ÉCLAIRCISSEMENTS (p. 196)

LUTTE DES MENDIANTS DE L'UNIVERSITÉ--SAINT THOMAS--DOUTES

DE SAINT LOUIS--LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN ÂGE.

L'éternel combat de la grâce et de la loi fut encore combattu au temps

de saint Louis, entre l'Université et les ordres Mendiants. Voici

l'histoire de l'Université: au XIIe siècle, elle se détache de son

berceau de l'école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évêque de

Paris; au XIIIe, elle guerroie contre les Mendiants agents du pape;

au XVe contre le pape lui-même. Ce corps formait une rude et forte

démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se

formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu'ils

troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs moeurs[201].

C'était là toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique

intellectuelle du monde. Dans le XIIIe siècle seulement, il en sortit

sept papes[202] et une foule de cardinaux et d'évêques. Les plus

illustres étrangers, l'espagnol Raymond Lulle et l'italien Dante,

venaient à trente et quarante ans s'asseoir au pied de la chaire de

Duns Scot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à Paris. Pétrarque

fut aussi fier de la couronne que lui décerna notre Université que de

celle du Capitole. Au XVIe siècle encore, lorsque Ramus rendait

quelque vie à l'Université en attendant la Saint-Barthélémy, nos

écoles de la rue du Fouarre furent visitées de Torquato Tasso. (p. 197)

Par raisonnement toutefois, vaine logique, subtile et stérile

chicane[203], nos _artistes_ (les dialecticiens de l'Université se

donnaient ce nom) devaient être bientôt primés.

[Note 201: Jacques de Vitri: Meretrices publicæ

ubique cleros transeuntes quasi per violentiam

pertrahebant. In una autem et eadem domo scholæ

erant superius, prostibula inferius.»]

[Note 202: L'antipape Anaclet, Innocent II,

Célestin II (disciple d'Abailard), Adrien IV,

Alexandre III, Urbain III et Innocent III.]

[Note 203: Pierre le Chantre et d'autres

écrivains contemporains rapportent le trait

suivant: «En 1171, maître Silo, professeur de

philosophie, pria un de ses disciples mourant de

revenir lui faire part de l'état où il se

trouverait dans l'autre monde. Quelques jours après

sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d'une chape

toute couverte de thèses, «de sophismatibus

descripta et flamma ignis tota confecta.» Il lui

dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape

lui pesait plus qu'une tour: «Et est mihi data ut

eam portem pro gloria quam in sophismatibus habui.»

En même temps il laissa tomber une goutte de sa

sueur sur la main du maître; elle la perça d'outre

en outre. Le lendemain Silo dit à ses écoliers:

Linquo conx rania, eras corvis, vanaque vanis;

Ad logicem pergo, quæ mortis non timet ergo.

et il alla s'enfermer dans un monastère de

Cîteaux.» Bulæus.]

Les vrais artistes du XIIIe siècle, orateurs, comédiens, mimes,

bateleurs enthousiastes, c'étaient les Mendiants. Ceux-ci parlaient

d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de saint

Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» La logique, qui avait

eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le

monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimé se reposer avec

saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du

Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi

nouvelle et un nouvel Évangile.

Ce titre formidable, _Introduction à l'Évangile éternel_, fut mis en

effet en tête d'un livre par Jean de Parme[204], général des

Franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques,

avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean professa que, de

même que l'ancien Testament avait cédé la place au nouveau, celui-ci

avait aussi fait son temps; que l'Évangile ne suffisait pas à la

perfection, qu'il avait encore six ans à vivre mais qu'alors un (p. 198)

Évangile plus durable allait commencer, un Évangile d'intelligence

et d'esprit; jusque-là l'Église n'avait que la lettre[205].

[Note 204: Le pape avait écrit à l'évêque de

Paris de faire détruire ce livre sans bruit. Mais

l'Université, déjà en querelle avec les ordres

Mendiants, le fit brûler publiquement au parvis

Notre-Dame. Jean de Parme se démit du généralat;

saint Bonaventure, qui lui succéda, commença une

enquête contre lui, et fit jeter en prison deux de

ses adhérents. L'un y passa dix-huit ans; l'autre y

mourut.]

[Note 205: Hermann Cornerus.]

Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent

acceptées aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique.

C'est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses docteurs

était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura,

Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de

l'Université s'est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne[206]. Il

publia contre les Mendiants une suite de pamphlets éloquents et

spirituels, où il s'efforçait de les confondre avec les Béghards et

autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et

mendiants: _Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la

mesure de l'aumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls

prédits à l'Église pour les derniers temps_, etc. Sa force est dans

l'Écriture, qu'il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez

le piquant d'une satire, qui s'exprime à demi-mot. Il est trop visible

que l'auteur a un autre motif que l'intérêt de l'Église. Il y avait

entre les Universitaires et les Mendiants concurrence littéraire et

jalousie de métier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire à Paris,

en 1230, époque où l'Université, blessée de la dureté de la régente,

se retira à Orléans et à Angers. Ils l'avaient gardée cette chaire, et

l'Université se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant

était Albert le Grand, et le logicien saint Thomas[207].

