[Note 230:
Nostri nec poenitet illas,
Nec te poeniteat pecoris, divina poeta.
(Virg.)]
[Note 231: Au portail septentrional de la
cathédrale (portail des Libraires).]
[Note 232: Sur un contrefort du clocher vieux.]
[Note 233: À l'église de Saint-Guenault, des
rats rongent le globe du monde.--Aristote n'échappe
pas à ce rire universel. À Rouen, il est représenté
courbé, les mains à terre, et portant une femme sur
son dos.]
[Note 234: Voyez les stalles de Notre-Dame de
Rouen, de Notre-Dame d'Amiens, de Saint-Guenault
d'Essone, etc, Dans l'église de l'Épine, petit
village près Châlons, il se trouve des sculptures
très-remarquables, mais aussi très-obscènes. Saint
Bernard écrit vers 1123 à Guillaume de
Saint-Thierry: «À quoi bon tous ces monstres
grotesques en peinture ou en bosse qu'on met dans
les cloîtres à la vue des gens qui pleurent leurs
péchés? À quoi sert cette belle difformité, ou
cette beauté difforme? Que signifient ces singes
immondes, ces lions furieux, ces centaures
monstrueux?»]
[Note 235: C'était le sujet d'un bas-relief
extérieur de la cathédrale de Reims, que l'on a
fait effacer.]
Il y avait alors un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse
et de bonhomie, souvent empreint d'une puérilité touchante. Personne
ne riait en Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe
d'installation, allait prendre sa mère par la main et dansait avec
elle. Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté, il
mettait _sous le chandelier l'âme de sa mère_. L'amour de la mère et
du fils, de Marie et de Jésus, était pour l'Église une riche source de
pathétique. Aujourd'hui encore à Messine, le jour de l'Assomption, la
vierge portée par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de
la Sicile antique cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au
moment d'entrer dans la grande place, on lui présente tout à coup
l'image du Sauveur; elle tressaille et recule de surprise, et douze
oiseaux, qui s'envolent de son sein, portent à Dieu l'effusion de la
joie maternelle.
À la Pentecôte, des pigeons blancs étaient lâchés dans l'église parmi
les langues de feu, les fleurs pleuvaient, les galeries intérieures
étaient illuminées[236]. À d'autres fêtes, l'illumination était au
dehors[237]. Qu'on se représente l'effet des lumières sur ces
prodigieux monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes
aériennes, animait de ses processions fantastiques les masses (p. 214)
ténébreuses, passant et repassant le long des balustrades, ces ponts
dentelés, avec les riches costumes, les cierges et les chants; lorsque
la lumière et la voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas,
dans l'ombre, répondait l'océan du peuple. C'était là pour ce temps le
vrai drame, le vrai mystère, la représentation du voyage de l'humanité
à travers les trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de
la réalité passagère pour la fixer et l'éterniser dans la _Divina
Commedia_.
[Note 236: À la Sainte-Chapelle, on voyait
descendre de la voûte la figure d'un ange tenant un
biberon d'argent, avec lequel il envoyait de l'eau
sur les mains du célébrant.--À Reims, le jour de la
Dédicace on plaçait un cierge allumé entre chaque
arcade.]
[Note 237: «Sur la galerie de la Vierge, à
Notre-Dame de Paris, était une vierge et deux anges
portant des chandeliers; après Laudes de la
Sexagésime, le chevecier y mettait deux cierges.»
Gilbert.--Dans certaines églises, le prêtre
représentait au portail l'Ascension de
Notre-Seigneur.--Quelquefois même le clergé devait
être obligé d'accomplir la cérémonie dans les
parties les plus élevées de l'église; par exemple,
lorsqu'on scellait des reliques sous la flèche,
comme on l'avait fait à celle de Notre-Dame de
Paris.]
Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du
moyen âge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y
entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des voûtes dont
l'ampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la
voix du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'église. Son profond
symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est
maintenant un objet de curiosité scientifique, d'explications
philosophiques, d'interprétations alexandrines. L'Église est un musée
gothique que visitent les habiles; ils tournent autour, regardent
irrévérencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils
bien ce qu'ils louent? Ce qui trouve grâce devant eux, ce qui leur
plaît dans l'église, ce n'est pas l'église elle-même, ce sera le
travail délicat de ses ornements, la frange de son manteau, sa
dentelle de pierre, quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en
décadence.
Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou
telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces
pierres avec précaution, marchons légèrement sur ces dalles. Un grand
mystère s'est passé ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis
tenté de pleurer. Le moyen âge, la France du moyen âge, ont exprimé
dans l'architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de Paris,
de Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs récits. La
pierre s'anime et se spiritualise sous l'ardente et sévère main de
l'artiste. L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au
moyen âge «Le maître des pierres vives,» _Magister de vivis
lapidibus_[238].
[Note 238: Surnom d'un des architectes que
Ludovic Sforza fit venir d'Allemagne pour fermer
les voûtes de la cathédrale de Milan. (Gaet.
Franchetti.)]
On sait que l'Église chrétienne n'est primitivement que la basilique
du tribunal romain. L'Église s'empare du prétoire même où Rome (p. 215)
l'a condamnée. Le tribunal s'élargit, s'arrondit et forme le choeur.
Cette église, comme la cité romaine, est encore restreinte, exclusive,
elle ne s'ouvre pas à tous. Elle prétend au mystère, elle veut une
initiation. Elle aime encore les ténèbres des catacombes où elle
naquit; elle se creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son
berceau. Les catéchumènes ne sont pas admis dans l'enceinte sacrée,
ils attendent encore à la porte. Le baptistère est au dehors, au
dehors le cimetière; la tour elle-même, l'organe et la voix de
l'église, s'élève à côté. La pesante arcade romane scelle de son poids
l'église souterraine, ensevelie dans ses mystères. Il en va ainsi,
tant que le christianisme est en lutte, tant que dure la tempête des
invasions, tant que le monde ne croit pas à sa durée. Mais lorsque
l'ère fatale de l'an 1000 a passé, lorsque la hiérarchie
ecclésiastique se trouve avoir conquis le monde, qu'elle s'est
complétée, couronnée, fermée dans le pape, lorsque la chrétienté,
enrôlée dans l'armée de la croisade, s'est aperçue de son unité, alors
l'Église secoue son étroit vêtement, elle se dilate pour embrasser le
monde, elle sort des cryptes ténébreuses. Elle monte, elle soulève ses
voûtes, elle les dresse en crêtes hardies, et dans l'arcade romaine
reparaît l'ogive orientale.
