Cette année-là vit le mariage de la bonne femme Blumenthal avec L. de

Talleyrand-Périgord dont il a été maintes fois parlé, avec force

éloges, et très mérités au cours de ces Mémoires. Les Rohan en

firent la noce où se trouvèrent des gens de qualité. Il ne voulut pas

que sa femme fût assise en se mariant, mais elle osa la housse sur sa

chaise et se fit incontinent appeler duchesse de Montmorency, dont elle

ne fut pas plus avancée. La campagne continua contre les Impériaux qui

malgré les révoltes d'Hongrie, causées par la cherté du pain,

remportèrent quelques succès devant Château-Thierry. Ce fut là qu'on

vit pour la première fois l'indécence de M. de Vendôme traité

publiquement d'Altesse. La gangrène gagna jusqu'aux Murat et ne

laissait pas de me causer des soucis contre lesquels je soutenais

difficilement mon courage si bien que j'étais allé loin de la cour,

passer à la Ferté la quinzaine de Pâques en compagnie d'un

gentilhomme qui avait servi dans mon régiment et était fort

considéré par le feu Roi, quand la veille de Quasimodo un courrier que

m'envoyait Mme de Saint-Simon me rendit une lettre par laquelle elle

m'avisait d'être à Meudon dans le plus bref délai qu'il se pourrait,

pour une affaire d'importance, concernant M. le duc d'Orléans. Je crus

d'abord qu'il s'agissait de celle du faux marquis de Ruffec, qui a été

marquée en son lieu; mais Byron l'avait écumée, et par quelques mots

échappés à Mme de Saint-Simon, de pierreries et d'un fripon appelé

Le Moine, je ne doutai plus qu'il ne s'agît encore d'une de ces

affaires d'alambics qui, sans mon intervention auprès du chancelier,

avaient été si près de faire--j'ose à peine à l'écrire--enfermer

M. le duc d'Orléans à la Bastille. On sait en effet que ce malheureux

prince, n'ayant aucun savoir juste et étendu sur les naissances,

l'histoire des familles, ce qu'il y a de fondé dans les prétentions,

l'absurdité qui éclate dans d'autres et laisse voir le tuf qui n'est

que néant, l'éclat des alliances et des charges, encore moins l'art de

distinguer dans sa politesse le rang plus ou moins élevé, et

d'enchanter par une parole obligeante qui montre qu'on sait le réel et

le consistant, disons le mot, l'intrinsèque des généalogies, n'avait

jamais su se plaire à la cour, s'était vu abandonné par la suite de

ce dont il s'était détourné d'abord, tant et si loin qu'il en était

tombé, encore que premier prince du sang, à s'adonner à la chimie, à

la peinture, à l'Opéra, dont les musiciens venaient souvent lui

apporter leurs livres et leurs violons qui n'avaient pas de secrets pour

lui. On a vu aussi avec quel art pernicieux ses ennemis, et par-dessus

tous le maréchal de Villeroy, avaient usé contre lui de ce goût si

déplacé de chimie, lors de la mort étrange du dauphin et de la

dauphine. Bien loin que les bruits affreux qui avaient été alors

semés avec une pernicieuse habileté par tout ce qui approchait la

Maintenon eussent fait repentir M. le duc d'Orléans de recherches qui

convenaient si peu à un homme de sa sorte, on a vu qu'il les avait

poursuivies avec Mirepoix, chaque nuit, dans les carrières de

Montmartre, en travaillant sur du charbon qu'il faisait passer dans un

chalumeau où, par une contradiction qui ne se peut concevoir que comme

un châtiment de la Providence, ce prince qui tirait une gloire

abominable de ne pas croire en Dieu m'a avoué plus d'une fois avoir

espéré voir le diable.

Les affaires du Mississipi avaient tourné court et le duc d'Orléans

venait, contre mon avis, de rendre son inutile édit contre les

pierreries. Ceux qui en possédaient, après avoir montré de

l'empressement et éprouvé de la peine à les offrir, préfèrent les

garder en les dissimulant, ce qui est bien plus facile que pour

l'argent, de sorte que malgré tous les tours de gobelets et diverses

menaces d'enfermerie, la situation des finances n'avait été que fort

peu et fort passagèrement améliorée. Le Moine le sut et pensa faire

croire à M. le duc d'Orléans qu'elle le serait s'il le persuadait

qu'il était possible de fabriquer du diamant. Il espérait du même

coup flatter par là les détestables goûts de chimie de ce prince et

qu'il lui ferait ainsi sa cour. C'est ce qui n'arriva pas tout de suite.

