mètres). Pour en ramener la pierre fort brillante, qui seule peut
soutenir le feu d'un regard de femme (en Afghanistan, diamant se dit
«œil de flamme»), sans fin faudra-t-il descendre au royaume sombre.
Que de fois Orphée s'égarera avant de ramener au jour Eurydice! Nul
découragement pourtant. Si le cœur faiblit, la pierre est là qui, de
sa flamme fort distincte, semble dire: «Courage, encore un coup de
pioche, je suis à toi.» Du reste une hésitation, et c'est la mort. Le
salut n'est que dans la vitesse. Touchant dilemme. À le résoudre, bien
des vies s'épuisèrent au moyen âge. Plus durement se posa-t-il au
commencement du vingtième siècle (décembre 1907-janvier 1908). Je
raconterai quelque jour cette magnifique affaire Lemoine dont aucun
contemporain n'a soupçonné la grandeur, je montrerai ce petit homme,
aux mains débiles, aux yeux brûlés par la terrible recherche, juif
probablement (M. Drumont l'a affirmé non sans vraisemblance;
aujourd'hui encore les Lemoustiers--contraction de Monastère--ne sont
pas rares en Dauphiné, terre d'élection d'Israël pendant tout le
moyen âge), menant pendant trois mois toute la politique de l'Europe,
courbant l'orgueilleuse Angleterre à consentir un traité de commerce
ruineux pour elle, pour sauver ses mines menacées, ses compagnies en
discrédit. Que nous qui livrions l'homme, sans hésiter elle le
payerait au poids de sa chair. La liberté provisoire, la plus grande
conquête des temps modernes (Sayous, Batbie), trois fois fut refusée.
L'Allemand fort déductivement devant son pot de bière, voyant chaque
jour les cours de la De Beers baisser, reprenait courage (révision du
procès Harden, loi polonaise, refus de répondre au Reichstag).
Touchante immolation du juif au long des âges! «Tu me calomnies,
obstinément m'accuses de trahison contre toute vraisemblance, sur
terre, sur mer (affaire Dreyfus, affaire Ullmo); eh bien! je te donne
mon or (voir le grand développement des banques juives à la fin du
XXIe siècle), et plus que l'or, ce qu'au poids de l'or tu ne pourrais
pas toujours acheter: le diamant.»--Grave leçon; fort tristement la
méditais-je souvent durant cet hiver de 1908 où la nature même,
abdiquant toute violence, se faisait perfide. Jamais on ne vit moins de
grands froids, mais un brouillard qu'à midi même le soleil ne
parvenait pas à percer. D'ailleurs, une température fort
douce,--d'autant plus meurtrière. Beaucoup de morts--plus que dans les
dix années précédentes--et, dès janvier, des violettes sous la
neige. L'esprit fort troublé de cette affaire Lemoine, qui très
justement m'apparut tout de suite comme un épisode de la grande lutte
de la richesse contre la science, chaque jour j'allais au Louvre où
d'instinct le peuple, plus souvent que devant la _Joconde_ du Vinci,
s'arrête aux diamants de la Couronne. Plus d'une fois j'eus peine à en
approcher. Faut-il le dire, cette étude m'attirait, je ne l'aimais pas.
Le secret de ceci? Je n'y sentais pas la vie. Toujours ce fut ma force,
ma faiblesse aussi, ce besoin de la vie. Au point culminant du règne de
Louis XIV, quand l'absolutisme semble avoir tué toute liberté en
France, durant deux longues années--plus d'un siècle--(1680-1789),
d'étranges maux de tête me faisaient croire chaque jour que j'allais
être obligé d'interrompre mon histoire. Je ne retrouvai vraiment mes
forces qu'au serment du Jeu de Paume (20 juin 1789). Pareillement me
sentais-je troublé devant cet étrange règne de la cristallisation
qu'est le monde de la pierre. Ici plus rien de la flexibilité de la
fleur qui au plus ardu de mes recherches botaniques, fort
timidement--d'autant mieux--ne cessa jamais de me rendre courage: «Aie
confiance, ne crains rien, tu es toujours dans la vie, dans
l'histoire.»