Voilà un prodigieux entassement, une oeuvre d'Encelade. Pour
soulever ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs[239], les
géants, ce semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa... Mais
non, ce n'est pas là une oeuvre de géants, ce n'est pas un confus
amas de choses énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là
quelque chose de plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le
souffle de l'esprit. Ce léger souffle qui passa devant la face de
Daniel, emportant les royaumes et brisant les empires, c'est lui
encore qui a gonflé les voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a
pénétré d'une vie puissante et harmonieuse toutes les parties de ce
grand corps, il a suscité d'un grain de sénevé la végétation du
prodigieux arbre. L'esprit est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il
travaille la figure humaine dans laquelle il est enfermé, comme (p. 216)
il imprime la physionomie, comme il en forme et déforme les traits; il
creuse l'oeil de méditations, d'expérience et de douleurs, il laboure
le front de rides et de pensées, les os mêmes, la puissante charpente
du corps, il la plie et la courbe au mouvement de la vie intérieure.
De même, il fut l'artisan de son enveloppe de pierre, il la façonna à
son usage, il la marqua au dehors, au dedans de la diversité de ses
pensées; il y dit son histoire, il prit bien garde que rien n'y
manquât de la longue vie qu'il avait vécue, il y grava tous ses
souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous ses amours.
Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée intime. Dès
qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la crypte mystérieuse où
le monde païen l'avait tenu[240], il la lança au ciel cette crypte;
d'autant plus profondément elle descendit, d'autant plus haut elle
monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond soupir d'une
poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la
respiration, si fortement battait ce coeur du genre humain, qu'il fit
jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour
recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de la
croisée gothique, de cet _oeil ogival_[241], quand il fait effort pour
s'ouvrir, au XIIe siècle. Cet oeil de la croisée gothique est le signe
par lequel se classe la nouvelle architecture. L'art ancien, adorateur
de la matière, se classait par l'appui matériel du temple, par la
colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art moderne, fils de
l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la forme, mais la
physionomie, mais l'oeil; non la colonne, mais la croisée; non le
plein, mais le vide.
[Note 239: Cette hauteur de cinq cents pieds
semblerait avoir été l'idéal auquel aspirait
l'architecture allemande. Ainsi les tours de la
cathédrale de Cologne devaient, d'après les plans
qui subsistent encore, s'élever à cinq cents pieds
allemands (quatre cent quarante-trois pieds de
Paris); la flèche de Strasbourg est haute de cinq
cents pieds de Strasbourg (quatre cent
quarante-cinq pieds de Paris.)]
[Note 240: À peine pourrait-on citer quelques
exemples de cryptes postérieures au XIIe siècle.
(Caumont.) C'est au XIIe et au XIIIe siècles qu'a
lieu le grand élan de l'architecture ogivale.]
[Note 241: On donne pour racine au mot _ogive_
le mot allemand _aug_, oeil; les angles
curvilignes ressemblent au coin de l'oeil.
(Gilbert.)]
Au XIIe et au XIIIe siècles, la croisée enfoncée dans la profondeur
des murs, comme le solitaire de la Thébaïde dans une grotte de granit,
est toute retirée en soi: elle médite et rêve. Peu à peu elle avance
du dedans au dehors, elle arrive à la superficie extérieure du mur.
Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes de la gloire
céleste. Mais le XIVe siècle est à peine passé que ces roses s'altèrent;
elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce des flammes, (p. 217)
des coeurs ou des larmes? Tout cela peut-être à la fois.
Même progrès dans l'agrandissement successif de l'Église. L'esprit,
quoi qu'il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure; il a beau
l'étendre[242], la varier, la parer, il n'y peut tenir, il étouffe.
Non, tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours,
vos saints, vos fleurs de pierres, vos forêts de marbre, vos grands
christs dans leurs auréoles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut
qu'autour de l'église nous bâtissions de petites églises, qu'elle
rayonne de chapelles[243]. Au delà de l'autel, dressons un autel, un
sanctuaire derrière le sanctuaire; cachons derrière le choeur la
chapelle de la Vierge, il me semble que là nous respirerons mieux; là
il y aura des genoux de femme pour que l'homme y pose sa tête qu'il ne
peut plus soutenir, un voluptueux repos par delà la croix, l'amour par
delà la mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces
murs font obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire échappe du
sanctuaire, que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon
du ciel?
[Note 242: Au XIIIe siècle, le choeur devint
plus long qu'il n'était comparativement à la nef.
On prolongea les collatéraux autour du sanctuaire,
et ils furent toujours bordés de chapelles.]
[Note 243: Ce fut surtout au XIe siècle qu'on
employa généralement cette disposition.]
Le miracle, c'est que cette végétation passionnée de l'esprit, qui
semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux,
elle se développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante
fécondité au nombre, au rhythme d'une géométrie savante. La géométrie
de l'art, le vrai et le beau se rencontrèrent. C'est ainsi qu'on a
calculé dans les premiers temps que la courbe la plus propre à faire
une voûte solide était justement celle que Michel-Ange avait choisie
comme la plus belle, pour le dôme de Saint-Pierre.
Cette géométrie de la beauté éclate dans le type de l'architecture
gothique, dans la cathédrale de Cologne[244]; c'est un corps régulier
qui a crû dans la proportion qui lui était propre, avec la (p. 218)
régularité des cristaux.