[Note 206: Ce portrait a été gravé en tête de

ses oeuvres. (Constance, 1632, in-4°.)]

[Note 207: MM. Jourdain et Haureau ont démontré

sur quel terrain peu solide nos deux grands

scolastiques ont cheminé (1860). Voir Renaissance,

Introduction.]

Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de

Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert le Grand, archevêque

de Mayence, et saint Bonaventure général des Franciscains[208]. Saint

Thomas recueillit de mémoire toute la discussion, et en fit un (p. 199)

livre. Le pape condamna Guillaume de Saint-Amour, mais en même temps

il censura le livre de Jean de Parme, frappant également les raisonneurs

et les mystiques, les partisans de la lettre et ceux de l'esprit[209].

[Note 208: Les ordres Mendiants étaient fort

effrayés. «Cum prædicto volumini respondere fuisset

prædicto doctori (Thomæ), non sine singultu et

lacrymis, assignatum, qui de statu ordinis de pugna

adversariorum tam gravium dubitabant, Fr. Thomas

ipsum volumen accipiens et se fratrum orationibus

recommendans...» Guill. de Thoco, vit S. Thomæ,

ap. Acta SS. Martis, I.]

[Note 209: Il condamna publiquement Guillaume

de Saint-Amour, et Jean de Parme avec moins

d'éclat. (Bulæus.)]

Ce milieu si difficile à tenir, où l'Église essaya de s'établir et de

s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut cherché par saint

Thomas. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde

grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la législation,

essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute

hérésie. Le colossal monument qu'il a élevé ravit le siècle en

admiration. Albert le Grand déclara que saint Thomas avait fixé la

règle qui durerait jusqu'à la consommation des temps[210]. Cet homme

extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne

s'est placé dans sa vie; vie tout abstraite, dont les seuls événements

sont des idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et

ne cessa plus de méditer. Il était du pays de l'idéalisme, du pays où

fleurirent l'école de Pythagore et l'école d'Élée, du pays de Bruno et

de Vico. Aux écoles, ses camarades l'appelaient le grand boeuf muet

de Sicile[211]. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand

le sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts,

et il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne

s'aperçut pas d'une horrible tempête; une autre fois, sa préoccupation

était si forte qu'il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait

dans ses doigts. Saisi du danger de l'Église, il y rêvait toujours et

même à la table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un

grand coup sur la table, et de s'écrier: «Voici un argument invincible

contre les Manichéens.» Le roi ordonna qu'à l'instant cet argument fût

écrit. Dans sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu

par saint Augustin; mais dans la grâce, il s'écarte visiblement de (p. 200)

ce docteur; il fait part au libre arbitre. Théologien de l'Église, il

fallait qu'il soutînt l'édifice de la hiérarchie et du gouvernement

ecclésiastique. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, l'homme est

incapable d'obéissance, il n'y a plus de gouvernement possible. Et

pourtant, s'écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une large porte

à celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Église.

[Note 210: Processus de S. Thom. Aquin., ap.

SS. Martis, I, p. 714: «Concludit quod Fr. Thomas

in scripturis suis imposuit finem omnibus

laborantibus usque ad finem sæculi, et quod omnes

deinceps frustra laborarent.»--«Fuit (S. Thomas)

magnus in corpore et rectæ staturæ... coloris

triticei... magnum habens caput... aliquantulum

calvus, Fuit tenerrimæ complexionis in carne.» Acta

SS., p. 672.--«Fuit grossus.» Processus de S.

Thom., ibid.]

[Note 211: Ce mot est significatif pour qui a

présente la figure rêveuse et monumentale des

grands boeufs de l'Italie du sud.]

Tel est donc l'aspect du monde au XIIIe siècle. Au sommet, _le grand

boeuf muet de Sicile_ ruminant la question. Ici, l'homme et la liberté;

là, Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité; à droite

l'observation qui proteste de la liberté humaine, à gauche la logique

qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue, la

logique identifie, si on laisse faire celle-ci, elle résoudra l'homme

en Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l'univers en une

indivisible unité, où se perdent la liberté, la moralité, la vie

pratique elle-même. Aussi le législateur ecclésiastique se roidit sur

la pente, combattant par le bon sens sa propre logique, qui l'eût

emporté. Il s'arrêta, ce ferme génie, sur le tranchant du rasoir entre

les deux abîmes, dont il mesurait la profondeur. Solennelle figure de

l'Église, il tint la balance, chercha l'équilibre, et mourut à la

peine. Le monde qui le vit d'en bas, distinguant, raisonnant,

calculant dans une région supérieure, n'a pas su tous les combats qui

purent avoir lieu au fond de cette abstraite existence.

