de temps à perdre si je voulais arriver avant la nuit chez mes parents,
à mi-chemin à peu près entre Lisieux et Louviers. À ma droite, à ma
gauche, devant moi, le vitrage de l'automobile, que je gardais fermé,
mettait pour ainsi dire sous verre la belle journée de septembre que,
même à l'air libre, on ne voyait qu'à travers une sorte de
transparence. Du plus loin qu'elles nous apercevaient, sur la route où
elles se tenaient courbées, de vieilles maisons bancales couraient
prestement au-devant de nous en nous tendant quelques roses fraîches ou
nous montraient avec fierté la jeune rose trémière qu'elles avaient
élevée et qui déjà les dépassait de la taille. D'autres venaient,
appuyées tendrement sur un poirier que leur vieillesse aveugle avait
l'illusion d'étayer encore, et le serraient contre leur cœur meurtri
où il avait immobilisé et incrusté à jamais l'irradiation chétive
et passionnée de ses branches. Bientôt, la route tourna et le talus
qui la bordait sur la droite s'étant abaissé, la plaine de Caen
apparut, sans la ville qui, comprise pourtant dans l'étendue que
j'avais sous les yeux, ne se laissait voir ni deviner, à cause de
l'éloignement. Seuls, s'élevant du niveau uniforme de la plaine et
comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers
de Saint Étienne. Bientôt, nous en vîmes trois, le clocher de
Saint Pierre les avait rejoints[5]. Rapprochés en une triple aiguille
montagneuse, ils apparaissaient comme, souvent dans Turner, le
monastère ou le manoir qui donne son nom au tableau, mais qui, au
milieu de l'immense paysage de ciel, de végétation et d'eau, tient
aussi peu de place, semble aussi épisodique et momentané, que
l'arc-en-ciel, la lumière de cinq heures du soir, et la petite paysanne
qui, au premier plan, trotte sur le chemin entre ses paniers. Les
minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers
étaient toujours seuls devant nous, comme des oiseaux posés sur la
plaine, immobiles, et qu'on distingue au soleil. Puis, l'éloignement se
déchirant comme une brume qui dévoile complète et dans ses détails
une forme invisible l'instant d'avant, les tours de la Trinité
apparurent, ou plutôt une seule tour, tant elle cachait exactement
l'autre derrière elle. Mais elle s'écarta, l'autre s'avança et toutes
deux s'alignèrent. Enfin, un clocher retardataire (celui de
Saint-Sauveur, je suppose) vint, par une volte hardie, se placer en face
d'elles. Maintenant, entre les clochers multipliés, et sur la pente
desquels on distinguait la lumière qu'à cette distance on voyait
sourire, la ville, obéissant d'en bas à leur élan sans pouvoir y
atteindre, développait d'aplomb et par montées verticales la fugue
compliquée mais franche de ses toits. J'avais demandé au mécanicien
de m'arrêter un instant devant les clochers de Saint-Étienne; mais, me
rappelant combien nous avions été longs à nous en rapprocher quand
dès le début ils paraissaient si près, je tirais ma montre pour voir
combien de minutes nous mettrions encore, quand l'automobile tourna et
m'arrêta à leur pied. Restés si longtemps inapprochables à l'effort
de notre machine qui semblait patiner vainement sur la route, toujours
à la même distance d'eux, c'est dans les dernières secondes seulement
que la vitesse de tout le temps totalisée devenait appréciable. Et,
géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudement
au-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d'arrêter pour ne
pas nous heurter contre le porche.
Nous poursuivîmes notre route; nous avions déjà quitté Caen depuis
longtemps, et la ville, après nous avoir accompagnés quelques
secondes, avait disparu, que, restés seuls à l'horizon à nous
regarder fuir, les deux clochers de Saint-Étienne et le clocher de
Saint Pierre agitaient encore en signe d'adieu leurs cimes
ensoleillées. Parfois, l'un s'effaçait pour que les deux autres
pussent nous apercevoir un instant encore; bientôt, je n'en vis plus
que deux. Puis ils virèrent une dernière fois comme deux pivots d'or,
et disparurent à mes yeux. Bien souvent depuis, passant au soleil
couché dans la plaine de Caen, je les ai revus, parfois de très loin
et qui n'étaient que comme deux fleurs peintes sur le ciel, au-dessus
de la ligne basse des champs; parfois, d'un peu plus près et déjà
rattrapés par le clocher de Saint Pierre, semblables aux trois jeunes
filles d'une légende abandonnées dans une solitude où commençait à
tomber l'obscurité; et tandis que je m'éloignais je les voyais
timidement chercher leur chemin et, après quelques gauches essais et
trébuchements maladroits de leurs nobles, silhouettes, se serrer les
uns contre les autres, glisser l'un derrière l'autre, ne plus faire sur
le ciel encore rose qu'une seule forme noire délicieuse et résignée
et s'effacer dans la nuit.