[Note 244: Les maîtres de cette ville ont bâti
beaucoup d'autres églises. Jean Hultz, de Cologne,
continue le clocher de Strasbourg.--Jean de
Cologne, en 1369, bâtit les deux églises de Campen,
au bord du Zuyderzee, sur le plan de la cathédrale
de Cologne.--Celle de Prague s'élève sur le même
plan.--Celle de Metz y ressemble
beaucoup.--L'évêque de Burgos, en 1442, emmène deux
tailleurs de pierres de Cologne pour terminer les
tours de sa cathédrale. Ils font les flèches sur le
plan de celle de Cologne.--Des artistes de Cologne
bâtissent Notre-Dame de l'Épine, à
Châlons-sur-Marne. Boisserée, p. 15.]
La croix de l'église normale est strictement déduite de la figure par
laquelle Euclide construit le triangle équilatéral[245]. Ce triangle,
principe de l'ogive normale, peut s'inscrire à l'arc des voûtes; il
tient ainsi l'ogive également éloignée et de la disgracieuse maigreur
des fenêtres aiguës du Nord, et du lourd aplatissement des arcades
byzantines.
[Note 245: Nous empruntons cette observation,
et généralement tous les détails qui suivent, à la
description de la cathédrale de Cologne, par
Boisserée (franç. et allem.) 1823.]
Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs subdiviseurs et leurs
multiples, dominent tout l'édifice. Dix est le nombre humain, celui
des doigts; douze le nombre divin, le nombre astronomique; ajoutez-y
sept, en l'honneur des sept planètes. Dans les tours[246], et dans
tout l'édifice, les parties inférieures dérivent du carré et se
subdivisent en octogone; les supérieures, dominées par le triangle,
s'exfolient en hexagone, en dodécagone[247]. La colonne a dans le
rapport de son diamètre les proportions de l'ordre dorique[248]. La
hauteur égale à la largeur de l'arcade, conformément au principe de
Vitruve et de Pline.
[Note 246: Les églises métropolitaines avaient
des tours, les églises inférieures seulement des
clochers. Ainsi la hiérarchie se conservait jusque
dans la forme extérieure de l'église.]
[Note 247: De plus, le choeur est terminé par
cinq côtés d'un dodécagone, et chaque chapelle par
trois côtés d'un octogone.]
[Note 248: Ce rapport est celui de 1 à 6, et de
1 à 7.]
Ainsi dans ce pays de l'architecture gothique, subsistent les
traditions de l'antiquité.
L'arcade jetée d'un pilier à l'autre est large de cinquante pieds. Ce
nombre se répète dans tout l'édifice. C'est la mesure de la hauteur des
colonnes. Les bas côtés ont la moitié de la largeur de l'arcade, la
façade en a le triple. La longueur totale de l'édifice a trois fois la
largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l'arcade. La
largeur du tout est égale à la longueur du choeur et de la (p. 219)
nef[249], égale à la hauteur du milieu de la voûte[250]. La longueur
est à la hauteur, comme deux est à cinq. Enfin l'arcade, les bas côtés,
se reproduisent au dehors dans les contre-forts et les arcs-boutants
qui soutiennent l'édifice. Le nombre sept, le nombre des sept dons du
Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des chapelles du
choeur; deux fois sept celui des colonnes qui le soutiennent.
[Note 249: Le porche, le carré et la
transversale, les chapelles avec le bas-côté qui
les sépare du choeur, sont chacun égaux à la
largeur de l'arcade principale, et en somme égaux à
la largeur totale. La largeur de la transversale,
ou croisée, est, avec sa longueur totale, dans le
rapport de 2 à 5, et avec la largeur du choeur et
de la nef, dans le rapport de 2 à 3.]
[Note 250: La hauteur des voûtes latérales
égale 2/5 de la largeur totale, c'est-à-dire 2 fois
150/5 ou 60 pieds. Pour la voûte du milieu, la
largeur dans oeuvre est à la hauteur dans le
rapport de 2 à 7, et pour les voûtes latérales,
dans le rapport de 1 à 3.--À l'extérieur, la
largeur principale de l'église égale la hauteur
totale. La longueur est à la hauteur dans le
rapport de 2 à 5. Même rapport entre la hauteur de
chaque étage et celle de l'ensemble.]
Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes
les églises. Celle de Reims a sept entrées; celles de Reims et de
Chartres sept chapelles autour du choeur. Le choeur de Notre-Dame
de Paris a sept arcades. La croisée est longue de 144 pieds (16 fois 9),
large de 42 (6 fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours et
le diamètre d'une des grandes roses; les tours de la même église ont
216 pieds (17 fois 12). On y compte 297 colonnes (297 ÷ 3 = 99, qui,
divisé par 3 = 33, qui, divisé par 3 = 11), et 45 chapelles (5 × 9).
Le clocher qui en surmontait la croisée avait 104 pieds comme la voûte
principale. Notre-Dame de Reims a dans son oeuvre 408 pieds (÷ 2 donne
204, hauteur des tours de Notre-Dame de Paris; 204 ÷ 17 = 12)[251].
Chartres 396 pieds (÷ 6 = 66, qui, divisé par 2 = 33 = 3 × 11). Les nefs
de Saint-Ouen de Rouen, et des cathédrales de Strasbourg et de
Chartres, sont toutes les trois de longueur égale (244 pieds). La
Sainte-Chapelle de Paris est haute de 110 pieds (110 ÷ 10 = 11), (p. 220)
longue de 110, large de 27 (3e puissance de 3)[252].
[Note 251: La longueur extérieure est de 438 p.
8 p.; 438 est divisible par 3, par 2, par 4, par
12; divisé par 12, il donne 365,5, le nombre des
jours de l'année plus une fraction, ce qui est un
degré encore d'exactitude.--Il y a 36
piliers-butants extérieurs, 34
intérieurs.--L'arcade du milieu est large de 35
pieds; 35 statues, 21 arcades latérales.]
