MARCEL PROUST
PASTICHES
ET
MÉLANGES
QUATRIÈME ÉDITION
_nrf_
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 & 37, RUE MADAME
Tous droits de traduction et de reproduction
réservés pour tous les pays y compris la Russie,
Copyright by Gaston Gallimard, 1919
TABLE DES MATIÈRES
PASTICHES
L'AFFAIRE LEMOINE
I. Dans un Roman de Balzac
II. L'«Affaire Lemoine», par Gustave Flaubert
III. Critique du roman de M. Gustave Flaubert sur
l'«Affaire Lemoine», par Sainte-Beuve, dans
son feuilleton du _Constitutionnel_
IV. Par Henri de Régnier
V. Dans le «Journal des Concourt»
VI. L'«Affaire Lemoine», par Michelet
VII. Dans un feuilleton dramatique de M. Émile Faguet
VIII. Par Ernest Renan
IX. Dans les Mémoires de Saint Simon
MÉLANGES
EN MÉMOIRE DES ÉGLISES ASSASSINÉES
I. Les Églises sauvées. Les Clochers de Caen. La
Cathédrale de Lisieux.
Journées en Automobile
II. Journées de Pèlerinage.
Ruskin à Notre-Dame d'Amiens, à Rouen, etc.
III. John Ruskin
La Mort des Cathédrales
SENTIMENTS FILIAUX D'UN PARRICIDE
JOURNÉES DE LECTURE
529. PROUST (Marcel). Pastiches et Mélanges. _Paris, Nouvelle Revue
française, s. d._ [1917]; in-18, broché.
QUATRIÈME ÉDITION.
Envoi =autographe= de l'auteur:
«_Au Comte Robert de Montesquiou_,
_Hommage d'attachement admiratif et respectueux._
MARCEL PROUST.»
«_J'ai indiqué (page 73) où commençait le portrait de vous. Ce n'est
qu'une esquisse inachevée, où vous retrouverez pourtant j'espère ma
constante ferveur._»
On y a joint:
1° Huit feuillets contenant un manuscrit =autographe= de R. DE
MONTESQUIOU, étude sur «_Whistler contre Ruskin_»;
2° Une lettre =autographe= de MARCEL PROUST à R. DE MONTESQUIOU
relative à _Pastiches et Mélanges_. Le dernier feuillet de la lettre
est couvert de dessins au crayon, dont l'un représente le Comte de
Montesquiou.
Les pièces jointes, ici annoncées, ont été retirées avant l'envoi du
vol. au Dept. des Imprimés. [Note de l'Auteur]
[Figure]
À MONSIEUR WALTER BERRY,
_Avocat et lettré, qui, depuis le premier jour
guerre, devant l'Amérique encore indécise, a
avec une énergie et un talent incomparables, la cause
de la France, et l'a gagnée._
_Son ami_,
MARCEL PROUST.
PASTICHES
L'AFFAIRE LEMOINE[1]
I
DANS UN ROMAN DE BALZAC
Dans un des derniers mois de l'année 1907, à un de ces «routs» de la
marquise d'Espard où se pressait alors l'élite de l'aristocratie
parisienne (la plus élégante de l'Europe, au dire de M. de Talleyrand,
ce Roger Bacon de la nature sociale, qui fut évêque et prince de
Bénévent), de Marsay et Rastignac, le comte Félix de Vandenesse, les
ducs de Rhétoré et de Grandlieu, le comte Adam Laginski, Me Octave de
Camps, lord Dudley, faisaient cercle autour de Mme la princesse de
Cadignan, sans exciter pourtant la jalousie de la marquise. N'est-ce pas
en effet une des grandeurs de la maîtresse de maison--cette carmélite
de la réussite mondaine--qu'elle doit immoler sa coquetterie, son
orgueil, son amour même, à la nécessité de se faire un salon dont
ses rivales seront parfois le plus piquant ornement? N'est-elle pas en
cela l'égale de la sainte? Ne mérite-t-elle pas sa part, si chèrement
acquise, du paradis social? La marquise--une demoiselle de
Blamont-Chauvry, alliée des Navarreins, des Lenoncourt, des
Chaulieu--tendait à chaque nouvel arrivant cette main que Desplein, le
plus grand savant de notre époque, sans en excepter Claude Bernard, et
qui avait été élève de Lavater, déclarait la plus profondément
calculée qu'il lui eût été donné d'examiner. Tout à coup la porte
s'ouvrit devant l'illustre romancier Daniel d'Arthez. Un physicien du
monde moral qui aurait à la fois le génie de Lavoisier et de
Bichat--le créateur de la chimie organique--serait seul capable
d'isoler les éléments qui composent la sonorité spéciale du pas des
hommes supérieurs. En entendant résonner celui de d'Arthez vous
eussiez frémi. Seul pouvait ainsi marcher un sublime génie ou un grand
criminel. Le génie n'est-il pas d'ailleurs une sorte de crime contre la
routine du passé que notre temps punit plus sévèrement que le crime
même, puisque les savants meurent à l'hôpital qui est plus triste que
le bagne.
Athénaïs ne se sentait pas de joie en voyant revenir chez elle l'amant
qu'elle espérait bien enlever à sa meilleure amie. Aussi pressa-t-elle
la main de la princesse en gardant le calme impénétrable que
possèdent les femmes de la haute société au moment même où elles
vous enfoncent un poignard dans le cœur.
--Je suis heureuse pour vous, ma chère, que M. d'Arthez soit venu,
dit-elle à Mme de Cadignan, d'autant plus qu'il aura une surprise
complète, il ne savait pas que vous seriez ici.
--Il croyait sans doute y rencontrer M. de Rubempré dont il admire le
talent, répondit Diane avec une moue câline qui cachait la plus
mordante des railleries, car on savait que Mme d'Espard ne pardonnait
pas à Lucien de l'avoir abandonnée.
--Oh! mon ange, répondit la marquise avec une aisance surprenante, nous
ne pouvons retenir ces gens-là, Lucien subira le sort du petit
d'Esgrignon, ajouta-t-elle en confondant les personnes présentes par
l'infamie de ces paroles dont chacune était un trait accablant pour la
princesse. (Voir le _Cabinet des Antiques._)
--Vous parlez de M. de Rubempré, dit la vicomtesse de Beauséant qui
n'avait pas reparu dans le monde depuis la mort de M. de Nueil et qui,
par une habitude particulière aux personnes qui ont longtemps vécu en
province, se faisait une fête d'étonner des Parisiens avec une
nouvelle qu'elle venait d'apprendre. Vous savez qu'il est fiancé à
Clotilde de Grandlieu.
