Talleyrand-Périgord dont il a été maintes fois parlé, avec force
éloges, et très mérités au cours de ces Mémoires. Les Rohan en
firent la noce où se trouvèrent des gens de qualité. Il ne voulut pas
que sa femme fût assise en se mariant, mais elle osa la housse sur sa
chaise et se fit incontinent appeler duchesse de Montmorency, dont elle
ne fut pas plus avancée. La campagne continua contre les Impériaux qui
malgré les révoltes d'Hongrie, causées par la cherté du pain,
remportèrent quelques succès devant Château-Thierry. Ce fut là qu'on
vit pour la première fois l'indécence de M. de Vendôme traité
publiquement d'Altesse. La gangrène gagna jusqu'aux Murat et ne
laissait pas de me causer des soucis contre lesquels je soutenais
difficilement mon courage si bien que j'étais allé loin de la cour,
passer à la Ferté la quinzaine de Pâques en compagnie d'un
gentilhomme qui avait servi dans mon régiment et était fort
considéré par le feu Roi, quand la veille de Quasimodo un courrier que
m'envoyait Mme de Saint-Simon me rendit une lettre par laquelle elle
m'avisait d'être à Meudon dans le plus bref délai qu'il se pourrait,
pour une affaire d'importance, concernant M. le duc d'Orléans. Je crus
d'abord qu'il s'agissait de celle du faux marquis de Ruffec, qui a été
marquée en son lieu; mais Byron l'avait écumée, et par quelques mots
échappés à Mme de Saint-Simon, de pierreries et d'un fripon appelé
Le Moine, je ne doutai plus qu'il ne s'agît encore d'une de ces
affaires d'alambics qui, sans mon intervention auprès du chancelier,
avaient été si près de faire--j'ose à peine à l'écrire--enfermer
M. le duc d'Orléans à la Bastille. On sait en effet que ce malheureux
prince, n'ayant aucun savoir juste et étendu sur les naissances,
l'histoire des familles, ce qu'il y a de fondé dans les prétentions,
l'absurdité qui éclate dans d'autres et laisse voir le tuf qui n'est
que néant, l'éclat des alliances et des charges, encore moins l'art de
distinguer dans sa politesse le rang plus ou moins élevé, et
d'enchanter par une parole obligeante qui montre qu'on sait le réel et
le consistant, disons le mot, l'intrinsèque des généalogies, n'avait
jamais su se plaire à la cour, s'était vu abandonné par la suite de
ce dont il s'était détourné d'abord, tant et si loin qu'il en était
tombé, encore que premier prince du sang, à s'adonner à la chimie, à
la peinture, à l'Opéra, dont les musiciens venaient souvent lui
apporter leurs livres et leurs violons qui n'avaient pas de secrets pour
lui. On a vu aussi avec quel art pernicieux ses ennemis, et par-dessus
tous le maréchal de Villeroy, avaient usé contre lui de ce goût si
déplacé de chimie, lors de la mort étrange du dauphin et de la
dauphine. Bien loin que les bruits affreux qui avaient été alors
semés avec une pernicieuse habileté par tout ce qui approchait la
Maintenon eussent fait repentir M. le duc d'Orléans de recherches qui
convenaient si peu à un homme de sa sorte, on a vu qu'il les avait
poursuivies avec Mirepoix, chaque nuit, dans les carrières de
Montmartre, en travaillant sur du charbon qu'il faisait passer dans un
chalumeau où, par une contradiction qui ne se peut concevoir que comme
un châtiment de la Providence, ce prince qui tirait une gloire
abominable de ne pas croire en Dieu m'a avoué plus d'une fois avoir
espéré voir le diable.
Les affaires du Mississipi avaient tourné court et le duc d'Orléans
venait, contre mon avis, de rendre son inutile édit contre les
pierreries. Ceux qui en possédaient, après avoir montré de
l'empressement et éprouvé de la peine à les offrir, préfèrent les
garder en les dissimulant, ce qui est bien plus facile que pour
l'argent, de sorte que malgré tous les tours de gobelets et diverses
menaces d'enfermerie, la situation des finances n'avait été que fort
peu et fort passagèrement améliorée. Le Moine le sut et pensa faire
croire à M. le duc d'Orléans qu'elle le serait s'il le persuadait
qu'il était possible de fabriquer du diamant. Il espérait du même
coup flatter par là les détestables goûts de chimie de ce prince et
qu'il lui ferait ainsi sa cour. C'est ce qui n'arriva pas tout de suite.