Il n'était pourtant pas difficile d'approcher M. le duc d'Orléans

pourvu qu'on n'eût ni naissance, ni vertu. On a vu ce qu'étaient les

soupers de ces roués d'où seule la bonne compagnie était tenue à

l'écart par une exacte clôture. Le Moine, qui avait passé sa vie,

enterré dans la crapule la plus obscure et ne connaissait pas à la

cour un homme qui se put nommer, ne sut pourtant à qui s'adresser pour

entrer au Palais Royal; mais à la fin, la Mouchi en fit la planche. Il

vit M. le duc d'Orléans, lui dit qu'il savait faire du diamant, et ce

prince, naturellement crédule, s'en coiffa. Je pensai d'abord que le

mieux était d'aller au Roi par Maréchal. Mais je craignis de faire

éclater la bombe, qu'elle n'atteignit d'abord celui que j'en voulais

préserver et je résolus de me rendre tout droit au Palais Royal. Je

commandai mon carrosse, en pétillant d'impatience et je m'y jetai comme

un homme qui n'a pas tous ses sens à lui. J'avais souvent dit à M. le

duc d'Orléans que je n'étais pas homme à l'importuner de mes

conseils, mais que lorsque j'en aurais, si j'osais dire, à lui donner,

il pourrait penser qu'ils étaient urgents et lui demandais qu'il me

fît alors la grâce de me recevoir de suite car je n'avais jamais été

d'une humeur à faire antichambre. Ses valets les plus principaux me

l'eussent évité, du reste, par la connaissance que j'avais de tout

l'intérieur de sa cour. Aussi bien me fit-il entrer ce jour-là sitôt

que mon carrosse se fût rangé dans la dernière cour du Palais Royal,

qui était toujours remplie de ceux à qui l'accès eût dû en être

interdit, depuis que, par une honteuse prostitution de toutes les

dignités et par la faiblesse déplorable du Régent, ceux des moindres

gens de qualité, qui ne craignaient même plus d'y monter en manteaux

longs, y pouvaient pénétrer aussi bien et presque sur le même rang

que ceux des ducs. Ce sont là des choses qu'on peut traiter de

bagatelles, mais auxquelles n'auraient pu ajouter foi ceux des hommes du

précédent règne, qui, pour leur bonheur, sont morts assez tôt pour

ne les point voir. Aussitôt entré auprès du régent que je trouvai

sans un seul de ses chirurgiens ni de ses autres domestiques, et après

que je l'eusse salué d'une révérence fort médiocre et fort courte

qui me fut exactement rendue:--Eh bien, qu'y a-t-il encore? me dit-il

d'un air de bonté et d embarras.--Il y a, puisque vous me commandez de

parler, Monsieur, lui dis-je avec feu en tenant mes regards fichés sur

les siens qui ne les purent soutenir, que vous êtes en train de perdre

auprès de tous le peu d'estime et de considération--ce furent là les

termes dont je me servis--qu'a gardé pour vous le gros du monde.