Chacun fit signe à la vicomtesse de se taire, ce manage étant encore
ignoré de Mme de Sérizy, qu'il allait jeter dans le désespoir.
--On me l'a affirmé, mais cela peut être faux, reprit la vicomtesse
qui, sans comprendre exactement en quoi elle avait fait une gaucherie,
regretta d'avoir été aussi démonstrative.
Ce que vous dites ne me surprend pas, ajouta-t-elle, car j'étais
étonnée que Clotilde se fut éprise de quelqu'un d'aussi peu
séduisant.
--Mais au contraire, personne n'est de votre avis, Claire, s'écria la
princesse en montrant la comtesse de Sérizy qui écoutait.
Ces paroles furent d'autant moins saisies par la vicomtesse qu'elle
ignorait entièrement la liaison de Mme de Sérizy avec Lucien.
--Pas séduisant, essaya-t-elle de corriger, pas séduisant... du moins
pour une jeune fille!
--Imaginez-vous, s'écria d'Arthez avant même d'avoir remis son manteau
à Paddy, le célèbre tigre de feu Beaudenord (voir les _Secrets de la
princesse de Cadignan_), qui se tenait devant lui avec l'immobilité
spéciale à la domesticité du Faubourg Saint-Germain, oui,
imaginez-vous, répéta le grand homme avec cet enthousiasme des
penseurs qui paraît ridicule au milieu de la profonde dissimulation du
grand monde.
--Qu'y a-t-il? que devons-nous nous imaginer, demanda ironiquement de
Marsay en jetant à Félix de Vandenesse et au prince Galathione ce
regard à double entente, véritable privilège de ceux qui avaient
longtemps vécu dans l'intimité de MADAME.
--_Tuchurs pô!_ renchérit le baron de Nucingen avec l'affreuse
vulgarité des parvenus qui croient, à l'aide des plus grossières
rubriques, se donner du genre et singer les Maxime de Trailles ou les de
Marsay; _et fous afez du quir; fous esde le frai brodecdir tes baufres,
à la Jambre._
(Le célèbre financier avait d'ailleurs des raisons particulières d'en
vouloir à d'Arthez qui ne l'avait pas suffisamment soutenu, quand
l'ancien amant d'Esther avait cherché en vain à faire admettre sa
femme, née Goriot, chez Diane de Maufrigneuse).
--_Fite, fite, mennesir, la ponhire zera gomblète bir mi si vi mi
druffez tigne ti savre ke vaudille himachinei?_
--Rien, répondit avec à propos d'Arthez, je m'adresse à la marquise.
Cela fut dit d'un ton si perfidement épigrammatique que Paul Morand, un
de nos plus impertinents secrétaires d'ambassade, murmura:--Il est plus
fort que nous! Le baron, se sentant joué, avait froid dans le dos. Mme
Firmiani suait dans ses pantoufles, un des chefs-d'œuvre de l'industrie
polonaise, D'Arthez fit semblant de ne pas s'être aperçu de la
comédie qui venait de se jouer, telle que la vie de Paris peut seule en
offrir d'aussi profonde (ce qui explique pourquoi la province a toujours
donné si peu de grands hommes d'État à la France) et sans s'arrêter
à la belle Négrepelisse, se tournant vers Mme de Sérizy avec cet
effrayant sang-froid qui peut triompher des plus grands obstacles (en
est-il pour les belles âmes de comparables à ceux du cœur?):
--On vient, madame, de découvrir le secret de la fabrication du
diamant.
--_Cesde iffire esd eine crant dressor_, s'écria le baron ébloui.
--Mais j'aurais cru qu'on en avait toujours fabriqué, répondit
naïvement Léontine.
Mme de Cadignan, en femme de goût, se garda bien de dire un mot, là
où des bourgeoises se fussent lancées dans une conversation où elles
eussent niaisement étalé leurs connaissances en chimie. Mais Mme de
Sérizy n'avait pas achevé cette phrase qui dévoilait une incroyable
ignorance, que Diane, en enveloppant la comtesse tout entière, eut un
regard sublimé. Seul Raphaël eût peut-être été capable de le
peindre. Et certes, s'il y eût réussi, il eût donné un pendant à sa
célèbre _Fornarina_, la plus saillante de ses toiles, la seule qui le
place au-dessus d'André del Sarto dans l'estime des connaisseurs.
Pour comprendre le drame qui va suivre, et auquel la scène que nous
venons de raconter peut servir d'introduction, quelques mots
d'explication sont nécessaires. À la fin de l'année 1905, une
affreuse tension régna dans les rapports de la France et de
l'Allemagne. Soit que Guillaume II comptât effectivement déclarer la
guerre à la France, soit qu'il eût voulu seulement le laisser croire
afin de rompre notre alliance avec l'Angleterre, l'ambassadeur
d'Allemagne reçut l'ordre d'annoncer au gouvernement français qu'il
allait présenter ses lettres de rappel. Les rois de la finance
jouèrent alors à la baisse sur la nouvelle d'une mobilisation
prochaine. Des sommes considérables furent perdues à la Bourse.
Pendant toute une journée on vendit des titres de rente que le banquier
Nucingen, secrètement averti par son ami le ministre de Marsay de la
démission du chancelier Delcassé, qu'on ne sut à Paris que vers
quatre heures, racheta à un prix dérisoire et qu'il a gardées depuis.
Il n'est pas jusqu'à Raoul Nathan qui ne crut à la guerre, bien que
l'amant de Florine, depuis que du Tillet, dont il avait voulu séduire
la belle-sœur (voir _une Fille d'Ève_), lui avait fait faire un puff
à la Bourse, soutint dans son journal la paix à tout prix.
La France ne fut alors sauvée d'une guerre désastreuse que par
l'intervention, restée longtemps inconnue des historiens, du maréchal
de Montcornet, l'homme le plus fort de son siècle après Napoléon.