VII
DANS UN FEUILLETON DRAMATIQUE
DE M. ÉMILE FAGUET
L'auteur de _le Détour et de le Marché_--c'est à savoir M. Henri
Bernstein--vient de faire représenter par les comédiens du Gymnase un
drame, ou plutôt un ambigu de tragédie et de vaudeville, qui n'est
peut-être pas son _Athalie_ ou son _Andromaque_, son _l'Amour veille_
ou son _les Sentiers de la vertu_, mais encore est quelque chose comme
son _Nicomède_, qui n'est point, comme vous avez peut-être ouï-dire,
une pièce entièrement méprisable et n'est point tout à fait le
déshonneur de l'esprit humain. Tant est que la pièce est allée, je ne
dirai pas par-dessus les nues, mais enfin est allée aux nues, où il y
a un peu d'exagération, mais d'un succès légitime, comme la pièce de
M. Bernstein fourmille d'invraisemblances, mais sur un fonds de
vérité. C'est par où _l'Affaire Lemoine_ diffère de _la Rafale_, et,
en général, des tragédies de M. Bernstein, comme aussi d'une bonne
moitié des comédies d'Euripide, lesquelles fourmillent de vérités,
mais sur un fond d invraisemblance. De plus c'est la première fois
qu'une pièce de M. Bernstein intéresse des personnes, dont il s'était
jusqu'ici gardé. Donc, l'escroc Lemoine, voulant faire une dupe avec sa
prétendue découverte de la fabrication du diamant, s'adresse... au
plus grand propriétaire de mines de diamants du monde. Comme
invraisemblance, vous m'avouerez que c'est une assez forte
invraisemblance. Et d'une. Au moins, pensez-vous que ce potentat, qui a
dans la tête toutes les plus grandes affaires du monde, va envoyer
promener Lemoine, comme le prophète Néhémie disait du haut des
remparts de Jérusalem à ceux qui lui tendaient une échelle pour
descendre: _Non possum descendere, magnum opus facio_. Ce qui serait
parler de cire. Pas du tout, il s'empresse de prendre l'échelle. La
seule différence est, qu'au lieu d'en descendre, il y monte. Un peu
jeune, ce Werner. Ce n'est pas un rôle pour M. Coquelin le cadet, c'est
un rôle pour M. Brulé. Et de deux. Notez que ce secret, qui n'est
naturellement qu'une poudre de perlimpinpin insignifiante, Lemoine ne
lui en fait pas cadeau. Il le lui vend deux millions et encore lui fait
comprendre que c'est donné:
Admirez mes bontés et le peu qu'on vous vend
Le trésor merveilleux que ma main vous dispense.
Ô grande puissance
De l'orviétan!
Ce qui ne change pas grand'chose, à tout prendre, à l'invraisemblance
n° 1, mais ne laisse pas d'aggraver considérablement l'invraisemblance
n° 2. Mais enfin, tout coup vaille! Mon Dieu, remarquez que jusqu'ici
nous suivons l'auteur qui, en somme, est bon dramatiste. On nous dit que
Lemoine a découvert le secret de la fabrication du diamant. Nous n'en
savons rien, après tout; on nous le dit, nous voulons bien, nous
marchons. Werner, grand connaisseur en diamants, a marché, et Werner,
financier retors, a casqué. Nous marchons de plus en plus. Un grand
savant anglais, moitié physicien, moitié grand seigneur, un lord
anglais, comme dit l'autre (mais non, madame, tous les lords sont
Anglais, donc un lord anglais est un pléonasme; ne recommencez pas,
personne ne vous a entendue), jure que Lemoine a vraiment découvert la
pierre philosophale. On ne peut pas plus marcher que nous ne marchons.
Patatras! voilà les bijoutiers qui reconnaissent dans les diamants de
Lemoine des pierres qu'ils lui ont vendues et qui viennent
_précisément de la mine de Werner_. Un peu gros, cela. Les diamants
_ont encore les marques qu'y avaient mises les bijoutiers_. De plus en
plus gros:
Au diamant marqué qui sort ainsi du four,
Je ne reconnais plus l'auteur de _le Détour_.
