mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nommé Jean, et qu'elle surnomma
Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un
vieux chevalier âgé de quatre-vingts ans. Peu de temps avant (p. 156)
d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le
chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: «Je vous
demande, par la foi que vous m'avez baillée, que si les Sarrasins
prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me
prennent;» et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai
volontiers, car je l'avois bien pensé que je vous occirois avant
qu'ils vous eussent pris[155].»
[Note 155: Joinville.]
Rien ne manquait au malheur et à l'humiliation de saint Louis. Les
Arabes chantèrent sa défaite, et plus d'un peuple chrétien en fit des
feux de joie. Il resta pourtant un an à la Terre sainte pour aider à
la défendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors
de l'Égypte. Il releva les murs des villes, fortifia Césarée, Jaffa,
Sidon, Saint-Jean-d'Acre et ne se sépara de ce triste pays que lorsque
les barons de la Terre sainte lui eurent eux-mêmes assuré que son
séjour ne pouvait plus leur être utile. Il venait d'ailleurs de recevoir
une nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus tôt en
France. Sa mère était morte; malheur immense pour un tel fils qui,
pendant si longtemps, n'avait pensé que par elle, qui l'avait quittée
malgré elle pour cette désastreuse expédition, où il devait laisser
sur la terre infidèle un de ses frères, tant de loyaux serviteurs, les
os de tant de martyrs. La vue de la France elle-même ne put le
consoler. «Si j'endurais seul la honte et le malheur, disait-il à un
évêque, si mes péchés n'avaient pas tourné au préjudice de l'Église
universelle, je me résignerais. Mais, hélas! toute la chrétienté (p. 157)
est tombée par moi dans l'opprobre et la confusion[156].»
[Note 156: Matth. Pâris.]
L'état où il retrouvait l'Europe n'était pas propre à le consoler. Le
revers qu'il déplorait était encore le moindre des maux de l'Église;
c'en était un bien autre que cette inquiétude extraordinaire qu'on
remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, répandu dans le
peuple par l'esprit des croisades, avait déjà porté son fruit,
l'enthousiasme sauvage de la liberté politique et religieuse. Ce
caractère révolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire
nettement dans les jacqueries des siècles suivants, particulièrement
dans la révolte des paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes,
en 1538, il apparut déjà dans l'insurrection des _Pastoureaux_[157],
qui éclata pendant l'absence de saint Louis. C'étaient les plus
misérables habitants des campagnes, des bergers surtout, qui, entendant
dire que le roi était prisonnier, s'armèrent, s'attroupèrent, formèrent
une grande armée, déclarèrent qu'ils voulaient aller le délivrer. (p. 158)
Peut-être fut-ce un simple prétexte, peut-être l'opinion que le pauvre
peuple s'était déjà formée de Louis, lui avait-elle donné un immense
et vague espoir de soulagement et de délivrance. Ce qui est certain,
c'est que ces bergers se montraient partout ennemis des prêtres et les
massacraient; ils conféraient eux-mêmes les sacrements. Ils
reconnaissaient pour chef un homme inconnu, qu'ils appelaient le grand
maître de Hongrie[158]. Ils traversèrent impunément Paris, Orléans,
une grande partie de la France. On parvint cependant à dissiper et
détruire ces bandes[159].
[Note 157: Matth. Pâris, p. 550, sqq.--«Aux
premiers soulèvements du peuple de Sens, les
rebelles se créèrent un clergé, des évêques, un
pape avec ses cardinaux.» Continuateur de Nangis,
1315.--Les pastoureaux avaient aussi une espèce de
tribunal ecclésiastique. Ibid., 1320.--Les Flamands
s'étaient soumis à une hiérarchie, à laquelle ils
durent de pouvoir prolonger longtemps leur
opiniâtre résistance. Grande Chron. de Flandres,
XIVe siècle.--Les plus fameux routiers avaient
pris le titre d'archiprêtres. Froissart, vol. I,
ch. CLXXVII.--Les Jacques eux-mêmes avaient formé
une monarchie. Ibid., ch. CLXXXIV.--Les Maillotins
s'étaient de même classés en dizaines,
cinquantaines et centaines. Ibid., ch.
CLXXXII-III-IV. Juvén. des Ursins, ann. 1382, et
Anon. de Saint-Denis. hist. de Ch. VI. Monteil, t.
I, p. 286.]
[Note 158: Il prétendait avoir à la main une
lettre de la Vierge Marie, qui appelait les bergers
à la Terre sainte, et pour accréditer cette fable
il tenait cette main constamment fermée.]
[Note 159: «Quasi canes rabidi passim
detruncati.» Matthieu Pâris.]
Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pensée, toute
ambition étrangère; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son
devoir de chrétien, comprenant toutes les vertus de la royauté dans
les pratiques de la dévotion, et s'imputant à lui-même comme péché
tout désordre public. Les sacrifices ne lui coûtèrent rien pour
satisfaire cette conscience timorée et inquiète. Malgré ses frères,
ses enfants, ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre
le Périgord, le Limousin, l'Agénois, et ce qu'il avait en Quercy et en
Saintonge, à condition que Henri renonçât à ses droits sur la
Normandie, la Touraine, l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les
provinces cédées ne lui pardonnèrent jamais, et quand il fut canonisé,
elles refusèrent de célébrer sa fête.
Cette préoccupation excessive des choses de la conscience aurait (p. 159)
ôté à la France toute action extérieure. Mais la France n'était pas
encore dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en soi.
La France débordait au dehors.
D'une part, l'Angleterre, gouvernée par des Poitevins, par des
Français du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Français du
Nord, Simon de Monfort, comte de Leicester, second fils du fameux
Montfort, chef de la croisade des Albigeois. De l'autre côté, les
Provençaux, sous Charles d'Anjou, frère de saint Louis, conquirent le
royaume des Deux-Siciles, et consommèrent en Italie la ruine de la
maison de Souabe.
Le roi d'Angleterre, Henri III, avait porté la peine des fautes de
Jean. Son père lui avait légué l'humiliation et la ruine. Il n'avait
pu se relever qu'en se mettant sans réserve entre les mains de
l'Église; autrement les Français lui prenaient l'Angleterre, comme ils
avaient pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il
donna à des Italiens tous les bénéfices d'Angleterre, ceux même que
les barons normands avaient fondés pour les ecclésiastiques de leur
famille. Les barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de
l'Église, et s'en prenaient au roi, qu'ils accusaient de faiblesse.
Serré entre ces deux partis, et recevant tous les coups qu'ils
portaient, à qui le roi pouvait-il se fier? à nul autre qu'à nos
Français du Midi, aux Poitevins surtout, compatriotes de sa mère.
Ces méridionaux, élevés dans les maximes du droit romain, étaient
favorables au pouvoir monarchique, et naturellement ennemis des (p. 160)
barons. C'était l'époque où saint Louis accueillait les traditions
du droit impérial, et introduisait, bon gré, mal gré, l'esprit de
Justinien dans la loi féodale. En Allemagne, Frédéric II s'efforçait
de faire prévaloir les mêmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort
différent; elles contribuèrent à l'élévation de la royauté en France,
et la ruinèrent en Angleterre et en Allemagne.
Pour imposer à l'Angleterre l'esprit du Midi, il eût fallu des armées
permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III
ne savait où en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui
l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier
d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se
trouvait nécessairement alors entre les besoins et les ressources. Les
besoins étaient déjà grands; l'ordre administratif commençait à se
constituer; on essayait des armées permanentes. Les ressources étaient
faibles ou nulles; la production industrielle, qui alimente la
prodigieuse consommation du fisc dans les temps modernes, avait à
peine commencé. C'était encore l'âge du privilége; les barons, le
clergé, tout le monde, avaient à alléguer tel ou tel droit pour ne
rien payer. Depuis la Grande Charte surtout, une foule d'abus
lucratifs ayant été supprimés, le gouvernement anglais semblait n'être
plus qu'une méthode pour faire mourir le roi de faim.