Au-dessous de cette région sublime battaient le vent et l'orage.

Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la métaphysique,

sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le XIIIe siècle a sa

Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que les siècles

antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier déchirement

que le doute naissant fit dans les âmes; quand toute l'harmonie du

moyen âge se troubla, quand le grand édifice dans lequel on s'était

établi commença à branler, quand les saints criant contre les saints,

le droit se dressant contre le droit, les âmes les plus dociles se

virent condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux roi de

France, qui ne demandait qu'à se soumettre et croire, fut de bonne

heure forcé de lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble

qu'il était et défiant de soi, résister d'abord à sa mère; puis se

porter pour arbitre entre le pape et l'Empereur, juger le juge

spirituel de la chrétienté, rappeler à la modération celui qu'il eût

voulu pouvoir prendre pour règle de sainteté. Les Mendiants (p. 201)

l'avaient ensuite attiré par leur mysticisme; il entra dans le

tiers-ordre de Saint-François, il prit parti contre l'Université.

Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté d'un grand nombre de

Franciscains, dut lui donner d'étranges défiances. On aperçoit dans

les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute l'inquiétude

qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut être pris

pour le type de l'_honnête homme_ au XIIIe siècle. C'est un curieux

dialogue entre le mondain loyal et sincère, et l'âme pieuse et candide,

qui s'avance d'un pas dans le doute, puis recule, et s'obstine dans la

foi.

Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbonne et Joinville:

«Quant le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les

raisons pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si

encommençoit la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions

grant pièce desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: Maistre

Robert, je vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse,

et tout le remenant vous demourast; car _preudhomme_ est si grant

chose et si bonne chose, que ucis au nommer emplist-il la

bouche.[212]»

[Note 212: Joinville.]

«Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler a vous pour le soutil

sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu; et pour ce ai-je

appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande; la

demande fut tele: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc...[213]»

[Note 213: Joinville. Il demanda ensuite à

Joinville lequel il aimerait mieux d'avoir commis

un péché mortel ou d'être lépreux. Joinville répond

qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés

mortels.--«Et quand les frères s'en furent partis,

il m'appela tout seul, et me fit seoir à ses piez,

et me dit: «Comment me déistes vous hier ce?» Et je

lis dis que encore li disoie-je, et il me dit:

«Vous deistes comme hastiz musarz; car nulle si

laide mezelerie n'est comme d'estre en péché

mortel, etc.»]

Saint Louis raconte à Joinville qu'un chevalier assistant à une discussion

entre des moines et des juifs, posa une question à un des docteurs

juifs, et sur sa réponse lui donna sur la tête un coup de son bâton

qui le renversa.--«Aussi vous dis-je, fist li roys, que nul, se il

n'est très bon cler, ne doit desputer à eulz; mès l'omme lay, quant il

ot mesdire de la loy crestienne ne doit pas défendre la loy crestienne,

sinon de l'épée, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, (p. 202)

tant comme elle y peut entrer[214].»

[Note 214: Joinville. «En la doctrine que il

lessa au roi Phelipe, son fiuz... il y avoit une

clause contenue, qui est tele: «Fai à ton pooir les

bougres et les autres mal genz chacier de ton

royaume, si que la terre soit de ce bien purgée.»

Le Confesseur.]

Saint Louis disait à Joinville qu'au moment de la mort, le diable

s'efforce d'ébranler la foi de l'agonisant: «Et pour ce se doit en

garder et en tele manière deffendre de cest agait (piége), que en dire

à l'ennemie quand il envoie tele temptacion, va t'en, doit on dire à

l'ennemi: Tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz

les articles de la foy, etc...[215]»

[Note 215: Joinville.]

«Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien

croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir

dire[216].»

[Note 216: Id.--Villani. «On vint un jour lui

dire que la figure du Christ avait apparu dans une

hostie: «Que ceux qui doutent aillent le voir,

dit-il; pour moi, je le vois dans mon coeur.»]

Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour

l'évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne

pouvait «son coeur ahurter à croire au sacrement de l'autel.»

L'évêque lui demanda si lorsque le diable lui envoyait cette

tentation, il s'y complaisait: le théologien répondit qu'elle le

chagrinait fort, et qu'il se ferait hacher plutôt que de rejeter

l'Eucharistie. L'évêque alors le consola en lui assurant qu'il avait

plus de mérite que celui qui n'a point de doutes[217].

[Note 217: Joinville.]