Je commençais de désespérer d'arriver assez tôt à Lisieux pour
être le soir même chez mes parents, qui heureusement n'étaient pas
prévenus de mon arrivée, quand vers l'heure du couchant nous nous
engageâmes sur une pente rapide au bout de laquelle, dans la cuvette
sanglante de soleil où nous descendions à toute vitesse, je vis
Lisieux qui nous y avaient précédés, relever et disposer à la hâte
ses maisons blessées, ses hautes cheminées teintes de pourpre; en un
instant tout avait repris sa place et quand quelques secondes plus tard
nous nous arrêtâmes au coin de la rue aux Fèvres, les vieilles
maisons dont les fines tiges de bois nervure s'épanouissent à l'appui
des croisées en têtes de saints ou de démons, semblaient ne pas avoir
bougé depuis le XVe siècle. Un accident de machine nous força de
rester jusqu'à la nuit tombante à Lisieux; avant de partir je voulus
revoir à la façade de la cathédrale quelques-uns des feuillages dont
parle Ruskin, mais les faibles lumignons qui éclairaient les rues de la
ville cessaient sur la place où Notre-Dame était presque plongée dans
l'obscurité. Je m'avançais pourtant, voulant au moins toucher de la
main l'illustre futaie de pierre, dont le porche est planté et entre
les deux rangs si noblement taillés de laquelle défila peut-être la
pompe nuptiale d'Henri II d'Angleterre et d'Éléonore de Guyenne. Mais
au moment où je m'approchais d'elle à tâtons, une subite clarté
l'inonda; tronc par tronc, les piliers sortirent de la nuit, détachant
vivement, en pleine lumière sur un fond d'ombre, le large modelé de
leurs feuilles de pierre. C'était mon mécanicien, l'ingénieux
Agostinelli, qui, envoyant aux vieilles sculptures le salut du présent
dont la lumière ne servait plus qu'à mieux lire les leçons du passé,
dirigeait successivement sur toutes les parties du porche, à mesure que
je voulais les voir, les feux du phare de son automobile[6]. Et quand je
revins vers la voiture je vis un groupe d'enfants que la curiosité
avait amenés là et qui, penchant sur le phare leurs têtes dont les
boucles palpitaient dans cette lumière surnaturelle, recomposaient ici,
comme projetée de la cathédrale dans un rayon, la figuration
angélique d'une Nativité. Quand nous quittâmes Lisieux, il faisait
nuit noire; mon mécanicien avait revêtu une vaste mante de caoutchouc
et coiffé une sorte de capuche qui, enserrant la plénitude de son
jeune visage imberbe, le faisait ressembler, tandis que nous nous
enfoncions de plus en plus vite dans la nuit, à quelque pèlerin ou
plutôt à quelque nonne de la vitesse. De temps à autre--sainte
Cécile improvisant sur un instrument plus immatériel encore--il
touchait le clavier et tirait un des jeux de ces orgues cachés dans
l'automobile et dont nous ne remarquons guère la musique, pourtant
continue, qu'à ces changements de registres que sont les changements de
vitesse; musique pour ainsi dire abstraite, tout symbole et tout nombre,
et qui fait penser à cette harmonie que produisent, dit-on, les
sphères, quand elles tournent dans l'éther. Mais la plupart du temps
il tenait seulement dans sa main sa roue--sa roue de direction (qu'on
appelle volant)--assez semblable aux croix de consécration que tiennent
les apôtres adossés aux colonnes du chœur dans la Sainte-Chapelle de
Paris, à la croix de Saint-Benoît, et en général à toute
stylisation de la roue dans l'art du moyen âge. Il ne paraissait pas
s'en servir tant il restait immobile, mais la tenait comme il aurait
fait d'un symbole dont il convenait qu'il fût accompagné; ainsi les
saints, aux porches des cathédrales, tiennent l'un une ancre, un autre
une roue, une harpe, une faux, un gril, un cor de chasse, des pinceaux.