La Grande Charte ayant posé l'insurrection en principe et constitué
l'anarchie, une seconde crise était nécessaire pour asseoir un ordre
régulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un
élément nouveau, le peuple, qui peu à peu les mit d'accord. À une (p. 161)
révolution, il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils du
conquérant du Languedoc était destiné à poursuivre sur les ministres
poitevins d'Henri III la guerre héréditaire de sa famille contre les
hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint Louis, haïssait
ces Montfort, qui avaient fait tant de mal à son pays. Simon pensa
qu'il ne gagnerait rien à rester à la cour de France, et passa en
Angleterre. Les Monfort, comtes de Leicester, appartenaient aux deux
pays. Le roi Henri combla Simon; il lui donna sa soeur, et l'envoya en
Guienne réprimer les troubles de ce pays. Simon s'y conduisit avec
tant de dureté qu'il fallut le rappeler. Alors il tourna contre le
roi. Ce roi n'avait jamais été plus puissant en apparence, ni plus
faible en réalité. Il s'imaginait qu'il pourrait acheter pièce à pièce
les dépouilles de la maison de Souabe. Son frère, Richard de
Cornouailles, venait d'acquérir, argent comptant, le titre d'Empereur,
et le pape avait concédé à son fils celui de roi de Naples. Cependant
toute l'Angleterre était pleine de troubles. On n'avait su d'autre
remède à la tyrannie pontificale que d'assassiner les courriers, les
agents du pape; une association s'était formée dans ce but[160]. En
1258, un _Parlement_ fut assemblé à Oxford; c'est la première fois (p. 162)
que les assemblées prennent ce titre. Le roi y avait de nouveau juré
la Grande Charte, et s'était mis en tutelle entre les mains de
vingt-quatre barons. Au bout de six ans de guerres, les deux partis
invoquèrent l'arbitrage de saint Louis. Le pieux roi, également
inspiré de la Bible et du droit romain, décida qu'_il fallait obéir
aux puissances_, et annula les statuts d'Oxford, déjà cassés par le
pape. Le roi Henri devait rentrer en possession de toute sa puissance,
sauf les chartes et louables coutumes du royaume d'Angleterre
antérieures aux statuts d'Oxford (1264).
[Note 160: À la tête se trouvait Robert
Thwinge, chevalier de Yorkshire, qu'une provision
papale avait privé du droit d'élire à un bénéfice
provenant de sa famille. Ces associés, bien qu'ils
ne fussent que quatre-vingts, parvinrent, par la
célérité et le mystère de leurs mouvements, à
persuader au peuple qu'ils étaient en bien plus
grand nombre. Ils assassinèrent les courriers du
pape, écrivirent des lettres menaçantes aux
ecclésiastiques étrangers, etc. Au bout de huit
mois, le roi interposa son autorité; Thwinge se
rendit à Rome, où il gagna son procès, et conféra
le bénéfice, etc. Lingard, II, 161.]
Aussi les confédérés ne prirent cette sentence arbitrale que comme un
signal de guerre. Simon de Montfort eut recours à un moyen extrême. Il
intéressa les villes à la guerre, en introduisant leurs représentants
dans le Parlement. Étrange destinée de cette famille! Au XIIe siècle,
un des ancêtres de Montfort avait conseillé à Louis le Gros, après la
bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son père,
l'exterminateur des Albigeois, avait détruit les municipes du midi de
la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre à la participation
des droits politiques, essayant toutefois d'associer la religion à ses
projets, et de faire de cette guerre une croisade[161].
[Note 161: La veille de la bataille de Lewes,
il ordonna à chaque soldat de s'attacher une croix
blanche sur la poitrine et sur l'épaule, et
d'employer le soir suivant à des actes de
religion.]
Quelque consciencieuse et impartiale que fût la décision de saint (p. 163)
Louis, elle était téméraire, ce semble; l'avenir devait juger ce
jugement. C'était la première fois qu'il sortait de cette réserve
qu'il s'était jusqu'alors imposée. Sans doute, à cette époque,
l'influence du clergé d'une part, de l'autre celle des légistes, le
préoccupaient de l'idée du droit absolu de la royauté. Cette grande et
subite puissance de la France, pendant les discordes et l'abaissement
de l'Angleterre et de l'Empire, était une tentation. Elle portait
Louis à quitter peu à peu le rôle de médiateur pacifique qu'il s'était
contenté autrefois de jouer entre le pape et l'Empereur. L'illustre et
infortunée maison de Souabe était abattue; le pape mettait à l'encan
ses dépouilles. Il les offrait à qui en voudrait, au roi d'Angleterre,
au roi de France. Louis refusa d'abord pour lui-même, mais il permit à
son frère Charles d'accepter. C'était mettre un royaume de plus dans
sa maison, mais aussi sur sa conscience le poids d'un royaume.
L'Église, il est vrai, répondait de tout. Le fils du grand Frédéric
II, Conrad et le bâtard Manfred, étaient, disait-on, des impies, des
ennemis du pape, des princes plus mahométans que chrétiens. Cependant,
tout cela suffisait-il pour qu'on leur prît leur héritage? et si
Manfred était coupable, qu'avait-il fait le fils de Conrad, le pauvre
petit Corradino, le dernier rejeton de tant d'Empereurs? Il avait à
peine trois ans.
Ce frère de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur Villani
a laissé un portrait si terrible, cet _homme noir, qui dormait
peu_[162], fut un démon tentateur pour saint Louis. Il avait (p. 164)
épousé Béatrix, la dernière des quatre filles du comte de Provence.
Les trois aînées étaient reines[163] et faisaient asseoir Béatrix sur
un escabeau à leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'âme violente et
avide de son mari; il lui fallait aussi un trône à elle, et n'importe
à quel prix. La Provence, comme l'héritière de Provence, devait
souhaiter une consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux
Français; si les vaisseaux de Marseille assujettie portaient le
pavillon de la France, il fallait qu'au moins ce pavillon triomphât
sur les mers, et humiliât ceux des Italiens.
[Note 162: «Ce Charles fut sage et prudent dans
les conseils, preux dans les armes, sévère, et fort
redouté de tous les rois du monde, magnanime, et de
hautes pensées qui l'égalaient aux plus grandes
entreprises; inébranlable dans l'adversité, ferme
et fidèle dans toutes ses promesses, parlant peu et
agissant beaucoup, ne riant presque jamais, décent
comme un religieux, zélé catholique, âpre à rendre
justice, féroce dans ses regards. Sa taille était
grande et nerveuse, sa couleur olivâtre, son nez
fort grand. Il paraissait plus fait qu'aucun autre
seigneur pour la majesté royale. Il ne dormait
presque point. Il fut prodigue d'armes envers ses
chevaliers; mais avide d'acquérir, de quelque part
que ce fut, des terres, des seigneuries et de
l'argent pour fournir à ses entreprises. Jamais il
ne prit de plaisir aux mimes, aux troubadours et
aux gens de cour.» Villani.]
[Note 163: Femmes des rois de France et
d'Angleterre, et de l'empereur Richard de
Cornouailles.]
Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de
Souabe, sans revenir sur ses destinées, qui ne sont autres que la
lutte du sacerdoce et de l'Empire. Qu'on m'excuse de cette digression.
Cette famille périt; c'est la dernière fois que nous devons en parler.
La maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV à Frédéric (p. 165)
Barberousse, de celui-ci à Frédéric II, et jusqu'à Corradino, en qui
elle devait s'éteindre, présenta, au milieu d'une foule d'actes violents
et tyranniques, un caractère qui ne permet pas de rester indifférent à
son sort: ce caractère est l'héroïsme des affections privées. C'était
le trait commun de tout le parti gibelin: le dévouement de l'homme à
l'homme. Jamais, dans leurs plus grands malheurs, ils ne manquèrent
d'amis prêts à combattre et mourir volontiers pour eux. Et ils le
méritaient par leur magnanimité. C'est à Godefroi de Bouillon, au fils
des ennemis héréditaires de sa famille qu'Henri IV remit le drapeau de
l'Empire; on sait comment Godefroi reconnut cette confiance admirable.
Le jeune Corradino eut son Pylade dans le jeune Frédéric d'Autriche,
enfants héroïques que le vainqueur ne sépara pas dans la mort. La
patrie elle-même, que les Gibelins d'Italie troublèrent tant de fois,
elle leur était chère, alors même qu'ils l'immolaient. Dante a placé
dans l'enfer le chef des Gibelins de Florence, Farinata degli Uberti.