Encore Napoléon n'a-t-il pu mettre à exécution son projet de descente
en Angleterre, la grande pensée de son règne. Napoléon, Montcornet,
n'y a-t-il pas entre ces deux noms comme une sorte de ressemblance
mystérieuse? Je me garderais bien d'affirmer qu'ils ne sont pas
rattachés l'un à l'autre par quelque lien occulte. Peut-être notre
temps, après avoir douté de toutes les grandes choses sans essayer de
les comprendre, sera-t-il forcé de revenir à l'harmonie préétablie
de Leibniz. Bien plus, l'homme qui était alors à la tête de la plus
colossale affaire de diamants de l'Angleterre s'appelait Werner, Julius
Werner, Werner! ce nom ne vous semble-t-il pas évoquer bizarrement le
moyen âge? Rien qu'à l'entendre, ne voyez-vous pas déjà le docteur
Faust, penché sur ses creusets, avec ou sans Marguerite?
N'implique-t-il pas l'idée de la pierre philosophale? Werner! Julius!
Werner! Changez deux lettres et vous avez Werther. _Werther_ est de
Gœthe.
Julius Werner se servit de Lemoine, un de ces hommes extraordinaires
qui, s'ils sont guidés par un destin favorable, s'appellent Geoffroy
Saint-Hilaire, Cuvier, Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Charlemagne,
Berthollet, Spalanzani, Volta. Changez les circonstances et ils finiront
comme le maréchal d'Ancre, Balthazar Cleas, Pugatchef, Le Tasse, la
comtesse de la Motte ou Vautrin. En France, le brevet que le
gouvernement octroie aux inventeurs n'a aucune valeur par lui-même.
C'est là qu'il faut chercher la cause qui paralyse, chez nous, toute
grande entreprise industrielle. Avant la Révolution, les Séchard, ces
géants de l'imprimerie, se servaient encore à Angoulême des presses
à bois, et les frères Cointet hésitaient à acheter le second brevet
d'imprimeur. (Voir les _Illusions perdues._) Certes peu de personnes
comprirent la réponse que Lemoine fit aux gendarmes venus pour
l'arrêter. Quoi? L'Europe m'abandonnerait-elle? s'écria le faux
inventeur avec une terreur profonde. Le mot colporté le soir dans les
salons du ministre Rastignac y passa inaperçu.
--Cet homme serait-il devenu fou? dit le comte de Granville étonné.
L'ancien clerc de l'avoué Bordin devait précisément prendre la parole
dans cette affaire au nom du ministère public, ayant retrouvé depuis
peu, par le mariage de la seconde fille avec le banquier du Tillet, la
faveur que lui avait fait perdre auprès du nouveau gouvernement son
alliance avec les Vandenesse, etc.
[Note 1: On a peut-être oublié, depuis dix ans, que Lemoine ayant
faussement prétendu avoir découvert le secret de la fabrication du
diamant et ayant reçu, de ce chef, plus d'un million du président de
la De Beers, Sir Julius Werner, fut ensuite, sur la plainte de celui-ci,
condamné le 6 juillet 1909 à six ans de prison. Cette insignifiante
affaire de police correctionnelle, mais qui passionnait alors l'opinion,
fut choisie un soir par moi, tout à fait au hasard, comme thème unique
de morceaux, où j'essayerais d'imiter la manière d'un certain nombre
d'écrivains. Bien qu'en donnant sur des pastiches la moindre
explication on risque d'en diminuer l'effet, je rappelle pour éviter de
froisser de légitimes amours-propres, que c'est l'écrivain pastiché
qui est censé parler, non seulement selon son esprit, mais dans le
langage de son temps. À celui de Saint Simon par exemple, les mots
bonhomme, bonne femme n'ont nullement le sens familier et protecteur
d'aujourd'hui. Dans ses _Mémoires_, Saint Simon dit couramment le
bonhomme Chaulnes pour le duc de Chaulnes qu'il respectait infiniment,
et pareillement de beaucoup d'autres.]
II
L'AFFAIRE LEMOINE
PAR GUSTAVE FLAUBERT
La chaleur devenait étouffante, une cloche tinta, des tourterelles
s'envolèrent, et, les fenêtres ayant été fermées sur l'ordre du
président, une odeur de poussière se répandit. Il était vieux, avec
un visage de pitre, une robe trop étroite pour sa corpulence, des
prétentions à l'esprit; et ses favoris égaux, qu'un reste de tabac
salissait, donnaient à toute sa personne quelque chose de décoratif et
de vulgaire. Comme la suspension d'audience se prolongeait, des
intimités s'ébauchèrent; pour entrer en conversation, les malins se
plaignaient à haute voix du manque d'air, et, quelqu'un ayant dit
reconnaître le ministre de l'intérieur dans un monsieur qui sortait,
un réactionnaire soupira: «Pauvre France!» En tirant de sa poche une
orange, un nègre s'acquit de la considération, et, par amour
de la popularité, en offrit les quartiers à ses voisins, en
s'excusant, sur un journal: d'abord à un ecclésiastique, qui affirma
«n'en avoir jamais mangé d'aussi bonne; c'est un excellent fruit,
rafraîchissant»; mais une douairière prit un air offensé, défendit
à ses filles de rien accepter «de quelqu'un qu'elles ne connaissaient
pas», pendant que d'autres personnes, ne sachant pas si le journal
arriverait jusqu'à elles, cherchaient une contenance: plusieurs
tirèrent leur montre, une dame enleva son chapeau. Un perroquet le
surmontait. Deux jeunes gens s'en étonnèrent, auraient voulu savoir
s'il avait été placé là comme souvenir ou peut-être par goût
excentrique. Déjà les farceurs commençaient à s'interpeller d'un
banc à l'autre, et les femmes, regardant leurs maris, s'étouffaient de
rire dans un mouchoir, quand un silence s'établit, le président parut
s'absorber pour dormir, l'avocat de Werner prononçait sa plaidoirie. Il
avait débuté sur un ton d'emphase, parla deux heures, semblait
dyspeptique, et chaque fois qu'il disait «Monsieur le Président»
s'effondrait dans une révérence si profonde qu'on aurait dit une jeune
fille devant un roi, un diacre quittant l'autel. Il fut terrible pour
Lemoine, mais l'élégance des formules atténuait l'âpreté du
réquisitoire. Et ses périodes se succédaient sans interruption, comme
les eaux d'une cascade, comme un ruban qu'on déroule. Par moment, la
monotonie de son discours était telle qu'il ne se distinguait plus du
silence, comme une cloche dont la vibration persiste, comme un écho qui
s'affaiblit. Pour finir, il attesta les portraits des présidents Grévy
et Carnot, placés au-dessus du tribunal; et chacun, ayant levé la
tête, constata que la moisissure les avait gagnés dans cette salle
officielle et malpropre qui exhibait nos gloires et sentait le
renfermé. Une large baie la divisait par le milieu des bancs s'y
alignaient jusqu'au pied du tribunal; elle avait de la poussière sur le
parquet, des araignées aux angles du plafond, un rat dans chaque trou,
et on était obligé de l'aérer souvent à cause du voisinage du
calorifère, parfois d'une odeur plus nauséabonde. L'avocat de Lemoine
répliquant, fut bref. Mais il avait un accent méridional, faisait
appel aux passions généreuses, ôtait à tout moment son lorgnon. En
l'écoutant, Nathalie, ressentait ce trouble où conduit l'éloquence;
une douceur l'envahit et son cœur s'étant soulevé, la batiste de son
corsage palpitait, comme une herbe au bord d'une fontaine prête à
sourdre, comme le plumage d'un pigeon qui va s'envoler. Enfin le
président fit un signe, un murmure s'éleva, deux parapluies
tombèrent: on allait entendre à nouveau l'accusé. Tout de suite les
gestes de colère des assistants le désignèrent; pourquoi n'avait-il
pas dit vrai, fabriqué du diamant, divulgué son invention? Tous, et
jusqu'au plus pauvre, auraient su--c'était certain--en tirer des
millions. Même ils les voyaient devant eux, dans la violence du regret
où l'on croit posséder ce qu'on pleure. Et beaucoup se livrèrent une
fois encore à la douceur des rêves qu'ils avaient formés, quand ils
avaient entrevu la fortune, sur la nouvelle de la découverte, avant
d'avoir dépisté l'escroc.