Mais si ces attributs étaient généralement destinés à rappeler
l'art dans lequel ils excellèrent de leur vivant, c'était aussi
parfois l'image de l'instrument par quoi ils périrent; puisse le volant
de direction du jeune mécanicien qui me conduit rester toujours le
symbole de son talent plutôt que d'être la préfiguration de son
supplice! Nous dûmes nous arrêter dans un village où je fus pendant
quelques instants, pour les habitants, ce «voyageur» qui n'existait
plus depuis les chemins de fer et que l'automobile a ressuscité, celui
à qui la servante dans les tableaux flamands verse le coup de
l'étrier, qu'on voit dans les paysages du Cuyp, s'arrêtant pour
demander son chemin, comme dit Ruskin, à un passant dont «l'aspect
seul indique qu'il est incapable de le renseigner», et qui, dans les
fables de La Fontaine, chevauche au soleil et au vent, couvert d'un
chaud balandras à l'entrée de l'automne, «quand la précaution au
voyageur est bonne»,--ce «cavalier» qui n'existe plus guère
aujourd'hui dans la réalité et que pourtant nous apercevons encore
quelquefois galopant à marée basse au bord de la mer quand le soleil
se couche (sorti sans doute du passé à la faveur des ombres du soir),
faisant du paysage de mer que nous avons sous les yeux, une «marine»
qu'il date et qu'il signe, petit personnage qui semble ajouté par
Lingelbach, Wouwermans ou Adrien Van de Velde, pour satisfaire le goût
d'anecdotes et de figures des riches marchands de Harlem, amateurs de
peinture, à une plage de Guillaume Van de Velde ou de Ruysdaël. Mais
surtout de ce voyageur, ce que l'automobile nous a rendu de plus
précieux c'est cette admirable indépendance qui le faisait partir à
l'heure qu'il voulait et s'arrêter où il lui plaisait. Tous ceux-là
me comprendront que parfois le vent en passant a soudain touché du
désir irrésistible de fuir avec lui jusqu'à la mer où ils pourront
voir, au lieu des inertes pavés du village vainement cinglés par la
tempête, les flots soulevés lui rendre coup pour coup et rumeur pour
rumeur; tous ceux surtout qui savent ce que peut être, certains soirs,
l'appréhension de s'enfermer avec sa peine pour toute la nuit, tous
ceux qui connaissent quelle allégresse c'est, après avoir lutté
longtemps contre son angoisse et comme on commençait à monter vers sa
chambre en étouffant les battements de son cœur, de pouvoir s'arrêter
et se dire: «Eh bien! non, je ne monterai pas; qu'on selle le cheval,
qu'on apprête l'automobile», et toute la nuit de fuir, laissant
derrière soi les villages où notre peine nous eût étouffé, où nous
la devinons sous chaque petit toit qui dort, tandis que nous passions à
toute vitesse, sans être reconnu d'elle, hors de ses atteintes.
Mais l'automobile s'était arrêtée au coin d'un chemin creux, devant
une porte feutrée d'iris défleuris et de roses. Nous étions arrivés
à la demeure de mes parents. Le mécanicien donne de la trompe pour que
le jardinier vienne nous ouvrir, cette trompe dont le son nous déplaît
par sa stridence et sa monotonie, mais qui pourtant, comme toute
matière, peut devenir beau s'il s'imprègne d'un sentiment. Au cœur de
mes parents il a retenti joyeusement comme une parole inespérée...
«Il me semble que j'ai entendu... Mais alors ce ne peut être que
lui!» Ils se lèvent, allument une bougie tout en la protégeant contre
le vent de la porte qu'ils ont déjà ouverte dans leur impatience,
tandis qu'au bas du parc la trompe dont ils ne peuvent plus
méconnaître le son devenu joyeux, presque humain, ne cesse plus de
jeter son appel uniforme comme l'idée fixe de leur joie prochaine,
pressant et répété comme leur anxiété grandissante. Et je songeais
que dans _Tristan et Isolde_ (au deuxième acte d'abord quand Isolde
agite son écharpe comme un signal, au troisième acte ensuite à
l'arrivée de la nef) c'est, la première fois, à la redite stridente,
indéfinie et de plus en plus rapide de deux notes dont la succession
est quelquefois produite par le hasard dans le monde inorganisé des
bruits; c'est, la deuxième fois, au chalumeau d'un pauvre pâtre, à
l'intensité croissante, à l'insatiable monotonie de sa maigre chanson,
que Wagner, par une apparente et géniale abdication de sa puissance
créatrice, a confié l'expression de la plus prodigieuse attente de
félicité qui ait jamais rempli l'âme humaine.