* * * * *

Quelque légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils méritent

attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé, combien d'âmes

devaient douter et souffrir en silence! Ce qu'il y avait de cruel, de

poignant dans cette première défaillance de la foi, c'est qu'on hésitait

à se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitués, endurcis aux tourments

du doute, les pointes en sont émoussées. Mais il faut se reporter au

premier moment où l'âme, tiède de foi et d'amour, sentit glisser en

soi le froid acier. Il y eut déchirement, mais il y eut surtout

horreur et surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle éprouva, cette (p. 203)

âme candide et croyante? Rappelez-vous vous-même le moment où la

foi vous manqua dans l'amour, où s'éleva en vous le premier doute sur

l'objet aimé.

Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir

que cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute,

sentir que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer

de glace où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher

aux branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on

croit encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si

le doute est incertain, si la pensée n'est pas sûre de la pensée, cela

n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous l'enfer!...

Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien à côté.

Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-même, jusqu'au XVe et au

XVIe siècles. Luther est là-dessus un grand maître; personne n'a eu

une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme: «Ah! si saint

Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de lui-même quel genre

de tentation il a éprouvé. Ce n'était pas l'aiguillon de la chair, ce

n'était point la bonne Thécla, comme le rêvent les papistes... Jérôme

et les autres Pères n'ont pas connu les plus hautes tentations; ils

n'en ont senti que de puériles, celles de la chair, qui pourtant ont

bien aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu la leur; _ils ont

tremblé devant le glaive_... Celle-là, c'est quelque chose de plus

haut que le désespoir causé par les péchés... lorsqu'il est dit: Mon

Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé; c'est comme s'il disait: Tu

m'es ennemi sans cause. Ou le mot de Job: Je suis juste et innocent.»

Le Christ lui-même a connu cette angoisse du doute, cette nuit de

l'âme, où pas une étoile n'apparaît plus sur l'horizon. C'est le

dernier terme de la Passion, le sommet de la croix.

Dans cet abîme est la pensée du moyen âge. Cet âge est contenu tout

entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La

littérature, l'art, les divers développements de l'esprit humain, du

IIIe siècle au XVe, tout est suspendu à ce mystère.

Éternel mystère, qui pour avoir eu au moyen âge son idéal au Calvaire,

n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la

croix, et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde

a la sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, et (p. 204)

chaque coeur d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat. À chacun sa

croix et ses stigmates.

Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre

humain, ont connu ces épreuves; toutes ont approché plus ou moins de

cet idéal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'écriait:

«Vertu, tu n'es qu'un nom.» C'est alors que Grégoire VII disait: «J'ai

suivi la justice et fui l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans

l'exil.»

Mais d'être délaissé de Dieu, d'être abandonné à soi, à sa force, à

l'idée du devoir contre le choc du monde, c'était là une redoutable

grandeur. C'était là apprendre le vrai mot de l'homme, c'était goûter

cette divine amertume du fruit de la science, dont il était dit au

commencement du monde: «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous

deviendrez des dieux.»

Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes

intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont

coulé en limpides légendes, en merveilleux poëmes, et s'amoncelant

vers le ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales

qui voulaient monter au Seigneur!

Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen âge, j'y distingue

deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique,

échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser

l'héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde

confondues. À côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied

de la croix.

Deux poésies, deux littératures: l'une chevaleresque, guerrière,

amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique, l'autre

religieuse et populaire.

La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s'ouvre par la

guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait

existé chez nous, dès lors et même avant, des poëmes d'origine celtique

où les dernières luttes de l'Occident contre les Romains et les

Allemands aient été célébrées par les noms de Fingal ou d'Arthur, je

le crois volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagérer l'importance

du principe indigène, de l'élément celtique. Ce qui est propre à la

France, c'est d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de s'approprier

tout, d'être la France, et d'être le monde. Notre nationalité est bien

puissamment attractive, tout y vient bon gré mal gré; c'est la

nationalité la moins exclusivement nationale, la plus humaine. Le

fonds indigène a été plusieurs fois submergé, fécondé par les (p. 205)

alluvions étrangères. Toutes les poésies du monde ont coulé chez

nous en ruisseaux, en torrents. Tandis que des collines de Galles et

de Bretagne distillaient les traditions celtiques, comme la pluie

murmurante dans les chênes verts de mes Ardennes, la cataracte des

romans carlovingiens tombait des Pyrénées. Il n'est pas jusqu'aux

monts de la Souabe et de l'Alsace qui ne nous aient versé par l'Ostrasie

un flot des Niebelungen. La poésie érudite d'Alexandre et de Troie

débordait, malgré les Alpes, du vieux monde classique. Et cependant du

lointain Orient, ouvert par la croisade, coulaient vers nous, en

fables, en contes, en paraboles, les fleuves retrouvés du paradis.

