CHAPITRE VIII (p. 116)

PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIIe SIÈCLE--MYSTICISME--LOUIS IX--SAINTETÉ

DU ROI DE FRANCE

1218-1270

Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le

chapitre précédent, s'est terminée, ce semble, à l'avantage du pape.

Il a triomphé partout, et de l'Empereur, et du roi Jean, et des

Albigeois hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et

Naples sont devenus deux fiefs du saint-siége, et la mort tragique du

roi d'Aragon a été un grand enseignement pour tous les rois. Cependant,

ces succès divers ont si peu fortifié le pape, que nous le verrons,

au milieu du XIIIe siècle, abandonné d'une grande partie de (p. 117)

l'Europe, mendiant à Lyon la protection française; au commencement du

siècle suivant, outragé, battu, souffleté par son bon ami le roi de

France, obligé enfin de venir se mettre sous sa main, à Avignon. C'est

au profit de la France qu'auront succombé les vaincus et les

vainqueurs, les ennemis de l'Église et l'Église elle-même.

Comment expliquer cette décadence précipitée d'Innocent III à Boniface

VIII, une telle chute après une telle victoire? D'abord c'est que la

victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant contre

la pensée; c'est plutôt sa nature, à cette plante vivace, de croître

sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si le

glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si

c'est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et

déchire, si le père assassine!... L'Église perdant ainsi son caractère

de sainteté, ce caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un

roi, au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au

sacerdoce laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi, à son

insu, un coup terrible à l'Église.

Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le

mysticisme indépendant qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de

mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par

le mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire

entre toutes, vouloir régler l'inspiration, déterminer l'illumination,

constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une

lame à deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et (p. 118)

veut s'en faire un instrument.

Les ordres de saint Dominique et de saint François, sur lesquels le

pape essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune,

la prédication. Le premier âge des monastères, l'âge du travail et de

la culture, où les bénédictins avaient défriché la terre et l'esprit

des barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la

croisade, des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la

croisade. Au temps de Grégoire VII, l'Église avait déjà été sauvée par

les moines auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et

reclus ne servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le

monde pour répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs,

l'Église eut ses _prêcheurs_, c'est le nom même de l'ordre de saint

Dominique. Le monde venant moins à elle, elle alla à lui[118]. Le

tiers ordre de saint Dominique et de saint François reçut une foule

d'hommes qui ne pouvaient quitter le siècle, et cherchaient à accorder

les devoirs du monde et la perfection monastique. Saint Louis et sa

mère appartenaient au tiers ordre de saint François.

[Note 118: Les universités venaient de quitter

saint Augustin pour Aristote: les Mendiants

remontèrent à saint Augustin.]

Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois, ils eurent,

dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de saint Dominique,

fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol, né sous

l'inspiration sanguinaire de Cîteaux, au milieu de la croisade de

Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la carrière mystique, et (p. 119)

n'eut ni la fougue ni les écarts de l'ordre de saint François. Il fut

le principal auxiliaire des papes jusqu'à la fondation des jésuites.

Les dominicains furent chargés de régler et de réprimer. Ils eurent

l'inquisition et l'enseignement de la théologie dans l'enceinte même

du palais pontifical[119]. Pendant que les franciscains couraient le

monde dans le dévergondage de l'inspiration, tombant, se relevant de

l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à l'orthodoxie, embrassant le

monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le sombre

esprit de saint Dominique s'enferma au sacré palais de Latran, aux

voûtes granitiques de l'Escurial[120].

[Note 119: Honorius III approuva la règle de

saint Dominique, en 1216, et créa en sa faveur

l'office de Maître du Sacré Palais.]

[Note 120: Fondé par Philippe II.]

L'ordre de saint François fut moins embarrassé; il se lança tête

baissée dans l'amour de Dieu[121]; il s'écria, comme plus tard Luther:

«Périsse la loi, vive la grâce!» Le fondateur de cet ordre vagabond

fut un marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien

_François_, parce qu'en effet il ne parlait guère que français.

C'était, dit son biographe, dans sa première jeunesse, un homme de

vanité, un bouffon, un farceur, un chanteur; léger, prodigue, (p. 120)

hardi... Tête ronde, front petit, yeux noirs et sans malice, sourcils

droits, nez droit et fin, oreilles petites et comme dressées, langue

aiguë et ardente, voix véhémente et douce; dents serrées, blanches,

égales; lèvres minces, barbe rare, col grêle, bras courts, doigts

longs, ongles longs, jambe maigre, pied petit, de chair peu ou

point[122].» Il avait vingt-cinq ans lorsqu'une vision le convertit.

Il monte à cheval, va vendre ses étoffes à Foligno, en rapporte le

prix à un vieux prêtre, et sur son refus jette l'argent par la

croisée. Il veut du moins rester avec le prêtre, mais son père le

poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son père le rattrape,

le charge de coups; le peuple le poursuit à coups de pierres. Les

siens l'obligent de renoncer juridiquement à tout son bien en présence

de l'évêque. C'était sa plus grande joie; il rend à son père tous ses

habits, sans garder même un caleçon: l'évêque lui jette son manteau.

[Note 121: Cet énervant mysticisme ne fit pas

le salut de l'Église. Le franciscain Eude Rigaud,

devenu archevêque de Rouen (1249-1269), enregistre

chaque soir dans son journal les témoignages les

plus accablants contre l'épouvantable corruption

des couvents et des églises de son diocèse. Ce

journal a été publié en 1845. D'autre part la

publication du cartulaire de saint Bertin jette le

plus triste jour sur la vie des moines aux XIe et

XIIe siècles (1860). Voy. Renaissance,

Introduction.]

[Note 122: Vie de saint François, par Thomas

Cellano. (Thomas de Cellano fut son disciple, et

écrivit deux fois sa vie, par ordre de Grégoire

IX.)]

Le voilà lancé sur la terre; il parcourt les forêts en chantant les

louanges du Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il

est: «Je suis, dit-il, le héraut qui proclame le grand roi.» Ils le

plongent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le

saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec

lui; ils les prêche, ils écoutent: Oiseaux, mes frères, disait-il,

n'aimez-vous pas votre Créateur, qui vous donne ailes et plumes (p. 121)

et tout ce qu'il vous faut? Puis, satisfait de leur docilité, il les

bénit et leur permet de s'envoler[123]. Il exhortait ainsi toutes les

créatures à louer et remercier Dieu. Il les aimait, sympathisait avec

elles; il sauvait, quand il pouvait, le lièvre poursuivi par les

chasseurs, et vendait son manteau pour racheter un agneau de la

boucherie. La nature morte elle-même, il l'embrassait dans son immense

charité. Moissons, vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux

tous et les appelait tous à l'amour divin[124].