Mais, de la façon dont il en parle, il n'est point de noble coeur qui
ne voudrait place à côté d'un tel homme sur la couche de feu. «Hélas!
dit l'ombre héroïque, je n'étais pas seul à la bataille où nous
vainquîmes Florence, mais au conseil où les vainqueurs proposaient de
la détruire, je parlai seul et la sauvai.»
Un tout autre esprit semble avoir dominé chez les Guelfes. Ceux-ci,
vrais Italiens, amis de l'Église tant qu'elle le fut de la liberté,
sombres niveleurs, voués au raisonnement sévère, et prêts à immoler le
genre humain à une idée. Pour juger ce parti, il faut l'observer, (p. 166)
soit dans l'éternelle tempête qui fut la vie de Gênes, soit dans
l'épuration successive, par où Florence descendit comme dans les
cercles d'un autre enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des
Guelfes blancs aux Guelfes noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de
la _Société guelfe_. Là, elle demanda, comme remède, le mal même qui
lui avait fait horreur dans les Gibelins, la tyrannie; tyrannie
violente, et puis tyrannie douce, quand le sentiment s'émoussa.
Ce dur esprit guelfe, qui n'épargna pas même Dante, qui fit sa route
et par l'alliance de l'Église, et par celle de la France, crut
atteindre son but dans la proscription des nobles. On rasa leurs
châteaux hors des villes; dans les villes, on prit leurs maisons
fortes; on les mit si bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gênes,
que, dans cette dernière ville, on anoblissait pour dégrader, et que
pour récompenser un noble, on l'élevait à la dignité de plébéien.
Alors les marchands furent contents et se crurent forts. Ils
dominèrent les campagnes à leur tour, comme avaient fait les citoyens
des villes antiques. Toutefois, que substituèrent-ils à la noblesse,
au principe militaire qu'ils avaient détruit? des soldats de louage
qui les trompèrent, les rançonnèrent et devinrent leurs maîtres,
jusqu'à ce que les uns et les autres furent accablés par l'invasion
des étrangers.
Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti
guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il périt ou changea de
forme dès qu'il ne fut plus allemand et féodal. Il subit une métamorphose
hideuse, devint tyrannie pure, et renouvela, par Eccelino et (p. 167)
Galeas Visconti, tout ce que l'antiquité avait raconté ou inventé des
Phalaris et des Agathocle.
L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, élevait si haut
la maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de
former le plus bizarre mélange d'éléments ennemis, d'unir et de mêler
les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci à la
porte de l'Église; et par ses colonies mahométanes de Luceria et de
Nocera[164], elle constitua la papauté en état de siége. Alors devait
commencer un duel à mort. D'autre part, l'Allemagne ne s'accommoda pas
mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire prévaloir chez elle
le droit romain, c'est-à-dire le nivellement de l'ancien Empire; la
seule loi de succession, en rendant les partages égaux entre les
frères, eût divisé et abaissé toutes les grandes maisons. La dynastie
de Souabe fut haïe en Allemagne comme italienne, en Italie comme
allemande ou comme arabe; tout se retira d'elle. Frédéric II vit son
beau-père, Jean de Brienne, saisir le temps où il était à la Terre
sainte, pour lui enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il avait
désigné son héritier, renouvela contre lui la révolte d'Henri V contre
son père, tandis que son autre fils, le bel Enzio, était enseveli pour
toujours dans les prisons de Bologne[165]. Enfin, son chancelier, (p. 168)
son ami le plus cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner. Après
ce dernier coup, il ne restait plus qu'à se voiler la tête, comme
César aux Ides de Mars. Frédéric abjura toute ambition, demanda à
résigner tout pour se retirer à la terre sainte; il voulait, du moins,
mourir en paix. Le pape ne le permit pas.
[Note 164: 1223, 1247. Nocéra fut surnommée
_Nocera de Pagani_.]
[Note 165: À la mort de Corradino il voulut
s'échapper, enfermé dans un tonneau; mais une
boucle de ses cheveux le trahit. «Ah! il n'y a que
le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux
blonds!...]
Alors le vieux lion s'enfonça dans la cruauté; au siége de Parme, il
faisait chaque jour décapiter quatre de ses prisonniers. Il protégea
l'horrible Eccelino, lui donna le vicariat de l'Empire, et l'on vit
par toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes, mutilés,
qui racontaient les vengeances du vicaire impérial.
Frédéric mourut à la peine[166], et le pape en poussa des cris de (p. 169)
joie. Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir aussi[167].
Alors l'Empire échappa à cette maison; le frère du roi d'Angleterre et
le roi de Castille se crurent tous deux Empereurs. Le fils de Conrad,
le petit Corradino, n'était pas en âge de disputer rien à personne;
mais le royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai fils de
Frédéric II, brillant, spirituel, débauché, impie comme son père,
homme à part, que personne n'aima ni ne haït à demi. Il se faisait
gloire d'être bâtard, comme tant de héros et de dieux païens[168].
Tout son appui était dans les Sarrasins, qui lui gardaient les (p. 170)
places et les trésors de son père. Il ne se fiait guère qu'à eux;
il en avait appelé neuf mille encore de Sicile, et dans sa dernière
bataille, c'est à leur tête qu'il chargeait l'ennemi[169].
[Note 166: «Frédéric, dit Villani (I. VI, c.
I), fut un homme doué d'une grande valeur et de
rares talents; il dut sa sagesse autant aux études
qu'à sa prudence naturelle. Versé en toute chose,
il parlait la langue latine, notre langue vulgaire
(l'italien), l'allemand, le français, le grec et
l'arabe. Abondant en vertus, il était généreux, et
à ses dons il joignait encore la courtoisie;
guerrier vaillant et sage, il fut aussi fort
redouté. Mais il fut dissolu dans la recherche des
plaisirs; il avait un grand nombre de concubines,
selon l'usage des Sarrasins; comme eux, il était
servi par des mamelucs; il s'abandonnait à tous les
plaisirs des sens et menait une vie épicurienne,
n'estimant pas qu'aucune autre vie dut venir après
celle-ci... Aussi ce fut la raison principale pour
laquelle il devint l'ennemi de la sainte
Église...»
«Frédéric, dit Nicolas de Jamsila (Hist. Conradi et
Manfredi, t. VIII, p. 495) fut un homme d'un grand
coeur, mais la sagesse, qui ne fut pas moins
grande en lui, tempérait sa magnanimité, en sorte
qu'une passion impétueuse ne déterminait jamais ses
actions, mais qu'il procédait toujours avec la
maturité de la raison... Il était zélé pour la
philosophie; il la cultiva pour lui-même, il la
répandit dans ses États. Avant les temps heureux de
son règne, on n'aurait trouvé en Sicile que peu ou
point de gens de lettres; mais l'Empereur ouvrit
dans son royaume des écoles pour les arts libéraux
et pour toutes les sciences: il appela des
professeurs de différentes parties du monde, et
leur offrit des récompenses libérales. Il ne se
contenta pas de leur accorder un salaire; il prit
sur son propre trésor de quoi payer une pension aux
écoliers les plus pauvres afin que dans toutes les
conditions les hommes ne fussent point écartés par
l'indigence de l'étude de la philosophie. Il donna
lui-même une preuve de ses talents littéraires,
qu'il avait surtout dirigés vers l'histoire
naturelle, en écrivant un livre sur la nature et le
soin des oiseaux, où l'on peut voir combien
l'Empereur avait fait de progrès dans la
philosophie. Il chérissait la justice, et la
respectait si fort, qu'il était permis à tout homme
de plaider contre l'empereur, sans que le rang du
monarque lui donnât aucune faveur auprès des
tribunaux, ou qu'aucun avocat hésitât à se charger
contre lui de la cause du dernier de ses sujets.
Mais, malgré cet amour pour la justice, il en
tempérait quelquefois la rigueur par sa clémence.»
(Traduction de Sismondi. Remarquez que Villani est
guelfe, et Jamsila gibelin.)]
[Note 167: Au printemps de l'an 1254. Il
n'avait que vingt-six ans.]