L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de là Homère

et Hérodote; de là nos poëmes carlovingiens, avec les guerres saintes

d'Espagne, la victoire de Charles Martel et la mort de Roland[218]. La

littérature est d'abord la conscience d'une nationalité. Le peuple est

unifié en un monde. Roland meurt aux passages solennels des montagnes

qui séparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les Philènes

divinisés à Carthage, il consacre de son tombeau la limite de la

patrie. Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme, est la tombe du

héros, son gigantesque _tumulus_; ce sont les Pyrénées elles-mêmes.

Mais le héros qui meurt pour la chrétienté est un héros chrétien, un

Christ guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze

compagnons; comme Christ, il se voit abandonné, délaissé. De son

calvaire pyrénéen, il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de

Toulouse à Saragosse. Il sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et

l'insouciant Charlemagne, ne veulent point entendre. Il sonne, et la

chrétienté pour laquelle il meurt s'obstine à ne pas répondre. Alors

il brise son épée, il veut mourir. Mais il ne mourra ni du fer

sarrasin, ni de ses propres armes. Il enfle le son accusateur, les

veines de son col se gonflent, elles crèvent, son noble sang s'écoule:

il meurt de son indignation, de l'injuste abandon du monde.

[Note 218: Voyez sur la Chanson de Roland, par

Génin, Renaissance, Introd.]

Le retentissement de cette grande poésie devait aller s'affaiblissant

de bonne heure, comme le son du cor de Roland, à mesure que la

croisade, s'éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au

centre de la Péninsule, à mesure que le démembrement féodal fit

oublier l'unité chrétienne et impériale qui domine encore les poëmes

carlovingiens. La poésie chevaleresque, éprise de la force (p. 206)

individuelle, de l'orgueil héroïque, qui fut l'âme du monde féodal,

prit en haine la royauté, la loi, l'unité. La dissolution de l'Empire,

la résistance des seigneurs au pouvoir central sous Charles le Chauve

et les derniers Carlovingiens, fut célébrée dans Gérard de Roussillon,

dans les Quatre fils Aymon, galopant à quatre sur un même coursier;

pluralité significative. Mais l'idéal ne se pluralise pas; il est

placé dans un seul, dans Renaud; Renaud de _Montauban_[219], le héros

sur sa montagne, sur sa tour; dans la plaine, les assiégeants, roi et

peuple, innombrables contre un seul, et à peine rassurés. Le roi, cet

homme-peuple, fort par le nombre, et représentant l'idée du nombre, ne

peut être compris de cette poésie féodale; il lui apparaît comme un

lâche[220]. Déjà Charlemagne a fait une triste figure dans l'autre

cycle; il a laissé périr Roland. Ici, il poursuit lâchement Renaud,

Gérard de Roussillon, il prévaut sur eux par la ruse. Il joue le rôle

du légitime et indigne Eurysthée, persécutant Hercule et le soumettant

à de rudes travaux.

[Note 219: _Alban_, _Alp_., mont.]

[Note 220: Passage de Guill. au court nez

(Paris, introd. de Berte aux grands pieds), cité

dans _Gérard de Nevers_.

Grant fut la cort en la sale à Loon,

Moult ot as tables oiseax et venoison.

Qui que manjast la char et le poisson.

Oncques Guillaume n'en passa le menton:

Ains menja tourte, et but aigue à foison.

Quant mengier orent li chevalier baron,

Les napes otent escuier et garçon.

Li quens Guillaume mist le roi à raison:

--«Qu'as en pensé,» dit-il, li fiés Charlon?

«Secores-moi vers la geste Mahon.»

Dist Loéis: «Nous en consillerons,

Et le matin savoir le vous ferons

Ma volonté, si je irai o non.»

Guillaume l'ot, si taint come charbon;

Il s'abaissa, si a pris un baston.

Puis dit au roi: «Vostre fiez vos rendon,

N'en tenrai mès vaillant une esperon,

Ne vostre ami ne serai ne voste hom,

Et si venrez, o vous voillez o non.»

Ms. de GÉRARD de NEVERS, n° 7498, XIIIe siècle,

corrigé sur le texte le plus ancien du ms. de

GUILLAUME AU CORNÈS, n° 6995.]

Cette contradiction apparente entre l'autorité et l'équité, qui n'est

ici, après tout, que la haine de la loi, la révolte de l'individuel

contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par

l'épée féodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus légitime; il

représente une idée plus générale, plus divine. Il ne peut être

dépossédé que par une idée plus générale encore. Le roi prévaudra (p. 207)

sur le baron, et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est déjà

implicitement dans un drame satirique, qui, de l'Asie à la France, a

été accueilli, traduit de toute nation: je parle du dialogue de

Salomon et de Morolf. Morolf est un Ésope, un bouffon grossier, un

rustre, un _vilain_; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses

subtilités, il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci,

doté à plaisir de tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout

savant et sage, se voit vaincu par ce rustre malin[221]. Contre

l'autorité, contre le roi et la loi écrite, l'arme du féodal Renaud,

c'est l'épée, c'est la force; celle du bouffon populaire, tout

autrement perçante, c'est le raisonnement et l'ironie.

