fille de la Reine, s'était accommodée et avait épousé le duc de
Gesvres. Il avait prié son cousin Robert de Montesquiou-Fezensac, de se
trouver à ce parvulo de Saint-Cloud. Mais celui-ci répondit par cet
admirable apophtegme qu'il descendait des anciens comtes de Fezensac,
lesquels sont connus avant Philippe-Auguste, et qu'il ne voyait pas pour
quelle raison cent ans--c'était le prince Murat qu'il voulait
dire--devraient passer avant mille ans. Il était fils de T. de
Montesquiou qui était fort dans la connaissance de mon père et dont
j'ai parlé en son lieu, et avec une figure et une tournure qui
sentaient fort ce qu'il était et d'où il était sorti, le corps
toujours élancé, et ce n'est pas assez dire, comme renversé en
arrière, qui se penchait, à la vérité, quand il lui en prenait
fantaisie, en grande affabilité et révérences de toutes sortes, mais
revenait assez vite à sa position naturelle qui était toute de
fierté, de hauteur, d'intransigeance à ne plier devant personne et à
ne céder sur rien, jusqu'à marcher droit devant soi sans s'occuper du
passage, bousculant sans paraître le voir, ou s'il voulait fâcher,
montrant qu'il le voyait, qui était sur le chemin, avec un grand
empressement toujours autour de lui des gens des plus de qualité et
d'esprit à qui parfois il faisait sa révérence de droite et de
gauche, mais le plus souvent leur laissait, comme on dit, leurs frais
pour compte, sans les voir, les deux yeux devant soi, parlant fort haut
et fort bien à ceux de sa familiarité qui riaient de toutes les
drôleries qu'il disait, et avec grande raison, comme j'ai dit, car il
était spirituel autant que cela se peut imaginer, avec des grâces qui
n'étaient qu'à lui et que tous ceux qui l'ont approché ont essayé,
souvent sans le vouloir et parfois même sans s'en douter, de copier et
de prendre, mais pas un jusqu'à y réussir, ou à autre chose qu'à
laisser paraître en leurs pensées, en leurs discours et presque dans
l'air de l'écriture et le bruit de la voix qu'il avait toutes deux fort
singulières et fort belles, comme un vernis de lui qui se reconnaissait
tout de suite et montrait par sa légère et indélébile surface, qu'il
était aussi difficile de ne pas chercher à l'imiter que d'y parvenir.
Il avait souvent auprès de lui un Espagnol dont le nom était Yturri et
que j'avais connu, lors de mon ambassade à Madrid, comme il a été
rapporté. En un temps où chacun ne pousse guère ses vues plus loin
qu'à faire distinguer son mérite, il avait celui, à la vérité fort
rare, de mettre tout le sien à faire mieux éclater celui de ce comte,
à l'aider dans ses recherches, dans ses rapports avec les libraires,
jusque dans les soins de sa table, ne trouvant nulle tâche fastidieuse
si seulement elle lui en épargnait quelqu'une, la sienne n'étant, si
l'on peut dire, qu'écouter et faire retentir au loin les propos de
Montesquiou, comme faisaient ces disciples qu'avaient accoutumé d'avoir
toujours avec eux les anciens sophistes, ainsi qu'il appert des écrits
d'Aristote et des discours de Platon. Cet Yturri avait gardé la
manière bouillante de ceux de son pays, lesquels à propos de tout ne
vont pas sans tumulte, dont Montesquiou le reprenait fort souvent et
fort plaisamment, à la gaieté de tous et tout le premier d'Yturri
même, qui s'excusait en riant sur la chaleur de la race et avait garde
d'y rien changer, car cela plaisait ainsi. Il se connaissait en objets
d'autrefois dont beaucoup profitaient pour l'aller voir et consulter
là-dessus, jusque dans la retraite que s'étaient ajustée nos deux
ermites et qui était sise, comme j'ai dit, à Neuilly, proche de la
maison de M. le duc d'Orléans.