Pour les uns, c'était l'abandon de leurs affaires, un hôtel avenue du
Bois, de l'influence à l'Académie; et même un yacht qui les aurait
menés l'été dans des pays froids, pas au Pôle pourtant, qui est
curieux, mais la nourriture y sent l'huile, le jour de vingt-quatre
heures doit être gênant pour dormir, et puis comment se garer des ours
blancs?
À certains, les millions ne suffisaient pas; tout de suite ils les
auraient joués à la Bourse; et, achetant des valeurs au plus bas cours
la veille du jour où elles remonteraient--un ami les aurait
renseignés--verraient centupler leur capital en quelques heures. Riches
alors comme Carnegie, ils se garderaient de donner dans l'utopie
humanitaire. (D'ailleurs, à quoi bon? Un milliard partagé entre tous
les Français n'en enrichirait pas un seul, on l'a calculé.) Mais,
laissant le luxe aux vaniteux, ils rechercheraient seulement le confort
et l'influence, se feraient nommer président de la République,
ambassadeur à Constantinople, auraient dans leur chambre un capitonnage
de liège qui amortît le bruit des voisins. Ils n'entreraient pas au
Jockey-Club, jugeant l'aristocratie à sa valeur. Un titre du pape les
attirait davantage. Peut-être pourrait-on l'avoir sans payer. Mais
alors à quoi bon tant de millions? Bref, ils grossiraient le denier de
saint Pierre tout en blâmant l'institution. Que peut bien faire le pape
de cinq millions de dentelles, tant de curés de campagne meurent de
faim?
Mais quelques-uns, en songeant que la richesse aurait pu venir à eux,
se sentaient prêts à défaillir; car ils l'auraient mise aux pieds
d'une femme dont ils avaient été dédaignés jusqu'ici, et qui leur
aurait enfin livré le secret de son baiser et la douceur de son corps.
Ils se voyaient avec elle, à la campagne, jusqu'à la fin de leurs
jours, dans une maison tout en bois blanc, sur le bord triste d'un grand
fleuve. Ils auraient connu le cri du pétrel, la venue des brouillards,
l'oscillation des navires, le développement des nuées, et seraient
restés des heures avec son corps sur leurs genoux, à regarder monter
la marée et s'entre-choquer les amarres, de leur terrasse, dans un
fauteuil d'osier, sous une tente rayée de bleu, entre des boules de
métal. Et ils finissaient par ne plus voir que deux grappes de fleurs
violettes, descendant jusqu'à l'eau rapide qu'elles touchent presque,
dans la lumière crue d'un après-midi sans soleil, le long d'un mur
rougeâtre qui s'effritait. À ceux-là, l'excès de leur détresse
ôtait la force de maudire l'accusé; mais tous le détestaient, jugeant
qu'il les avait frustrés de la débauche, des honneurs, de la
célébrité, du génie; parfois de chimères plus indéfinissables, de
ce que chacun recélait de profond et de doux, depuis son enfance, dans
la niaiserie particulière de son rêve.
III
CRITIQUE DU ROMAN DE M. GUSTAVE
FLAUBERT SUR L'«AFFAIRE LEMOINE»
PAR SAINTE-BEUVE, DANS SON FEUILLETON
DU _CONSTITUTIONNEL_.
_L'Affaire Lemoine_... par M. Gustave Flaubert! Sitôt surtout après
_Salammbô_, le titre a généralement surpris. Quoi? l'auteur avait
dressé son chevalet en plein Paris, au Palais de justice, dans la
chambre même des appels correctionnels...: on le croyait encore à
Carthage! M. Flaubert--estimable en cela dans sa velléité et sa
prédilection--n'est pas de ces écrivains que Martial a bien finement
raillés et qui, passés maîtres sur un terrain, ou réputés pour
tels, s'y cantonnent, s'y fortifient, soucieux avant tout de ne pas
offrir de prise à la critique, n'exposant jamais dans la manœuvre
qu'une aile à la fois. M. Flaubert, lui, aime à multiplier les
reconnaissances et les sorties, à faire front de tous côtés, que
dis-je, il tient les défis, quelques conditions qu'on propose, et ne
revendique jamais le choix des armes ni l'avantage du terrain. Mais
cette fois-ci, il faut le reconnaître, cette volte-face si
précipitée, ce retour d'Égypte (ou peu s'en faut) à la Bonaparte, et
qu'aucune victoire bien certaine ne devait ratifier, n'ont pas paru
très heureux; on y a vu, ou cru y voir, disons-le, comme un rien de
mystification. Quelques-uns ont été jusqu'à prononcer, non sans
apparence de raison, le mot de gageure. Cette gageure, M. Flaubert, du
moins, l'a-t-il gagnée? C'est ce que nous allons examiner en toute
franchise, mais sans jamais oublier que l'auteur est le fils d'un homme
bien regrettable, que nous avons tous connu, professeur à l'École de
médecine de Rouen, qui a laissé dans sa profession et dans sa province
sa trace et son rayon; et que cet aimable fils--quelque opinion qu'on
puisse d'ailleurs opposer à ce que des jeunes gens bien hâtifs ne
craignent pas, l'amitié aidant, d'appeler déjà son talent--mérite,
d'ailleurs, tous les égards par la simplicité reconnue de ses
relations toujours sûres et parfaitement suivies--lui, le contraire
même de la simplicité dès qu'il prend une plume!--par le raffinement
et la délicatesse invariable de son procédé.