Lemoine est arrêté, Werner redemande son argent, le lord anglais ne
dit plus mot; du coup, nous ne marchons plus, et comme toujours, en
pareil cas, nous sommes furieux d'avoir marché et nous passons notre
mauvaise humeur sur... Parbleu! l'auteur est là pour quelque chose, je
pense. Werner aussitôt demande au juge de faire saisir l'enveloppe où
est le fameux secret. Le juge y consent immédiatement. Personne de plus
aimable que ce juge. Mais l'avocat de Lemoine dit au juge que la chose
est illégale. Le juge renonce aussitôt; personne de plus versatile que
ce juge. Quant à Lemoine, il veut absolument aller se balader avec le
juge, les avocats, les experts, etc., jusqu'à Amiens où est son usine,
pour leur prouver qu'il sait faire du diamant. Et chaque fois que le
juge aimable et versatile lui répète qu'il a escroqué Werner, Lemoine
répond: «Laissons ce discours et voyons ma balade.» À quoi le juge
peur lui donner la réplique: «La balade, à mon goût, est une chose
fade.» Personne de plus versé dans la répertoire moliériste que ce
juge. Etc.
VIII
PAR ERNEST RENAN
Si Lemoine avait réellement fabriqué du diamant, il eût sans doute
contenté par là, dans une certaine mesure, ce matérialisme grossier
avec lequel devra compter de plus en plus celui qui prétend se mêler
des affaires de l'humanité; il n'eût pas donné aux âmes éprises
d'idéal cet élément d'exquise spiritualité sur lequel, après si
longtemps, nous vivons encore. C'est d'ailleurs ce que paraît avoir
compris avec une rare finesse le magistrat qui fut commis pour
l'interroger. Chaque fois que Lemoine, avec le sourire que nous pouvons
imaginer, lui proposait de venir à Lille, dans son usine, où l'on
verrait s'il savait ou non faire du diamant, le juge Le Poittevin, avec
un tact exquis, ne le laissait pas poursuivre, lui indiquait d'un mot,
parfois d'une plaisanterie un peu vive[2], toujours contenue par un rare
sentiment de la mesure, qu'il ne s'agissait pas de cela, que la cause
était ailleurs. Rien, du reste, ne nous autorise à affirmer que même
à ce moment où se sentant perdu (dès le mois de janvier, la sentence
ne faisant plus de doute, l'accusé s'attachait naturellement à la plus
fragile planche de salut) Lemoine ait jamais prétendu qu'il savait
fabriquer le diamant. Le lieu où il proposait aux experts de les
conduire et que les traductions nomment «usine», d'un mot qui a pu
prêter au contresens, était situé à l'extrémité de la vallée de
plus de trente kilomètres qui se termine à Lille. Même de nos jours,
après tous les déboisements qu'elle a subis, c'est un véritable
jardin, planté de peupliers et de saules, semé de fontaines et de
fleurs. Au plus fort de l'été, la fraîcheur y est délicieuse. Nous
avons peine à imaginer aujourd'hui qu'elle a perdu ses bois de
châtaigniers, ses bosquets de noisetiers et de vignes, la fertilité
qui en faisait au temps de Lemoine un séjour enchanteur. Un Anglais qui
vivait à cette époque, John Ruskin, que nous ne lisons malheureusement
que dans la traduction d'une platitude pitoyable que Marcel Proust nous
en a laissée, vante la grâce de ses peupliers, la fraîcheur glacée
de ses sources. Le voyageur sortant à peine des solitudes de la Beauce
et de la Sologne, toujours désolées par un implacable soleil, pouvait
croire vraiment, quand il voyait étinceler à travers les feuillages
leurs eaux transparentes, que quelque génie, touchant le sol de sa
baguette magique, en faisait ruisseler à profusion le diamant. Lemoine,
probablement, ne voulut jamais dire autre chose. Il semble qu'il ait
voulu, non sans finesse, user de tous les délais de la loi française,
qui permettaient aisément de prolonger l'instruction jusqu'à la
mi-avril, où ce pays est particulièrement délicieux. Aux haies, le
lilas, le rosier sauvage, l'épine blanche et rose sont en fleurs et