Montesquiou invitait fort peu et fort bien, tout le meilleur et le plus
grand, mais pas toujours les mêmes et à dessein, car il jouait fort au
roi, avec des faveurs et des disgrâces jusqu'à l'injustice à en
crier, mais tout cela soutenu par un mérite si reconnu, qu'on le lui
passait, mais quelques-uns pourtant fort fidèlement et fort
régulièrement, qu'on était presque toujours sûr de trouver chez lin
quand il donnait un divertissement, comme la duchesse Mme de
Clermont-Tonnerre de laquelle il sera parlé beaucoup plus loin, qui
était fille de Gramont, petite-fille du célèbre ministre d'État,
sœur du duc de Guiche, qui était fort tourné, comme on l'a vu, vers
la mathématique et la peinture, et Mme Greffulhe, qui était Chimay, de
la célèbre maison princière des comtes de Bossut. Leur nom est
Hennin-Liétard et j'en ai déjà parlé à propos du prince de Chimay,
à qui l'Électeur de Bavière fit donner la Toison d'or par Charles II
et qui devint mon gendre, grâce à la duchesse Sforze, après la mort
de sa première femme, fille du duc de Nevers. Il n'était pas moins
attaché à Mme de Brantes, fille de Cessac, dont il a déjà été
parlé fort souvent et qui reviendra maintes fois dans le cours de ces
Mémoires, et aux duchesses de la Roche-Guyon et de Fezensac. J'ai
suffisamment parlé de ces Montesquiou à propos de leur plaisante
chimère de descendre de Pharamond, comme si leur antiquité n'était
pas assez grande et assez reconnue pour ne pas avoir besoin de la
barbouiller de fables, et de l'autre à propos du duc de la Roche-Guyon,
fils aîné du duc de La Rochefoucauld et survivancier de ses deux
charges, de l'étrange présent qu'il reçut de M. le duc d'Orléans, de
sa noblesse à éviter le piège que lui tendit l'astucieuse
scélératesse du premier président de Mesmes et du mariage de son fils
avec Mlle de Toiras. On y voyait fort aussi Mme de Noailles, femme du
dernier frère du duc d'Ayen, aujourd'hui duc de Noailles, et dont la
mère est La Ferté. Mais j'aurai l'occasion de parler d'elle plus
longuement comme de la femme du plus beau génie poétique qu'ait vu son
temps, et qui a renouvelé, et l'on peut dire agrandi, le miracle de la
célèbre Sévigné. On sait que ce que j'en dis est équité pure,
étant assez au su de chacun en quels termes j'en suis venu avec le duc
de Noailles, neveu du cardinal et mari de Mlle d'Aubigné, nièce de Mme
de Maintenon, et je me suis assez étendu en son lieu sur ses
astucieuses menées contre moi jusqu'à se faire avec Canillac avocat
des conseillers d'État contre les gens de qualité, son adresse à
tromper son oncle le cardinal, à bombarder Daguesseau chancelier, à
courtiser Effiat et les Rohan, à prodiguer les grâces pécuniaires
énormes de M. le duc d'Orléans au comte d'Armagnac pour lui faire
épouser sa fille, après avoir manqué pour elle le fils aîné du duc
d'Albret. Mais j'ai trop parlé de tout cela pour y revenir et de ses
noirs manèges à l'égard de Law et dans l'affaire des pierreries et
lors de la conspiration du duc et de la duchesse du Maine. Bien
différent, et à tant de générations d'ailleurs, était Mathieu de
Noailles, qui avait épousé celle dont il est question ici et que son
talent a rendu fameuse. Elle était la fille de Brancovan, prince
régnant de Valachie, qu'ils nomment là-bas Hospodar, et avait autant
de beauté que de génie. Sa mère était Musurus qui est le nom d'une
famille très noble et très des premières de la Grèce, fort
illustrée par diverses ambassades nombreuses et distinguées et par
l'amitié d'un de ces Musurus avec le célèbre Erasme. Montesquiou
avait été le premier à parler de ses vers. Les duchesses allaient
souvent écouter les siens, à Versailles, à Sceaux, à Meudon, et
depuis quelques années les femmes de la ville les imitent par une
mécanique connue et font venir des comédiens qui les récitent dans le
dessein d'en attirer quelqu'une, dont beaucoup iraient chez le Grand
Seigneur plutôt que de ne pas les applaudir. Il y avait toujours
quelque récitation dans sa maison de Neuilly, et aussi le concours tant
des poètes les plus fameux que des plus honnêtes gens et de la
meilleure compagnie, et de sa part, à chacun, et devant les objets de
sa maison, une foule de propos, dans ce langage si particulier à lui
que j'ai dit, dont chacun restait émerveillé.