[Note 168: Voici le portrait qu'en font les
contemporains, Math. Spinelli, Ricordon, Summonte,
Collonucio, etc. Il était doué d'un grand courage,
aimait les arts, était généreux et avait beaucoup
d'urbanité. Il était bien fait, et beau de visage;
mais il menait une vie dissolue; il déshonora sa
soeur, mariée au comte de Caserte; il ne
craignait ni Dieu ni les saints; il se lia avec les
Sarrasins, dont il se servit pour tyranniser les
ecclésiastiques, et s'adonna à l'astrologie
superstitieuse des Arabes.--Il se vantait de sa
naissance illégitime, et disait que les grands
naissaient d'ordinaire d'unions défendues. Michaud,
V. 43.]
[Note 169: Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva
de refuge qu'à Luceria. Les Sarrasins l'y
accueillirent avec des transports de joie. Avant la
bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour
négocier. Charles répondit: «Va dire au sultan de
Nocéra que je ne veux que bataille, et
qu'aujourd'hui même je le mettrai en enfer, ou il
me mettra en paradis.»]
On prétend que Charles d'Anjou dut sa victoire à l'ordre déloyal qu'il
donna aux siens, _de frapper aux chevaux_. C'était agir contre toute
chevalerie. Au reste, ce moyen était peu nécessaire; la gendarmerie
française avait trop d'avantage sur une armée composée principalement
de troupes légères. Quand Manfred vit les siens en fuite, il voulut
mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. _Hoc est
signum Dei_, dit-il; il se jeta à travers les Français et y trouva la
mort. Charles d'Anjou voulait refuser la sépulture au pauvre excommunié;
mais les Français eux-mêmes apportèrent chacun une pierre, et lui
dressèrent un tombeau[170].
[Note 170: Le légat du pape le fit déterrer, et
jeter sur les confins du royaume de Naples et de la
campagne de Rome.]
Cette victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche (p. 171)
conquérant de Naples. Il lança par tout le pays une nuée d'agents
avides, qui, fondant comme des sauterelles, mangèrent le fruit,
l'arbre et presque la terre[171]. Les choses allèrent si loin que le
pape lui-même, qui avait appelé le fléau, se repentit, et fit des
remontrances à Charles d'Anjou. Les plaintes retentissaient dans toute
l'Italie, et au delà des Alpes. Tout le parti gibelin de Naples, de
Toscane, Pise surtout, implorait le secours du jeune Corradino. La
mère de l'héroïque enfant le retint longtemps, inquiète de le voir si
jeune encore entrer dans cette funèbre Italie, où toute sa famille
avait trouvé son tombeau. Mais dès qu'il eut quinze ans, il n'y eut
plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frédéric d'Autriche,
dépouillé comme lui de son héritage, s'associa à sa fortune. Ils
passèrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. Parvenus à peine
dans la Lombardie, le duc de Bavière s'alarma, et laissa le jeune fils
des Empereurs poursuivre son périlleux voyage, avec trois ou quatre
mille hommes d'armes seulement. Quand ils passèrent devant Rome, le
pape qu'on en avertit dit seulement: «Laissons aller ces victimes.»
[Note 171: À tous les emplois qui existaient
dans l'ancienne administration, Charles avait joint
tous les emplois correspondants qu'il connaissait
en France, en sorte que le nombre des
fonctionnaires était plus que doublé.]
Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie,
des nobles espagnols réfugiés à Rome avaient pris parti pour lui, comme
dans un duel ils auraient tiré l'épée pour le plus faible. Il y avait
une grande ardeur dans cette armée. Lorsqu'ils rencontrèrent, (p. 172)
derrière le Tagliacozzo, l'armée de Charles d'Anjou, ils passèrent
hardiment le fleuve et dispersèrent tout ce qu'ils trouvèrent devant
eux. Ils croyaient la victoire gagnée, lorsque Charles, qui, sur
l'avis d'un vieux et rusé chevalier, s'était retiré derrière une
colline avec ses meilleurs gendarmes, vint tomber sur les vainqueurs
fatigués et dispersés. Les Espagnols seuls se rallièrent et furent
écrasés.
Corradino était pris, l'héritier légitime, le dernier rejeton de cette
race formidable; grande tentation pour le féroce vainqueur. Il se
persuada, sans doute par une interprétation forcée du droit romain,
qu'un ennemi vaincu pouvait être traité comme criminel de lèse-majesté;
et d'ailleurs l'ennemi de l'Église n'était-il pas hors de tout droit?
On prétend que le pape le confirma dans ce sentiment et lui écrivit:
_Vita Corradini mors Caroli_[172]. Charles nomma parmi ses créatures
des juges pour faire le procès à son prisonnier. Mais la chose était
si inouïe qu'entre ses juges mêmes il s'en trouva pour défendre
Corradino; les autres se turent. Un seul condamna, et il se chargea de
lire la sentence sur l'échafaud. Ce ne fut pas impunément. Le propre
gendre de Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur l'échafaud, et
tua le juge d'un coup d'épée, en disant: «Il ne t'appartient pas,
misérable, de condamner à mort si noble et si gentil seigneur!»
[Note 172: Giannone.]
Le malheureux enfant n'en fut pas moins décapité avec son inséparable
ami, Frédéric d'Autriche. Il ne laissa échapper aucune plainte: (p. 173)
«Ô ma mère, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de moi!» Puis il
jeta son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidèlement ramassé, fut
porté à la soeur de Corradino à son beau-frère le roi d'Aragon. On
sait les Vêpres siciliennes.
Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en
restait, qui avait été mariée au duc de Saxe, quand toute l'Europe
était aux pieds de Frédéric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque
les papes poursuivirent par tout le monde ce qui restait _de cette
race de vipères_[173], le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la
fille de l'Empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la
blessa au coeur en plaçant à côté d'elle dans son propre château et
à sa table une odieuse concubine, à laquelle il voulait la forcer de
rendre hommage. L'infortunée, jugeant bien que bientôt il voudrait son
sang, résolut de fuir. Un fidèle serviteur de sa maison lui amena un
bateau sur l'Elbe, au pied de la roche qui dominait le château. Elle
devait descendre par une corde, au péril de sa vie. Ce n'était pas le
péril qui l'arrêtait; mais elle laissait un petit enfant. Au moment de
partir, elle voulut le voir encore et l'embrasser, endormi dans son
berceau. Ce fut là un déchirement!... Dans le transport de la douleur
maternelle, elle ne l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vécut;
il est connu dans l'histoire sous le nom de Frédéric-_le-Mordu_; ce
fut le plus implacable ennemi de son père.
[Note 173: «De Vipereo semine Frederici
secundi.»]
Jusqu'à quel point saint Louis eut-il part à cette barbare (p. 174)
conquête de Charles d'Anjou, il est difficile de le déterminer. C'est
à lui que le pape s'était adressé pour avoir vengeance de la maison de
Souabe, «comme à son défenseur, comme à son bras droit[174].» Nul
doute qu'il n'ait du moins autorisé l'entreprise de son frère. Le
dernier et le plus sincère représentant du moyen âge devait en épouser
aveuglément la violence religieuse. Cette guerre de Sicile était
encore une croisade. Faire la guerre aux Hohenstaufen, alliés des
Arabes, c'était encore combattre les infidèles; c'était une oeuvre
pieuse d'enlever à la maison de Souabe cette Italie du Midi qu'elle
livrait aux Arabes de Sicile, de fermer l'Europe à l'Afrique, la
chrétienté au mahométisme. Ajoutez que le principe du moyen âge, déjà
attaqué de tout côté, devenait plus âpre et plus violent dans les âmes
qui lui restaient fidèles. Personne ne veut mourir, pas plus les
systèmes que les individus. Ce vieux monde, qui sentait la vie lui
échapper tout à l'heure, se contractait et devenait plus farouche.
Commençant lui-même à douter de soi, il n'en était que plus cruel pour
ceux qui doutaient. Les âmes les plus douces éprouvaient sans se
l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi par l'intolérance.
[Note 174: Nangis.]
Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de discourir,
fermer les yeux pour anéantir la lumière, combattre à tâtons, telle était
la pensée enfantine du moyen âge. C'est le principe commun des
persécutions religieuses et des croisades. Cette idée s'affaiblissait
singulièrement dans les âmes au XIIIe siècle. L'horreur pour les (p. 175)
Sarrasins avait diminué[175]; le découragement était venu et la
lassitude. L'Europe sentait confusément qu'elle avait peu de prise sur
cette massive Asie. On avait eu le temps, en deux siècles, d'apprendre
à fond ce que c'était que ces effroyables guerres. Les croisés qui,
sur la foi de nos poëmes chevaleresques, avaient été chercher des
empires de Trébisonde, des paradis de Jéricho, de Jérusalem, d'émeraude
et de saphir, n'avaient trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de
vautours, tranchant acier de Damas, désert aride, et la soif sous le
maigre ombrage du palmier. La croisade avait été ce fruit perfide des
bords de la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et qui dans la
bouche n'était plus que cendre. L'Europe regarda de moins en moins
vers l'Orient. On crut avoir assez fait, on négligea la Terre sainte,
et quand elle fut perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa perte:
«Dieu a donc juré, dit un troubadour, de ne laisser vivre aucun (p. 176)
chrétien, et de faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Et
puisque son fils, qui devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait
de la folie à s'y opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater
son pouvoir. Je voudrais qu'il ne fut plus question de croisade contre
les Sarrasins, puisque Dieu les protége contre les chrétiens[176].»
[Note 175: Saint Louis montra pour les
Sarrasins une grande douceur. «Il fesait riches
mout de Sarrasins que il avait fét baptizer, et les
assembloit par mariages avecque crestiennes...
Quand il estoit outre mer, il commanda et fist
commander à sa gent que ils n'occissent pas les
femmes ne les enfans des Sarrasins; ainçois les
preissent vis et les amenassent pour fère les
baptisier. Ausinc il commandoit en tant comme il
pooit, que les Sarrasins ne fussent pas ocis, mès
fussent pris et tenuz en prison. Et aucune foiz
forfesait l'en en sa court d'escueles d'argent ou
d'autres choses de telle manière; et donques li
benoiez rois le soufroit débonnèrement, et donnoit
as larrons aucune somme d'argent, et les envéoit
outre mer; et ce fist-il de plusieurs. Il fut
tosjors à autrui mout plein de miséricorde et
piteus.» «Le Confesseur», p. 302, 388.]
[Note 176: Le Chevalier du Temple, ap.
Raynouard. Choix des poésies des Troubadours.]
Cependant la Syrie nageait dans le sang. Après les Mongols, et contre
eux, arrivèrent les mameluks d'Égypte; cette féroce milice, recrutée
d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrétiens les dernières
places qu'ils eussent alors en Syrie: Césarée, Arzuf, Saphet, Japha,
Belfort, enfin la grande Antioche tombèrent successivement. Il y eut
je ne sais combien d'hommes égorgés pour n'avoir pas voulu renier leur
foi; plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept
mille furent passés au fil de l'épée, cent mille vendus en esclavage.
À ces terribles nouvelles, il y eut en Europe tristesse et douleur,
mais aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie dans son coeur. Il
ne dit rien, mais il écrivit au pape qu'il allait prendre la croix.
Clément IV, qui était un habile homme et plus légiste que prêtre
essaya de l'en détourner; il semblait qu'il jugeât la croisade de
notre point de vue moderne, qu'il comprît que cette dernière
entreprise ne produirait rien encore. Mais il était impossible que
l'homme du moyen âge, son vrai fils, son dernier enfant abandonnât le
service de Dieu, qu'il reniât ses pères, les héros des croisades, (p. 177)
qu'il laissât au vent les os des martyrs, sans entreprendre de les
inhumer. Il ne pouvait rester assis dans son palais de Vincennes,
pendant que le mameluk égorgeait les chrétiens, ou tuait leurs âmes en
leur arrachant leur foi. Saint Louis entendait de la Sainte-Chapelle
les gémissements des mourants de la Palestine, et les cris des vierges
chrétiennes. Dieu renié en Asie, maudit en Europe, pour les triomphes
de l'infidèle, tout cela pesait sur l'âme du pieux roi. Il n'était
d'ailleurs revenu qu'à regret de la Terre sainte. Il en avait emporté
un trop poignant souvenir; la désolation d'Égypte, les merveilleuses
tristesses du désert, l'occasion perdue du martyre, c'étaient là des
regrets pour l'âme chrétienne.
Le 25 mai 1267, ayant convoqué ses barons dans la grande salle du
Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte
couronne d'épines. Tout faible qu'il était et maladif par suite de ses
austérités, il prit la croix, il la fit prendre à ses trois fils, et
personne n'osa faire autrement. Ses frères, Alphonse de Poitiers,
Charles d'Anjou l'imitèrent bientôt, ainsi que le roi de Navarre,
comte de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils
du comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de
Castille, d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi d'Angleterre.
Saint Louis s'efforçait d'entraîner tous ses voisins à la croisade, il
se portait pour arbitre de leur différends, il les aidait à s'équiper.
Il donna soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi
d'Angleterre. En même temps pour s'attacher le Midi, il appelait (p. 178)
pour la première fois les représentants des bourgeois aux assemblées
de sénéchaussées de Carcassonne et de Beaucaire; c'est le commencement
des états de Languedoc.
La croisade était si peu populaire que le sénéchal de Champagne,
Joinville, malgré son attachement pour le saint roi, se dispensa de le
suivre. Ses paroles, à ce sujet, peuvent être données comme
l'expression de la pensée du temps:
«Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis à Matines, et me fu
avis en dormant que je véoie le roy devant un autel à genoillons, et
m'estoit avis que pluseurs prélas revestus le vestoient d'une chesuble
vermeille de sarge de Reins.» Le chapelain de Joinville lui expliqua
que ce rêve signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de
Reims voulait dire que la croisade «serait de petit esploit.»--«Je
entendi que touz ceulz firent péché mortel, qui li loèrent l'allée.»--«De
la voie que il fist à Thunes ne weil-je riens conter ne dire, pource
que je n'i fu pas, la merci Dieu[177].»
[Note 177: Joinville.]
Cette grande armée, lentement rassemblée, découragée d'avance et
partant à regret, traîna deux mois dans les environs malsains
d'Aigues-Mortes. Personne ne savait encore de quel côté elle allait se
diriger. L'effroi était grand en Égypte. On ferma la bouche pélusiaque
du Nil, et depuis elle est restée comblée. L'empereur grec, qui
craignait l'ambition de Charles d'Anjou, envoya offrir la réunion des
deux Églises.
Cependant l'armée s'embarqua sur des vaisseaux génois. Les (p. 179)
Pisans, Gibelins et ennemis de Gênes, craignirent pour la Sardaigne,
et fermèrent leurs ports. Saint Louis obtint à grand'peine que ses
malades, déjà fort nombreux, fussent reçus à terre. Il y avait plus de
vingt jours qu'on était en mer. Il était impossible, avec cette
lenteur, d'atteindre l'Égypte ou la Terre sainte. On persuada au roi
de cingler vers Tunis. C'était l'intérêt de Charles d'Anjou, souverain
de la Sicile. Il fit croire à son frère que l'Égypte tirait de grands
secours de Tunis[178]; peut-être s'imagina-t-il, dans son ignorance,
que de l'une il était facile de passer dans l'autre. Il croyait
d'abord que l'apparition d'une armée chrétienne déciderait le soudan
de Tunis à se convertir. Ce pays était en relation amicale avec la
Castille et la France. Naguère saint Louis faisant baptiser à
Saint-Denis un juif converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis
assistassent à la cérémonie, et il leur dit ensuite: «Rapportez à
votre maître que je désire si fort le salut de son âme, que je
voudrais être dans les prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie
et ne jamais revoir la lumière du jour si je pouvais, à ce prix,
rendre votre roi et son peuple chrétiens comme cet homme.»
[Note 178: De plus, les pirates de Tunis
nuisaient beaucoup aux navires chrétiens.]