[Note 221: Le Dit Marcoul et Salomon, n° 7218,

et _fonds de Notre-Dame_ N. n° 2.]

Le roi doit vaincre le baron, non-seulement en puissance, mais en

popularité. L'épopée des résistances féodales doit perdre de bonne

heure tout caractère populaire, et se confiner dans la sphère bornée

de l'aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la

féodalité ne fut jamais qu'une importation odieuse, où domina toujours

dans les cités l'existence municipale, reste vivace de l'antiquité.

La pensée commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la

guerre, l'héroïsme: la guerre extérieure, la guerre intérieure. Mais

l'idée de l'héroïsme veut se compléter, elle tend à l'infini. Elle

étend son horizon; l'inconnu poétique qui flottait d'abord aux deux

frontières, aux Ardennes, aux Pyrénées, recule vers l'Orient, comme

celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hespérie, de l'Italie

à l'Espagne, et de l'Espagne à l'Atlantide. Après les Iliades viennent

les Odyssées. La poésie s'en va cherchant aux terres lointaines.--Que

cherche-t-elle? L'infini, la beauté infinie, la conquête infinie. On

se souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais

l'Occident n'adopte Alexandre et César qu'à condition qu'ils

deviennent Occidentaux. On leur confère l'ordre de chevalerie.

Alexandre devient un paladin; les Macédoniens, les Troyens sont aïeux

des Français; les Saxons descendent des soldats de César, les Bretons

de Brutus. La parenté des peuples indo-germaniques que la science

devait démontrer de nos jours, la poésie l'entrevoit dans sa divine

prescience.

Cependant, le héros n'est pas complet encore. En vain, pour y atteindre,

le moyen âge s'est exhaussé sur l'antiquité. En vain, pour (p. 208)

compléter la conquête du monde, Aristote devenu magicien a conduit par

l'air et l'Océan l'Alexandre chevaleresque[222]. L'élément étranger ne

suffisant pas, on remonte au vieil élément indigène, jusqu'au dolmen

celtique, jusqu'au tombeau d'Arthur[223]. Arthur revient, non plus ce

petit chef de clan, aussi barbare que les Saxons ses vainqueurs; non

un Arthur épuré par la chevalerie. Il est bien pâle, il est vrai, ce

roi des preux, avec sa reine Geneviève et ses douze paladins autour de

la Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au monde, après ce long

sommeil où la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l'amour de la

femme, ce symbole de la nature, qui promet la joie infinie, et qui

tient le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent donc, tristes amants,

dans les forêts à l'aventure, faibles et agités, tournant dans leur

interminable épopée, comme dans ce cercle de Dante où flottent les

victimes de l'amour au gré d'un vent éternel.

[Note 222: Voyez le poëme d'Alexandre, par

Lambert le Court et Alexandre de Paris, né à

Bernay.]

[Note 223: Le principal dépôt des traditions

bretonnes du moyen âge est l'ouvrage du fameux

Geoffroy de Monmouth. Sur la véracité de cet auteur

et les sources où il a puisé, voyez Ellis, Intr.

metrical romances; Turner, Quarterly review,

janvier 1820; Delarue, Bardes armoricains; et

surtout la dernière édition de Warton (1834), avec

notes de Douce et de Park: voyez aussi les

critiques de Riston, quelques passages de Marie de

France, publiés par M. de Roquefort, 1820, etc.]

Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette table des

douze, ces agapes chevaleresques à l'image de la Cène? Un effort est

tenté pour transfigurer tout cela, pour corriger cette poésie mondaine,

et l'amener à la pénitence. À côté de la chevalerie profane qui

cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui permet à

celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l'objet est

changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu'ils

s'amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pèlerins, au

mystérieux Temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n'est

point la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid,

d'Hyperion, d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de

Salomon, la coupe où Notre-Seigneur fit la Cène, où Joseph d'Arimathie

recueillit son précieux sang. La simple vue de cette coupe, ou Graal,

prolonge la vie de Titurel pendant cinq cents années. Les gardiens de

la coupe et du temple, les Templistes, doivent rester purs. Ni (p. 209)

Arthur, ni Parceval, ne sont dignes de la toucher. Pour en avoir

approché, l'amoureux Lancelot reste comme sans vie pendant

trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie du Graal est conférée par

des prêtres; c'est un évêque qui fait Titurel chevalier. Cette poésie

sacerdotale place si haut son idéal, qu'il en est stérile et

impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal, il reste

solitaire; les enfants de Parceval, de Lancelot et de Gauvain, peuvent

seuls en approcher. Et quand on veut enfin réaliser le vrai chevalier,

le digne gardien du Graal, on est obligé de prendre un sir Galahad,

parfait de tout point, saint dès son vivant, mais fort ignoré. Ce

héros obscur, mis au monde tout exprès, n'a pas grande influence.

