès longtemps étudiées,

pour contenter un goût désintéressé, et sans songer qu'elles

pourraient faire plus tard la matière d'un livre. J'ai pensé que vous

aimeriez mieux _la Bible d'Amiens_, de sentir qu'en la feuilletant

ainsi, c'étaient des choses sur lesquelles Ruskin a, de tout temps,

médité celles qui expriment par là le plus profondément sa pensée,

que vous preniez connaissance; que le présent qu'il vous faisait était

de ceux qui sont le plus précieux à ceux qui aiment, et qui consistent

dans les objets dont on s'est longtemps servi soi-même sans intention

de les donner un jour, rien que pour soi. En écrivant son livre, Ruskin

n'a pas eu à travailler pour vous, il n'a fait que publier sa mémoire

et vous ouvrir son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée prendrait

quelque importance à vos yeux, quand vous verriez que, près de trente

ans avant _la Bible d'Amiens_, elle avait, dans la mémoire de Ruskin,

sa place où, quand il avait besoin de donner à ses auditeurs un

exemple, il savait la trouver, pleine de grâce et chargée de ces

pensées graves à qui il donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors

elle comptait déjà parmi ces manifestations de la beauté qui ne

donnaient pas seulement à ses yeux sensibles une délectation comme il

n'en connut jamais de plus vive, dans lesquelles la Nature, en lui

donnant ce sens esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher,

comme dans son expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli

sur la terre du Vrai et du Divin.

Sans doute si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée

déserta la tête de Ruskin, comme cet oiseau mystérieux qui dans une

toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort

pour fuir la maison,--parmi les formes familières qui traversèrent

encore la confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y

appliquer au passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée.

Redevenue maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée,

tenant dans ses bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice

que laisse seule rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé.

Et, comme dans le contact des meubles familiers, dans la dégustation

des mets habituels, les vieillards éprouvent, sans presque les

connaître, leurs dernières joies, discernables du moins à la peine

souvent funeste qu'on leur causerait en les en privant, croyez que

Ruskin ressentait un plaisir obscur à voir un moulage de la Vierge

Dorée, descendue, par l'entraînement invincible du temps, des hauteurs

de sa pensée et des prédilections de son goût, dans la profondeur de

sa vie inconsciente et dans les satisfactions de l'habitude.

Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non

seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art

individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche,

à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons

la voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir

la Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées

de l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M.

André Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été

construits pour recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles--si

individuelles qu'elles soient d'ailleurs,--qui ont été faites pour eux

et ne sauraient sans sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège

esthétique) être placées ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire

si particulier, combien j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de

maîtresse de maison céleste; combien j'aime son accueil à cette porte

de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d'aubépines. Comme

les rosiers, les lys, les figuiers d'un autre porche, ces aubépines

sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval; si

longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a

déjà effeuillé devant l'église, comme au jour solennel d'une

Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour

sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui a déjà pourtant

duré plus que notre foi) cessera, par l'effritement des pierres qu'il

écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la beauté,

comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens que

j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une statue qui fait ainsi à

tout jamais partie de tel lieu de la terre, d'une certaine ville,

c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme une personne, qui est

un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille sur la

face des continents, dont les employés de chemins de fer, en nous

criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement venir pour

la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que jamais on

ne verra deux fois»,--une telle statue a peut-être quelque chose de

moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous cas, par

un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de ces

liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La

Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe (sans vouloir

déplaire à M. Hallays) son lieu de naissance, que nous importe même

qu'elle soit naturalisée française?--Elle est quelque chose

comme une admirable «Sans-patrie». Nulle part où des regards

chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une

«déracinée». Nous n'en pouvons dire autant de sa sœur souriante et

sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire?) la

Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d'Amiens,

n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un voyage, pour venir au porche

Saint Honoré, n'ayant plus bougé depuis, s'étant peu à peu halée à

ce vent humide de la Venise du Nord qui, au-dessus d'elle, a courbé la

flèche, regardant depuis tant de siècles les habitants de cette ville

dont elle est le plus ancien et le plus sédentaire habitant[20], elle

est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas une œuvre d'art. C'est une

belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de

province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener, et où, pour

d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine

figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits moineaux se

poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main

accueillante, pu picorer les étamines de pierre des aubépines antiques

qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre

une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un

chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend

la mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son

cortège innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque

relief de la pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse

du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que

nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette

même Vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que

nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec

lui dans la cathédrale.