[Note 5: Je me suis naturellement abstenu de reproduire dans ce
volume les nombreuses pages que j'ai écrites sur des églises dans
le _Figaro_ par exemple: l'église de village (bien que très supérieure
à mon avis à bien d'autres qu'on lira plus loin). Mais elles avaient
passé dans «À la recherche du temps perdu» et je ne pouvais
me répéter. Si j'ai fait une exception pour celle-ci, c'est que dans
«Du côté de chez Swann» elle n'est que citée partiellement d'ailleurs,
entre guillemets, comme un exemple de ce que j'écrivis dans
mon enfance. Et dans le IVe volume (non encore paru) de «À la
recherche du temps perdu», la publication dans le _Figaro_ de cette
page remaniée est le sujet de presque tout un chapitre.]
[Note 6: Je ne prévoyais guère quand j'écrivais ces lignes que
sept ou huit ans plus tard ce jeune homme me demanderait à
dactylographier un livre de moi, apprendrait l'aviation sous le nom de
Marcel Swann dans lequel il avait amicalement associé mon nom
de baptême et le nom d'un de mes personnages et trouverait la
mort à vingt-six ans, dans un accident d'aéroplane, au large
d'Antibes.]
JOURNÉES DE PÈLERINAGE
RUSKIN À NOTRE-DAME D'AMIENS, À ROUEN, ETC.[7]
Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer à
Amiens une journée en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était
pas la peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à
Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre[8]. Et, d'autre
part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte
des Héros», je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le
lieu où un grand nomme est né et celui où il est mort; mais les lieux
qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même que nous aimons
dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage?
Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste
seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas
nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander
sa pensée, et qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre
où d'un poète dont le corps fut consumé, ne reste--arraché aux
flammes par un autre poète--que le cœur[9]?
Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il
touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins), et par là
préservé du ridicule, ces promenades esthétiques. Dites que vous
allez à Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une
exposition de Primitifs flamands, on regrettera de ne pouvoir vous
accompagner. Mais si vous avouez que vous allez voir, à la Pointe du
Raz, une tempête, en Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une
statue aimée de Ruskin, on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en
espère pas moins que vous irez à Amiens après m'avoir lu.
Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais
les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours
chance d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de
gens qui prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car
personne n'est original et fort heureusement pour la sympathie et la
compréhension qui sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans
une trame universelle que nos individualités sont taillées. Si l'on
savait analyser l'âme comme la matière, on verrait que, sous
l'apparente diversité des esprits aussi bien que sous celle des choses,
il n'y a que peu de corps simples et d'éléments irréductibles et
qu'il entre dans la composition de ce que nous croyons être notre
personnalité, des substances fort communes et qui se retrouvent un peu
partout dans l'Univers.
Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur
les lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages
que nous y essayons gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant et
comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond de
Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en sommes
réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un genre
de déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à Amiens
surtout; vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un
après-midi sans avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu
vous chercher à la gare. Il va s'informer non seulement de la façon
dont vous êtes doué pour ressentir les beautés de Notre-Dame, mais du
temps que l'heure du train que vous comptez reprendre vous permet d'y
consacrer. Il ne vous montrera pas seulement le chemin, qui mène à la
cathédrale, mais tel ou tel chemin, selon que vous serez plus ou moins
pressé. Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres
dispositions de l'esprit que donne la satisfaction du corps, peut-être
aussi pour vous montrer qu'à la façon des saints à qui vont ses
préférences, il n'est pas contempteur du plaisir «honnête[10]»,
avant de vous mener à l'église, il vous conduira chez le pâtissier.
Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique, vous êtes
déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous: «L'intelligent
voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à mi-chemin entre
Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante[11]
où son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que
le nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque
grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur
somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi
probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il y a un buffet
bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il n'est
toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt
lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place
d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de
côté les îles des lagunes, la «Reine des Eaux» de la France était
«à peu près aussi large que Venise elle-même, et traversée non par
de longs courants de marée montante et descendante[12], mais par onze
beaux cours d'eau à truites... aussi larges que la Dove d'Isaac
Walton[13], qui se réunissant de nouveau après qu'ils ont
tourbillonné à travers ses rues, sont bordés comme ils descendent
vers les sables de Saint-Valéry, par des bois de tremble et des
bouquets de peupliers[14] dont la grâce et l'allégresse semblent
jaillir de chaque magnifique avenue comme l'image de la vie de l'homme
juste: «_Erit tanquam lignum quod plantatum est secus decursus
aquarum._»
Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de
ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une
ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre,
en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le
tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs
dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et
de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses
propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et
sa renommée se répandait dans tous les pays. Velours de toutes
couleurs, employés pour lutter, comme dans _Carpaccio_, contre les
tapis du Turc et briller sur les tours arabesques de Barbarie. Pourquoi
cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la Somme?
Pourquoi une petite-fille française pouvait-elle se dire la sœur de
Venise et la servante de Carthage et de Tyr. L'intelligent voyageur
anglais, contraint d'acheter son sandwich au jambon et d'être prêt
pour le «En voiture, messieurs», n'a naturellement pas de temps à
perdre à aucune de ces questions. Mais c'est trop parler de voyageurs
pour qui Amiens n'est qu'une station importante à vous qui êtes venu
pour visiter la cathédrale et qui méritez qu'on vous fasse mieux
employer, votre temps; on va vous mener à Notre-Dame, mais par quel
chemin?
«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la
meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si
vous avez plein loisir et que le jour soit beau[15], le mieux serait de
descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière
et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle
s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des
tours et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville,
puis, en revenant, trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de
traverse; prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront
tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la
façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la
peine que vous aurez eue à les atteindre.
«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même
en France, ou si vous ne pouvez ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi
arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis,
ou si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que
vous vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou
deux, alors en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes encore
une assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de quelque
conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une jolie chose
et commencera à la regarder. J'estime que le mieux est alors de monter
à pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un moment sur le chemin
pour vous tenir en bonne humeur, et achetez quelques tartes et bonbons
dans une des charmantes boutiques de pâtissier qui sont à gauche.
Juste après les avoir passées, demandez le théâtre, et vous monterez
droit au transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire à tout le
monde. Chacun est forcé d'aimer l'ajourement aérien de la flèche qui
le surmonte et qui semble se courber vers le vent d'ouest, bien que cela
ne soit pas;--du moins sa courbure est une longue habitude contractée
graduellement avec une grâce et une soumission croissantes pendant ces
trois derniers cents ans,--et arrivant tout à fait au porche, chacun
doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le milieu,
avec sa tête un peu de côté, son nimbe de côté aussi, comme un
chapeau seyant. Elle est une madone de décadence, en dépit, ou plutôt
en raison de sa joliesse[16] et de son gai sourire de soubrette; elle
n'a rien à faire là non plus, car ceci est le porche de saint Honoré,
non le sien. Saint Honoré avait coutume de se tenir là, rude et gris,
pour vous recevoir; il est maintenant banni au porche nord où jamais
n'entre personne. Il y a longtemps de cela, dans le XIVe siècle, quand
le peuple commença pour la première fois à trouver le christianisme
trop grave, fit une foi plus joyeuse pour la France et voulut avoir
partout une madone soubrette aux regards brillants, laissant sa propre
Jeanne d'Arc aux yeux sombres se faire brûler comme sorcière; et
depuis lors les choses allèrent leur joyeux train, tout droit, «ça
allait, ça ira», aux plus joyeux jours de la guillotine. «Mais
pourtant ils savaient encore sculpter au XIVe siècle, et la madone et
son linteau d'aubépines en fleurs[17] sont dignes que vous les
regardiez et encore plus les sculptures aussi délicates et plus
calmes[18] qui sont au-dessus, qui racontent la propre histoire de saint
Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg de Paris qui
porte son nom.
«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez
d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent
là[19]. Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non
être là ou s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si
vous-même méritez d'en avoir un à donner et donnez-le joliment et non
comme s'il vous brûlait les doigts.»