[Note 123: Th. Cellan.: «Fratres mei aves,

multum debetis laudare creatorem, etc...» Un jour

que des hirondelles l'empêchaient de prêcher par

leur ramage, il les pria de se taire: «Sorores meæ

hirundines, etc.» Elles obéirent aussitôt.]

[Note 124: Th. Cellan.: «Segetes, vineas,

lapides et silvas, et omnia speciosa camporum...

terramque et ignem, aërem et ventum ad divinum

monebat amorem, etc... Omnes creaturas _fratres_

nomine nuncupabat; _frater_ cinis, _soror_ musca,

etc.»]

Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha à lui, puis un riche

marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux

qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités

forcenées, comparables à celles des faquirs de l'Inde, se pendant à

des cordes, se serrant de chaînes de fer et d'entraves de bois. Puis,

quand ils eurent un peu calmé cette soif de douleur, saint François

chercha longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de

la prédication[125]. Il y serait encore, s'il ne se fût avisé de

consulter sainte Claire et le frère Sylvestre; ils le décidèrent pour

la prédication. Dès lors, il n'hésita plus, se ceignit les reins (p. 122)

d'une corde et partit pour Rome. «Tel était son transport, dit

le biographe, quand il parut devant le pape, qu'il pouvait à peine

contenir ses pieds, et tressaillait comme s'il eût dansé[126].» Les

politiques de la cour de Rome le rebutèrent d'abord; puis le pape

réfléchit et l'autorisa. Il demandait pour grâce unique de prêcher, de

mendier, de n'avoir rien au monde, sauf une pauvre église de

Sainte-Marie-des-Anges, dans le petit champ de la _Portioncule_, qu'il

rebâtit de ce qu'on lui donnait. Cela fait, il partagea le monde à ses

compagnons, gardant pour lui l'Égypte où il espérait le martyre; mais

il eut beau faire, le sultan s'obstina à le renvoyer.

[Note 125: _Vie de saint François_, par saint

Bonaventure.]

[Note 126: _Vie de saint François_, par saint

Bonaventure.]

Tels furent les progrès du nouvel ordre, qu'en 1219 saint François

réunit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout

le monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout pieds

nus, jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux

les femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi saint,

développant sans retenue tout ce que le christianisme a d'éléments

dramatiques. Le système de la grâce, où l'homme n'est plus rien qu'un

jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est

pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les

côtés honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le

scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une

sensualité de dévotion. L'homme immole avec délices sa fierté et sa

pudeur à l'objet aimé.

C'était une grande joie pour saint François d'Assise de faire (p. 123)

pénitence dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé un peu de

volaille par nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de

coups de corde, et l'on criait: «Voici le glouton qui s'est gorgé de

poulet à votre insu!» À Noël il se préparait, pour prêcher, une étable

comme celle où naquit le Sauveur. On y voyait le boeuf, l'âne, le

foin; pour que rien n'y manquât, lui-même il bêlait comme un mouton,

en prononçant Bethléem, et quand il en venait à nommer le doux Jésus,

il passait la langue sur les lèvres et les léchait comme s'il eût

mangé du miel[127].

[Note 127: Le foin de l'étable fit des

miracles; il guérissait les animaux malades.]

Ces folles représentations, ces courses furieuses, à travers l'Europe,

qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des

prêtres de Cybèle, donnaient lieu, on peut le croire, à bien des

excès. Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui

avait marqué les représentations orgiastiques de l'antiquité. Le

tout-puissant génie dramatique qui poussait saint François à

l'imitation complète de Jésus, ne se contenta pas de le jouer dans sa

vie et sa naissance; il lui fallut aussi la passion. Dans ses

dernières années on le portait sur une charrette, par les rues et les

carrefours, versant le sang par le côté, et imitant, par ses

stigmates, celles du Seigneur.

Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et, en

revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la

grâce. Sainte Clara d'Assise commença les Clarisses[128]. Le dogme (p. 124)

de l'immaculée conception devint de plus en plus populaire[129]. Ce

fut le point principal de la religion, la thèse favorite que soutinrent

les théologiens, la croyance chère et sacrée pour laquelle les

Franciscains, chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une

dévotion sensuelle embrassa la chrétienté. Le monde entier apparut à

saint Dominique dans le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu

dans la bouche de Crishna, ou comme Brama reposant dans la fleur du

lotus. «La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique,

qui était tout en pleurs, et il se trouvait, ce capuchon, de telle

capacité et immensité qu'il contenait et embrassait doucement toute la

céleste patrie.»

[Note 128: Cet ordre obtint de saint François,

en 1224, une règle particulière. Agnès de Bohême

l'établit en Allemagne.]

[Note 129: L'Église de Lyon l'avait instituée

en 1134. Saint Bernard lui écrivit une longue

lettre pour la tancer de cette nouveauté (Epist.

174). Elle fut approuvée par Alain de Lille et par

Petrus Cellensis (L. VI, epist. 23; IX, 9 et 10).

Le concile d'Oxford la condamna en 1222.--Les

Dominicains se déclarèrent pour saint Bernard,

l'Université pour l'Église de Lyon. Bulæus, Hist

Univers. Paris, II, 138, IV, 618, 964. Voyez Duns

Scot, Sententiarum liber III, dist. 3, qu. I, et

dist. 18, qu. I. Il disputa, dit-on, pour

l'immaculée conception, contre deux cents

Dominicains, et amena l'Université à décider: «Ne

ad ullos gradus scholasticos admitteretur ullus,

qui prius non juraret se defensurum B. Virginem a

noxa originaria.» Wadding., Ann. Minorum, ann.

1394. Bulæus, IV, p. 71.

Acta SS. Theodor. de Appoldia, p. 583. «Totam

coelestem patriam amplexando dulciter

continebat.»--Pierre Damiani disait que Dieu

lui-même avait été enflammé d'amour pour la Vierge.

Il s'écrie dans un sermon (Sermo XI, de Annunt B.

Mar., p. 171): «O venter diffusior coelis, terris

amplior, capacior elementis! etc.»--Dans un sermon

sur la Vierge, de l'archevêque de Kenterbury,

Étienne Langton, on trouve ces vers:

Bele Aliz matin leva,

Sun cors vesti et para,

Ens un vergier s'en entra,

Cink fleurettes y truva;

Un chapelet fit en a

De bele rose flurie.

Pur Dieu trahez vus en là,

Vus ki ne amez mie!