Le récit débute par une scène qui, mieux conduite, aurait pu donner
de M. Flaubert une idée assez favorable, dans ce genre tout immédiat
et impromptu du croquis, de l'étude prise sur la réalité. Nous sommes
au Palais de justice, à la chambre correctionnelle, où se juge
l'affaire Lemoine, pendant une suspension d'audience. Les fenêtres
viennent d'être fermées sur l'ordre du président. Et ici un éminent
avocat m'assure que le président n'a rien à voir, comme il semble en
effet plus naturel et convenable, dans ces sortes de choses, et à la
suspension même s'était certainement retiré dans la chambre du
conseil. Ce n'est qu'un détail si l'on veut. Mais vous qui venez nous
dire (comme si en vérité vous les aviez comptés!) le nombre des
éléphants et des onagres dans l'armée carthaginoise, comment
espérez-vous, je vous le demande, être cru sur parole quand, pour une
réalité si prochaine, si aisément vérifiable, si sommaire même et
nullement détaillée, vous commettez de telles bévues! Mais passons:
l'auteur voulait une occasion de décrire le président, il ne l'a pas
laissée échapper. Ce président a «un visage de pitre (ce qui suffit
à désintéresser le lecteur) une robe trop étroite pour sa corpulence
(trait assez gauche et qui ne peint rien), des prétentions à
l'esprit». Passe encore pour le visage de pitre! L'auteur est d'une
école qui ne voit jamais rien dans l'humanité de noble ou d'estimable.
Pourtant M. Flaubert, bas Normand s'il en fut, est d'un pays de fine
chicane et de haute sapience qui a donné à la France assez de
considérables avocats et magistrats, je ne veux point distinguer ici.
Sans même se borner aux limites de la Normandie, l'image d'un
président Jeannin sur lequel M. Villemain nous a donné plus d'une
indication délicate, d'un Mathieu Marais, d'un Saumaise, d'un Bouhier,
voire de l'agréable Patru, de tel de ces hommes distingués par la
sagesse du conseil et d'un mérite si nécessaire, serait aussi
intéressante, je crois, et aussi vraie que celle du président à
«visage de pitre» qui nous est ici montrée. Va pourtant pour visage
de pitre! Mais s'il a des «prétentions à l'esprit», qu'en
savez-vous, puisque aussi bien il n'a pas encore ouvert la bouche? Et de
même, un peu plus loin, l'auteur, dans le public qu'il nous décrit,
nous montrera du doigt un «réactionnaire». C'est une désignation
assez fréquente aujourd'hui. Mais ici, je le demande encore à M.
Flaubert: «Un réactionnaire? à quoi reconnaissez-vous cela à
distance? Qui vous la dit? Qu'en savez-vous?» L'auteur, évidemment,
s'amuse, et tous ces traits sont inventés à plaisir. Mais ce n'est
rien encore, poursuivons. L'auteur continue à peindre le public, ou
plutôt de purs «modèles» bénévoles qu'il a groupés à loisir dans
son atelier: «En tirant une orange de sa poche, un nègre...»
Voyageur! vous n'avez à la bouche que les mots de vérité,
d'«objectivité», vous en faites profession, vous en faites parade;
mais, sous cette prétendue impersonnalité, comme on vous reconnaît
vite, ne serait-ce qu'à ce nègre, à cette orange, tout à l'heure à
ce perroquet, fraîchement débarqués avec vous, à tous ces
accessoires rapportés que vous vous dépêchez bien vite de venir
plaquer sur votre esquisse, la plus bigarrée, je le déclare, la moins
véridique, la moins ressemblante où se soit jamais évertué votre
pinceau.
Donc le nègre tire de sa poche une orange, et ce faisant, il...
«s'attire de la considération»! M. Flaubert, j'entends bien, veut
dire que dans une foule quelqu'un qui peut faire emploi et montre d'un
avantage, même usuel et familier à chacun, qui tire un gobelet par
exemple quand près de lui on boit à la bouteille; un journal, s'il est
le seul qui ait pensé à l'acheter, que ce quelqu'un-là est aussitôt
désigné à la remarque et à la distinction des autres. Mais avouez
qu'au fond vous n'êtes pas fâché, en hasardant cette expression si
bizarre et déplacée de considération, d'insinuer que toute
considération, jusqu'à la plus haute et la plus recherchée, n'est pas
beaucoup plus que cela, qu'elle est faite de l'envie que donnent aux
autres des biens au fond sans valeur. Eh bien, nous le disons
à M. Flaubert, cela n'est pas vrai; la considération,--et nous
savons que l'exemple vous touchera, car vous n'êtes de l'école de
l'insensibilité, de l'_impassibilité_, qu'en littérature,--on
l'acquiert par toute une vie donnée à la science, à l'humanité. Les
lettres, autrefois, pouvaient la procurer aussi, quand elles n'étaient
que le gage et comme la fleur de l'urbanité de l'esprit, de cette
disposition tout humaine qui peut avoir, certes, sa prédilection et sa
visée, mais admet, à côté des images du vice et des ridicules,
l'innocence et la vertu. Sans remonter aux anciens (bien plus
«naturalistes» que vous ne serez jamais, mais qui, sur le tableau
découpé dans un cadre réel, font toujours descendre à l'air libre et
comme à ciel ouvert un rayon tout divin qui pose sa lumière au fronton
et éclaire le contraste), sans remonter jusqu'à eux, qu'ils aient nom
Homère ou Moschus, Bion ou Léonidas de Tarente, et pour en venir à
des peintures plus préméditées, est-ce autre chose, dites-le-nous,
qu'ont toujours fait ces mêmes écrivains dont vous ne craignez pas de
vous réclamer? Et Saint Simon d'abord, à côté des portraits tout
atroces et calomniés d'un Noailles ou d'un Harlay, quels grands coups
de pinceau n'a-t-il pas pour nous montrer, dans sa lumière et sa
proportion, la vertu d'un Montal, d'un Beauvilliers, d'un Rancé, d'un
Chevreuse? Et, jusque dans cette «Comédie humaine», ou soi-disant
telle, où M. de Balzac, avec une suffisance qui prête à sourire,
prétend tracer des «scènes (en réalité toutes fabuleuses) de la vie
parisienne et de la vie de province» (lui, l'homme incapable d'observer
s'il en fut), en regard et comme en rachat des Hulot, des Philippe
Bridau, des Balthazar Claes, comme il les appelle, et à qui vos
Narr'Havas et vos Shahabarims n'ont rien à envier, je le confesse,
n'a-t-il pas imaginé une Adeline Hulot, une Blanche de Mortsauf, une
Marguerite de Solis?