tendent au long de tous les chemins une broderie d'une fraîcheur de
tons incomparable, où les diverses espèces d'oiseaux de ce pays
viennent mêler leurs chants. Le loriot, la mésange, le rossignol à
tête bleue, quelquefois le bengali, se répondent de branche en
branche. Les collines, revêtues au loin des fleurs roses des arbres
fruitiers, se déploient sur le bleu du ciel avec des courbes d'une
délicatesse ravissante. Aux bords des rivières qui sont restées le
grand charme de cette région, mais où les scieries entretiennent
aujourd'hui à toute heure un bruit insupportable, le silence ne devait
être troublé que par le brusque plongeon d'une de ces petites truites
dont la chair assez insipide pourtant est pour le paysan picard le plus
exquis des régals. Nul doute qu'en quittant la fournaise du Palais de
justice, experts et juges n'eussent subi comme les autres l'éternel
mirage de ces belles eaux que le soleil à midi vient vraiment
diamanter. S'allonger au bord de la rivière, saluer de ses rires une
barque dont le sillage raye la soie changeante des eaux, distraire
quelques bribes azurées de ce gorgerin de saphir qu'est le col du paon,
en poursuivre gaiement de jeunes blanchisseuses jusqu'à leur lavoir en
chantant un refrain populaire[3], tremper dans la mousse du savon un
pipeau taillé dans le chaume à la façon de la flûte de Pan, y
regarder perler des bulles qui unissent les délicieuses couleurs de
l'écharpe d'iris et appeler cela enfiler des perles, former parfois des
chœurs en se tenant par la main, écouter chanter le rossignol, voir se
lever l'étoile du berger, tels étaient sans doute les plaisirs
auxquels Lemoine comptait convier les honorables MM. Le Poittevin,
Bordai et consorts, plaisirs d'une race vraiment idéaliste, où tout
finit par des chansons, où dès la fin du dix-neuvième siècle la
légère ivresse du vin de Champagne paraît trop grossière encore, où
l'on ne demande plus la gaieté qu'à la vapeur qui, de profondeurs
parfois incalculables, monte à la surface d'une source faiblement
minéralisée.
Le nom de Lemoine ne doit pas d'ailleurs nous donner l'idée d'une de
ces sévères obédiences ecclésiastiques qui l'eussent rendu lui-même
peu accessible à ces impressions d'une poésie enchanteresse. Ce
n'était probablement qu'un surnom, comme on en portait souvent alors,
peut-être un simple sobriquet que les manières réservées du jeune
savant, sa vie peu adonnée aux dissipations mondaines, avaient tout
naturellement amené sur les lèvres des personnes frivoles. Au reste il
ne semble pas que nous devions attacher beaucoup d'importance à ces
surnoms, dont plusieurs paraissent avoir été choisis au hasard,
probablement pour distinguer deux personnes qui sans cela eussent
risqué d'être confondues. La plus légère nuance, une distinction
parfois tout à fait oiseuse, conviennent alors parfaitement au but que
l'on se propose. La simple épithète d'_aîné_, de _cadet_, ajoutée à
un même nom, semblait suffisante. Il est souvent question dans les
documents de cette époque d'un certain _Coquelin aîné_ qui paraît
avoir été une sorte de personnage proconsulaire, peut-être un riche
administrateur à la manière de Crassus ou de Murena. Sans qu'aucun
texte certain permette d'affirmer qu'il eût servi en personne, il
occupait un rang distingué dans l'ordre de la Légion d'honneur, créé
expressément par Napoléon pour récompenser le mérite militaire. Ce
surnom d'aîné lui avait peut-être été donné pour le distinguer
d'un autre Coquelin, comédien de mérite, appelé _Coquelin cadet_,
sans qu'on puisse savoir s'il existait entre eux une différence d'âge
bien réelle. Il semble qu'on ait voulu seulement marquer par là la
distance qui existait encore à cette époque entre l'acteur et le
politicien, l'homme ayant rempli des charges publiques. Peut-être tout
simplement voulait-on éviter une confusion sur les listes électorales.