Il n'était pourtant pas difficile d'approcher M. le duc d'Orléans
pourvu qu'on n'eût ni naissance, ni vertu. On a vu ce qu'étaient les
soupers de ces roués d'où seule la bonne compagnie était tenue à
l'écart par une exacte clôture. Le Moine, qui avait passé sa vie,
enterré dans la crapule la plus obscure et ne connaissait pas à la
cour un homme qui se put nommer, ne sut pourtant à qui s'adresser pour
entrer au Palais Royal; mais à la fin, la Mouchi en fit la planche. Il
vit M. le duc d'Orléans, lui dit qu'il savait faire du diamant, et ce
prince, naturellement crédule, s'en coiffa. Je pensai d'abord que le
mieux était d'aller au Roi par Maréchal. Mais je craignis de faire
éclater la bombe, qu'elle n'atteignit d'abord celui que j'en voulais
préserver et je résolus de me rendre tout droit au Palais Royal. Je
commandai mon carrosse, en pétillant d'impatience et je m'y jetai comme
un homme qui n'a pas tous ses sens à lui. J'avais souvent dit à M. le
duc d'Orléans que je n'étais pas homme à l'importuner de mes
conseils, mais que lorsque j'en aurais, si j'osais dire, à lui donner,
il pourrait penser qu'ils étaient urgents et lui demandais qu'il me
fît alors la grâce de me recevoir de suite car je n'avais jamais été
d'une humeur à faire antichambre. Ses valets les plus principaux me
l'eussent évité, du reste, par la connaissance que j'avais de tout
l'intérieur de sa cour. Aussi bien me fit-il entrer ce jour-là sitôt
que mon carrosse se fût rangé dans la dernière cour du Palais Royal,
qui était toujours remplie de ceux à qui l'accès eût dû en être
interdit, depuis que, par une honteuse prostitution de toutes les
dignités et par la faiblesse déplorable du Régent, ceux des moindres
gens de qualité, qui ne craignaient même plus d'y monter en manteaux
longs, y pouvaient pénétrer aussi bien et presque sur le même rang
que ceux des ducs. Ce sont là des choses qu'on peut traiter de
bagatelles, mais auxquelles n'auraient pu ajouter foi ceux des hommes du
précédent règne, qui, pour leur bonheur, sont morts assez tôt pour
ne les point voir. Aussitôt entré auprès du régent que je trouvai
sans un seul de ses chirurgiens ni de ses autres domestiques, et après
que je l'eusse salué d'une révérence fort médiocre et fort courte
qui me fut exactement rendue:--Eh bien, qu'y a-t-il encore? me dit-il
d'un air de bonté et d embarras.--Il y a, puisque vous me commandez de
parler, Monsieur, lui dis-je avec feu en tenant mes regards fichés sur
les siens qui ne les purent soutenir, que vous êtes en train de perdre
auprès de tous le peu d'estime et de considération--ce furent là les
termes dont je me servis--qu'a gardé pour vous le gros du monde.