Et, le sentant outré de douleur, (d'où, malgré ce que je savais de sa

débonnaireté, je conçus quelque espérance,) sans m'arrêter, pour me

débarrasser en une fois de la fâcheuse pilule qu'il me fallait lui

faire prendre, et ne pas lui laisser le temps de m'interrompre, je lui

représentai avec le plus terrible détail en quel abandon il vivait à

la cour, quel progrès ce délaissement, il fallait dire le vrai; mot,

ce mépris, avaient fait depuis quelques années; combien ils

s'augmenteraient de tout le parti que les cabales ne manqueraient pas de

tirer scéléralement des prétendues inventions du Moine pour jeter

contre lui-même des accusations ineptes, mais dangereuses au dernier

point; je lui rappelai--et je frémis encore parfois, la nuit quand je

me réveille, de la hardiesse que j'eus d'employer ces mots

mêmes--qu'il avait été accusé à plusieurs reprises d'empoisonnement

contre les princes qui lui barraient la voie au trône; que ce grand

amas de pierreries qu'on ferait accepter comme vraies l'aiderait à

atteindre plus facilement à celui d'Espagne, pour quoi on ne doutait

point qu'il y eut concert entre lui, la cour de Vienne, l'empereur et

Rome; que par la détestable autorité de celle-ci il répudierait Mme

d'Orléans dont c'était pour lui une grâce de la Providence que les

dernières couches eussent été heureuses, sans quoi eussent été

renouvelées les infâmes rumeurs d'empoisonnement; qu'à vrai dire,

pour vouloir la mort de madame sa femme, il n'était pas comme son

frère convaincu du goût italien--ce furent encore mes termes--mais que

c'était le seul vice dont on ne l'accusât pas (non plus que n'avoir

pas les mains nettes), puisque ses relations avec Mme la duchesse de

Berry paraissaient à beaucoup ne pas être celles d'un père; que s'il

n'avait pas hérité l'abominable goût de Monsieur pour tout le reste,

il en était bien le fils par l'habitude des parfums qui l'avaient mis

mal avec le roi qui ne les pouvait souffrir, et plus tard avaient

favorisé les bruits affreux d'avoir attenté à la vie de la dauphine,

et par avoir toujours mis en pratique la détestable maxime de diviser

pour régner à l'aide des redites de l'un a l'autre qui étaient la

peste de sa cour, comme elles l'avaient été de celle de Monsieur, son

père, où elles avaient empêché de régner l'unisson; qu'il avait

gardé pour les favoris de celui-ci une considération qu'il n'accordait

à pas un autre, et que c'étaient eux--je ne me contraignis pas à

nommer Effiat--qui, aidés de Mirepoix et de la Mouchi, avaient frayé

un chemin au Moine; que n'ayant pour tout bouclier que des hommes qui ne

comptaient plus depuis la mort de Monsieur et ne l'avaient pu pendant sa

vie que par l'horrible conviction où était chacun, et jusqu'au roi qui

avait ainsi fait le mariage de Mme d'Orléans, qu'on obtenait tout d'eux

par l'argent, et de lui par eux entre les mains de qui il était, on ne

craindrait pas de l'atteindre par la calomnie la plus odieuse, la plus

touchante, qu'il n'était que temps, s'il l'était encore, qu'il releva

enfin sa grandeur et pour cela un seul moyen, prendre dans le plus grand

secret les mesures pour faire arrêter Le Moine et, aussitôt la chose

décidée, n'en point retarder l'exécution et ne le laisser de sa vie

rentrer en France.

M. le duc d'Orléans, qui s'était seulement écrié une ou deux fois au

commencement de ce discours, avait ensuite gardé le silence d'un homme

anéanti par un si grand coup; mais mes derniers mots en firent sortir

enfin quelques-uns de sa bouche. Il n'était pas méchant et la

résolution n'était pas son fort:

--Eh quoi! me dit-il d'un ton de plainte, l'arrêter? Mais enfin si son

invention était vraie?

--Comment, Monsieur, lui dis-je étonné au dernier point d'un

aveuglement si extrême et si pernicieux, vous en êtes là, et si peu

de temps après avoir été détrompé sur l'écriture du faux marquis

de Ruffec. Mais enfin, si vous avez seulement un doute, faites venir

l'homme de France qui se connaît le mieux à la chimie comme à toutes

les sciences, ainsi qu'il a été reconnu par les académies et par les

astronomes, et dont aussi le caractère, la naissance, la vie sans tache

qui l'a suivie, vous garantissant la parole. Il comprit que je voulais

parler du duc de Guiche et avec la joie d'un homme empêtré dans des

résolutions contraires et à qui un autre ôte le souci d'avoir à

prendre celle qui conviendra:

--Oh bien! nous avons eu la même idée, me dit-il. Guiche en décidera,

mais je ne peux le voir aujourd'hui. Vous savez que le roi d'Angleterre,

voyageant très incognito sous le nom de comte de Stanhope, vient demain

parler avec le Roi des affaires d'Hollande et d'Allemagne; je lui donne

une fête à Saint-Cloud où Guiche se trouvera. Vous lui parlerez et

moi pareillement, après le souper. Mais êtes-vous sûr qu'il y

viendra? ajoute-t-il d'un air embarrassé.