Ensuite il applique mystiquement chaque vers à la

mère du Sauveur, et s'écrie avec enthousiasme:

Ceste est la belle Aliz,

Ceste est la flur,

Ceste est le lys.

Roquefort, Poésie du XIIe et du XIIIe siècles.

On a attribué au franciscain saint Bonaventure le

Psalterium minus et le Psalterium majus B. Mariæ

Virginis. Ce dernier est une sorte de parodie

sérieuse où chaque verset est appliqué à la Vierge.

Psalm. I: «... Universas enim foeminas vincis

pulchritudine carnis!»]

Nous avons remarqué déjà à l'occasion d'Héloïse, d'Éléonore de Guienne

et des Cours d'amour que, dès le XIIe siècle, la femme prit sur la

terre une place proportionnée à l'importance nouvelle qu'elle (p. 125)

avait acquise dans la hiérarchie céleste. Au XIIIe, elle se trouve,

au moins comme mère et régente, assise sur plusieurs des trônes

d'Occident. Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant,

comme la comtesse de Champagne pour le jeune Thibaut, comme celle de

Flandre pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi

la plus grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre.

Jeanne de Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les

honneurs et les insignes virils; elle réclama au sacre de saint (p. 126)

Louis le droit du comte de Flandre, celui de porter l'épée nue,

l'épée de la France[130].

[Note 130: Par une singulière coïncidence, en

1250, une femme succédait, pour la première fois, à

un sultan (Chegger-Eddour à Almoadan).]

Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la

force féodale au nom d'un enfant, il faut pourtant se rappeler combien

toute circonstance favorisait alors les progrès du pouvoir royal. La

royauté n'avait qu'à se laisser aller, le fil de l'eau la portait. La

mort de Philippe-Auguste n'y avait rien changé (1218). Son fils, le

faible et maladif Louis VIII, nommé, ce semble ironiquement, Louis le

Lion, ne joua pas moins le rôle d'un conquérant. Il échoua en

Angleterre, il est vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En

Flandre, il maintint la comtesse Jeanne, lui rendant le service de

garder son mari prisonnier à la tour du Louvre. Cette Jeanne était

fille de Baudouin, le premier empereur de Constantinople, qu'on

croyait tué par les Bulgares. Un jour, le voilà qui reparaît en

Flandre; sa fille refuse de le reconnaître, mais le peuple

l'accueille, et elle est obligée de fuir près de Louis VIII, qui la

ramène avec une armée. Le vieillard ne pouvait répondre à certaines

questions; et vingt ans d'une dure captivité pouvaient bien avoir

altéré sa mémoire. Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit

périr. Tout le peuple la regarda comme parricide.

La Flandre se trouvait ainsi soumise à l'influence française; il en

fut bientôt de même du Languedoc. Louis VIII y était appelé par (p. 127)

l'Église contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond

VII[131]. D'autre part, une bonne partie des méridionaux désiraient

finir à tout prix, par l'intervention de la France, cette guerre de

tigres, qui se faisait chez eux depuis si longtemps. Louis avait

prouvé sa douceur et sa loyauté au siége de Marmande, où il essaya en

vain de sauver les assiégés. Vingt-cinq seigneurs et dix-sept

archevêques et évêques déclaraient qu'ils conseillaient au roi de se

charger de l'affaire des Albigeois. Louis VIII se mit en effet en

marche à la tête de toute la France du Nord; les cavaliers seuls

étaient dans cette armée au nombre de cinquante mille. L'alarme fut

grande dans le Midi. Une foule de seigneurs et de grandes villes

s'empressèrent d'envoyer au-devant, et de faire hommage. Les

républiques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice, espéraient

pourtant que le torrent passerait à côté. Avignon offrit passage hors

de ses murs; mais en même temps, elle s'entendait, avec le comte de

Toulouse, pour détruire tous les fourrages à l'approche de la

cavalerie française. Cette ville était étroitement unie avec Raymond;

elle était restée douze ans excommuniée pour l'amour de lui. Les

podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du

comte de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville même,

et sur son refus, il l'assiégea. Les réclamations de Frédéric II, en

faveur de cette ville impériale, ne furent point écoutées. Il (p. 128)

fallut qu'elle payât rançon, donnât des otages et abattit ses

murailles. Tout ce qu'on trouva dans la ville, de Français et de

Flamands, fut égorgé par les assiégeants. Une grande partie du

Languedoc s'effraya; Nîmes, Albi, Carcassonne, se livrèrent, et Louis

VIII établit des sénéchaux dans cette dernière ville et à Beaucaire.

Il semblait qu'il dût accomplir dans cette campagne toute la conquête

du Midi. Mais le siége d'Avignon avait été un retard fatal; les

chaleurs occasionnèrent une épidémie meurtrière dans son armée.

Lui-même il languissait, lorsque le duc de Bretagne et les comtes de

Lusignan, de la Marche, d'Angoulême et de Champagne s'entendirent pour

se retirer; ils se repentaient tous d'avoir aidé au succès du roi; le

comte de Champagne, amant de la reine (telle est du moins la

tradition), fut accusé d'avoir empoisonné Louis, qui mourut peu après

son départ (1226).

[Note 131: Voy. la lettre des évêques du Midi à

Louis VIII. Preuves de l'Histoire du Lang., p. 289,

et les lettres d'Honorius III, ap. Ser. fr. XIX,

699-723.]

La régence et la tutelle du jeune Louis IX eût appartenu, d'après les

lois féodales, à son oncle Philippe le Hurepel (le grossier), comte de

Boulogne. Le légat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait

également favorisés de la reine mère, Blanche de Castille, lui

assurèrent la régence. C'était une grande nouveauté qu'une femme

commandât à tant d'hommes; c'était sortir d'une manière éclatante du

système militaire et barbare qui avait prévalu jusque-là, pour entrer

dans la vie pacifique de l'esprit moderne. L'Église y aida. Outre le

légat, l'archevêque de Sens et l'évêque de Beauvais voulurent bien

attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nommé sa veuve

régente. Son testament, que nous avons encore, n'en fait aucune (p. 129)

mention[132]. Il est douteux, d'ailleurs, qu'il eût confié le royaume

à une Espagnole, à la nièce du roi Jean, à une femme que le comte de

Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses galanteries

poétiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les autres grands

seigneurs, n'en fut pas moins le plus puissant appui de la royauté

après la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, et, d'autre

part, la Champagne aimait la France; les grandes villes industrielles

de Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser avec le

pouvoir pacifique et régulier du roi, plus qu'avec la turbulence

militaire des seigneurs. Le parti du roi, c'était le parti de la paix,

de l'ordre, de la sûreté des routes. Quiconque voyageait, marchand ou

pèlerin, était, à coup sûr, pour le roi. Ceci explique encore la haine

furieuse des grands seigneurs contre la Champagne, qui avait de bonne

heure abandonné leur ligue. La jalousie de la féodalité contre

l'industrialisme, qui entra pour beaucoup dans les guerres de Flandre

et de Languedoc, ne fut point certainement étrangère aux affreux

ravages que les seigneurs firent dans la Champagne pendant la minorité

de saint Louis.