Et, le sentant outré de douleur, (d'où, malgré ce que je savais de sa
débonnaireté, je conçus quelque espérance,) sans m'arrêter, pour me
débarrasser en une fois de la fâcheuse pilule qu'il me fallait lui
faire prendre, et ne pas lui laisser le temps de m'interrompre, je lui
représentai avec le plus terrible détail en quel abandon il vivait à
la cour, quel progrès ce délaissement, il fallait dire le vrai; mot,
ce mépris, avaient fait depuis quelques années; combien ils
s'augmenteraient de tout le parti que les cabales ne manqueraient pas de
tirer scéléralement des prétendues inventions du Moine pour jeter
contre lui-même des accusations ineptes, mais dangereuses au dernier
point; je lui rappelai--et je frémis encore parfois, la nuit quand je
me réveille, de la hardiesse que j'eus d'employer ces mots
mêmes--qu'il avait été accusé à plusieurs reprises d'empoisonnement
contre les princes qui lui barraient la voie au trône; que ce grand
amas de pierreries qu'on ferait accepter comme vraies l'aiderait à
atteindre plus facilement à celui d'Espagne, pour quoi on ne doutait
point qu'il y eut concert entre lui, la cour de Vienne, l'empereur et
Rome; que par la détestable autorité de celle-ci il répudierait Mme
d'Orléans dont c'était pour lui une grâce de la Providence que les
dernières couches eussent été heureuses, sans quoi eussent été
renouvelées les infâmes rumeurs d'empoisonnement; qu'à vrai dire,
pour vouloir la mort de madame sa femme, il n'était pas comme son
frère convaincu du goût italien--ce furent encore mes termes--mais que
c'était le seul vice dont on ne l'accusât pas (non plus que n'avoir
pas les mains nettes), puisque ses relations avec Mme la duchesse de
Berry paraissaient à beaucoup ne pas être celles d'un père; que s'il
n'avait pas hérité l'abominable goût de Monsieur pour tout le reste,
il en était bien le fils par l'habitude des parfums qui l'avaient mis
mal avec le roi qui ne les pouvait souffrir, et plus tard avaient
favorisé les bruits affreux d'avoir attenté à la vie de la dauphine,
et par avoir toujours mis en pratique la détestable maxime de diviser
pour régner à l'aide des redites de l'un a l'autre qui étaient la
peste de sa cour, comme elles l'avaient été de celle de Monsieur, son
père, où elles avaient empêché de régner l'unisson; qu'il avait
gardé pour les favoris de celui-ci une considération qu'il n'accordait
à pas un autre, et que c'étaient eux--je ne me contraignis pas à
nommer Effiat--qui, aidés de Mirepoix et de la Mouchi, avaient frayé
un chemin au Moine; que n'ayant pour tout bouclier que des hommes qui ne
comptaient plus depuis la mort de Monsieur et ne l'avaient pu pendant sa
vie que par l'horrible conviction où était chacun, et jusqu'au roi qui
avait ainsi fait le mariage de Mme d'Orléans, qu'on obtenait tout d'eux
par l'argent, et de lui par eux entre les mains de qui il était, on ne
craindrait pas de l'atteindre par la calomnie la plus odieuse, la plus
touchante, qu'il n'était que temps, s'il l'était encore, qu'il releva
enfin sa grandeur et pour cela un seul moyen, prendre dans le plus grand
secret les mesures pour faire arrêter Le Moine et, aussitôt la chose
décidée, n'en point retarder l'exécution et ne le laisser de sa vie
rentrer en France.
M. le duc d'Orléans, qui s'était seulement écrié une ou deux fois au
commencement de ce discours, avait ensuite gardé le silence d'un homme
anéanti par un si grand coup; mais mes derniers mots en firent sortir
enfin quelques-uns de sa bouche. Il n'était pas méchant et la
résolution n'était pas son fort:
--Eh quoi! me dit-il d'un ton de plainte, l'arrêter? Mais enfin si son
invention était vraie?
--Comment, Monsieur, lui dis-je étonné au dernier point d'un
aveuglement si extrême et si pernicieux, vous en êtes là, et si peu
de temps après avoir été détrompé sur l'écriture du faux marquis
de Ruffec. Mais enfin, si vous avez seulement un doute, faites venir
l'homme de France qui se connaît le mieux à la chimie comme à toutes
les sciences, ainsi qu'il a été reconnu par les académies et par les
astronomes, et dont aussi le caractère, la naissance, la vie sans tache
qui l'a suivie, vous garantissant la parole. Il comprit que je voulais
parler du duc de Guiche et avec la joie d'un homme empêtré dans des
résolutions contraires et à qui un autre ôte le souci d'avoir à
prendre celle qui conviendra:
--Oh bien! nous avons eu la même idée, me dit-il. Guiche en décidera,
mais je ne peux le voir aujourd'hui. Vous savez que le roi d'Angleterre,
voyageant très incognito sous le nom de comte de Stanhope, vient demain
parler avec le Roi des affaires d'Hollande et d'Allemagne; je lui donne
une fête à Saint-Cloud où Guiche se trouvera. Vous lui parlerez et
moi pareillement, après le souper. Mais êtes-vous sûr qu'il y
viendra? ajoute-t-il d'un air embarrassé.