Telle fut l'impuissance de la poésie chevaleresque. Chaque jour plus

sophistique et plus subtile, elle devint la soeur de la scolastique,

une scolastique d'amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les

jongleurs la colportaient en petits poëmes par les cours et les

châteaux, elle s'éteignit dans les raffinements de la forme, dans les

entraves de la versification la plus artificielle et la plus

laborieuse qui fut jamais. Au Nord, elle tomba de l'épopée au roman,

du symbole à l'allégorie, c'est-à-dire au vide. Décrépite, elle

grimaça encore pendant le XIVe siècle dans les tristes imitations du

triste roman de la Rose, tandis que par-dessus s'élevait peu à peu la

voix de la dérision populaire dans les contes et les fabliaux.

La poésie chevaleresque devait se résigner à mourir. Qu'avait-elle

fait de l'humanité pendant tant de siècles? L'homme qu'elle s'était

plu dans sa confiance à prendre simple, ignorant encore, muet comme

Parceval, brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener

par les degrés de l'initiation chevaleresque à la dignité de héros

chrétien, et elle le laissait faible, découragé, misérable. Du cycle

de Roland à celui de Graal, sa tristesse a toujours augmenté. Elle l'a

mené errant par les forêts, à la poursuite des géants et des monstres,

à la recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique,

et aussi ses faiblesses.

La poésie chevaleresque a peu développé son héros; elle l'a retenu à

l'état d'enfant, comme la mère imprévoyante de Parceval qui prolonge

pour son fils l'imbécillité du premier âge. Aussi la laisse-t-il là,

cette mère. De même que Gérard de Roussillon a quitté la chevalerie,

et s'est fait charbonnier, Renaud de Montauban se fait maçon, et (p. 210)

porte des pierres sur son dos pour aider à la construction de la

cathédrale de Cologne.

L'épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l'amour, de

la Passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame

ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple, la

poésie de ceux qui pâtissent, des patients, la Passion divine.

L'Église était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme,

cette misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri

momentané. Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu.

Ce n'est pas en vain que l'Église avait droit d'asile[224]; c'était

alors l'asile universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout

entière. L'homme y priait, la commune y délibérait, la cloche était la

voix de la cité. Elle appelait aux travaux des champs[225], aux

affaires civiles, quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie,

c'est dans les églises que le peuple souverain s'assemblait. C'est à

Saint-Marc que les députés de l'Europe vinrent demander une flotte

pour la quatrième croisade. Le commerce se faisait autour des églises:

les pèlerinages étaient des foires. Les marchandises étaient bénies.

Les animaux, comme aujourd'hui encore à Naples, étaient amenés à la

bénédiction; l'Église ne la refusait point; elle laissait _approcher

ces petits_. Naguère à Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au

parvis Notre-Dame, et chacun, en les emportant, les faisait bénir.

Autrefois, on faisait mieux; on mangeait dans l'église même, et après

le repas venait la danse. L'Église se prêtait à ses joies enfantines.

... Pandentemque sinus et tota veste vocantem

Cæruleum in gremium.

[Note 224: Ainsi à Paris,

Saint-Jacques-la-Boucherie et Sainte-Geneviève,

etc. L'abbé Leboeuf a remarqué sur la façade de

cette dernière église un énorme anneau de fer où

passaient leur bras ceux qui venaient demander

asile.--C'était encore dans l'église qu'on venait

déposer les malades, en particulier ceux qui

étaient atteints du _mal des ardents_.]

[Note 225: La cloche d'_argent_, à Reims,

sonnait le 1er mars, pour annoncer la reprise

des travaux agricoles.]

Le culte était un dialogue tendre entre Dieu, l'Église et le peuple,

exprimant la même pensée. Elle et lui, sur un ton grave et passionné

tour à tour, mêlaient la vieille langue sacrée et la langue du (p. 211)