[Note 132: _Archives du royaume_, J., carton

401, Lettre et témoignage de l'archevêque de Sens

et de l'évêque de Beauvais.--J. carton 403,

_Testament de Louis VIII_.]

Le chef de la ligue féodale, ce n'était point Philippe, oncle du jeune

roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-père et frère du

roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu

d'un fils de Louis le Gros. La Bretagne, relevant de la Normandie, (p. 130)

et par conséquent de l'Angleterre aussi bien que de la France, flottait

entre les deux couronnes. Le duc était d'ailleurs l'homme le plus

propre à profiter d'une telle position. Élevé aux écoles de Paris,

grand dialecticien, destiné d'abord à la prêtrise, mais de coeur

légiste, chevalier, ennemi des prêtres, il en fut surnommé _Mauclerc_.

Cet homme remarquable, certainement le premier de son temps, entreprit

bien des choses à la fois, et plus qu'il ne pouvait: en France,

d'abaisser la royauté; en Bretagne, d'être absolu, malgré les prêtres

et les seigneurs. Il s'attacha les paysans; leur accorda des droits de

pâture, d'usage du bois mort, des exemptions du péage. Il eut encore

pour lui les seigneurs de l'intérieur du pays, surtout ceux de la

Bretagne française (Avaugour, Vitré, Fougères, Châteaubriant, Dol,

Châteaugiron); mais il tâcha de dépouiller ceux des côtes (Léon,

Rohan, le Faou, etc.). Il leur disputa ce précieux droit de _bris_,

qui leur donnait des vaisseaux naufragés. Il luttait aussi contre

l'Église, l'accusait de simonie par-devant les barons, employait

contre les prêtres la science du droit canonique qu'il avait apprise

d'eux-mêmes. Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un

curé refusant d'enterrer un excommunié, il ordonna qu'on l'enterrât

lui-même avec le corps[133].

[Note 133: Elle lui écrivit, dit-on: «Sire

Thibaud de Champaigne, j'ai entendu que vous avez

convenance et promis à prendre à femme la fille au

comte Perron de Bretaigne. Partant vous mande que

si ne voulez perdre quan que vous avez au

royaume de France, que vous ne le faites. Si cher

que avez tout tant qua amez au dit royaume, ne le

faites pas. La raison pourquoy vous sçavez bien. Je

n'ai jamais trouvé pis qui mal m'ait voulu faire

que luy.» D. Morice, I. 158.]

Cette lutte intérieure ne permit guère à Mauclerc d'agir (p. 131)

vigoureusement contre la France. Il eût fallu du moins être bien

appuyé de l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et

volaient le jeune Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une

guerre honorable. Il devait passer la mer en 1226; une révolte le

retint. Mauclerc l'attendait encore en 1229, mais le favori de Henri

III fut corrompu par la régente, et rien ne se trouva prêt. Elle eût

encore l'adresse d'empêcher le comte de Champagne d'épouser la fille

de Mauclerc. Les barons, sentant la faiblesse de la ligue, n'osaient,

malgré toute leur mauvaise volonté, désobéir formellement au roi

enfant, dont la régente employait le nom. En 1228, sommés par elle

d'amener leurs hommes contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux

chevaliers seulement.

L'impuissance de la ligue du Nord permit à Blanche et au légat qui la

conseillait d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle

croisade fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps,

mais les croisés se mirent à détruire méthodiquement toutes les vignes

qui faisaient la richesse du pays. Les indigènes avaient résisté tant

qu'il n'en coûtait que du sang. Ils obligèrent leur comte à céder. Il

fallut qu'il rasât les murs de sa ville, y reçut garnison française, y

autorisât l'établissement de l'inquisition, confirmât à la France la

possession du bas Languedoc, promît Toulouse après sa mort, (p. 132)

comme dot de sa fille Jeanne, qu'un frère du roi devait épouser[134].

Quant à la haute Provence, il l'a donnait à l'Église: c'est l'origine

du droit des papes sur le comtat d'Avignon. Lui-même il vint à Paris,

s'humilia, reçut la discipline dans l'église de Notre-Dame, et se

constitua, pour six semaines, prisonnier à la tour du Louvre. Cette

tour, où six comtes avaient été enfermés après Bouvines, d'où le comte

de Flandre venait à peine de sortir, où l'ancien comte de Boulogne se

tua de désespoir, était devenu le château, la maison de plaisance, où

les grands barons logeaient chacun à son tour.

[Note 134: Voyez les articles du Traité, inséré

au tome III des Preuves de l'Histoire du Languedoc,

p. 329, sqq., et au tome XIX du recueil des

Historiens de France, p. 219, sqq.]

La régente osa alors défier le comte de Bretagne et le somma de

comparaître devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqué sur

le nombre mystique des douze apôtres, et sur les traditions poétiques

des romans carlovingiens, n'était point une institution fixe et

régulière. Rien n'était plus commode pour les rois. Cette fois, les

pairs se trouvèrent l'archevêque de Sens, les évêques de Chartres et

de Paris, les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de

Chartres, de Montfort, de Vendôme, les seigneurs de Coucy et de

Montmorency, et beaucoup d'autres barons et chevaliers.

Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc eût été mieux

soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitèrent séparément

avec la régente. Toute la haine des seigneurs, forcés de céder (p. 133)

à Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut obligé de se

réfugier à Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en promettant de

prendre la croix en expiation de la mort de Louis VIII; c'était

s'avouer coupable.

Tout le mouvement qui avait troublé la France du Nord s'écoula pour

ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposés, Thibaut

et Mauclerc, furent éloignés par des circonstances nouvelles, et

laissèrent le royaume en paix. Thibaut se trouva roi de Navarre par la

mort du père de sa femme; il vendit à la régente Chartres, Blois,

Sancerre et Châteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi

d'Aragon, qui, à la même époque, commençait sa croisade contre

Majorque et Valence, amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un

grand nombre de _faidits_ provençaux et languedociens; c'étaient les

proscrits de la guerre des Albigeois. Peu après, Pierre Mauclerc, qui

n'était comte de Bretagne que du chef de sa femme, abdiqua le comté,

le laissa à son fils, et fut nommé par le pape Grégoire IX, général en

chef de la nouvelle croisade d'Orient.