Une expédition pacifique qui eût seulement intimidé le roi de Tunis et
l'eût décidé à se convertir, n'était pas ce qu'il fallait aux Génois,
sur les vaisseaux desquels saint Louis avait passé; la plupart des
croisés aimaient mieux la violence. On disait que Tunis était une (p. 180)
riche ville, dont le pillage pouvait les dédommager de cette
dangereuse expédition. Les Génois, sans égard aux vues de saint Louis,
commencèrent les hostilités en s'emparant des vaisseaux qu'ils
rencontrèrent devant Carthage. Le débarquement eut lieu sans obstacle;
les Maures ne paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et
fatiguer les chrétiens. Après avoir langui quelques jours sur la plage
brûlante, les chrétiens s'avancèrent vers le château de Carthage. Ce
qui restait de la grande rivale de Rome se réduisait à un fort gardé
par deux cents soldats. Les Génois s'en emparèrent; les Sarrasins,
réfugiés dans les voûtes ou les souterrains, furent égorgés ou
suffoqués par la fumée ou la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines
de cadavres, qu'il fit ôter pour y loger avec les siens[179]. Il
devait attendre à Carthage son frère, Charles d'Anjou, avant de
marcher sur Tunis. La plus grande partie de l'armée resta sous le
soleil d'Afrique, dans la profonde poussière du sable soulevé par les
vents, au milieu des cadavres et de la puanteur des morts. Tout autour
rôdaient les Maures qui enlevaient toujours quelqu'un. Point d'arbres,
point de nourriture végétale; pour eau, des mares infectes, des
citernes pleines d'insectes rebutants. En huit jours, la peste avait
éclaté; les comtes de Vendôme, de la Marche, de Viane, Gaultier de
Nemours, maréchal de France, les sires de Montmorency, de Piennes, de
Brissac, de Saint-Briçon, d'Apremont, étaient déjà morts. Le légat
les suivit bientôt. N'ayant plus la force de les ensevelir, on (p. 181)
les jetait dans le canal, et les eaux en étaient couvertes. Cependant
le roi et ses fils étaient eux-mêmes malades: le plus jeune mourut sur
son vaisseau, et ce ne fut que huit jours après que le confesseur de
saint Louis prit sur lui de le lui apprendre. C'était le plus chéri de
ses enfants; sa mort, annoncée à un père mourant, était pour celui-ci
une attache de moins à la terre, un appel de Dieu, une tentation de
mourir. Aussi, sans trouble et sans regret, accomplit-il cette
dernière oeuvre de la vie chrétienne, répondant les litanies et les
psaumes, dictant pour son fils une belle et touchante instruction,
accueillant même les ambassadeurs des Grecs, qui venaient le prier
d'intervenir en leur faveur auprès de son frère Charles d'Anjou, dont
l'ambition les menaçait. Il leur parla avec bonté, il leur promit de
s'employer avec zèle, s'il vivait pour leur conserver la paix; mais,
dès le lendemain, il entra lui-même dans la paix de Dieu.
[Note 179: Joinville.]
Dans cette dernière nuit, il voulut être tiré de son lit et étendu sur
la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. «Et el jour
le lundi, li benoiez rois tendi ses mains jointes au ciel, et dist:
Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le condui
en son pais, que il ne chiée en la main de ses anemis, et que il ne
soit contreint renier ton saint non.»
«En la nuit devant le jour que il trépassast, endementières (tandis)
que il se reposoit il soupira et dit bassement: «Ô Jérusalem! ô
Jérusalem[180]!»
[Note 180: Petri de Condeto epist.]
La croisade de saint Louis fut la dernière croisade. Le moyen âge (p. 182)
avait donné son idéal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En
Philippe le Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps
modernes; le moyen âge est souffleté en Boniface VIII, la croisade
brûlée dans la personne des templiers.
L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent répété:
c'est un mot sonore, efficace pour lever des décimes et des impôts.
Mais les grands et les papes savent très-bien entre eux ce qu'ils
doivent en penser[181]. Quelque temps après (1327), nous voyons le
Vénitien Sanuto proposer au pape une croisade commerciale: «Il ne
suffisait pas, disait-il, d'envahir l'Égypte, il fallait la ruiner.»
Le moyen qu'il proposait, c'était de rouvrir au commerce de l'Inde la
route de la Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus
par Alexandrie et Damiette. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne;
le commerce, et non la religion, va devenir le mobile des expéditions
lointaines.
[Note 181: Pétrarque raconte qu'une fois on
délibérait à Rome sur le chef que l'on donnerait à
une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse, roi de
Castille, fut choisi. Il vint à Rome, et fut admis
au consistoire, où l'élection devait se faire.
Comme il ignorait le latin, il fit entrer avec lui
un de ses courtisans pour lui servir d'interprète.
Don Sanche ayant été proclamé roi d'Égypte, tout le
monde applaudit à ce choix. Le prince, au bruit des
applaudissements, demanda à son interprète de quoi
il était question. «Le pape, lui dit l'interprète,
vient de vous créer roi d'Égypte.--Il ne faut pas
être ingrat, répondit don Sanche, lève-toi et
proclame le saint-père calife de Bagdad.»]
Que l'âge chrétien du monde ait eu sa dernière expression en un (p. 183)
roi de France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la dynastie.
C'est là ce qui rendit les successeurs de saint Louis si hardis contre
le clergé. La royauté avait acquis, aux yeux des peuples, l'autorité
religieuse et l'idée de la sainteté. Le vrai roi, juste et pieux,
équitable juge du peuple, s'était rencontré. Quelle put être sur les
consciencieuses déterminations de cette âme pure et candide,
l'influence des légistes, des modestes et rusés conseillers qui, plus
tard, se firent si bien connaître? c'est ce que personne ne pouvait
apprécier encore.
L'intérêt de la royauté n'étant alors que celui de l'ordre, le pieux
roi se voyait sans cesse conduit à lui sacrifier les droits féodaux,
que par conscience et désintéressement il eût voulu respecter. Tout ce
que ses habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du
pouvoir royal, il le prononçait pour le bien de la justice. Les
subtiles pensées des légistes étaient acceptées, promulguées par la
simplicité d'un saint. Leurs décisions, en passant par une bouche si
pure, prenaient l'autorité d'un jugement de Dieu.
«Maintes foiz avint que en esté, il aloit seoir au bois de Vinciennes
après sa messe, et se acostoioit à un chesne et nous fesoit seoir
entour li; et tout ceulz qui avoient à faire venoient parler à li:
sans destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de
sa bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui
partie avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous
déliverra l'un après l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre
des Fontaines et monseigneur Geffroy de Villette, et disoit à l'un
d'eulx: Délivrez-moi ceste partie. Et quant il véoit aucune chose (p. 184)
à amender en la parole de ceulz qui parloient pour autrui, il meisme
l'amendoit de sa bouche. Je le vi aucune fois en esté, que pour
délivrer sa gent, il venoit ou jardin de Paris, une cote de chamelot
vestue, un seurcot de tyreteinne sanz manches, un mentel de cendal
noir entour son col, moult bien pigné et sanz coife, et un chapel de
paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre tapis pour seoir entour
li. Et tout le peuple qui avoit à faire par devant li, estoit entour
lui en estant (debout), et lors il les faisoit délivrer, en la manière
que je vous ai dit devant du bois de Vinciennes[182].»
[Note 182: Joinville.]
En 1256 ou 1257, il rendit un arrêt contre le seigneur de Vesnon, par
lequel il le condamna à dédommager un marchand, qui en plein jour
avait été volé dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs étaient
obligés de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au
soleil couché.
Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui
chassaient dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les
grands vassaux réclamèrent et appuyèrent la demande qu'il faisait du
combat. Le roi dit: «Que aux fèz des povres, des églises, ne des
personnes dont on doit avoir pitié, l'on ne devoit pas ainsi aler
avant par gage de bataille, car l'on ne trouveroit pas de legier
(facilement) aucun qui se vousissent combatre pour teles manières de
persones contre barons du royaume...»
«Quant les barons (dit-il à Jean de Bretagne), qui de vous (p. 185)
tenoient tout nu à nu sanz autre moien, aportèrent devant nos lor
compleinte de vos méesmes, et ils offroient à prouver lor entencion en
certains cas par bataille contre vos; ainçois respondistes devant nos,
que vos ne deviez pas aler avant par bataille, mès par enquestes en
tele besoigne; et disiez encore _que bataille n'est pas voie de
droit_[183].» Jean Thourot, qui avait pris vivement la défense
d'Enguerrand de Coucy, s'écria ironiquement: «Si j'avais été le roi,
j'aurais fait pendre tous les barons; car un premier pas fait, le
second ne coûte plus rien.» Le roi qui entendit ce propos le rappela:
«Comment, Jean, vous dites que je devrais faire pendre mes barons?