Mais toute médaille a son revers. Cet homme d'un mérite si hors de
pair, où le brillant ne nuisait pas au profond, cet homme, qui a pu
être dit délicieux, qui se faisait écouter pendant des heures avec
amusement pour les autres comme pour lui-même, car il riait fort de ce
qu'il disait comme s'il avait été à la fois l'auteur et le parleur,
et avec profit pour eux, cet homme avait un vice: il n'avait pas moins
soif d'ennemis que d'amis. Insatiable des derniers, il était implacable
aux autres, si l'on peut ainsi dire, car à quelques années de
distance, c'était les mêmes dont il avait cessé d'être engoué. Il
lui fallait toujours quelqu'un, sous le prétexte de la plus futile
pique, à détester, à poursuivre, à persécuter, par où if était la
terreur de Versailles car il ne se contraignait en rien et de sa voix
qu'il avait fort haute lançait devant qui ne lui revenait pas les
propos les plus griefs, les plus spirituels, les plus injustes, comme
quand il cria fort distinctement devant Diane de Peydan de Brou, veuve
estimée du marquis de Saint-Paul, qu'il était aussi fâcheux pour le
paganisme que pour le catholicisme qu'elle s'appelât à la fois Diane
et Saint Paul. C'était de ses rapprochements de mots dont personne ne
se fut avisé et qui faisaient trembler. Ayant passé sa jeunesse dans
le plus grand monde, son âge mûr parmi les poètes, revenu également
des uns et des autres, il ne craignait personne et vivait dans une
solitude qu'il rendait de plus en plus stricte par chaque ancien ami
qu'il en chassait. Il était fort de ceux de Mme Straus, fille et veuve
des célèbres musiciens Halévy et Bizet, femme d'Émile Straus, avocat
à la cour des Aides, et de qui les admirables répliques sont dans la
mémoire de tous. Sa figure était restée charmante et aurait suffi
sans son esprit à attirer tous ceux qui se pressaient autour d'elle.
C'est elle qui, une fois dans la chapelle de Versailles où elle avait
son carreau, comme M. de Noyon dont le langage était toujours si outré
et si éloigné du naturel demandait s'il ne lui semblait pas que la
musique qu'on entendait était octogonale, lui répondit: «Ah!
monsieur, j'allais le dire!» comme à quelqu'un qui a prononcé avant
tous une chose qui vient naturellement à l'esprit.
On ferait un volume si l'on rapportait tout ce qui a été dit par elle
et qui vaut de n'être pas oublié. Sa santé avait toujours été
délicate. Elle en avait profité de bonne heure pour se dispenser des
Marly, des Meudon, n'allait faire sa cour au Roi que fort rarement, où
elle était toujours reçue seule et avec une grande considération. Les
fruits et les eaux dont elle avait fait en tous temps un usage qui
surprenait, sans liqueurs, ni chocolat, lui avaient noyé l'estomac,
dont Fagon n'avait pas voulu s'apercevoir depuis qu'il diminuait. Il
appelait charlatans ceux qui donnent des remèdes ou n'avaient pas été
reçus dans les facultés, à cause de quoi il chassa un Suisse qui
aurait pu la guérir. À la fin, comme son estomac s'était déshabitué
des nourritures trop fortes, son corps du sommeil et des longues
promenades, elle tourna cette fatigue en distinction. Mme la duchesse de
Bourgogne la venait voir et ne voulait pas être conduite au delà de la
première pièce. Elle recevait les duchesses, assise, qui la visitaient
tout de même tant c'était un délice de l'écouter. Montesquiou ne
s'en faisait pas faute; il était fort aussi dans la familiarité de Mme
Standish, sa cousine, qui vint à ce parvulo de Saint-Cloud, étant
l'amie la plus anciennement admise en tout et dans la plus grande
proximité avec la reine d'Angleterre, la plus distinguée par elle, où
toutes les femmes ne lui cédèrent point le pas comme cela aurait dû
être et ne fut pas par l'incroyable ignorance de M. le duc d'Orléans,
qui la crut peu de chose parce qu'elle s'appelait Standish, alors
qu'elle était fille d'Escars, de la maison de Pérusse, petite-fille de
Brissac, et une des plus grandes dames du royaume comme aussi l'une des
plus belles et avait toujours vécu dans la société la plus trayée
dont elle était le suprême élixir. M. le duc d'Orléans ignorait
aussi que H. Standish était fils d'une Noailles, de la branche des