... Une société où la femme belle, où le noble de naissance
pareraient leur corps de vrais diamants serait vouée à une
grossièreté irrémédiable. Le mondain, l'homme à qui suffisent le
sec bon sens, le brillant tout superficiel que donne l'éducation
classique, s'y plairait peut-être. Les âmes vraiment pures, les
esprits passionnément attachés au bien et au vrai y éprouveraient une
insupportable sensation d'étouffement. De tels usages ont pu exister
dans le passé. On ne les reverra plus. À l'époque de Lemoine, selon
toute apparence, ils étaient depuis longtemps tombés en désuétude.
Le plat recueil de contes sans vraisemblance qui porte le titre de
_Comédie humaine_ de Balzac n'est peut-être l'œuvre ni d'un seul
homme ni d'une même époque. Pourtant son style informe encore, ses
idées tout empreintes d'un absolutisme suranné nous permettent d'en
placer la publication deux siècles au moins avant Voltaire. Or, Mme de
Beauséant qui, dans ces fictions d'une insipide sécheresse,
personnifie la femme parfaitement distinguée, laisse déjà avec
mépris aux femmes des financiers enrichis de paraître en public
ornées de pierres précieuses. Il est probable qu'au temps de Lemoine
la femme soucieuse de plaire se contentait de mêler à sa chevelure des
feuillages où tremblait encore quelque goutte de rosée, aussi
étincelante que le diamant le plus rare. Dans le centon de poèmes
disparates appelé _Chansons des rues et des bois_, qui est communément
attribué à Victor Hugo, quoiqu'il soit probablement un peu
postérieur, les mots de diamants, de perles, sont indifféremment
employés pour peindre le scintillement des goutelettes qui ruissellent
d'une source murmurante, parfois d'une simple ondée. Dans une sorte de
petite romance érotique qui rappelle le _Cantique des Cantiques_, la
fiancée dit en propres termes à l'Époux qu'elle ne veut d'autres
diamants que les gouttes de la rosée. Nul doute qu'il s'agisse ici
d'une coutume généralement admise, non d'une préférence
individuelle. Cette dernière hypothèse est, d'ailleurs, exclue
d'avance par la parfaite banalité de ces petites pièces qu'on a mises
sous le nom d'Hugo en vertu sans doute des mêmes considérations de
publicité qui durent décider Cohélet (l'_Ecclésiaste_) à couvrir du
nom respecté de Salomon, fort en vogue à l'époque, ses spirituelles
maximes.
Au reste, qu'on apprenne demain à fabriquer le diamant, je serai sans
doute une des personnes les moins faites pour attacher à cela une
grande importance. Cela tient beaucoup à mon éducation. Ce n'est
guère que vers ma quarantième année, aux séances publiques de la
Société des Études juives, que j'ai rencontré quelques-unes des
personnes capables d'être fortement impressionnées par la nouvelle
d'une telle découverte. À Tréguier, chez mes premiers maîtres, plus
tard à Issy, à Saint-Sulpice, elle eût été accueillie avec la plus
extrême indifférence, peut-être avec un dédain mal dissimulé. Que
Lemoine eût ou non trouvé le moyen de faire du diamant, on ne peut
imaginer à quel point cela eût peu troublé ma sœur Henriette, mon
oncle Pierre, M. Le Hir ou M. Carbon. Au fond, je suis toujours resté
sur ce point-là, comme sur bien d'autres, le disciple attardé de saint
Tudual et de saint Colomban. Cela m'a souvent conduit à commettre, dans
toutes les choses qui regardent le luxe, des naïvetés impardonnables.
À mon âge, je ne serais pas capable d'aller acheter seul une bague
chez un bijoutier. Ah! ce n'est pas dans notre Trégorrois que les
jeunes filles reçoivent de leur fiancé, comme la Sulamite, des rangs
de perles, des colliers de prix, sertis d'argent, «_vermiculata
argento_». Pour moi, les seules pierres précieuses qui seraient encore
capables de me faire quitter le Collège de France, malgré mes
rhumatismes, et prendre la mer, si seulement un de mes vieux saints
bretons consentait à m'emmener sur sa barque apostolique, ce sont
celles que les pêcheurs de Saint-Michel-en-Grève aperçoivent parfois
au fond des eaux, par les temps calmes, là où s'élevait autrefois la
ville d'Ys, enchâssées dans les vitraux de ses cent cathédrales
englouties.