Je compris qu'il n'osait faire mander le duc de Guiche au Palais Royal,

où, comme on peut bien penser et par le genre de gens que M. le duc

d'Orléans voyait et avec lesquels Guiche n'avait nulle familiarité,

hors avec Besons et avec moi, il venait le moins souvent qu'il pouvait,

sachant que c'étaient les roués qui y tenaient le premier rang plutôt

que des hommes du sien. Aussi le Régent craignant toujours qu'il

chantât pouilles sur lui, vivait à son égard dans des inquiétudes et

des mesures perpétuelles. Fort attentif à rendre à chacun ce qui lui

était dû et n'ignorant pas ce qui l'était au propre fils de Monsieur,

Guiche le visitait aux occasions seulement, et je ne croîs pas qu'on

l'eût revu au Palais Royal depuis qu'il était venu lui faire sa cour

pour la mort de Monsieur et la grossesse de Mme d'Orléans. Encore ne

restât-il que quelques instants, avec un air de respect il est vrai,

mais qui savait montrer avec discernement qu'il s'adressait, plutôt

qu'à la personne, au rang de premier prince du sang. M. le duc

d'Orléans le sentait et ne laissait pas d'être touché d'un traitement

si amer et si cuisant.

Comme je quittais le Palais Royal, au désespoir de voir remettre au

parvulo de Saint-Cloud un parti pris et qui ne serait peut-être pas

exécuté s'il ne l'était à l'instant même, tant étaient grandes la

versatilité et les cavillations habituelles de M. le duc d'Orléans, il

m'arriva une curieuse aventure que je ne rapporte ici que parce qu'elle

n'annonçait que trop ce qui devait se passer à ce parvulo. Comme je

venais de monter dans mon carrosse où m'attendait Mme de Saint-Simon,

je fus au comble de l'étonnement en voyant que se préparait à passer

devant lui le carrosse de S. Murat, si connu par sa valeur aux armées,

et celle de tous les siens. Ses fils s'y sont couverts d'honneur par des

traits dignes de l'antiquité; l'un, qui y a laissé une jambe, brille

partout de beauté; un autre est mort, laissant des parents qui ne se

pourront consoler; tellement qu'ayant montré des prétentions aussi

insoutenables que celles des Bouillon, ils n'ont point perdu comme eux

l'estime des honnêtes gens.