Je compris qu'il n'osait faire mander le duc de Guiche au Palais Royal,
où, comme on peut bien penser et par le genre de gens que M. le duc
d'Orléans voyait et avec lesquels Guiche n'avait nulle familiarité,
hors avec Besons et avec moi, il venait le moins souvent qu'il pouvait,
sachant que c'étaient les roués qui y tenaient le premier rang plutôt
que des hommes du sien. Aussi le Régent craignant toujours qu'il
chantât pouilles sur lui, vivait à son égard dans des inquiétudes et
des mesures perpétuelles. Fort attentif à rendre à chacun ce qui lui
était dû et n'ignorant pas ce qui l'était au propre fils de Monsieur,
Guiche le visitait aux occasions seulement, et je ne croîs pas qu'on
l'eût revu au Palais Royal depuis qu'il était venu lui faire sa cour
pour la mort de Monsieur et la grossesse de Mme d'Orléans. Encore ne
restât-il que quelques instants, avec un air de respect il est vrai,
mais qui savait montrer avec discernement qu'il s'adressait, plutôt
qu'à la personne, au rang de premier prince du sang. M. le duc
d'Orléans le sentait et ne laissait pas d'être touché d'un traitement
si amer et si cuisant.
Comme je quittais le Palais Royal, au désespoir de voir remettre au
parvulo de Saint-Cloud un parti pris et qui ne serait peut-être pas
exécuté s'il ne l'était à l'instant même, tant étaient grandes la
versatilité et les cavillations habituelles de M. le duc d'Orléans, il
m'arriva une curieuse aventure que je ne rapporte ici que parce qu'elle
n'annonçait que trop ce qui devait se passer à ce parvulo. Comme je
venais de monter dans mon carrosse où m'attendait Mme de Saint-Simon,
je fus au comble de l'étonnement en voyant que se préparait à passer
devant lui le carrosse de S. Murat, si connu par sa valeur aux armées,
et celle de tous les siens. Ses fils s'y sont couverts d'honneur par des
traits dignes de l'antiquité; l'un, qui y a laissé une jambe, brille
partout de beauté; un autre est mort, laissant des parents qui ne se
pourront consoler; tellement qu'ayant montré des prétentions aussi
insoutenables que celles des Bouillon, ils n'ont point perdu comme eux
l'estime des honnêtes gens.
J'aurais pourtant dû être moins surpris par cette entreprise du
carrosse, en me rappelant quelques propositions assez étranges, comme
à un des derniers marlis où Mme Murat avait tenté le manège de
céder à Mme de Saint-Simon, mais fort équivoquement et sans affecter
de place, en disant qu'il y avait moins d'air là, que Mme de
Saint-Simon le craignait et qu'à elle au contraire Fagon le lui avait
recommandé; Mme de Saint-Simon ne s'était pas laissée étourdir par
des paroles si osées et avait vivement répondu qu'elle se mettait à
cette place non parce qu'elle craignait l'air, mais parce que c'était
la sienne et que si Mme Murat faisait mine d'en prendre une, elle et les
autres duchesses iraient demander à Mme la duchesse de Bourgogne de
s'en plaindre au Roi. Sur quoi, la princesse Murat n'avait répondu mot,
sinon qu'elle savait ce qu'elle devait à Mme de Saint Simon, qui avait
été fort applaudie pour sa fermeté par les duchesses présentes et
par la princesse d'Espinoy. Malgré ce marli fort singulier, qui
m'était resté dans la mémoire et où j'avais bien compris que Mme
Murat avait voulu tâter le pavé, je crus cette fois à une méprise,
tant la prétention me parut forte; mais voyant que les chevaux du
prince Murat prenaient l'avance, j'envoyai un gentilhomme le prier de
les faire reculer, à qui il fut répondu que le prince Murat l'eût
fait avec grand plaisir s'il avait été seul, mais qu'il était avec
Mme Murat, et quelques paroles vagues sur la chimère de prince
étranger. Trouvant que ce n'était pas le lieu de montrer le néant
d'une entreprise si énorme, je fis donner l'ordre à mon cocher de
lancer mes chevaux qui endommagèrent quelque peu au passage le carrosse
du prince Murat. Mais fort échauffé par l'affaire du Moine, j'avais
déjà oublié celle du carrosse, pourtant si importante pour ce qui
regarde le bon fonctionnement de la justice et l'honneur du royaume,
quand le jour même du parvulo de Saint-Cloud, les ducs de Mortemart et
de Chevreuse me vinrent avertir, comme qui avait au cœur le plus juste
souci des anciens et incontestables privilèges des ducs, véritable
fondement de la monarchie, que le prince Murat, à qui on avait déjà
fait la complaisance si dangereuse de l'eau bénite, avait prétendu à
la main, pour le souper, sur le duc de Gramont, appuyant cette belle
prétention sur être le petit-fils d'un homme qui avait été roi des