Telle était la favorable situation du royaume à l'époque de la

majorité de saint Louis (1236). La royauté n'avait rien perdu depuis

Philippe-Auguste. Arrêtons-nous un instant ici, et récapitulons les

progrès de l'autorité royale et du pouvoir central depuis l'avénement

du grand-père de saint Louis.

Philippe-Auguste avait, à vrai dire, fondé ce royaume en réunissant la

Normandie à la Picardie. Il avait, en quelque sorte, fondé Paris, (p. 134)

en lui donnant sa cathédrale, sa halle, son pavé, des hôpitaux, des

aqueducs, une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout en

autorisant et soutenant son université. Il avait fondé la juridiction

royale en inaugurant l'assemblée des pairs par un acte populaire et

humain, la condamnation de Jean et la punition du meurtre d'Arthur.

Les grandes puissances féodales s'affaissaient; la Flandre, la

Champagne, le Languedoc, étaient soumis à l'influence royale. Le roi

s'était formé un grand parti dans la noblesse, si je puis dire: je

parle des cadets; il fit consacrer en principe qu'ils ne dépendraient

plus de leurs aînés.

Le prince dans les mains duquel tombait ce grand héritage, Louis IX,

avait vingt et un ans en 1236. Il fut déclaré majeur, mais dans la

réalité il resta longtemps encore dépendant de sa mère, la fière

Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualités de Louis

n'étaient pas de celles qui éclatent de bonne heure; la principale fut

un sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps

le devoir lui apparut comme la volonté de sa mère. Espagnol du côté de

Blanche[135], Flamand par son aïeule Isabelle, le jeune prince (p. 135)

suça avec le lait une piété ardente, qui semble avoir été étrangère à

la plupart de ses prédécesseurs, et que ses successeurs n'ont guère

connue davantage.

[Note 135: Il était parent par sa mère

d'Alphonse X, roi de Castille; celui-ci lui avait

promis des secours pour la croisade; mais il mourut

en 1252, et saint Louis «en fut fort affligé.»

Matth. Pâris, p. 565.--«À son retour, il fit

frapper, dit Villani, des monnaies où les uns

voient des menottes, en mémoire de sa captivité;

les autres, les tours de Castille.» Ce qui vient à

l'appui de cette dernière opinion, c'est que les

frères de saint Louis, Charles et Alphonse, mirent

les tours de Castille dans leurs armes. Michaud,

IV, 445.]

Cet homme, qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva

précisément au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances

étaient ébranlées. Ces belles images d'ordre que le moyen âge avait

rêvées, le saint pontificat et le saint empire, qu'étaient-elles

devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le

dernier degré de violence, et les deux partis inspiraient presque une

égale horreur. D'un côté, c'était l'Empereur[136], au milieu de son

cortége de légistes bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi,

charmant poète et mauvais croyant. Il avait des gardes sarrasines, une

université sarrasine, des concubines arabes. Le sultan d'Égypte était

son meilleur ami[137]. Il avait, disait-on, écrit ce livre horrible

dont on parlait tant: _De Tribus impostoribus_, Moïse, Mahomet et (p. 136)

Jésus, qui n'a jamais été écrit. Beaucoup de gens soupçonnaient que

Frédéric pouvait fort bien être l'Antéchrist.

[Note 136: L'empereur d'Allemagne était alors

Frédéric II de Hohenstaufen, petit-fils de Frédéric

Barberousse. (_N. de l'Éd._)]

[Note 137: Extraits d'historiens arabes, par

Reinaud (Bibl. des Croisades IV, 417, sqq.) «L'émir

Fakr-Eddin était entré fort avant, dit Yaféi, dans

la confiance de l'empereur; ils avaient de

fréquents entretiens sur la philosophie, et leurs

opinions paraissaient se rapprocher sur beaucoup de

points.--Ces étroites relations scandalisèrent

beaucoup les chrétiens... «Je n'aurais pas tant

insisté, dit-il à Fakr-Eddin, pour qu'on me remît

Jérusalem, si je n'avais craint de perdre tout

crédit en Occident; mon but n'a pas été de délivrer

la ville sainte, ni rien de semblable; j'ai voulu

conserver l'estime des Francs.»--«L'empereur était

roux et chauve; il avait la vue faible; s'il avait

été esclave, on n'en aurait pas donné deux cents

drachmes. Ses discours montraient assez qu'il ne

croyait pas à la religion chrétienne; quand il en

parlait, c'était pour s'en railler... etc... Un

muezzin récita près de lui un verset de l'Alcoran

qui nie la divinité de Jésus-Christ. Le sultan le

voulut punir; Frédéric s'y opposa.»--Il se fâcha

contre un prêtre qui était entré dans une mosquée

l'Évangile à la main, et jura de punir sévèrement

tout chrétien qui y entrerait sans une permission

spéciale.--On a vu plus haut quelles relations

amicales Richard entretenait avec Salaheddin et

Malek-Adhel.--Lorsque Jean de Brienne fut assiégé

dans son camp (en 1221), il fut comblé par le

sultan de témoignages de bienveillance: «Dès lors,

dit un auteur arabe (Makrizi), il s'établit entre

eux une liaison sincère et durable, et tant qu'ils

vécurent, ils ne cessèrent de s'envoyer des

présents et d'entretenir un commerce d'amitié.»

Dans une guerre contre les Kharismiens, les

chrétiens de Syrie se mirent pour ainsi dire sous

les ordres des infidèles. On voyait les chrétiens

marcher leurs croix levées; les prêtres se mêlaient

dans les rangs, donnaient des bénédictions, et

offraient à boire aux musulmans dans leurs calices.

Ibid., 445, d'après Ibn-Giouzi, témoin oculaire.]

Le Pape n'inspirait guère plus de confiance que l'Empereur. La foi

manquait à l'un, mais à l'autre la charité. Quelque désir, quelque

besoin qu'on eût de révérer encore le successeur des apôtres, il était

difficile de le reconnaître sous cette cuirasse d'acier qu'il avait

revêtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du

meurtre fût devenue le génie même du prêtre. Ces hommes de paix ne

demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de

leur bouche. Ils s'adressaient à tous les peuples, à tous les princes,

ils prenaient tour à tour le ton de la menace ou de la plainte: ils

demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec

tant d'ardeur? la délivrance de Jérusalem? Aucunement. (p. 137)

L'amélioration des Chrétiens, la conversion des Gentils? Rien de tout

cela. Eh! quoi donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir

embrasé le leur, depuis qu'une fois ils avaient goûté de celui des

Albigeois.