Certes, on eût bien étonné, et à bon droit, les Jacquemont, les
Daru, les Mérimée, les Ampère, tous ces hommes de finesse et d'étude
qui l'ont si bien connu et qui ne croyaient pas qu'il y eût besoin,
pour si peu, de faire sonner tant de cloches, si on leur avait dit que
le spirituel Beyle, à qui l'on doit tant de vues claires et
fructueuses, tant de remarques appropriées, passerait romancier de nos
jours. Mais enfin, il est encore plus _vrai_ que vous! Mais il y a plus
de vérité dans la moindre étude, je dis de Sénac de Meilhan, de
Ramond ou d'Althon Shée, que dans la vôtre, si laborieusement
inexacte! Tout cela est faux à crier, vous ne le sentez donc pas?
Enfin l'audience est reprise (tout cela est bien dépourvu de
circonstances et de détermination), l'avocat de Werner a la parole, et
M. Flaubert nous avertit qu'en se tournant vers le président il fait,
chaque fois, «une révérence si profonde qu'on aurait dit un diacre
quittant l'autel». Qu'il y ait eu de tels avocats, et même au barreau
de Paris, «agenouillés», comme dit l'auteur, devant la cour et le
ministère public, c'est bien possible. Mais il y en a d'autres
aussi--cela, M. Flaubert ne veut pas le savoir--et il n'y a pas si
longtemps que nous avons entendu le bien considérable Chaix d'Est-Ange
(dont les discours publiés ont perdu non certes toute l'impulsion et le
sel, mais l'à propos et le colloque) répondre fièrement à une
sommation hautaine du ministère public: «Ici, à la barre, M. l'avocat
général et moi, nous sommes égaux, au talent près!» Ce jour-là,
l'aimable juriste qui ne pouvait certes trouver autour de lui
l'atmosphère, la résonance divine du dernier âge de la République,
avait su pourtant, tout comme un Cicéron, lancer la flèche d'or.
Mais l'action, un moment déprimée, se motive et se hâte. L'accusé
est introduit, et d'abord, à sa vue, certaines personnes regrettent
(toujours des suppositions!) la richesse qui leur aurait permis de
partir au loin avec une femme aimée jadis, à ces heures dont parle le
poète, seules dignes d'être vécues et où l'on s'enflamme parfois
pour toute la vie, _vita dignior œtas_! Le morceau, lu à haute
voix,--et bien qu'y manque un peu ce ressentiment d'impressions douces
et véritables, où se sont laissés aller avec bien de l'agrément un
Monselet, un Frédéric Soulié--présenterait assez d'harmonie et de
vague:
«Ils auraient connu le cri des pétrels, la venue des brouillards,
l'oscillation des navires, le développement des nuées». Mais, je le
demande, que viennent faire ici les pétrels? L'auteur visiblement
recommence à s'amuser, tranchons le mot, à nous mystifier. On peut
n'avoir pas pris ses us en ornithologie et savoir que le pétrel est un
oiseau fort commun sur nos côtes, et qu'il n'est nul besoin d'avoir
découvert le diamant et fait fortune pour le rencontrer. Un chasseur
qui en a souvent poursuivi m'assure que son cri n'a absolument rien de
particulier et qui puisse si fort émouvoir celui qui l'entend. Il est
clair que l'auteur a mis cela au hasard de la phrase. Le cri du pétrel,
il a trouvé que cela faisait bien et, dare-dare, il nous l'a servi. M.
de Chateaubriand est le premier qui ait ainsi fait entrer dans un cadre
étudié des détails ajoutés après coup et sur la vérité desquels
il ne se montrait pas difficile. Mais lui, même dans son annotation
dernière, il avait le don divin, le mot qui dresse l'image en pied,
pour toujours, dans sa lumière et sa désignation, il possédait, comme
disait Joubert, le talisman de l'Enchanteur. Ah! postérité d'Atala,
postérité d'Atala, on te retrouve partout aujourd'hui, jusque sur la
table de dissection des anatomistes! etc.
IV
PAR HENRI DE RÉGNIER
Le diamant ne me plaît guère. Je ne lui trouve pas de beauté. Le peu
qu'il en ajoute à celle des visages est moins un effet de la sienne
qu'un reflet de la leur. Il n'a ni la transparence marine de
l'émeraude, ni l'azur illimité du saphir. Je lui préfère le rayon
saure de la topaze, mais surtout le sortilège crépusculaire des
opales. Elles sont emblématiques et doubles. Si le clair de lune irise
une moitié de leur face, l'autre semble teinte par les feux roses et
verts du couchant. Nous ne nous divertissons pas tant des couleurs
qu'elles nous présentent, que nous ne sommes touchés du songe que nous
nous y représentons. À qui ne sait rencontrer au delà de soi-même
que la forme de son destin, elles en montrent le visage alternatif et
taciturne.
Elles se trouvaient en grand nombre dans la ville où Hermas me
conduisit. La maison que nous habitions valait plus par la beauté du
site que par la commodité des êtres. La perspective des horizons y
était mieux ménagée, que l'aménagement des lieux n'y était bien
entendu. Il était plus agréable d'y songer qu'il n'était aisé d'y
dormir. Elle était plus pittoresque, que confortable. Accablés par la
chaleur pendant le jour, les paons faisaient entendre toute la nuit leur
en fatidique et narquois qui, à vrai dire, est plus propice à la
rêverie qu'il n'est favorable au sommeil. Le bruit des cloches
empêchait d'en trouver pendant la matinée, à défaut de celui qu'on
ne goûte bien qu'avant le jour, un second qui répare au moins dans une
certaine mesure la fatigue d'avoir été entièrement privé du premier.