«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement que par cette

porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent

à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais

je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand

elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et

splendide et les piliers des bas côtés du transept forment avec ceux

du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside

montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que

vous avancez du transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité

ouest de la nef, au contraire, une personne irrévérente pourrait

presque croire que ce n'est pas l'abside qui est élevée, mais la nef

qui est étroite. Si d'ailleurs vous ne vous sentez pas pris

d'admiration pour le chœur et le cercle lumineux qui l'entoure, quand

vous élevez vos regards vers lui du centre de la croix, vous n'avez pas

besoin de continuer à voyager et à chercher à voir des cathédrales,

car la salle d'attente de n'importe quelle gare du chemin de fer est un

lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais si, au contraire, il vous

étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il

vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et

des mathématiques d'accomplir une chose plus puissante et plus noble

que cette procession de verrières, en mariant la pierre au verre, ni

rien qui paraisse plus grand.

Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans l'avoir

vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre existence et

les nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles précipitent

vous laissent seulement un quart d'heure--sans être hors

d'haleine--pour la contemplation de la capitale de la Picardie,

donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les

portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela

ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie,

vous ne le pourrez pas. C'est du flamboyant dans son plein

développement juste à la fin du XVe siècle. Vous verrez là l'union

de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français:

sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout ce que je connais

je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait été taillé dans

les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois doux, à jeunes

grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui

résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans.

Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile,

s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches

vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante... et s'élance,

s'entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable,

impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine

d'histoire qu'aucun livre[21].»

Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les

musées par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces

stalles continuent, elles-mêmes si vieilles, si illustres et si belles,

à exercer à Amiens, leurs modestes fonctions de stalles--dont elles

s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction des

Amiénois--comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en

continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons.

Ces fonctions consistent, avant même d'instruire les âmes, à

supporter les corps, et c'est à quoi, rabattues pendant chaque office

et présentant leur envers, elles s'emploient modestement.

Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou

plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur

et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs

des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui

s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on

éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce

qui est comme la sève, avec le temps, débordante de l'arbre. La

naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans

laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quand

à «ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches», tous motifs

tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a

sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour

conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables

oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que

la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Gallé a su tirer

du cœur harmonieux des chênes.

Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus

particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est

pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est

pas seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo[22], un

livre de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans

doute, avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la

façade occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au

matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose

et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de

ces heures que ses cloches sonnent dans le ciel, et que Claude Monet a

fixées dans des toiles sublimes où se découvre la vie de cette chose

que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en l'immergeant

en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la terre en sa

double révolution se déroule dans les siècles, et d'autre part se

renouvelle et s'achève chaque jour,--alors, la dégageant des

changeantes couleurs dont la nature l'enveloppe, vous ressentez devant

cette façade une impression confuse mais forte. En voyant monter vers

le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de

grandeur humaine dans leur stature de pierre tenant à la main leur

croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces

générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois,

ce défilé de pécheurs, cette assemblée de juges, cette envolée

d'anges, les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres,

debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au

bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et

éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des

cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que

c'est une grande chose que cette ascension géante, immobile et

passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à

sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à suivre,

c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une

cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale

gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je

voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que,

quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel,

d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur

de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité.

«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XXIVes psaumes, bien appris et

crus, sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la loi et

la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle découverte

de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Considérez quel

autre groupe de littérature historique et didactique a une étendue

pareille à celle de la Bible.

«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne

dis pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature.