Deux-Siciles, qu'il l'avait exposée à M. d'Orléans par Effiat, comme
ayant été le principal ressort de la cour de Monsieur son père, que
M. le duc d'Orléans, embarrassé au dernier point et n'ayant pas
d'ailleurs cette instruction claire, nette, profonde, dont le décisif
met à néant les chimères, n'avait pas osé se prononcer fermement sur
celle-ci, avait répondu qu'il verrait, qu'il en parlerait à la
duchesse d'Orléans. Étrange disparate d'aller remettre les intérêts
les plus vitaux de l'État, qui repose sur les droits des ducs, tant
qu'il n'est pas touché à eux, à qui n'y tenait que par les liens les
plus honteux et n'avait jamais su ce qui lui était dû, encore bien
moins à Monsieur son époux et à la pairie tout entière. Cette
réponse fort curieuse et inouïe avait été rendue par la princesse
Soutzo à MM. de Mortemart et de Chevreuse qui, étonnés à l'extrême,
m'étaient aussitôt venus trouver. Il est suffisamment au su de chacun
qu'elle est la seule femme qui, pour mon malheur, ait pu me faire sortir
de la retraite où je vivais depuis la mort du Dauphin et de la
Dauphine. On ne connaît guère soi-même la raison de ces sortes de
préférences et je ne pourrais dire par où celle-là réussit, là où
tant d'autres avaient échoué. Elle ressemblait à Minerve, telle
qu'elle est représentée sur les belles miniatures en pendants
d'oreilles que m'a laissées ma mère. Ses grâces m'avaient enchaîné
et je ne bougeais guère de ma chambre de Versailles que pour aller la
voir. Mais je remets à une autre partie de ces _Mémoires_ qui sera
surtout consacrée à la comtesse de Chevigné, de parler plus
longuement d'elle et de son mari qui s'était fort distingué par sa
valeur et était parmi les plus honnêtes gens que j'aie connu. Je
n'avais quasi nul commerce avec M. de Mortemart depuis l'audacieuse
cabale qu'il avait montée contre moi chez la duchesse de Beauvilliers
pour me perdre dans l'esprit du Roi. Jamais esprit plus nul, plus
prétendant au contraire, plus tâchant d'appuyer ce contraire de
brocards sans fondement aucun qu'il allait colporter ensuite. Pour M. de
Chevreuse, menin de Monseigneur, c'était un homme d'une autre sorte et
il a été ici trop souvent parlé de lui en son temps pour que j'aie à
revenir sur ses qualités infinies, sur sa science, sur sa bonté, sur
sa douceur, sur sa parole éprouvée. Mais c'était un homme, comme on
dit, à faire des trous dans la lune et qui vainement s'embarrassait
d'un rien comme d'une montagne. On a vu les heures que j'avais passées
à lui représenter l'inconsistant de sa chimère sur l'ancienneté de
Chevreuse et les rages qu'il avait failli donner au chancelier pour
l'érection de Chaulnes. Mais enfin, ils étaient ducs tous deux et fort
justement attachés aux prérogatives de leur rang; et comme ils
savaient que j'en étais plus jaloux moi-même que pas un qui fût à la
cour, ils étaient venus me trouver parce que j'étais de plus ami
particulier de M. le duc d'Orléans, qui n'avais jamais eu en vue que le
bien de ce prince et ne l'avais jamais abandonné quand les cabales de
la Maintenon et du maréchal de Villeroy le laissaient seul au Palais
Royal. Je tâchai d'arraisonner M. le duc d'Orléans, je lui
représentai l'injure qu'il faisait non seulement aux ducs, qui se
sentiraient tous atteints en la personne du duc de Gramont, mais au bon
sens, en laissant le prince Murat, comme autrefois les ducs de La
Tremoïlle, sous le vain prétexte de prince étranger et de son
grand-père, si connu par sa bravoure, roi de Naples pendant quelques
années, avoir pendant le parvulo de Saint-Cloud, la main qu'il se
garderait bien de ne pas exiger ensuite à Versailles, à Marly, et
qu'elle servirait de véhicule à l'Altesse, car on sait où conduisent
ces sourdes et profondes menées de princerie quand elles ne sont pas
étouffées dans l'œuf. On en a vu l'effet avec MM. de Turenne et de
Vendôme. Il y aurait fallu plus de commandement et un savoir plus
étendu que n'en avait M. le duc d'Orléans. Jamais pourtant cas plus
simple, plus clair, plus facile à exposer, plus impossible, plus
abominable à contredire. D'un côté, un homme qui ne peut pas remonter
à plus de deux générations sans se perdre dans une nuit où plus rien
de marquant n'apparaît; de l'autre, le chef d'une famille illustre
connue depuis mille ans, père et fils de deux maréchaux de France,
n'ayant jamais compté que les plus grandes alliances. L'affaire du
Moine ne touchait pas à des intérêts si vitaux pour la France.