... Sans doute des cités comme Paris, Londres, Paris-Plage, Bucarest,
ressembleront de moins en moins à la ville qui apparut à l'auteur
présumé du IVe Évangile, et qui était bâtie d'émeraude,
d'hyacinthe, de béryl, de chrysoprase, et des autres pierres
précieuses, avec douze portes formées chacune d'une seule perle fine.
Mais l'existence dans une telle ville nous ferait vite bâiller d'ennui,
et qui sait si la contemplation incessante d'un décor comme celui où
se déroule l'_Apocalypse_ de Jean ne risquerait pas de faire périr
brusquement l'univers d'un transport au cerveau? De plus en plus le
«_fundabo te in sapphiris et ponam jaspidem propugnacula tua et omnes
terminos tuos in lapides desiderabiles_» nous apparaîtra comme une
simple parole en l'air, comme une promesse qui aura été tenue pour la
dernière fois à Saint-Marc de Venise. Il est clair que s'il croyait ne
pas devoir s'écarter des principes de l'architecture urbaine tels
qu'ils ressortent de la Révélation et s'il prétendait appliquer à la
lettre le «_Fundamentum primum calcedonius..., duodecimum
amethystus_», mon éminent ami M. Bouvard risquerait d'ajourner
indéfiniment le prolongement du boulevard Haussmann.
Patience donc! Humanité, patience. Rallume encore demain le four
éteint mille fois déjà d'où sortira peut-être un jour le diamant!
Perfectionne, avec une bonne humeur que peut t'envier l'Éternel, le
creuset où tu porteras le carbone à des températures inconnues de
Lemoine et de Berthelot. Répète inlassablement le _sto ad ostium et
pulso_, sans savoir si jamais une voix te répondra: «_Veni, veni,
coronaberis_». Ton histoire est désormais entrée dans une voie d'où
les sottes fantaisies du vaniteux et de l'aberrant ne réussiront pas à
t'écarter. Le jour où Lemoine, par un jeu de mots exquis, a appelé
pierres précieuses une simple goutte d'eau qui ne valait que par sa
fraîcheur et sa limpidité, la cause de l'idéalisme a été gagnée
pour toujours. Il n'a pas fabriqué de diamant: il a mis hors de
conteste le prix d'une imagination ardente, de la parfaite simplicité
de cœur, choses autrement importantes à l'avenir de la planète. Elles
ne perdraient de leur valeur que le jour où une connaissance
approfondie des localisations cérébrales et le progrès de la
chirurgie encéphalique permettraient d'actionner à coup sûr les
rouages infiniment délicats qui mettent en éveil la pudeur, le
sentiment inné du beau. Ce jour-là, le libre penseur, l'homme qui se
fait une haute idée de la vertu, verrait la valeur sur laquelle il a
placé toutes ses espérances subir un irrésistible mouvement de
dépréciation. Sans doute, le croyant, qui espère échanger contre une
part des félicités éternelles une vertu qu'il a achetée à vil prix
avec des indulgences, s'attache désespérément à une thèse
insoutenable. Mais il est clair que la vertu du libre penseur ne
vaudrait guère davantage le jour où elle résulterait nécessairement
du succès d'une opération intracranienne.
Les hommes d'un même temps voient entre les personnalités diverses qui
sollicitent tour à tour l'attention publique des différences qu'ils
croient énormes et que la postérité n'apercevra pas. Nous sommes tous
des esquisses où le génie d'une époque prélude à un chef-d'œuvre
qu'il n'exécutera probablement jamais. Pour nous, entre deux
personnalités telles que l'honorable M. Denys Cochin et Lemoine les
dissemblances sautent aux yeux. Elles échapperaient peut-être aux
_Sept Dormants_, s'ils s'éveillaient une seconde fois du sommeil où
ils s'endormirent sous l'empereur Decius et qui ne devait durer que
trois cent soixante-douze ans. Le point de vue messianique ne saurait
plus être le nôtre. De moins en moins la privation de tel ou tel don
de l'esprit nous apparaîtra comme devant mériter les malédictions
merveilleuses qu'il a inspirées à l'auteur inconnu du _Livre de Job_.