[Note 252: Nous sommes revenus sur ce point de
vue dans l'Introduction du volume sur la
Renaissance.]
* * * * *
À qui appartenait cette science des nombres, cette mathématique
sacrée? Au clergé seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux récents
(Visit. église de Noyon, etc.) ont établi ce fait très-important, que
l'_architecture ogivale_, celle qu'on dit improprement gothique, est
due tout entière aux laïques, au génie mystique des maçons.
L'_architecture romane_, celle des prêtres, finit au XIIe siècle.
Les maçons, cette vaste et obscure association partout répandue,
eurent leurs loges principales à Cologne et à Strasbourg. Leur signe,
aussi ancien que la Germanie, c'était le marteau de Thor. Du marteau
païen, sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le
monde le grand ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de
Salomon. Avec quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et
perdus dans l'association, avec quelle abnégation d'eux-mêmes; il
faut, pour le savoir, parcourir les parties les plus reculées, les
plus inaccessibles des cathédrales. Élevez-vous dans ces déserts
aériens, aux dernières pointes de ces flèches où le couvreur ne se
hasarde qu'en tremblant, vous rencontrerez souvent, solitaires sous
l'oeil de Dieu, aux coups du vent éternel, quelque ouvrage délicat,
quelque chef-d'oeuvre d'art et de sculpture, où le pieux ouvrier a
usé sa vie. Pas un nom, pas un signe, une lettre: il eût cru voler sa
gloire à Dieu. Il a travaillé pour Dieu seul, _pour le remède de son
âme_. Un nom qu'ils ont pourtant conservé par une gracieuse
préférence, c'est celui d'une vierge qui travailla pour Notre-Dame de
Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent la prodigieuse
flèche y fut placée par sa faible main[253]. Ainsi, dans la légende,
le roc que tous les efforts des hommes n'avaient pu ébranler, roule
sous le pied d'un enfant[254]. C'est aussi une vierge que la patronne
des _maçons_, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue géométrique,
sa rose mystérieuse, sur le plan de la cathédrale de Cologne. Une
autre vierge, sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour, percée d'une (p. 221)
trinité de fenêtres.
[Note 253: Sabine de Steinbach, fille d'Erwin
de Steinbach qui commença les tours en 1277.
(1833.) Il est établi maintenant que la flèche est
de 1439. (1860.)]
[Note 254: C'est la légende du mont
Saint-Michel.]
Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le
comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il
s'en fût tenu au même type[255], s'il fût resté assujetti par
l'harmonie géométrique, il eût péri de langueur. En diverses parties
de l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul
et l'idéalisme religieux, il a reçu davantage l'empreinte variée de
l'histoire. Nos artistes ont marqué nos églises de leur ardente
personnalité[256]; on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de
Paris, sur les tombeaux de Rouen[257], sur les pierres tumulaires et
les méandres de l'église de Reims[258]. L'inquiétude du nom et de la
gloire, la rivalité des efforts, poussa ces artistes à des actes
désespérés. À Caen, à Rouen, on retrouve l'histoire de Dédale tuant
son neveu par envie. Vous voyez dans une église de cette dernière
ville, sur la même pierre, les figures hostiles et menaçantes
d'Alexandre de Berneval et de son disciple poignardé par lui. Leurs
chiens, couchés à leurs pieds, se menacent encore. L'infortuné jeune
homme, dans la tristesse d'un destin inaccompli, porte sur sa poitrine
l'incomparable rose où il eut le malheur de surpasser son maître[259].
[Note 255: La voûte du choeur est seule
achevée; elle a deux cents pieds de hauteur. M.
Boisserée a ajouté à sa Description un projet de
restauration et d'achèvement, d'après les plans
primitifs des architectes, qui ont été retrouvés il
y a peu d'années.]
[Note 256: On voit Ingelramme diriger les
travaux de Notre-Dame de Rouen, et construire le
Bec en 1214: Robert de Lusarche bâtir, en 1220, la
cathédrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye
de Long-Pont, en 1227; Hugues Lebergier,
Saint-Nicaise de Reims, en 1229; Jean Chelle, le
portail latéral sud de Notre-Dame, en 1257, etc.]
[Note 257: Le tombeau de Marcdargent à
Saint-Ouen.]
[Note 258: On voyait dans plusieurs églises,
entre autres à Chartres et à Reims, une spirale de
mosaïque, ou labyrinthe, _dædalus_, placé au centre
de la croisée. On y venait en pèlerinage; c'était
l'emblème de l'intérieur du temple de Jérusalem. Le
labyrinthe de Reims portait le nom des quatre
architectes de l'église. Povillon-Pierard,
Description de Notre-Dame de Reims.--Celui de
Chartres est surnommé _la lieue_; il a sept cent
soixante-huit pieds de développement. Gilbert,
Description de Notre-Dame de Chartres, p. 44.]
[Note 259: Berneval acheva, vers le
commencement du XVe siècle, la croisée de
Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son
élève fit celle du nord, et surpassa son maître.
Berneval le tua, et fut pendu.]
Comment compter nos belles églises au XIIIe siècle? Je voulais du (p. 222)
moins parler de Notre-Dame de Paris[260]. Mais quelqu'un a marqué ce
monument d'une telle griffe de lion, que personne désormais ne se
hasardera d'y toucher. C'est sa chose désormais, c'est son fief, c'est
le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille cathédrale de
poésie, aussi ferme que les fondements de l'autre, aussi haute que ses
tours. Si je regardais cette église ce serait comme livre d'histoire,
comme le grand registre des destinées de la monarchie. On sait que son
portail, autrefois chargé des images de tous les rois de France, est
l'oeuvre de Philippe-Auguste; le portail sud-est de saint Louis[261];
le septentrional de Philippe le Bel[262]; celui-ci fut fondé de la
dépouille des Templiers, pour détourner sans doute la malédiction de
Jacques Molay[263]. Ce portail funèbre a dans sa porte rouge le
monument de Jean sans Peur[264], l'assassin du duc d'Orléans. La
grande et lourde église, toute fleurdelisée, appartient à l'histoire
plus qu'à la religion. Elle a peu d'élan, peu de ce mouvement
d'ascension si frappant dans les églises de Strasbourg et de Cologne.