J'aurais pourtant dû être moins surpris par cette entreprise du

carrosse, en me rappelant quelques propositions assez étranges, comme

à un des derniers marlis où Mme Murat avait tenté le manège de

céder à Mme de Saint-Simon, mais fort équivoquement et sans affecter

de place, en disant qu'il y avait moins d'air là, que Mme de

Saint-Simon le craignait et qu'à elle au contraire Fagon le lui avait

recommandé; Mme de Saint-Simon ne s'était pas laissée étourdir par

des paroles si osées et avait vivement répondu qu'elle se mettait à

cette place non parce qu'elle craignait l'air, mais parce que c'était

la sienne et que si Mme Murat faisait mine d'en prendre une, elle et les

autres duchesses iraient demander à Mme la duchesse de Bourgogne de

s'en plaindre au Roi. Sur quoi, la princesse Murat n'avait répondu mot,

sinon qu'elle savait ce qu'elle devait à Mme de Saint Simon, qui avait

été fort applaudie pour sa fermeté par les duchesses présentes et

par la princesse d'Espinoy. Malgré ce marli fort singulier, qui

m'était resté dans la mémoire et où j'avais bien compris que Mme

Murat avait voulu tâter le pavé, je crus cette fois à une méprise,

tant la prétention me parut forte; mais voyant que les chevaux du

prince Murat prenaient l'avance, j'envoyai un gentilhomme le prier de

les faire reculer, à qui il fut répondu que le prince Murat l'eût

fait avec grand plaisir s'il avait été seul, mais qu'il était avec

Mme Murat, et quelques paroles vagues sur la chimère de prince

étranger. Trouvant que ce n'était pas le lieu de montrer le néant

d'une entreprise si énorme, je fis donner l'ordre à mon cocher de

lancer mes chevaux qui endommagèrent quelque peu au passage le carrosse

du prince Murat. Mais fort échauffé par l'affaire du Moine, j'avais

déjà oublié celle du carrosse, pourtant si importante pour ce qui

regarde le bon fonctionnement de la justice et l'honneur du royaume,

quand le jour même du parvulo de Saint-Cloud, les ducs de Mortemart et

de Chevreuse me vinrent avertir, comme qui avait au cœur le plus juste

souci des anciens et incontestables privilèges des ducs, véritable

fondement de la monarchie, que le prince Murat, à qui on avait déjà

fait la complaisance si dangereuse de l'eau bénite, avait prétendu à

la main, pour le souper, sur le duc de Gramont, appuyant cette belle

prétention sur être le petit-fils d'un homme qui avait été roi des

Deux-Siciles, qu'il l'avait exposée à M. d'Orléans par Effiat, comme

ayant été le principal ressort de la cour de Monsieur son père, que

M. le duc d'Orléans, embarrassé au dernier point et n'ayant pas

d'ailleurs cette instruction claire, nette, profonde, dont le décisif

met à néant les chimères, n'avait pas osé se prononcer fermement sur

celle-ci, avait répondu qu'il verrait, qu'il en parlerait à la

duchesse d'Orléans. Étrange disparate d'aller remettre les intérêts

les plus vitaux de l'État, qui repose sur les droits des ducs, tant

qu'il n'est pas touché à eux, à qui n'y tenait que par les liens les

plus honteux et n'avait jamais su ce qui lui était dû, encore bien

moins à Monsieur son époux et à la pairie tout entière. Cette

réponse fort curieuse et inouïe avait été rendue par la princesse

Soutzo à MM. de Mortemart et de Chevreuse qui, étonnés à l'extrême,

m'étaient aussitôt venus trouver. Il est suffisamment au su de chacun

qu'elle est la seule femme qui, pour mon malheur, ait pu me faire sortir

de la retraite où je vivais depuis la mort du Dauphin et de la

Dauphine. On ne connaît guère soi-même la raison de ces sortes de

préférences et je ne pourrais dire par où celle-là réussit, là où

tant d'autres avaient échoué. Elle ressemblait à Minerve, telle

qu'elle est représentée sur les belles miniatures en pendants

d'oreilles que m'a laissées ma mère. Ses grâces m'avaient enchaîné

et je ne bougeais guère de ma chambre de Versailles que pour aller la

voir. Mais je remets à une autre partie de ces _Mémoires_ qui sera

surtout consacrée à la comtesse de Chevigné, de parler plus

longuement d'elle et de son mari qui s'était fort distingué par sa

valeur et était parmi les plus honnêtes gens que j'aie connu. Je

n'avais quasi nul commerce avec M. de Mortemart depuis l'audacieuse

cabale qu'il avait montée contre moi chez la duchesse de Beauvilliers

pour me perdre dans l'esprit du Roi. Jamais esprit plus nul, plus

prétendant au contraire, plus tâchant d'appuyer ce contraire de

brocards sans fondement aucun qu'il allait colporter ensuite. Pour M. de

Chevreuse, menin de Monseigneur, c'était un homme d'une autre sorte et

il a été ici trop souvent parlé de lui en son temps pour que j'aie à

revenir sur ses qualités infinies, sur sa science, sur sa bonté, sur

sa douceur, sur sa parole éprouvée. Mais c'était un homme, comme on

dit, à faire des trous dans la lune et qui vainement s'embarrassait

d'un rien comme d'une montagne. On a vu les heures que j'avais passées