Essayez, autant qu'il est possible à chacun de nous--qu'il soit

défenseur ou adversaire de la foi--de dégager son intelligence de

l'habitude et de l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et

demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou

remplir sa fonction, quand même toutes les bibliothèques de l'univers

seraient restées intactes. Je ne suis pas contempteur de la

littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune

interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi

affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle

qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à

travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que

j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace[23]. Le devoir qui me

fut imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des

évangiles et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit

par la main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse

qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles

pour les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Jusqu'à

quel point mon esprit a été paralysé par les fautes et les chagrins

de ma vie[24]; jusqu'à quel point dépasse ma conjecture ou ma

confession; jusqu'où ma connaissance de la vie est courte, comparée à

ce que j'aurais pu apprendre si j'avais marché plus fidèlement dans la

lumière qui m'avait été départie, dépasse ma conjecture ou ma

confession. Mais comme je n'ai jamais écrit pour ma renommée, j'ai

été préservé des erreurs dangereuses pour les autres[25]... et les

expressions fragmentaires... que j'ai été capable de donner... se

relient à un système général d'interprétation de la littérature

sacrée, à la fois classique et chrétienne..., Qu'il y ait une

littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et se

fondant avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen âge,

c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la plus

frappante dans l'influence indépendante et cependant similaire de

Virgile sur le Dante et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du lion

de Némée vaincu avec l'aide d'Athénée est la véritable racine de la

légende du compagnon de saint Jérôme, conquis par la douceur

guérissante de l'esprit de vie. Je l'appelle une légende seulement.

Qu'Héraklès ait jamais tué[26] ou saint Jérôme jamais chéri la

créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous. Mais la

légende de saint Jérôme reprend la prophétie du millénium et

prédit avec la Sibylle de Cumes[27], et avec Isaïe, un jour où la

crainte de l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de

la haine, et s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne

sera plus fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute

l'étendue de la montagne sainte[28] et où la paix de la terre sera

délivrée de son présent chagrin, comme le présent et glorieux

univers animé est sorti du désert naissant dont les profondeurs

étaient le séjour des dragons et les montagnes des dômes de feu: Ce

jour-là aucun homme ne le connaît[29], mais le royaume de Dieu est

déjà venu pour ceux qui ont arraché de leur propre cœur ce qui

était rampant et de nature inférieure et ont appris à chérir ce qui

est charmant et humain dans les enfants errants des nuages et des

champs[30].»

Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je

vais essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au

porche occidental d'Amiens.

Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au

sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. À sa gauche

(c'est-à-dire à droite pour nous qui en regardant le porche faisons

face au Christ, mais nous emploierons les mots gauche et droite par

rapport à la statue du Christ) six apôtres: près de lui Pierre, puis

s'éloignant de lui, Jacques le Majeur, Jean, Matthieu, Simon. À sa

droite Paul, puis Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et

Jude[31]. À la suite des apôtres sont les quatre grands prophètes.

Après Simon, Isaïe et Jérémie; après Jude, Ézéchiel et Daniel;

puis, sur les trumeaux de la façade occidentale tout entière viennent

les douze prophètes mineurs; trois sur chacun des quatre trumeaux, et,

en commençant par le trumeau qui se trouve le plus à gauche: Osée,

Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée,

Zacharie, Malachie. De sorte que la cathédrale, toujours au sens

propre, repose sur le Christ, et sur les prophètes qui l'ont prédit

ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé. Les prophètes du Christ

et non ceux de Dieu le Père:

«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment

de la Transfiguration[32]. Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.»

Aussi Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Élie

qui fut un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais,

ajoute Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble pas

être ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant:

«Hosanna au fils de David»[33], et ne verra aucune image de son

père?[34] Le Christ lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la

racine et l'épanouissement de David», et la racine n'aurait près de

soi pas «trace de la terre qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi;

David et son fils sont ensemble. David est le piédestal de la statue du

Christ. Il tient son sceptre dans la main droite, un phylactère dans la

gauche.

«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture

ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui

a appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui

avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle

était connue au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle n

'était d'ailleurs qu'un signe, un symbole de la présence divine et non

une idole, dans notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait comme

l'Esprit vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la Parole de

vie, le Roi de gloire, le Seigneur des armées. Le «Seigneur des

Vertus», _Dominus Virtutum_, c'est la meilleure traduction de l'idée

que donnaient à un disciple instruit du XIIIe siècle les paroles du

XXIVe psaume.»

Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche

occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont

placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous

l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque

apôtre représentant: le bas-relief supérieur la vertu qu'il a

enseignée ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des

prophètes les bas-reliefs figurent leurs prophéties.

Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson;

au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui,

effrayé par un animal, laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau

continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive». Sous

saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant

jamais).

Pastiches et mélanges · 第 6 / 18 段