«Compensation», ce mot, qui domine la philosophie d'Emerson, pourrait
bien être le dernier mot de tout jugement sain, le jugement du
véritable agnostique. La comtesse de Noailles, si elle est l'auteur des
poèmes qui lui sont attribués, a laissé une œuvre extraordinaire,
cent fois supérieure au Cohélet, aux chansons de Béranger. Mais
quelle fausse position ça devait lui donner dans le monde! Elle paraît
d'ailleurs l'avoir parfaitement compris et avoir mené à la campagne,
peut-être non sans quelque ennui[4], une vie entièrement simple et
retirée, dans le petit verger qui lui sert habituellement
d'interlocuteur. L'excellent chanteur Polin, lui, manque peut-être un
peu de métaphysique; il possède un bien plus précieux mille fois, et
que le fils de Sirach ni Jérémie ne connurent jamais: une jovialité
délicieuse, exempte de la plus légère trace d'affectation, etc.
[Note 2: _Procès_, tome II _passim_, et notamment pays, etc.]
[Note 3: Quelques-uns de ces chants d'une délicieuse naïveté nous
ont été conservés. C'est généralement une scène empruntée à la
vie quotidienne que le chanteur retrace gaiement. Seuls les mots
de _Zizi Panpan_, qui les coupent presque toujours à intervalles
réguliers, ne présentent à l'esprit qu'un sens assez vague. C'était
sans doute de pures indications rythmiques destinées à marquer
la mesure pour une oreille qui eût été sans cela tentée de l'oublier,
peut-être même simplement une exclamation admirative, poussée
à la vue de l'oiseau de Junon, comme tendrait à le faire croire ces
mots plusieurs fois répétés _les plumes de paon_, qui les suivent à peu
d'intervalle.]
[Note 4: On peut se demander si cet exil était bien volontaire et s'il
ne faut pas plutôt voir là une de ces décisions de l'autorité
analogue à celle qui empêchait Mme de Staël de rentrer en France,
peut-être en vertu d'une loi dont le texte ne nous est pas parvenu
et qui défendait aux femmes d'écrire. Les exclamations mille fois
répétées dans ces poèmes avec une insistance si monotone: «Ah!
partir! ah! partir! prendre le train qui siffle en bondissant!»
(_Occident._) «Laissez-moi m'en aller, laissez-moi m'en aller.»
(_Tumulte dans l'aurore._) «Ah! Laissez-moi partir.» (_Les héros._)
«Ah! rentrer dans ma ville, voir la Seine couler entre sa noble rive.
Dire à Paris: je viens, je reprends, j'arrive!» etc., montrent bien
qu'elle n'était pas libre de prendre le train. Quelques vers où elle
semble s'accommoder de sa solitude: «Et si déjà mon ciel est trop
divin pour moi», etc., ont été évidemment ajoutés après coup
pour tâcher de désarmer par une soumission apparente les rigueurs
de l'Administration.]
IX
DANS LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON
_Mariage de Talleyrand-Périgord.--Succès remportés
par les Impériaux devant Château-Thierry, fort
médiocres.--Le Moine, par la Mouchi, arrive au
Régent.--Conversation que j'ai avec M. le duc
d'Orléans à ce sujet. Il est résolu de porter l'affaire
au duc de Guiche.--Chimères des Murat sur le
rang de prince étranger.--Conversation du duc
de Guiche avec M. le duc d'Orléans sur Le Moine,
au parvulo donné à Saint-Cloud pour le roi d'Angleterre
voyageant incognito en France.--Présence
inouïe du comte de Fels à ce parvulo.--Voyage en
France d'un infant d'Espagne, très singulier._