Certainement je ne les ferai pas pendre, mais je les châtierai s'ils
méfont.»
[Note 183: Le Confesseur.--Entre autres peines
que saint Louis infligea à Enguerrand, il lui ôta
toute haute justice de bois et de viviers, et le
droit de faire emprisonner ou mettre à mort.]
Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin _un mal homme et qui ne
se vouloit chastier_, demandèrent à Simon de Nielle, leur seigneur, et
qui avait haute justice en sa terre, la permission de le tuer, de peur
qu'il ne fût pris de justice et pendu à la honte de la famille, Simon
refusa, mais en référa au roi; le roi ne le voulut pas permettre; «car
il voloit que toute justice fust fète des malféteurs par tout son
royaume en apert et devant le pueple, et que nule justice ne fust fète
en report (secret)[184].»
[Note 184: Le Confesseur.]
Un homme étant venu se plaindre à saint Louis de son frère Charles (p. 186)
d'Anjou, qui voulait le forcer à lui vendre une propriété qu'il
possédait dans son comté, le roi fit appeler Charles devant son
conseil: «et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust
rendue, et que il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la
possession puisque il ne la voloit vendre ne eschangier[185].»
[Note 185: Le Confesseur.]
Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent également que,
pour se soumettre volontiers aux avis des prêtres ou des légistes
cette âme admirable conservait un sens élevé de l'équité qui, dans les
circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre à l'esprit.
Regnault de Trie apporta une fois à saint Louis une lettre par
laquelle le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne
le comté de Dammartin. Le sceau était brisé, et il ne restait que les
jambes de l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui
dirent qu'il n'était pas tenu à l'exécution de sa promesse. Mais il
répondit: «Seigneurs, veez ci séel, de quoi je usoy avant que je
alasse outremer, et voit-on cler par ce séel que l'empreinte du séel
brisé est semblable au séel entier; par quoy je n'oseroie en bonne
conscience ladite contée retenir[186].»
[Note 186: Joinville.]
Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les
parents d'un gentilhomme détenu au Châtelet vinrent lui demander sa
grâce, lui représentant que ce jour était un jour de pardon.
Le roi posa le doigt sur le verset où il en était: «_Beati qui (p. 187)
custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore_.» Puis
il ordonna de faire venir le prévôt de Paris, et continua sa lecture.
Le prévôt lui apprit que les crimes du détenu étaient énormes. Sur
cela saint Louis ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au
gibet.
Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les
questions épineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des
mendiants pour surveiller les provinces, à l'imitation des _missi
dominici_ de Charlemagne[187]. Cette Église mystique le rendait fort
contre l'Église épiscopale et pontificale; elle lui donna le courage
de résister au pape en faveur des évêques, et aux évêques eux-mêmes.
[Note 187: Matth. Pâris, ad ann. 1247, p.
493.--Par son testament (1269), il leur légua ses
livres et de fortes sommes d'argent, et institua
pour nommer aux bénéfices vacants un conseil
composé de l'évêque de Paris, du chancelier, du
prieur des Dominicains, et du gardien des
Franciscains. Bulæus, III, 1269.--Après la première
croisade, il eut toujours deux confesseurs, l'un
dominicain, l'autre franciscain. Gaufr., de Bell,
loc, ap. Duchesne, V. 451.--Le confesseur de la
reine Marguerite rapporte qu'il eut la pensée de se
faire dominicain, et que ce ne fut qu'avec peine
que sa femme l'en empêcha.--Il eut soin de faire
transmettre au pape le livre de Guillaume de
Saint-Amour. Le pape l'en remercia, en le priant de
continuer aux moines sa protection. Bulæus, III,
313.]
Les prélats du royaume s'assemblèrent un jour, et l'évêque d'Auxerre
dit en leur nom à saint Louis: «Sire, ces seigneurs qui ci sont,
arcevesques, evesques, m'ont dit que je vous deisse que la crestienté
se périt entre vos mains.» Le roi se seigna et dist: «Or me dites (p. 188)
comment ce est?» «Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si peu les
excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens mourir
excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire satisfaction
à l'Esglise. Si vous requièrent, sire, pour Dieu et pour ce que faire
le devez, que vous commandez à vos prévoz et à vos baillifs, que touz
ceulz qui se soufferront escommeniez an et jour, que on les
contreingne par la prise de leurs biens à ce que il se facent
absoudre.» «À ce respondi le roys que il leur commanderoit volentiers
de touz ceulz dont on le feroit certein que il eussent tort... Et le
roy dist que il ne le feroit autrement; car ce seroit contre Dieu et
contre raison, se il contreignoit la gent à eulz absoudre, quant les
clercs leur feroient tort[188].»
[Note 188: Joinville.]
La France, si longtemps dévouée au pouvoir ecclésiastique, prenait au
XIIIe siècle un esprit plus libre. Ce royaume, allié du pape et
guelfe contre les Empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut
toujours néanmoins une grande différence. Ce fut par les formes
légales qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus
redoutable. Dès le commencement du XIIIe siècle, les seigneurs
avaient vivement soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les
évêques. En 1225, ils déclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou
prendront les armes si le roi ne remédie aux empiétements du pouvoir
ecclésiastique; l'Église, acquérant toujours et ne lâchant rien, eût
en effet tout absorbé à la longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc
forme, avec le duc de Bourgogne, et les comtes d'Angoulême et de (p. 189)
Saint-Pol, une ligue à laquelle accède une grande partie de la
noblesse. Les termes de cet acte sont d'une extraordinaire énergie. La
main des légistes est visible; on croirait lire déjà les paroles de
Guillaume de Nogaret[189].
[Note 189: «Attendu que la superstition des
clercs (oubliant que c'est par la guerre et le sang
répandu, sous Charlemagne et d'autres, que le
royaume de France a été converti de l'erreur des
gentils à la foi catholique), absorbe tellement la
juridiction des princes séculiers, que ces fils de
serfs jugent selon leur loi les libres et fils de
libres, bien que, suivant la loi des premiers
conquérants, ce soient eux plutôt que nous devrions
juger... Nous tous grands du royaume, considérant
attentivement que ce n'est pas par le droit écrit,
ni par l'arrogance cléricale, mais par les sueurs
guerrières qu'a été conquis le royaume... nous
statuons que personne, clerc ou laïc, ne traîne à
l'avenir qui que ce soit devant le juge ordinaire
ou délégué, sinon pour hérésie, pour mariage et
pour usure, à peine pour l'infracteur de la perte
de tous ses biens, et de la mutilation d'un membre;
nous avons envoyé à cet effet nos mandataires, afin
que notre juridiction revive et respire enfin, et
que ces hommes enrichis de nos dépouilles soient
réduits à l'état de l'Église primitive, qu'ils
vivent dans la contemplation, tandis que nous
mènerons, comme nous le devons, la vie active, et
qu'ils nous fassent voir des miracles que depuis si
longtemps notre siècle ne connaît plus.» _Trésor
des chartes, Champagne_, VI, n° 84; et ap. Preuves
des libertés de l'Église gallicane, I, 29.
1247. Ligue de Pierre de Dreux Mauclerc, avec son
fils le duc Jean, le comte d'Angoulême et le comte
de St-Pol, et beaucoup d'autres seigneurs, contre
le clergé.--«À tous ceux qui ces lettres verront,
nous tuit, de qui le seel pendent en cet présent
escript, faisons à sçavoir que nous, par la foy de
nos corps, avons fiancez sommes tenu, nous et notre
hoir, à tous siours à aider li uns à l'autre, et à
tous ceux de nos terres et d'autres terres qui
voudront estre de cette compagnie, à pourchacier, à
requerre et à défendre nos droits et les leurs en
bonne foy envers le clergié. Et pour ce que
friesfve chose seroit, nous tous assembler pour
ceste besogne, nous avons eleu, par le commun
assent et octroy de nous tous, le duc de Bourgogne,
le comte Perron de Bretaigne, le comte d'Angolesme
et le comte de Sainct-Pol;... et si aucuns de
cette compagnie estoient excommuniez, par tort
conneu par ces quatre, que le clergié li feist, il
ne laissera pas aller son droict ne sa querele pour
l'excommuniement, ne pour autre chose que on li
face, etc.» Preuv. des lib. de l'Égl. gallic, I,
99. Voyez aussi p. 95, 97, 98.]
Saint Louis s'associa, dans la simplicité de son coeur, à cette (p. 190)
lutte des légistes et des seigneurs contre les prêtres, qui devait
tourner à son profit[190]; il s'associait avec la même bonne foi à
celle des juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain le
droit de retirer une terre donnée à l'Église.