La majesté des cérémonies dont leurs sonneries annonçaient l'heure,
compensait mal le contretemps d'être réveillé à celle où il
convient de dormir, si l'on veut ensuite pouvoir profiter des autres. La
seule ressource était alors de quitter la toile des draps et la plume
de l'oreiller pour aller se promener dans la maison. L'entreprise, à
vrai dire, si elle offrait du charme, présentait aussi du danger. Elle
était divertissante sans laisser d'être périlleuse. On aimait encore
mieux en répudier le plaisir que d'en poursuivre l'aventure. Les
parquets que M. de Séryeuse avait rapportés des îles étaient
multicolores et disjoints, glissants et géométriques. Leur mosaïque
était brillante et inégale. Le dessin de ses losanges, tantôt rouges
et tantôt noirs, offrait aux regards un plus plaisant spectacle que la
boiserie ici exhaussée, là rompue, ne garantissait aux pas une
promenade assurée.
L'agrément de celle qu'on pouvait faire dans la cour n'était pas
acheté par tant de risques. On y descendait vers midi. Le soleil
chauffait les pavés, ou la pluie dégouttait des toits. Parfois le vent
faisait grincer la girouette. Devant la porte close, monumentale et
verdie, un Hermès sculpté donnait à l'ombre qu'il projetait la forme
de son caducée. Les feuilles mortes des arbres voisins descendaient en
tournoyant jusqu'à ses talons et repliaient sur les ailes de marbre
leurs ailes d'or. Votives et pansues, des colombes venaient se percher
dans les voussures de l'archivolte ou sur l'ébrasement du piédestal,
et en laissaient souvent tomber une boule fade, écailleuse et grise.
Elle venait aplatir sur le gravier ou sur le gazon sa masse
intermittente et grenue, et poissait de l'herbe qu'elle avait été
celle dont abondait la pelouse et dont ne manquait pas l'allée de ce
que M. de Séryeuse appelait son jardin.
Lemoine venait souvent s'y promener.
C'est là que je le vis pour la première fois. Il paraissait plutôt
ajusté dans la souquenille du laquais qu'il n'était coiffé du bonnet
du docteur. Le drôle pourtant prétendait l'être et en plusieurs
sciences où il est plus profitable de réussir qu'il n'est souvent
prudent de s'y livrer.
Il était midi quand son carrosse arriva en décrivant un cercle devant
le perron. Le pavé résonna des sabots de l'attelage, un valet courut
au marchepied. Dans la rue, des femmes se signèrent. La bise soufflait.
Au pied de l'Hermès de marbre, l'ombre caducéenne avait pris quelque
chose de fugace et de sournois. Pourchassée par le vent, elle semblait
rire. Des cloches sonnèrent. Entre les volées de bronze d'un bourdon,
un carillon hasarda à contretemps sa chorégraphie de cristal.
Dans le jardin, une escarpolette grinçait. Des graines séchées
étaient disposées sur le cadran solaire. Le soleil brillait et
disparaissait tour à tour. Agatisé par sa lumière, l'Hermès du seuil
s'obscurcissait plus de sa disparition qu'il n'eût fait de son absence.
Successif et ambigu, le visage marmoréen vivait. Un sourire semblait
allonger en forme de caducée les lèvres expiatrices. Une odeur
d'osier, de pierre ponce, de cinéraire et de marqueterie s'échappait
par les persiennes fermées du cabinet et par la porte entr'ouverte du
vestibule. Elle rendait plus lourd l'ennui de l'heure. M. de Séryeuse
et Lemoine continuaient à causer sur le perron. On entendait un bruit
équivoque et pointu comme un éclat de rire furtif. C'était l'épée
du gentilhomme qui heurtait la cornue de verre du spagirique. Le chapeau
à plumes de l'un garantissait mieux du vent que le serre-tête de soie
de l'autre. Lemoine s'enrhumait. De son nez qu'il oubliait de moucher,
un peu ce morve avait tombé sur le rabat et sur l'habit. Son noyau
visqueux et tiède avait glissé sur le linge de l'un, mais avait
adhéré au drap de l'autre et tenait en suspens au-dessus du vide la
frange argentée et fluente qui en dégouttait. Le soleil en les
traversant confondait la mucosité gluante et la liqueur diluée. On ne
distinguait plus qu'une seule masse juteuse, convulsive, transparente et
durcie; et dans l'éphémère éclat dont elle décorait l'habit de
Lemoine, elle semblait y avoir immobilisé le prestige d'un diamant
momentané, encore chaud, si l'on peut dire, du four dont il était
sorti, et dont cette gelée instable, corrosive et vivante qu'elle
était pour un instant encore, semblait à la fois, par sa beauté
menteuse et fascinatrice, présenter la moquerie et l'emblème.
V
DANS LE «JOURNAL DES GONCOURT»
21 décembre 1907.
Dîné avec Lucien Daudet, qui parle avec un rien de verve blagueuse des
diamants fabuleux vus sur les épaules de Mme X..., diamants dits par
Lucien dans une forte jolie langue, ma foi, à la notation toujours
artiste, à l'épellement savoureux de ses épithètes décelant
l'écrivain tout à fait supérieur, être malgré tout une pierre
bourgeoise, un peu bébête, qui ne serait pas comparable, par exemple,
à l'émeraude ou au rubis. Et au dessert, Lucien nous jette de la porte
que Lefebvre de Béhaine lui disait ce soir, à lui Lucien, et à
l'encontre du jugement porté par la charmante femme qu'est Mme de
Nadaillac, qu'un certain Lemoine aurait trouvé le secret de la
fabrication du diamant. Ce serait, dans le monde des affaires, au dire
de Lucien, tout un émoi rageur devant la dépréciation possible du
stock de diamants encore invendu, émoi qui pourrait bien finir par
gagner la magistrature, et amener l'internement de ce Lemoine pour le
reste de ses jours en quelque _in pace_, pour crime de lèse-bijouterie.