La destinée de ce jeune et innocent Louis IX fut d'être héritier des

Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'Église. C'était pour lui

que Jean, condamné sans être entendu, avait perdu la Normandie, et son

fils Henri le Poitou; c'était pour lui que Montfort avait égorgé vingt

mille hommes dans Béziers, et Folquet dix mille dans Toulouse. Ceux

qui avaient péri étaient, il est vrai, des hérétiques, des mécréants,

des ennemis de Dieu; il y avait pourtant, dans tout cela, bien des

morts; et dans cette magnifique dépouille, une triste odeur de sang.

Voilà, sans doute, ce qui fit l'inquiétude et l'indécision de saint

Louis. Il avait grand besoin de croire et de s'attacher à l'Église,

pour se justifier à lui-même son père et son aïeul, qui avaient

accepté de tels dons. Position critique pour une âme timorée; il ne

pouvait restituer sans déshonorer son père et indigner la France.

D'autre part, il ne pouvait garder, ce semble, sans consacrer tout ce

qui s'était fait, sans accepter tous les excès, toutes les violences

de l'Église.

Le seul objet vers lequel une telle âme pouvait se tourner encore,

c'était la croisade, la délivrance de Jérusalem. Cette grande

puissance, bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains,

c'était là, sans doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce

côté, il y avait tout au moins la chance d'une mort sainte.

Jamais la croisade n'avait été plus nécessaire et plus légitime. (p. 138)

Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On attendait dans

tout l'Orient un grand et terrible événement; c'était comme le bruit

des grandes eaux avant le déluge, comme le craquement des digues,

comme le premier murmure des cataractes du ciel. Les Mongols s'étaient

ébranlés du Nord, et peu à peu descendaient par toute l'Asie. Ces

pasteurs, entraînant les nations, chassant devant eux l'humanité avec

leurs troupeaux, semblaient décidés à effacer de la terre toute ville,

toute construction, toute trace de culture, à refaire du globe un

désert, une libre prairie, où l'on pût désormais errer sans obstacle.

Ils délibérèrent s'ils ne traiteraient pas ainsi toute la Chine

septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par l'incendie de

cent villes et l'égorgement de plusieurs millions d'hommes, à cette

beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où ils ne pouvaient

détruire les villes sans grand travail, ils se dédommageaient du moins

par le massacre des habitants; témoin ces pyramides de têtes de morts

qu'ils firent élever dans la plaine de Bagdad[138].

[Note 138: Tamerlan, après avoir ruiné Damas de

fond en comble, fit frapper des monnaies portant un

mot arabe dont le sens était: DESTRUCTION.]

Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie,

avaient également à craindre ces barbares, et nulle chance de les

arrêter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le

calife du Caire, les Assassins, les chrétiens de Terre sainte,

attendaient le Jugement. Toute dispute allait être finie, toute (p. 139)

haine réconciliée; les Mongols s'en chargeaient. De là, sans doute,

ils passeraient en Europe, pour accorder le pape et l'Empereur, le roi

d'Angleterre et le roi de France. Alors, ils n'auraient plus qu'à

faire manger l'avoine à leurs chevaux sur l'autel de Saint-Pierre de

Rome, et le règne de l'Antéchrist allait commencer.

Ils avançaient, lents et irrésistibles, comme la vengeance de Dieu;

déjà ils étaient partout présents par l'effroi qu'ils inspiraient. En

l'an 1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osèrent pas quitter

leurs femmes épouvantées pour aller pêcher le hareng, selon leur

usage, sur les côtes d'Angleterre[139]. En Syrie, on s'attendait (p. 140)

d'un moment à l'autre à voir apparaître les grosses têtes jaunes et

les petits chevaux échevelés. Tout l'Orient était réconcilié. Les

princes mahométans, entre autres le Vieux de la Montagne, avaient

envoyé une ambassade suppliante au roi de France, et l'un des

ambassadeurs passa en Angleterre.

[Note 139: «Ils avaient, dit Matthieu Pâris,

ravagé et dépeuplé la grande Hongrie; ils avaient

envoyé des ambassadeurs avec des lettres menaçantes

à tous les peuples. Leur général se disait envoyé

du Dieu très-haut pour dompter les nations qui lui

étaient rebelles. Les têtes de ces barbares sont

grosses et disproportionnées avec leurs corps, ils

se nourrissent de chairs crues et même de chair

humaine; ce sont des archers incomparables; ils

portent avec eux des barques de cuir, avec

lesquelles ils passent tous les fleuves; ils sont

robustes, impies, inexorables; leur langue est

inconnue à tous les peuples qui ont quelque rapport

avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont

riches en troupeaux de moutons, de boeufs, de

chevaux si rapides qu'ils font trois jours de

marche en un jour. Ils portent par devant une bonne

armure, mais aucune par derrière, pour n'être

jamais tentés de fuir. Ils nomment khan leur chef,

dont la férocité est extrême. Habitant la plage

boréale, les Caspiennes, et celles qui leur

confinent, ils sont nommés Tartares, du nom du

fleuve Tar. Leur nombre est si grand, qu'ils

semblent menacer le genre humain de sa destruction.

Quoiqu'on eût déjà éprouvé d'autres invasions de la

part des Tartares, la terreur était plus grande

cette année, parce qu'ils semblaient plus furieux

que de coutume; aussi les habitants de la Gothie et

de la Frise, redoutant leurs attaques, ne vinrent

point cette année, comme ils le faisaient

d'ordinaire, sur les côtes d'Angleterre, pour

charger leurs vaisseaux de harengs: les harengs se

trouvèrent en conséquence tellement abondants en

Angleterre, qu'on les vendait presque pour rien:

même dans les endroits éloignés de la mer, on en

donnait quarante ou cinquante d'excellents pour une

petite pièce de monnaie. Un messager sarrasin,

puissant et illustre par sa naissance, qui était

venu en ambassade solennelle auprès du roi de

France, principalement de la part du Vieux de la

Montagne, annonçait ces événements au nom de tous

les Orientaux, et il demandait du secours aux

Occidentaux, pour réprimer la fureur des Tartares.

Il envoya un de ses compagnons d'ambassade au roi

d'Angleterre pour lui exposer les mêmes choses, et

lui dire que si les musulmans ne pouvaient soutenir

le choc de ces ennemis, rien ne les empêcherait

d'envahir tout l'Occident. L'évêque de Winchester,

qui était présent à cette audience (c'était le

favori d'Henri III), et qui avait déjà revêtu la

croix, prit d'abord la parole en plaisantant.