peuple. La solennité des prières était rompue, dramatisée de chants

pathétiques, comme ce dialogue des vierges folles et des vierges sages

qui nous a été conservé. Le peuple élevait la voix, non pas le peuple

fictif qui parle dans le choeur, mais le vrai peuple venu du dehors,

lorsqu'il entrait, innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de

la cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant enfant, comme le

saint Christophe de la légende, brut, ignorant, passionné, mais docile,

implorant l'initiation, demandant à porter le Christ sur ses épaules

colossales. Il entrait, amenant dans l'Église le hideux dragon du

péché; il le traînait, soûlé de victuailles, aux pieds du Sauveur,

sous le coup de la prière qui doit l'immoler[226]. Quelquefois aussi,

reconnaissant que la bestialité était en lui-même, il exposait dans

des extravagances symboliques sa misère, son infirmité. C'est ce qu'on

appelait la fête des Fous, _fatuorum_[227]. Cette imitation de l'orgie

païenne, tolérée par le christianisme, comme l'adieu de l'homme à la

sensualité qu'il abjurait, se reproduisait aux fêtes de l'enfance du

Christ, à la Circoncision, aux Rois, aux Saints-Innocents, et aussi

aux jours où l'humanité, sauvée du démon, tombait dans l'ivresse de la

joie, à Noël et à Pâques. Le clergé lui-même y prenait part. Ici les

chanoines jouaient à la balle dans l'église, là on traînait outrageusement

l'odieux hareng du carême[228]. La bête comme l'homme était réhabilitée.

L'humble témoin de la naissance du Sauveur, le fidèle animal qui de

son haleine le réchauffa tout petit dans la crèche, qui le porta avec

sa mère en Égypte, qui l'amena triomphant dans Jérusalem, il avait sa

part de la joie[229]. Sobriété, patience, ferme résignation, le moyen

âge distinguait en l'âne je ne sais combien de vertus chrétiennes.

Pourquoi eût-on rougi de lui? le Sauveur n'en avait pas (p. 212)

rougi[230]. Quel mal en tout cela? Tout n'est-il pas permis à l'enfant?

Plus tard, l'Église imposa silence au peuple, l'éloigna, le tint à

distance. Mais aux premiers siècles du moyen âge, l'Église s'effarouchait

si peu de ces drames populaires qu'elle en reproduisait sur ses

murailles les traits les plus hardis. À Rouen[231], un cochon joue du

violon, à Chartres, c'est un âne[232]; à Essone, un évêque tient une

marotte[233]. Ailleurs, ce sont les images des vices et des péchés

sculptées dans la licence d'un pieux cynisme[234]. L'artiste n'a (p. 213)

pas reculé devant l'inceste de Loth, ni les infamies de Sodome[235].

[Note 226: Voyez vol. II, note pag. 157.]

[Note 227: Le légat, Pierre de Capoue, défendit

en 1198 la célébration de cette fête dans le

diocèse de Paris. Mais elle ne cessa guère en

France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en

1530.--En 1671, les enfants de choeur de la

Sainte-Chapelle prétendaient encore commander le

jour des Saints-Innocents, et occupaient les

premières stalles, avec la chape et le bâton

cantoral.--À Bayeux, le jour des Innocents, les

enfants de choeur, ayant à leur tête un petit

évêque qui faisait l'office, occupaient les stalles

hautes et les chanoines les basses.]

[Note 228: Voyez vol. II, note pag. 165.]

[Note 229: À Beauvais, à Autun, etc., on

célébrait la fête de l'Âne.--Ducange: «In fine

missæ sacerdos versus ad populum vice: Ite, missa

est, ter hinhannabit; populos vero vice: Deo

gratias, ter respondebit: _Hinham_, _hinham_, _hinham_.»

On chantait la prose suivante:

Orientis partibus

Adventavit asinus

Pulcher et fortissimus

Sarcinis aptissimus.

Hez, sire asnes, car chantez

Belle bouche rechignez,

Vous aurez du foin assez

Et de l'avoine à plantez.

Lentus erat pedibus

Nisi foret baculus

Et eum in clunibus

Pungeret acculeus

Hez, sire asnes, etc.

Hic in collibus Sichem

Jam nutritus sub Ruben,

Transiit per Jordanem,

Salliit in Bethleem.

Hez, sire asnes, etc.

Ecce magnis auribus

Subjugalis filius

Asinus egregius

Asinorum dominus.

Hez, sire asnes, etc.

Saltu vincit hinnulos

Damas et capreolos,

Super dromedarios

Velox Madianeos.

Hez, sire asnes, etc.

Aurum de Arabia

Thus et myrrham de Saba.

Tulit in ecclesia

Virtus asinaria,

Hez, sire asnes, etc.

Dum trahit vehicula

Multa cum sarcinula,

Illius mandibula

Dura terit pabula

Hez, sire asnes, etc.

Cum aristis hordeum

Comedit et carduum;

Triticum e palea

Segregat in aera.

Hez, sire asnes, etc.

Amen dicas Asine (hic genuflectebatur.)

Jam satur de gramine:

Amen, amen itera

Aspernare vetera.

Hez va! hez va! hez va hez

Biax sire asnes car allez

Belle bouche car chantez.

Histoire de France 1180-1304 (Volume 3/19) · 第 17 / 40 题