C'est plus fort que l'histoire de Galilée, plus moderne, plus prêtant
à l'artiste évocation d'un milieu, et tout d'un coup je vois un beau
sujet de pièce pour nous, une pièce où il pourrait y avoir de fortes
choses sur la puissance de la haute industrie d'aujourd'hui, puissance
menant, au fond, le gouvernement et la justice, et s'opposant à ce qu'a
de calamiteux pour elle toute nouvelle invention. Comme bouquet, on
apporte à Lucien la nouvelle, me donnant le dénouement de la pièce
déjà ébauchée, que leur ami Marcel Proust se serait tué, à la
suite de la baisse des valeurs diamantifères, baisse anéantissant une
partie de sa fortune. Un curieux être, assure Lucien, que ce Marcel
Proust, un être qui vivrait tout à fait dans l'enthousiasme, dans le
_bondieusement_ de certains paysages, de certains livres, un être par
exemple qui serait complètement enamouré des romans de Léon. Et
après un long silence, dans l'expansion enfiévrée de l'après-dîner,
Lucien affirme:--Non, ce n'est pas parce qu'il s'agit de mon frère, ne
le croyez pas, monsieur de Goncourt, absolument pas. Mais enfin il faut
bien dire la vérité. Et il cite ce trait qui ressort joliment dans le
faire miniaturé de son dire: Un jour, un monsieur rendait un immense
service à Marcel Proust, qui pour le remercier l'emmenait déjeuner à
la campagne. Mais voici qu'en causant, le monsieur, qui n'était autre
que Zola, ne voulait absolument pas reconnaître qu'il n'y avait jamais
eu en France qu'un écrivain tout à fait grand et dont Saint Simon seul
approchait, et que cet écrivain était Léon. Sur quoi, fichtre! Proust
oubliant la reconnaissance qu'il devait à Zola l'envoyait, d'une paire
de claques, rouler dix pas plus loin, les quatre fers en l'air. Le
lendemain on se battait, mais, malgré l'entremise de Ganderax, Proust
s'opposait bel et bien à toute réconciliation.» Et tout à coup, dans
le bruit des _mazagrans_ qu'on passe, Lucien me fait à l'oreille, avec
un geignardement comique, cette révélation: «Voyez-vous, moi,
monsieur de Goncourt, si, même avec la _Fourmilière_, je ne connais
pas cette vogue, c'est que même les paroles que disent les gens, je les
_vois_, comme si je peignais, dans la _saisie_ d'une nuance, avec la
même _embué_ que la Pagode de Chanteloup.» Je quitte Lucien, la tête
tout échauffée par cette affaire de diamant et de suicide, comme si on
venait de m'y verser des cuillerées de cervelle. Et dans l'escalier je
rencontre le nouveau ministre du Japon qui, de son air un tantinet
avortonné et _décadent_, air le faisant ressembler au samouraï
tenant, sur mon paravent de Coromandel, les deux pinces d'une
écrevisse, me dit gracieusement avoir été longtemps en mission chez
les Honolulus où la lecture de nos livres, à mon frère et à moi,
serait la seule chose capable d'arracher les indigènes aux plaisirs du
caviar, lecture se prolongeant très avant dans la nuit, d'une seule
traite, aux intermèdes consistant seulement dans le chiquage de
quelques cigares du pays enfermés dans de longs étuis de verre, étuis
destinés à les protéger pendant la traversée contre une certaine
maladie que leur donne la mer. Et le ministre me confesse son goût de
nos livres, avouant avoir connu à Hong-Kong une fort grande dame de
là-bas qui n'avait que deux ouvrages sur sa table de nuit: _la Fille
Elisa_ et _Robinson Crusoé_.
22 décembre.
Je me réveille de ma sieste de quatre heures avec le pressentiment
d'une mauvaise nouvelle, ayant rêvé que la dent qui m'a fait tant
souffrir quand Cruet me l'a arrachée, il y a cinq ans, avait repoussé.
Et aussitôt Pélagie entre, avec cette nouvelle apportée par Lucien
Daudet, nouvelle qu'elle n'était pas venue me dire pour ne pas troubler
mon cauchemar: Marcel Proust ne s'est pas tué, Lemoine n'a rien
inventé du tout, ne serait qu'un escamoteur pas même habile, une
espèce de Robert Houdin manchot. Voilà bien notre guigne! Pour une
fois que la vie plate, envestonnée d'aujourd'hui, _s'artistisait_, nous
jetait un sujet de pièce! À Rodenbach, qui attendait mon réveil, je
ne peux contenir ma déception, me reprenant à m'animer, à jeter des
tirades déjà tout écrites, que m'avait inspirées la fausse nouvelle
de la découverte et du suicide, fausse nouvelle plus artiste, plus
_vraie_, que le dénouement trop optimiste et _public_, le dénouement
à la Sarcey, raconté être le vrai par Lucien à Pélagie. Et c'est de
ma part toute une révolte chuchotée pendant une heure à Rodenbach sur
cette guigne qui nous a toujours poursuivis, mon frère et moi, faisant
des plus grands événements comme des plus petits, de la révolution
d'un peuple comme du rhume d'un souffleur, autant d'obstacles levés
contre la marche en avant de nos œuvres. Il faut cette fois que le
syndicat des bijoutiers s'en mêle! Alors Rodenbach de me confesser le
fond de sa pensée, qui serait que ce mois de décembre nous a toujours
été malchanceux, à mon frère et à moi, ayant amené nos poursuites
en correctionnelle, l'échec voulu par la presse d'_Henriette
Maréchal_, le bouton que j'ai eu sur la langue à la veille du seul
discours que j'aie jamais eu à prononcer, bouton ayant fait dire que je
n'avais pas osé parler sur la tombe de Vallès, quand c'est moi qui
avais demandé à le faire; tout un ensemble de fatalités qui, dit
superstitieusement l'homme du Nord artiste qu'est Rodenbach, devrait
nous faire éviter de rien entreprendre ce mois-là. Alors, moi
interrompant les théories cabalistiques de l'auteur de _Bruges la
Morte_, pour aller passer un frac rendu nécessaire par le dîner chez
la princesse, je lui jette, eh le quittant à la porte de mon cabinet de
toilette: «Alors, Rodenbach, vous me conseillez de réserver ce
mois-là pour ma mort!»
VI
«L'AFFAIRE LEMOINE» PAR MICHELET