«Laissons, dit-il, ces chiens se dévorer les uns

les autres, pour qu'ils périssent plus tôt. Quand

ensuite nous arriverons sur les ennemis du Christ

qui resteront en vie, nous les égorgerons plus

facilement, et nous en purgerons la surface de la

terre. Alors le monde entier sera soumis à l'Église

catholique, et il ne restera plus qu'un seul

pasteur et une seule bergerie.» Matth. Pâris, p.

318.]

D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer à

saint Louis son danger, son dénûment et sa misère. Ce pauvre Empereur

s'était vu obligé de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer

amitié, la main sur un chien mort. Il en était à n'avoir plus pour (p. 141)

se chauffer que les poutres de son palais. Quand l'impératrice vint,

plus tard, implorer de nouveau la pitié de saint Louis, Joinville fut

obligé, pour la présenter, de lui donner une robe. L'Empereur offrait

à saint Louis de lui céder à bon compte un inestimable trésor, la

vraie couronne d'épines qui avait ceint le front du Sauveur. La seule

chose qui embarrassait le roi de France, c'est que le commerce de

reliques avait bien l'air d'être un cas de simonie; mais il n'était

pas défendu pourtant de faire un présent à celui qui faisait un tel

don à la France. Le présent fut de cent soixante mille livres, et de

plus, saint Louis donna le produit d'une confiscation faite sur les

Juifs, dont il se faisait scrupule de profiter lui-même. Il alla pieds

nus recevoir les saintes reliques jusqu'à Vincennes, et plus tard

fonda pour elles la Sainte-Chapelle de Paris.

La croisade de 1235 n'était pas faite pour rétablir les affaires d'Orient.

Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le comte de Montfort,

se firent battre. Le frère du roi d'Angleterre n'eut d'autre gloire

que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y gagna quelque

chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait quitter encore son

royaume et réparer ces malheurs. Une vaste ligue se formait contre

lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait épousé le frère du roi,

Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort pour garder ses

États, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'était allié aux rois

d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il voulait (p. 142)

épouser ou Marguerite de la Marche, soeur utérine d'Henri III, ou

Béatrix de Provence. Par ce dernier mariage, il eût réuni la Provence

au Languedoc, déshérité sa fille au profit des enfants qu'il eût eus

de Béatrix, et réuni tout le Midi. La précipitation fit avorter ce

grand projet. Dès 1242, les inquisiteurs furent massacrés à Avignon;

l'héritier légitime de Nîmes, Béziers et Carcassonne, le jeune

Trencavel, se hasarda à reparaître. Les confédérés agirent l'un après

l'autre. Raymond était réduit quand les Anglais prirent les armes.

Leur campagne en France fut pitoyable; Henri III avait compté sur son

beau-père, le comte de la Marche, et les autres seigneurs qui

l'avaient appelé. Quand ils se virent et se comptèrent, alors

commencèrent les reproches et les altercations. Les Français

n'avançaient pas moins; ils auraient tourné et pris l'armée anglaise

au pont de Taillebourg, sur la Charente, si Henri n'eût obtenu une

trêve par l'intercession de son frère Richard, en qui Louis révéra le

héros de la dernière croisade, celui qui avait racheté et rendu à

l'Europe tant de chrétiens[140]. Henri profita de ce répit pour

décamper et se retirer vers Saintes. Louis le serra de près; un combat

acharné eut lieu dans les vignes, et le roi d'Angleterre finit par

s'enfuir dans la ville, et de là vers Bordeaux (1242).

[Note 140: Matth. Pâris.]

Une épidémie, dont le roi et l'armée languirent également, l'empêcha

de poursuivre ses succès. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas

moins le coup mortel pour ses ennemis, et en général pour la féodalité.

Le comte de Toulouse n'obtint grâce que comme cousin de la mère (p. 143)

de saint Louis. Son vassal, le comte de Foix, déclara qu'il voulait

dépendre immédiatement du roi. Le comte de la Marche et sa femme,

l'orgueilleuse Isabelle de Lusignan, veuve de Jean et mère d'Henri

III, furent obligés de céder. Ce vieux comte, faisant hommage au frère

du roi, Alphonse, nouveau comte de Poitiers, un chevalier parut, qui

se disait mortellement offensé par lui, et demandait à le combattre

par-devant son suzerain. Alphonse insistait durement pour que le

vieillard fit raison au jeune homme. L'événement n'était pas douteux,

et déjà Isabelle, craignant de périr après son mari, s'était réfugiée

au couvent de Fontevrault. Saint Louis s'interposa et ne permit point

ce combat inégal. Telle fut pourtant l'humiliation du comte de la

Marche, que son ennemi, qui avait juré de laisser pousser ses cheveux

jusqu'à ce qu'il eût vengé son outrage, se les fit couper solennellement

devant tous les barons, et déclara qu'il en avait assez.

En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modération d'un

saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'après en

avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre,

Louis lui en sut gré, et lui remit son château sans autre garantie que

son serment[141]. Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux

qui tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur déclara, aux termes

de l'Évangile, qu'on ne pouvait servir deux maîtres, et leur permit

d'opter librement[142]. Il eût voulu, pour ôter toute cause de (p. 144)

guerre, obtenir d'Henri la cession expresse de la Normandie; à ce

prix, il lui eût rendu le Poitou.

[Note 141: Matth. Pâris.]

[Note 142: Matth. Pâris.]

Telle était la prudence et la modération du roi. Il n'imposa pas à

Raymond d'autres conditions que celles du traité de Paris, qu'il avait

signé quatorze ans auparavant.

Cependant la catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile

de la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad (1258);

une autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens,

précurseurs des Mongols, avaient envahi la Terre sainte; ils avaient

remporté à Gaza, malgré l'union des chrétiens et des musulmans, une

sanglante victoire. Cinq cents templiers y étaient restés; c'était

tout ce que l'ordre avait alors de chevaliers à la Terre sainte; puis

les Mongols avaient pris Jérusalem abandonnée de ses habitants; ces

barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs;

les habitants, trop crédules, revinrent et furent massacrés.