[Note 190: En 1240, le pape ayant manifesté le
projet de rompre les trêves conclues entre lui et
Frédéric II, saint Louis, pour l'en empêcher, fait
arrêter les subsides qu'il avait fait lever sur le
clergé de France par son légat.]
Plongé à cette époque dans le mysticisme, il lui en coûtait moins,
sans doute, d'exprimer une opposition si solennelle à l'autorité
ecclésiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le
siècle abondait, les doutes qui s'élevaient de toutes parts,
l'enfonçaient d'autant plus dans la vie intérieure. Cette âme tendre
et pieuse, blessée au dehors dans tous ses amours[191], se (p. 191)
retirait au dedans et cherchait en soi. La lecture et la contemplation
devinrent toute sa vie. Il se mit à lire l'Écriture et les Pères,
surtout saint Augustin. Il fit copier des manuscrits[192], se forma
une bibliothèque: c'est de ce faible commencement que la Bibliothèque
Royale devait sortir. Il se faisait faire des lectures pieuses pendant
le repas, et le soir au moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier
son coeur d'oraisons et de prières. Il restait souvent si longtemps
prosterné, qu'en se relevant, dit l'historien, il était saisi de
vertige et disait tout bas aux chambellans: «Où suis-je?» Il craignait
d'être entendu de ses chevaliers[193].
[Note 191: Lorsque saint Louis eut résolu de
retourner en France! «Lors me dit robe entre ly et
moy sanz plus, et me mist mes deux mains entre les
seues, et le légat que je le convoiasse jusques à
son hostel. Lors s'enclost en sa garde, commensa à
plorer moult durement; et quand il pot parler, si
me dit: Seneschal, je sui moult li, si en rent
graces à Dieu, de ce que le Roy et les autres
pèlerins eschapent du grand péril là où vous avez
esté en celle terre; et moult sui à mésaise de
crier de ce que il me convendra lessier vos saintes
compaingnies, et aler à la court de Rome, entre cel
desloial gent qui y sont.»]
[Note 192: «Il aimait mieux faire copier les
manuscrits que de se les faire donner par les
couvents, afin de multiplier les livres.». Gaufred.
de Bello loco.--Les manuscrits palimpsestes
(c'est-à-dire grattés et regrattés par les moines
copistes) furent comme une Saint-Barthélémy des
chefs-d'oeuvre de l'antiquité. Voir Renaiss.
Introd.]
[Note 193: Le Confesseur.]
Mais la prière ne pouvait suffire au besoin de son coeur.
«Li beneoiz rois désirroit merveilleusement grâce de lermes, et se
compleignoit à son confesseur de ce que lermes li défailloient, et li
disoit débonnèrement, humblement et privéement, que quant l'en disoit
en la létanie ces moz: Biau sire Diex, nous te prions que tu nous
doignes fontaine de lermes, li sainz rois disoit dévotement: Ô sire
Diex, je n'ose requerre fontaines de lermes ainçois me souffisissent
petites goustes de lermes à arouser la secherèce de mon cuer... Et
aucune foiz reconnut-il à son confesseur privéement, que aucune foiz
li donna à notre sires lermes en oroison: lesquels, quand li les (p. 192)
sentoit courre par sa face souef (doucement), et entrer dans sa
bouche, eles li sembloient si savoureuses et très-douces, non pas
seulement au cuer, mès à la bouche[194].»
[Note 194: Le Confesseur.]
Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystères de l'amour
divin, tout cela est dans la merveilleuse petite église de saint
Louis, dans la Sainte-Chapelle. Église toute mystique, tout arabe
d'architecture, qu'il fit bâtir au retour de la croisade par Eudes de
Montreuil, qu'il y avait mené avec lui. Un monde de religion et de
poésie, tout un Orient chrétien est en ces vitraux, dans cette fragile
et précieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'était pas encore
assez retirée, et pas même Vincennes, dans ses bois alors si profonds.
Il lui fallait la Thébaïde de Fontainebleau, ses déserts de grès et de
silex, cette dure et pénitente nature, ces rocs retentissants, pleins
d'apparitions et de légendes. Il y bâtit un ermitage dont les murs ont
servi de base à ce bizarre labyrinthe, à ce sombre palais de volupté,
de crime et de caprice, où triomphe encore la fantaisie italienne des
Valois.
Saint Louis avait élevé la Sainte-Chapelle pour recevoir la sainte
couronne d'épines venue de Constantinople. Aux jours solennels, il la
tirait lui-même de la châsse et la montrait au peuple. À son insu, il
habituait le peuple à voir le roi se passer des prêtres. Ainsi David
prenait lui-même sur la table les pains de proposition. On montre
encore, au midi de la petite église, une étroite cellule qu'on (p. 193)
croit avoir été l'oratoire de saint Louis.
Dès le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicité,
s'étaient doutés qu'_il était déjà saint_, et plus saint que les
prêtres. «Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui
est escrite de sainte Hylaire: «Ô quant très parfèt homme lai, duquel
les prestres méesmes désirrent à s'ensivre la vie!» Car mout de
prestres et de prélaz désirroient estre semblables au beneoit roi en
ses vertuz et en ses moeurs; car l'on croit méesmement que il fust
saint dès que il vivoit[195].»
[Note 195: Le Confesseur.--«Il fesoit fère le
service de Dieu si solempnellement et si par
loisir, que il ennuioit ausi comme à touz les
autres pour la longueur de l'ofice.»]
Tandis que saint Louis enterrait les morts, «iluecques estoient
présens tous revestu, li arcevesques de Sur et li évesque de Damiète,
et leur clergié, qui disoient le service des mors; mès ils estoupoient
leur nez pour la puour; mais oncques ne fu veu au bon roy Loys
estouper le sien, tant le faisoit fermement et dévotement[196].»
[Note 196: Guill. de Nangis.]
Joinville raconte qu'un grand nombre d'Arméniens qui allaient en
pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le
_saint roy_:--«Je alai au roy là où il se séoit en un paveillon, apuié
à l'estache (colonne) du paveillon, et séoit ou sablon sanz tapiz et
sanz nulle autre chose dezouz li. Je li dis: «Sire, il à là hors un
grant peuple de la grant Herménie qui vont en Jérusalem, et me (p. 194)
proient, sire, que je leur face monstrer le _saint roy_; mès je ne
bée jà à baisier vos os (cependant je ne désire pas encore avoir à
baiser vos reliques).» Et il rist moult clèrement, et me dit que je
les alasse querre; et si fis-je. Et quant ils orent veu le roy, ils le
commandèrent à Dieu et le roy eulz[197].»
[Note 197: Joinville.]
Cette sainteté apparaît d'une manière bien touchante dans les
dernières paroles qu'il écrivit pour sa fille. «Chière fille, la
mesure par laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz
mesure[198].»
[Note 198: Le Confesseur.]
Et dans l'instruction à son fils Philippe:
«Se il avient que aucune querele qui soit meué entre riche et povre
viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton conseil,
ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques à tant que tu
connoisses la vérité, car cil de ton conseil pourroient estre cremeteus
(craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas vouloir. Et se
tu entens que tu tiegnes nule chose à tort, ou de ton tens, ou du tens
à tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que la chose soit
grant, ou en terre, ou en deniers, ou en autre chose[199].»--L'amour
qu'il avoit à son peuple parut à ce qu'il dit à son aisné filz en une
moult grant maladie que il ot à Fontene Bliaut. «Biau fils, fit-il, je
te pri que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiement je
aimeraie miex que un Escot venist d'Escosse et gouvernast le (p. 195)
peuple du royaume bien et loïalement, que tu le gouvernasses mal
apertement[200].»
[Note 199: Le Confesseur.]
[Note 200: Joinville.]
Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans être
ému.