Les bandes longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris arrêtent
l'élan; ce sont plutôt les lignes d'un livre. Cela raconte au lieu de
prier.
[Note 260: Alexandre III posa la première
pierre de Notre-Dame de Paris, en 1163. La façade
principale fut achevée au plus tard en 1223. La nef
est également du commencement du XIIIe siècle.]
[Note 261: Il fut commencé en 1257.]
[Note 262: Il fut commencé en 1312 ou 1313.]
[Note 263: C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le
brûla.]
[Note 264: 1404-19.]
Notre-Dame de Paris est l'église de la monarchie; Notre-Dame de Reims,
celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l'ordinaire des cathédrales.
Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie colossale, elle
semble attendre une fête; elle n'en est que plus triste, la fête ne
revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, couverte plus
qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle symbolise l'alliance
du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures de la croisée
batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides,
ils font la moue à la ville, tandis qu'au pied du Clocher-à-l'Ange le
peuple est pilorié.
Saint-Denis est l'église des tombeaux; non pas une sombre et (p. 223)
triste nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute
brillante de foi et d'espoir, large et sans ombre, comme l'âme de
saint Louis qui l'a bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée
et légère, comme pour moins peser sur les morts. La nef s'élève au
choeur par un escalier qui semble attendre le cortége des générations
qui doivent monter, descendre, avec la dépouille des rois.
À l'époque où nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait
atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la virginité,
moment court, moment adorable, où rien ne peut rester ici-bas. Au
moment de la beauté pure, il en succède un autre que nous connaissons
bien aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la vie a déjà
pesé, quand la science du bien et du mal perce dans un triste sourire,
qu'un pénétrant regard s'échappe des longues paupières; alors ce n'est
pas trop de toutes les fêtes pour donner le change aux troubles du
coeur. C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle fut
l'église gothique à ce second âge; elle porta dans sa parure une
délicieuse coquetterie. Riches croisées coiffées de triangles
imposants[265], charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours,
comme des chatons de diamants, fine et transparente dentelle de pierre
filée au fuseau des fées; elle alla ainsi de plus en plus ornée et
triomphante, à mesure qu'au dedans le mal augmentait. Vous avez beau
faire, souffrante beauté, le bracelet flotte autour d'un bras amaigri;
vous savez trop, la pensée vous brûle, vous languissez d'amour
impuissant.
[Note 265: Ces triangles sont l'ornement de
prédilection du XIVe siècle. On les ajouta alors à
beaucoup de portes et de croisées du XIIIe. Voyez
celles de Notre-Dame de Paris.]
L'art s'enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il
s'acharna sur la pierre, s'en prit à elle de la vie qui tarissait, il
la creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint
la soeur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé
fut aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une
série de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion.
On trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les
subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des troubadours
et de Pétrarque. C'est ne pas savoir ce que c'est que la passion, (p. 224)
combien elle est ingénieuse, opiniâtre, acharnée, subtile et aiguë
dans ses poursuites ardentes. Altérée de l'infini dont elle a entrevu
la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacité extraordinaire,
elle devient un verre grossissant, qui distingue et exagère les
moindres détails. Elle le poursuit, cet infini, dans l'imperceptible
bulle d'air où flotte un rayon du ciel, elle le cherche dans
l'épaisseur d'un beau cheveu blond, dans la dernière fibre d'un coeur
palpitant. Divise, divise, scalpel acéré, tu peux percer, déchirer, tu
peux fendre le cheveu et trancher l'atome, tu n'y trouveras pas ton
Dieu.
En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que
l'homme rencontra, ce fut l'homme même. La partie humaine et naturelle
du christianisme se développa de plus en plus et envahit l'Église. La
végétation gothique, lassée de monter en vain, s'étendit sur la terre
et donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des
représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, des
apôtres. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui
reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu l'architecture[266];
celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses
soeurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia, (p. 225)
peupla la sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété, l'homme mit
partout son image; elle y entra comme Christ, comme apôtre ou prophète;
puis en son propre nom, humblement couchée sur les tombeaux; qui eût
refusé l'asile du temple à ces pauvres morts? Ils se contentèrent
d'abord d'une simple dalle, où l'image était gravée; puis la dalle se
souleva; la tombe s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe
fut un mausolée, un catafalque de pierres qui emplit l'église, que
dis-je? ce fut une église elle-même. Dieu, resserré dans sa maison,
fut heureux de garder lui-même une chapelle[267].
[Note 266: La peinture sur vitres commence au
XIe siècle. Les Romains se servaient depuis Néron
des vitres coloriées, surtout en bleu. Le beau
rouge est plus fréquent dans les anciens vitraux;
on disait proverbialement: _Vin couleur des vitraux
de la Sainte-Chapelle_. Ceux de cette église sont
du premier âge: ceux de Saint-Gervais, du deuxième
et du troisième, et de la main de Vinaigrier et de
Jean Cousin. Au deuxième âge, les figures devenant
gigantesques, sont coupées par les vitres carrées.
À cette époque appartiennent encore les beaux
vitraux des grandes fenêtres de Cologne, qui
portent la date de 1509, apogée de l'école
allemande; ils sont traités dans une manière
monumentale et symétrique.--Angelico de Fiesole est
le patron des peintres sur verre. On cite encore
Guillaume de Cologne et Jacques Allemand. Jean de
Bruges inventa les émaux ou verres à deux
couches.--La réforme réduisit cet art en Allemagne
à un usage purement héraldique. Il fleurit en
Suisse jusqu'en 1700. La France avait acquis tant
de réputation en ce genre, que Guillaume de
Marseille fut appelé à Rome, par Jules II, pour
décorer les fenêtres du Vatican. À l'époque de
l'influence italienne, le besoin d'harmonie et de
clair-obscur fait employer la grisaille pour les
fenêtres d'Anet et d'Ecouen; c'est le
protestantisme entrant dans la peinture. En
Flandre, l'époque des grands coloristes (Rubens,
etc.) amène le dégoût de la peinture sur verre.