marquis d'Arpajon. Il fallut que M. d'Hinnisdal le lui apprit. On eut
donc à ce parvulo le scandale fort remarquable du prince Murat, sur un
ployant, à côté du roi d'Angleterre. Cela fit un étrange vacarme qui
retentit bien loin de Saint-Cloud. Ceux qui avaient à cœur le bien de
l'État en sentirent les bases sapées; le Roi, si peu versé dans
l'histoire des naissances et des rangs, mais comprenant la flétrissure
infligée à sa couronne par la faiblesse d'avoir anéanti la plus haute
dignité du royaume, attaqua de conversation là-dessus le comte A. de
La Rochefoucauld, qui l'était plus que personne et qui, commandé de
répondre par son maître, qui était aussi son ami, ne craignit pas de
le faire en termes si nets et si tranchants qu'il fut entendu de tout le
salon où se jouait pourtant à gros bruit un fort lansquenet. Il
déclara que, fort attaché à la grandeur de sa maison, il ne croyait
pas pourtant que cet attachement l'aveuglât et lui fit rien dérober à
quiconque, quand il trouvait qu'il était--pour ne pas dire plus--un
aussi grand seigneur que le prince Murat; que pourtant il avait toujours
cédé le pas au duc de Gramont et continuerait à faire de même. Sur
quoi le roi fit faire défense au prince Murat de ne prendre en nulle
circonstance plus que la qualité d'Altesse et le traversement du
parquet. Le seul qui eut pu y prétendre était Achille Murat, parce
qu'il a des prérogatives souveraines dans la Mingrélie qui est un
État avoisinant ceux du czar. Mais il était aussi simple qu'il était
brave, et sa mère, si connue pour ses écrits et dont il avait hérité
l'esprit charmant, avait bien vite compris que le solide et le réel de
sa situation était moins chez ces Moscovites que dans la maison bien
plus que princière qui était la sienne, car elle était la fille du
duc de Rohan-Chabot.
Le prince J. Murat ploya un moment sous l'orage, le temps de passer ce
fâcheux détroit, mais il n'en fut pas davantage et on sait que
maintenant, même à ses cousins, les lieutenants-généraux ne font
point difficulté, sans aucune raison qui se puisse approfondir, de
donner le Pour et le Monseigneur, et le Parlement, quand il va les
complimenter, envoie ses huissiers les baguettes levées, à quoi
Monsieur le Prince avait eu tant de peine d'arriver, malgré le rang de
prince du sang. Ainsi tout décline, tout s'avilit, tout est rongé dès
le principe, dans un État où le fer rouge n'est pas porté d'abord sur
les prétentions pour qu'elles ne puissent plus renaître.
Le roi d'Angleterre était accompagné de milord Derby qui jouissait
ici, comme dans son pays, de beaucoup de considération. Il n'avait pas
au premier abord cet air de grandeur et de rêverie qui frappait tant
chez B. Lytton, mort depuis, ni le singulier visage et qui ne se pouvait
oublier de milord Dufferin. Mais il plaisait peut-être plus encore
qu'eux par une façon d'amabilité que n'ont point les Français et par
quoi ils sont conquis. Louvois l'avait voulu presque malgré lui auprès
du Roi à cause de ses capacités et de sa connaissance approfondie des
affaires de France.
Le roi d'Angleterre évita de qualifier M. le duc d'Orléans en lui
parlant, mais voulut qu'il eut un fauteuil, à quoi il ne prétendait
pas, mais qu'il eut garde de refuser. Les princesses du sang mangèrent
au grand couvert par une grâce qui fit crier très fort mais ne porta
pas d'autre fruit. Le souper fut servi par Olivier, premier maître
d'hôtel du Roi. Son nom était Dabescat; il était respectueux, aimé
de tous, et si connu à la cour d'Angleterre que plusieurs des seigneurs
qui accompagnaient le Roi le virent avec plus de plaisir que les
chevaliers de Saint-Louis récemment promus par le Régent et dont la
figure était nouvelle. Il gardait une grande fidélité à la mémoire
du feu Roi et allait chaque année à son service à Saint-Denis, où,
à la honte des courtisans oublieux, il se trouvait presque toujours
seul avec moi. Je me suis arrêté un instant sur lui, parce que par la
connaissance parfaite qu'il avait de son état, par sa bonté, par sa
liaison avec les plus grands sans se familiariser, ni bassesse, il
n'avait pas laissé de prendre de l'importance à Saint-Cloud et d'y
faire un personnage singulier.