Dans le même temps, Delaire épousa une Rohan et prit très
étrangement le nom de comte de Cambacérès. Le marquis d'Albuféra,
qui, était fort de mes amis et dont la mère l'était, porta force
plaintes qui, malgré l'estime infime et, on le verra par la suite, bien
méritée que le Roi avait pour lui, restèrent sans effet. Et il en est
maintenant de ces beaux comtes de Cambacérès (sans même parler du
vicomte Vigier, qu'on imagine toujours dans les Bains d'où il est
sorti), comme des comtes à la même mode de Montgomery et de Brye que
le Français ignorant croit descendre de G. de Montgomery, si célèbre
pour son duel sous Henri II, et appartenir à la famille de Briey, dont
était mon amie la comtesse de Briey, laquelle a souvent figuré dans
ces Mémoires et qui appelait plaisamment les nouveaux comtes de Brye,
d'ailleurs gentilshommes de bon lieu quoique d'un moins haut parage,
«les non brils».
Un autre et plus grand mariage retarda la venue du roi d'Angleterre, qui
n'intéressait pas que ce pays. Mlle Asquith, qui était probablement la
plus intelligente d'aucun, et semblait une de ces belles figures peintes
à fresque qu'on voit en Italie, épousa le prince Antoine Bibesco, qui
avait été l'idole de ceux où il avait résidé. Il était fort l'ami
de Morand, envoyé du Roi auprès de leurs Majestés Catholiques, duquel
il sera souvent question au cours de ces Mémoires, et le mien. Ce
mariage fit grand bruit, et partout d'applaudissement. Seul, un peu
d'Anglais mal instruits, crurent que Mlle Asquith ne contractait pas une
assez grande alliance. Elle pouvait certes prétendre à toutes, mais
ils ignoraient que ces Bibesco en ont avec les Noailles, les
Montesquieu, les Chimay, et les Bauffremont qui sont de la race
capétienne et pourraient revendiquer avec beaucoup de raison la
couronne de France, comme j'ai souvent dit.
Pas un des ducs ni un homme titré n'alla à ce parvulo de Saint-Cloud,
hors moi, à cause de Mme de Saint Simon par la place de dame d'atour de
Mme la duchesse de Bourgogne, acceptée de vive force, sur le péril du
refus et la nécessité d'obéir au Roi, mais avec toute la douleur et
les larmes qu'on a vues et les instances infinies de M. le duc et de Mme
la duchesse d'Orléans; les ducs de Villeroy et de La Rochefoucauld par
ne pouvoir se consoler de n'être plus que de peu, on peut dire de rien
et vouloir pomper un dernier petit fumet d'affaires, qui s'en servirent,
aussi comme d'une occasion d'en faire leur cour au régent; le
chancelier, faute de conseil, dont il n'y avait pas ce jour-là; à des
moments, Artagnan, capitaine des gardes, quand il vint dire que le Roi
était servi, un peu après, à son fruit, apporter des biscotins pour
ses chiennes couchantes; enfin quand il annonça que la musique était
commencée, dont il voulut ardemment tirer une distinction qui ne put
venir à terme.
[Cher Monsieur cela commence ici--Note de l'Auteur]