Voyez dans la Revue française un extrait du rapport
de M. Brougniart à l'Académie des sciences sur la
peinture sur verre; voyez aussi la notice de M.
Langlois sur les vitraux de Rouen.]
[Note 267: Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un
seul temple, un seul autel, une seule image du Ier
au XIIe siècle? Il s'agit, bien entendu, de Dieu
le Père, du Créateur. Le moindre moine qui passait
saint avait son culte, sa fête, son église. Dieu
apparaît pour la première fois à côté du fils au
commencement du XIIIe siècle et ne siége à la
première place qu'en 1360. Voir _Renaissance_.
Introd. (1860.)]
La puissante colonne grecque, également groupée, porte à son aise un
léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et
humain. L'art gothique est surhumain. Il est né de la croyance au
miraculeux, au poétique, à l'absurde. Ceci n'est pas une dérision;
j'emprunte le mot de saint Augustin: _Credo quia absurdum_. La maison
divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes
colonnes; si elle accepte un appui matériel, c'est pure condescendance;
il lui suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les réduira à
rien, s'il est possible. Elle aimera à placer des masses énormes sur
de fines colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour l'architecture
gothique le principe de vie: c'est l'architecture du miracle. Mais
c'est aussi son principe de mort. Le jour où l'amour manquera,
l'étrangeté, la bizarrerie des formes, ressortiront à loisir, et le
sentiment du beau sera choqué, tout aussi bien que la logique[268].
[Note 268: L'architecture tomba de la poésie au
roman, du merveilleux à l'absurde, lorsqu'elle
adopta les culs-de-lampe au XVe siècle, lorsque
les formes pyramidales dirigèrent leurs pointes de
haut en bas. Voyez ceux de Saint-Pierre de Caen,
qui semblent prêts à vous écraser.]
L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit
l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La (p. 226)
laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion
d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du
péché, le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu, humilié,
mais il y est. Le genre grec divinise souvent la bête; les lions de
Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le gothique
bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-même, avant de le
diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté chrétienne?
Elle est dans cette tragique image de macérations et de douleur, dans
ce pathétique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde.
Beauté effrayante, laideur adorable que nos vieux peintres n'ont pas
craint d'offrir à l'âme sanctifiée.
Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait,
avouons-le, quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse
énorme de l'église s'appuie sur d'innombrables contre-forts[269],
laborieusement dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On
fatigue à la voir entourée d'étais innombrables qui donnent l'idée
d'une vieille maison qui menace, ou d'un bâtiment inachevé.
[Note 269: Ces béquilles architecturales
exigent un continuel raccommodage. Ces cathédrales
sont d'immenses décorations qu'on ne soutient
debout que par des efforts constamment renouvelés.
Elles durent parce qu'elles changent pièce à pièce.
C'est le vaisseau de Thésée. Voir _Renaissance_,
Introduction. (1860.)]
Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable
dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. La société
d'où il est sorti était trop inégale et trop injuste. Le régime de
castes, si peu atténué qu'il était par le christianisme[270], subsistait
encore. L'Église sortie du peuple eut, de bonne heure, peur du peuple;
elle s'en éloigna, elle fit alliance avec la féodalité, sa vieille
ennemie, puis avec la royauté victorieuse de la féodalité. Elle s'associa
aux tristes victoires de la royauté sur les communes qu'elle-même
avait aidées à leur naissance. La cathédrale de Reims porte au (p. 227)
pied d'un de ses clochers l'image des bourgeois du XVe siècle, punis
d'avoir résisté à l'établissement d'un impôt[271]. Cette figure du
peuple pilorié est un stigmate pour l'Église elle-même. La voix des
suppliciés s'élevait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un
tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des églises bâties par
corvées, élevées des dîmes d'un peuple affamé, toutes blasonnées de
l'orgueil des évêques et des seigneurs, toutes remplies de leurs
insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces
pierres il y avait trop de pleurs.
[Note 270: Qui a supprimé l'esclavage?
Personne, car il dure encore. Le christianisme
a-t-il transformé l'esclave en serf à la chute de
l'empire romain? Non, puisque le servage existait
dans l'empire même sous le nom de colonat. Les
chrétiens eurent des esclaves tant que cette forme
de travail resta la plus productive. Ils en ont
encore dans les colonies. Le christianisme prêche
la résignation à l'esclave et est l'allié du
maître. Voir la _Renaissance_, Introduction.
(1860.)]
[Note 271: Ce sont huit figures de taille
gigantesque servant de cariatides. L'un des
bourgeois tient une bourse d'où il tire de
l'argent, un autre porte des marques de
flétrissure; d'autres, percés de coups, présentent
des rôles d'impôts lacérés.]
Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir
sa prétention orgueilleuse d'être le dernier mot du monde, la
_Consommation_. Le temple devait s'élargir. L'humanité devait
reconnaître le Christ en soi-même. Cette intuition mystique d'un
Christ éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se
représente partout au moyen âge, confuse, il est vrai, et obscure,
mais chaque jour acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est
spontanée et populaire, étrangère, souvent contraire à l'influence
ecclésiastique. Le peuple, tout en obéissant au prêtre, distingue fort
bien du prêtre, le saint, le Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge,
il élève, il épure cet idéal dans la réalité historique. Ce Christ de
douceur et de patience, il apparaît dans Louis le Débonnaire conspué
par les évêques; dans le bon roi Robert, excommunié par le pape; dans
Godefroi de Bouillon, homme de guerre et gibelin, mais qui meurt
vierge à Jérusalem, simple _baron_ du Saint-Sépulcre. L'idéal grandit
encore dans Thomas de Kenterbury, délaissé de l'Église et mourant pour
elle. Il atteint un nouveau degré de pureté en saint Louis, roi prêtre
et roi homme. Tout à l'heure l'idéal généralisé va s'étendre dans le
peuple; il va se réaliser au XVe siècle, non-seulement dans l'homme
du peuple, mais dans la femme, dans Jeanne la Pucelle. Celle-ci, en
qui le peuple meurt pour le peuple, sera la dernière figure du Christ
au moyen âge.
Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de son Dieu
en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un
présent éternel ce qu'on avait cru temporaire et passé, qui mit (p. 228)
sur la terre un ciel; elle fut la rédemption du monde moderne, mais elle
parut la mort du christianisme et de l'art chrétien. Satan poussa sur
l'Église inachevée un rire d'immense dérision; ce rire est dans les
grotesques du XVe et du XVIe siècles. Il crut avoir vaincu; il n'a
jamais pu apprendre, l'insensé, que son triomphe apparent n'est jamais
qu'un moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, pour
s'être fait humanité; que le temple n'est pas détruit, pour être
devenu grand comme le monde.
En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen
âge achève de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous
aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et
notre mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est
en vain que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses
tours suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses
saints font pénitence dans leurs niches de pierre... «Quand le torrent
des grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au
Seigneur.» Ce monde condamné s'en ira avec le monde romain, le monde
grec, le monde oriental. Il mettra sa dépouille à côté de leur
dépouille. Dieu lui accorde tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de
cadran. 1833.
J'ai tiré ce volume, en grande partie, des Archives nationales. (p. 229)
Un mot seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui ont fait à
l'auteur un devoir d'approfondir l'histoire de nos antiquités, sur le
paisible théâtre de ses travaux, sur le lieu qui les a inspirés. Son
livre, c'est sa vie.
Le noyau des archives est le Trésor des chartes et la collection des
registres du Parlement. Le Trésor des chartes, et la partie de
beaucoup la plus considérable des Archives (sections historiques,
domaniale et topographique, législative et administrative), occupent
au Marais le triple hôtel de Clisson, Guise et Soubise; antiquité dans
l'antiquité, l'histoire dans l'histoire. Une tour du XIVe siècle
garde l'entrée de la royale colonnade du palais des Soubise. On
s'explique en entrant la fière devise des Rohan, leurs aïeux: «Roi ne
puis, prince ne daigne, Rohan suis.»
Le _Trésor des chartes_ contient dans ses registres la suite des actes
du gouvernement depuis le XIIIe siècle, dans ses chartes les actes
diplomatiques du moyen âge, entre autres ceux qui ont amené la réunion
des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce
qui constituait, comme on le disait, _les droits du roi_. C'était le
vieil arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en
brèche la féodalité. Fixé à Paris par Philippe-Auguste, ce dépôt fut
confié tantôt au garde des sceaux, tantôt à un simple clerc du roi, à
un chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur
général. Parmi ces _trésoriers des chartes_, il faut citer un Budé,
deux de Thou[272]. Les destinées de ce précieux dépôt ne furent (p. 230)
autres que celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorité royale
prit plus de nerf et de ressort, on s'inquiéta du Trésor des chartes;
véritable trésor en effet où l'on trouvait des titres à exploiter, où
l'on pêchait des terres, des châteaux, maintes fois des provinces. Les
fils de Philippe le Bel, cette génération avide, firent faire le
premier inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, quand la
France, après les guerres des Anglais, se cherchait elle-même, visita
le trésor, et s'affligea de la confusion qui s'y était mise (1371); le
trésor était comme la France. Sous Louis XI, nouvel inventaire, autre
sous Charles VIII. Sous Henri III, le désordre est au comble. De
savants hommes y aident: Brisson et du Tillet, _qui travaillent pour
le roi_, emportent et dissipent les pièces. Du Tillet écrivait alors
son grand ouvrage de la _France ancienne_, dont il a imprimé diverses
parties. Mais cet inventaire des droits de la monarchie ne fut fait
que sous Richelieu. Personne ne sut comme lui enrichir et exploiter
les archives: par toute la France il rasait les châteaux et il
rassemblait les titres; ce fut un grand et admirable collecteur
d'antiquités en ce genre. Les limiers qu'il employa à cette chasse de
diplomatique, les Du Puy, les Godefroi, les Galand, les Marca,
poursuivirent infatigablement son oeuvre, réunissant, cataloguant,
interprétant. Un des principaux fruits de ce travail est le livre des
_Droits du roy_, de Pierre Du Puy. C'est un savant et curieux livre,
étonnant d'érudition et de servilisme intrépide. Vous verrez là que
nos rois sont légitimes souverains de l'Angleterre, qu'ils ont
toujours possédé la Bretagne, que la Lorraine, dépendance originaire
du royaume _français_ d'Austrasie et de Lotharingie, n'a passé aux
empereurs que par usurpation, etc. Une telle érudition était précieuse
pour le ministre déterminé à compléter la centralisation de la France.
Du Puy allait, fouillant les archives, trouvant des titres inconnus,
colorant les acquisitions plus ou moins légitimes; l'archiviste
conquérant marchait devant les armées. Ainsi, quand on voulut mettre
la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux archives des
Trois-Évêchés; puis le duc fut sommé de montrer ses titres. Le
Languedoc fut de même défié par Galand de prouver par écrit son droit
de franc-alleu, de propriété libre. On alléguait en vain les droits
des anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos archivistes
voulaient des écrits.
[Note 272: Voir la notice de Du Puy, sur
l'histoire du Trésor des chartes, manuscrit in-4°
de la bibliothèque du Roi; imprimé à la fin de son
livre sur les Droits du Roy (1655). Voyez aussi
Bonamy, dans les Mémoires de l'Académie des
Inscriptions.]
Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux,
notre Trésor des chartes était environné d'un formidable mystère. (p. 231)
Il fallait une lettre de cachet au trésorier des chartes pour avoir
droit de le consulter, et cette charge de trésorier finit par être
réunie à celle de procureur général au Parlement de Paris. M. d'Aguesseau
provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre un homme qui
était parvenu à se procurer quelques copies de pièces déposées au
Trésor des chartes, et qui en faisait trafic[273].
[Note 273: Voir les lettres originales de
d'Aguesseau, en tête d'une copie de l'inventaire du
Trésor des chartes, à la bibliothèque du Roi, fonds
de Clairambault.]
La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la
confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les
avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais,
sont venus se joindre ses frères, les trésors de Saint-Denis, de
Saint-Germain-des-Prés et de tant d'autres monastères. Les vénérables
et fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de
Clotaire, sont sortis de leur asile ecclésiastique, et sont venus
comparaître à cette grande revue des morts.
Si la Révolution servit peu la science par l'examen et la critique des
monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle
opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière: monastères,
châteaux, dépôts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le
plancher, réunit tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble
de papiers, les fenêtres même étaient obstruées, tandis que
l'archiviste louait plusieurs pièces à l'Académie. Si l'on voulait
faire des recherches, il fallait de la chandelle en plein midi. La
Révolution, une fois pour toutes, y porta le jour.
Les Du Puy, les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de
la science), furent deux députés de la Convention, MM. Camus et
Daunou. M. Camus, gallican comme son prédécesseur Du Puy, servit la
république avec la même passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou,
successeur de M. Camus, fut, à proprement parler, le fondateur des
Archives, et à cette époque les Archives de France devenaient celles
du monde. Cette prodigieuse classification lui appartient. C'était
alors un glorieux temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait,
pour la première fois, les mystérieux dépôts de Venise, M. Daunou
recevait les dépouilles du Vatican. D'autre part, du Nord et du (p. 232)
Midi arrivaient à l'hôtel de Soubise les archives d'Allemagne,
d'Espagne et de Belgique. Deux de nos collègues étaient allés chercher
celles de Hollande.
Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe.
On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des
inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc.
Toutefois il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons.
Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives,
quoique même plusieurs ministères continuent de garder les leurs,
l'encombrement finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons,
car nous sommes la mort, nous en avons l'attraction puissante: toute
révolution se fait à notre profit. Il nous suffit d'attendre:
«Patiens, quia æternus.»
Nous recevons tôt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la
monarchie bel et bien enclose de l'alpha à l'oméga, la charte de
Childebert à côté du testament de Louis XVI; nous avons la République
dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille[274], minute des
droits de l'homme, urne des députés, et la grande machine
républicaine, le coin des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat
qui ne nous ait laissé quelque chose; le pape nous a repris ses
archives, mais nous avons gardé par représailles les brancards sur
lesquels il fut porté au sacre de l'empereur. À côté de ces jouets
sanglants de la Providence, est placé l'immuable étalon des mesures
que chaque année l'on vient consulter. La température est invariable
aux Archives.
[Note 274: Ces divers objets ont été déposés
aux archives en vertu des décrets de nos Assemblées
républicaines.]
Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes
manuscrites, dans cette nécropole des monuments nationaux, j'aurais
dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de
Saint-Vannes: Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux
siècles des siècles!
Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir dans le silence apparent de
ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas
de la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis longtemps ne
demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas
des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples. (p. 233)
D'abord, les familles et les fiefs, blasonnés dans leur poussière,
réclamaient contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, alléguant
qu'à tort la centralisation avait cru les anéantir. Les ordonnances de
nos rois prétendaient n'avoir pas été effacées par la multitude des
lois modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce
fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de mort.
Tous vivaient et parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à
cent langues que faisait taire rudement la grande voix de la
République et de l'Empire.
Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaît.
Tous vous avez droit sur l'histoire. L'individuel est beau comme
individuel, le général comme général. Le Fief a raison, la Monarchie
davantage, encore plus la République!... La province doit revivre;
l'ancienne diversité de la France sera caractérisée par une forte
géographie. Elle doit reparaître, mais à condition de permettre que,
la diversité s'effaçant peu à peu, l'identification du pays succède à
son tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de
classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle
systématisation servira, quoique imparfaite. Dût la tête s'emboîter
mal aux épaules, la jambe s'agencer mal à la cuisse, c'est quelque
chose de revivre.
Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se
soulever. Ils tiraient du sépulcre qui la main, qui la tête, comme
dans le Jugement dernier de Michel-Ange, ou dans la Danse des morts.
Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essayé de
la reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-être ne trouveront cela
ni beau ni vrai; ils seront choqués surtout de la dureté des
oppositions provinciales que j'ai signalées. Il me suffit de faire
observer aux critiques qu'il peut fort bien se faire qu'ils ne
reconnaissent point leurs aïeux, que nous avons entre tous les
peuples, nous autres Français, ce don que souhaitait un ancien, le don
d'oublier. Les chants de Roland et de Renaud, etc., ont certainement
été populaires; les fabliaux leur ont succédé; et tout cela était déjà
si loin au XVIe siècle, que Joachim Du Bellay dit en propres termes:
«Il n'y a, dans notre vieille littérature, que le roman de la Rose.»
Du temps de Du Bellay, la France a été Rabelais, plus tard Voltaire.
Rabelais est maintenant dans le domaine de l'érudition, Voltaire est
déjà moins lu. Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant
lui-même.
La France une et identifiée aujourd'hui peut fort bien renier cette
vieille France hétérogène que j'ai décrite. Le Gascon ne voudra (p. 234)
pas reconnaître la Gascogne, ni le Provençal la Provence. À quoi je
répondrai qu'il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une France.
Je la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversité de ses
vieilles originalités de provinces. Les derniers volumes de cette
histoire la présenteront dans son unité. (1833.)