Le régent fit à Mme Standish la remarque fort juste qu'elle ne portait
pas ses perles comme les autres dames, mais d'une façon qu'avait
imitée la reine d'Angleterre. Guiche se trouvait là, qui y avait été
mené comme au licou par la peur de s'attirer pour toujours le régent
et n'était pas fort aise d'y être. Il se plaisait bien plus à la
Sorbonne et dans les Académies dont il était recherché plus que
personne. Mais enfin le régent l'avait fait prendre, il sentit ce qu'il
devait au respect de la naissance, sinon de la personne, au bien de
l'État, peut-être à sa propre sûreté, ce qu'il y aurait de trop
marqué à ne pas venir, ne pas y avoir de milieu entre se perdre et
refuser, et il sauta le bâton. À ce mot de perles, je le cherchai des
yeux. Les siens, très ressemblants à ceux de sa mère, étaient
admirables, avec un regard qui, bien que personne n'aimât autant que
lui à se divertir semblait percer au travers de sa prunelle, dès que
son esprit était tendu à quelque objet sérieux. On a vu qu'il était
Gramont, dont le nom est Aure, de cette illustre maison considérée par
tant d'alliances et d'emplois depuis Sanche-Garcie d'Aure et Antoine
d'Aure, vicomte d'Aster, qui prit le nom et les armes de Gramont. Armand
de Gramont, dont il est question ici, avec tout le sérieux que n'avait
pas l'autre, rappelait les grâces de ce galant comte de Guiche, qui
avait été si initié dans les débuts du règne de Louis XIV. Il
dominait sur tous les autres ducs, ne fut-ce que par son savoir infini
et ses admirables découvertes. Je peux dire avec vérité que j'en
parlerais de même si je n'avais reçu de lui tant de marques d'amitié.
Sa femme était digne de lui, ce qui n'est pas peu dire. La position de
ce duc était unique. Il était les délices de la cour, l'espoir avec
raison des savants, l'ami sans bassesse des plus grands, le protecteur
avec choix de ceux qui ne l'étaient pas encore, le familier avec une
considération infinie de José Maria Sert qui est l'un des premiers
peintres de l'Europe pour la ressemblance des visages et la décoration
sage et durable des bâtiments. Il a été marqué en son temps comment,
quittant ma berline pour des mules en me rendant à Madrid pour mon
ambassade, j'avais été admirer ses ouvrages dans une église où ils
sont disposés avec un art prodigieux, entre la rangée des balcons des
autels et des colonnes incrustées des marbres les plus précieux. Le
duc de Guiche causait avec Ph. de Caraman-Chimay, oncle de celui qui
était devenu mon gendre. Leur nom est Riquet et celui-là avait
vraiment l'air de Riquet à la Houppe tel qu'il est dépeint dans les
contes. Nonobstant son visage promettait l'agrément et la finesse et
tenait ses promesses, à ce que m'ont dit ses amis. Mais je n'avais
nulle habitude avec lui pour ainsi dire pas de commerce, et je ne parle
dans ces Mémoires que des choses que j'ai pu connaître par moi-même.
J'entraînai le duc de Guiche dans la galerie pour qu'on ne pût nous
entendre:--Eh bien! lui dis-je, le régent vous a-t-il parlé du
Moine.--Oui, me répondit-il en souriant, et pour ce coup, malgré ces
cunctations, je crois l'avoir persuadé. Pour que notre bref colloque ne
fût pas remarqué, nous nous approchâmes fort à côté du régent, et
Guiche me fit remarquer qu'on parlait encore de pierreries, Standish
ayant conté que dans un incendie tous les diamants de sa mère, Mme de
Poix, avaient brûlé et étaient devenus noirs, pour laquelle
particularité, fort curieuse en effet, on les avait portés au cabinet
du roi d'Angleterre où ils étaient conservés:--Mais alors si le
diamant noircit par le feu, le charbon ne pourrait-il être changé en
diamant demanda, le régent en se tournant vers Guiche d'un air
embarrassé, qui haussa les épaules en me regardant confondu par cet
ensorcellement d'un homme qu'il avait pensé convaincu.