à lui représenter l'inconsistant de sa chimère sur l'ancienneté de

Chevreuse et les rages qu'il avait failli donner au chancelier pour

l'érection de Chaulnes. Mais enfin, ils étaient ducs tous deux et fort

justement attachés aux prérogatives de leur rang; et comme ils

savaient que j'en étais plus jaloux moi-même que pas un qui fût à la

cour, ils étaient venus me trouver parce que j'étais de plus ami

particulier de M. le duc d'Orléans, qui n'avais jamais eu en vue que le

bien de ce prince et ne l'avais jamais abandonné quand les cabales de

la Maintenon et du maréchal de Villeroy le laissaient seul au Palais

Royal. Je tâchai d'arraisonner M. le duc d'Orléans, je lui

représentai l'injure qu'il faisait non seulement aux ducs, qui se

sentiraient tous atteints en la personne du duc de Gramont, mais au bon

sens, en laissant le prince Murat, comme autrefois les ducs de La

Tremoïlle, sous le vain prétexte de prince étranger et de son

grand-père, si connu par sa bravoure, roi de Naples pendant quelques

années, avoir pendant le parvulo de Saint-Cloud, la main qu'il se

garderait bien de ne pas exiger ensuite à Versailles, à Marly, et

qu'elle servirait de véhicule à l'Altesse, car on sait où conduisent

ces sourdes et profondes menées de princerie quand elles ne sont pas

étouffées dans l'œuf. On en a vu l'effet avec MM. de Turenne et de

Vendôme. Il y aurait fallu plus de commandement et un savoir plus

étendu que n'en avait M. le duc d'Orléans. Jamais pourtant cas plus

simple, plus clair, plus facile à exposer, plus impossible, plus

abominable à contredire. D'un côté, un homme qui ne peut pas remonter

à plus de deux générations sans se perdre dans une nuit où plus rien

de marquant n'apparaît; de l'autre, le chef d'une famille illustre

connue depuis mille ans, père et fils de deux maréchaux de France,

n'ayant jamais compté que les plus grandes alliances. L'affaire du

Moine ne touchait pas à des intérêts si vitaux pour la France.

Dans le même temps, Delaire épousa une Rohan et prit très

étrangement le nom de comte de Cambacérès. Le marquis d'Albuféra,

qui, était fort de mes amis et dont la mère l'était, porta force

plaintes qui, malgré l'estime infime et, on le verra par la suite, bien

méritée que le Roi avait pour lui, restèrent sans effet. Et il en est

maintenant de ces beaux comtes de Cambacérès (sans même parler du

vicomte Vigier, qu'on imagine toujours dans les Bains d'où il est

sorti), comme des comtes à la même mode de Montgomery et de Brye que

le Français ignorant croit descendre de G. de Montgomery, si célèbre

pour son duel sous Henri II, et appartenir à la famille de Briey, dont

était mon amie la comtesse de Briey, laquelle a souvent figuré dans

ces Mémoires et qui appelait plaisamment les nouveaux comtes de Brye,

d'ailleurs gentilshommes de bon lieu quoique d'un moins haut parage,

«les non brils».

Un autre et plus grand mariage retarda la venue du roi d'Angleterre, qui

n'intéressait pas que ce pays. Mlle Asquith, qui était probablement la

plus intelligente d'aucun, et semblait une de ces belles figures peintes

à fresque qu'on voit en Italie, épousa le prince Antoine Bibesco, qui

avait été l'idole de ceux où il avait résidé. Il était fort l'ami

de Morand, envoyé du Roi auprès de leurs Majestés Catholiques, duquel

il sera souvent question au cours de ces Mémoires, et le mien. Ce

mariage fit grand bruit, et partout d'applaudissement. Seul, un peu

d'Anglais mal instruits, crurent que Mlle Asquith ne contractait pas une

assez grande alliance. Elle pouvait certes prétendre à toutes, mais

ils ignoraient que ces Bibesco en ont avec les Noailles, les

Montesquieu, les Chimay, et les Bauffremont qui sont de la race

capétienne et pourraient revendiquer avec beaucoup de raison la

couronne de France, comme j'ai souvent dit.

Pas un des ducs ni un homme titré n'alla à ce parvulo de Saint-Cloud,

hors moi, à cause de Mme de Saint Simon par la place de dame d'atour de

Mme la duchesse de Bourgogne, acceptée de vive force, sur le péril du

refus et la nécessité d'obéir au Roi, mais avec toute la douleur et

les larmes qu'on a vues et les instances infinies de M. le duc et de Mme

la duchesse d'Orléans; les ducs de Villeroy et de La Rochefoucauld par

ne pouvoir se consoler de n'être plus que de peu, on peut dire de rien

et vouloir pomper un dernier petit fumet d'affaires, qui s'en servirent,

aussi comme d'une occasion d'en faire leur cour au régent; le

chancelier, faute de conseil, dont il n'y avait pas ce jour-là; à des

moments, Artagnan, capitaine des gardes, quand il vint dire que le Roi

était servi, un peu après, à son fruit, apporter des biscotins pour

ses chiennes couchantes; enfin quand il annonça que la musique était

commencée, dont il voulut ardemment tirer une distinction qui ne put

venir à terme.

[Cher Monsieur cela commence ici--Note de l'Auteur]

Pastiches et mélanges · 第 3 / 18 段