On vit pour la première fois à Saint-Cloud le comte de Fels, dont le
nom est Frich, qui vint pour faire sa cour au roi d'Angleterre. Ces
Frich, bien que sortis autrefois de la lie du peuple, sont fort
glorieux. C'est à l'un d'eux que la bonne femme Cornuel répondit,
comme il lui faisait admirer la livrée d'un de ses laquais et ajoutait
qu'elle lui venait de son grand-père:«--Eh! là, monsieur, je ne
savais pas que monsieur votre grand-père était laquais.» La présence
au parvulo du comte de Fels parut étrange à ceux qui s'étonnent
encore; l'absence du marquis de Castellane les surprit davantage. Il
avait travaillé plus de vingt ans avec le succès que l'on sait au
rapprochement de la France et de l'Angleterre où il eut fait un
excellent ambassadeur, et du moment que le roi d'Angleterre venait à
Saint-Cloud, son nom, illustre à tant d'égards, était le premier qui
fût venu à l'esprit. On vit à ce parvulo une autre nouveauté fort
singulière, celle d'un prince d'Orléans voyageant en France incognito
sous le nom très étrange d'infant d'Espagne. Je représentai en vain
à M. le duc d'Orléans que, si grande que fût la maison d'où sortait
ce prince, on ne concevait pas qu'on pût appeler infant d'Espagne qui
ne l'était pas dans son pays même, où on donne seulement ce nom à
d'héritier de la couronne, comme on l'a vu dans la conversation que
j'eus avec Guelterio lors de mon ambassade à Madrid; bien plus que
d'infant d'Espagne à infant tout court, il n'y avait qu'un pas et que
le premier servirait de chausse-pied au second. Sur quoi M. le duc
d'Orléans se récria qu'on ne disait le Roi tout court que pour le Roi
de France, qu'il avait été ordonné à M. le duc de Lorraine, son
oncle, de ne plus se permettre de dire le Roi de France, en parlant du
Roi, faute de quoi il ne sortirait oncques de Lorraine et qu'enfin si
l'on dit le Pape, sans plus, c'est que tout autre nom ne serait pour lui
de nul usage. Je ne pus rien répliquer à tous ces beaux raisonnements,
mais je savais où la faiblesse du régent le conduirait et je me
licenciai à le lui dire. On en a vu la fin et qu'il y a beau temps
qu'on ne dit plus que l'infant tout court. Les envoyés du roi d'Espagne
l'allèrent chercher à Paris et le menèrent à Versailles, où il fut
faire sa révérence au Roi qui resta enfermé avec lui durant une
grande heure, puis passa dans la galerie et le présenta, où tout le
monde admira fort son esprit. Il visita près de la maison de campagne
du prince de Cellamare celle du comte et de la comtesse de Beaumont où
s'était déjà rendu le roi d'Angleterre. On a dit avec raison que
jamais mari et femme n'avaient été faits si parfaitement l'un pour
l'autre, ni pour eux leur magnifique et singulière demeure sise sur le
chemin des Annonciades où elle semblait les attendre depuis cent ans.
Il loua la magnificence des jardins en termes parfaitement choisis et
mesurés, et de là se rendit à Saint-Cloud pour le parvulo, mais y
scandalisa par la prétention insoutenable d'avoir la main sur le
régent. La faiblesse de celui-ci fit que les discussions aboutirent à
ce mezzo--termine fort inouï que le régent et l'infant d'Espagne
entrèrent en même temps, par une porte différente, dans la salle où
se donnait le souper. Ainsi crut-on couvrir la main. Il y charma de
nouveau tout le monde par son esprit, mais ne baisa aucune des
princesses et seulement la reine d'Angleterre, ce qui surprit fort. Le
Roi fut outré d'apprendre la prétention de la main et que la faiblesse
du régent lui eût permis d'éclore. Il n'admit pas davantage le titre
d'infant et déclara que ce prince serait reçu seulement à son rang
d'ancienneté, aussitôt après le duc du Maine. L'infant d'Espagne
essaya d'arriver à son but par d'autres voies. Elles ne lui réussirent
point. Il cessa de visiter le Roi autrement que par un reste d'habitude
et avec une assiduité légère. À la fin il en essuya des dégoûts et
on ne le vit plus que rarement à Versailles où son absence se fit fort
sentir et causa le regret qu'il n'y eût pas porté ses tabernacles.
Mais cette disgression sur les titres singuliers nous a entraînés trop
loin de l'affaire du Moine.
(_à suivre._)
MÉLANGES
EN MÉMOIRE DES
ÉGLISES
ASSASSINÉES
I
LES ÉGLISES SAUVÉES
LES CLOCHERS DE CAEN. LA CATHÉDRALE
DE LISIEUX
JOURNÉES EN AUTOMOBILE