Saint Louis était malade, alité, et presque mourant, quand ces tristes

nouvelles parvinrent en Europe. Il était si mal qu'on désespérait de

sa vie, et déjà une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le

drap sur le visage, croyant qu'il avait passé. Dès qu'il alla un peu

mieux, au grand étonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la

croix rouge sur son lit et sur ses vêtements. Sa mère eût autant aimé

le voir mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin,

outre-mer, sous un climat meurtrier, donner son sang et celui des (p. 145)

siens dans cette inutile guerre qu'on poursuivait depuis plus d'un

siècle. Sa mère, les prêtres eux-mêmes le pressaient d'y renoncer. Il

fut inflexible; cette idée, qu'on lui croyait si fatale, fut, selon

toute apparence, ce qui le sauva; il espéra, il voulut vivre, et vécut

en effet. Dès qu'il fut convalescent, il appela sa mère, l'évêque de

Paris, et leur dit: «Puisque vous croyez que je n'étais pas

parfaitement en moi-même quand j'ai prononcé mes voeux, voilà ma croix

que j'arrache de mes épaules, je vous la rends... Mais à présent,

continua-t-il, vous ne pouvez nier que je ne sois dans la pleine

jouissance de toutes mes facultés; rendez-moi donc ma croix; car celui

qui sait toute chose sait aussi qu'aucun aliment n'entrera dans ma

bouche jusqu'à ce que j'aie été marqué de nouveau de son

signe.»--«C'est le doigt de Dieu, s'écrièrent tous les assistants; ne

nous opposons plus à sa volonté.» Et personne, dès ce jour, ne

contredit son projet.

Le seul obstacle qui restât à vaincre, chose triste et contre nature,

c'était le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre

Frédéric II. Chassé de l'Italie, il assembla contre lui un grand

concile à Lyon[143]. Cette ville impériale tenait pourtant à la

France, sur le territoire de laquelle elle avait son faubourg au delà

du Rhône. Saint Louis, qui s'était inutilement porté pour médiateur,

ne consentit pas sans répugnance à recevoir le pape. Il fallut (p. 146)

que tous les moines de Cîteaux vinssent se jeter aux pieds du roi; et

il laissa attendre le pape quinze jours pour savoir sa détermination.

Innocent, dans sa violence, contrariait de tout son pouvoir la

croisade d'Orient; il eût voulu tourner les armes du roi de France

contre l'Empereur ou contre le roi d'Angleterre, qui était sorti un

moment de sa servilité à l'égard du saint-siége. Déjà, en 1239, il

avait offert la couronne impériale à saint Louis pour son frère,

Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la couronne d'Angleterre.

Étrange spectacle, un pape n'oubliant rien pour entraver la délivrance

de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui faire violer son

voeu[144].

[Note 143: Matth. Pâris.--«Écrasons d'abord le

dragon, disait-il, et nous écraserons bientôt ces

vipères de roitelets.»]

[Note 144: «Les barons anglais n'osaient passer

à la Terre sainte, craignant les piéges de la cour

de Rome (muscipulas Romanæ formidantes).» Matth.

Pâris.]

Louis ne songeait guère à acquérir. Il s'occupait bien plutôt à

légitimer les acquisitions de ses pères. Il essaya inutilement de se

réconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea

même les évêques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il

pouvait avoir à la possession de cette province. Il dédommagea par une

somme d'argent le vicomte Trencavel, héritier de Nîmes et de Béziers.

Il l'emmena à la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la

guerre des Albigeois, tous ceux que l'établissement des compagnons de

Montfort avait privés de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la

guerre sainte une expiation, une réconciliation universelle.

Ce n'était pas une simple guerre, une expédition, que saint Louis (p. 147)

projetait, mais la fondation d'une grande colonie en Égypte. On

pensait alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder

la Terre sainte, il fallait avoir l'Égypte pour point d'appui. Aussi

il avait emporté une grande quantité d'instruments de labourage et

d'outils de toute espèce[145]. Pour faciliter les communications

régulières, il voulut avoir un port à lui sur la Méditerranée; ceux de

Provence étaient à son frère Charles d'Anjou: il fit creuser celui

d'Aigues-Mortes.

[Note 145: «Ligones, tridentes, trahas,

vomeres, aratra, etc.» Matth. Pâris.]

Il cingla d'abord vers Chypre, où l'attendaient d'immenses

approvisionnements[146]. Là il s'arrêta, et longtemps, soit pour

attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve, soit peut-être

pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amusé par les

ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi

des Francs. Les chrétiens vinrent d'abord de Constantinople, d'Arménie,

de Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoyés de ce Vieux

de la Montagne dont on faisait tant de récits[147]. Les Mongols même

parurent. Saint Louis, qui les crut favorables au christianisme (p. 148)

d'après leur haine pour les autres mahométans, se ligua avec eux

contre les deux papes de l'islamisme, les califes de Bagdad et du

Caire.

[Note 146: Joinville: «Et quand on les véoit il

sembloit que ce fussent moutaingnes; car la pluie

qui avoit battu les blez de lonc-temps, les avoit

fait germer par dessus, si que il n'i paroit que

l'erbe vert.»]

[Note 147: Il envoya demander au roi

l'exemption du tribut qu'il payait aux hospitaliers

et aux templiers. «Darière l'amiral avait un

Bacheler bien atourné, qui tenoit trois coutiaus en

son poing, dont l'un entroit ou manche de l'autre;

pour ce que se l'amiral eust été refusé, il eust

présenté au roy ces trois coutiaus, pour li

deffier. Darière celi qui tenoit les trois

coutiaus, avoit un autre qui tenoit un bouqueran

(pièce de toile de coton) entorteillé entour son

bras, que il eut aussi présenté au roi pour li

ensevelire se il eust refusée la requeste au Vieil

de la Montaigne.» Joinville, p. 93.--«Quand le viex

chevauchoit, dit encore Joinville, il avait un

crieur devant li qui portoit une hache danoise à

lonc manche tout couvert d'argent, à tout pleins de

coutiaus ferus ou manche et crioit: Tournés-vous de

devant celi qui porte la mort des rois entre ses

mains.» P. 97.

Joinville, p. 37: «Le commun peuple se prist aus

foles femmes, dont il avint que le roy donna congié

à tout plein de ses gens, quand nous revinmes de

prison; et je li demandé pourquoy il avoit ce fait;

et il me dit que il avoit trouvé de certein, que au

giet d'une pierre menue, entour son paveillon

tenoient cil leur bordiaus à qui il avoit donné

congié, et ou temps du plus grand meschief que

l'ost eust onques été.»--«Les barons qui deussent

garder le leur pour bien emploier en lieu et en

tens, se pristrent à donner les grans mangers et

les outrageuses viandes.»]

Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes, ils

se familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des Francs.

Ceux-ci, dans l'abondance, s'énervaient sous la séduction d'un climat

corrupteur. Les prostituées venaient placer leurs tentes autour même

de la tente du roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui

l'avait suivi.

Il se décida enfin à partir pour l'Égypte. Il avait à choisir entre

Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant poussé vers la première

ville[148], il eut hâte d'attaquer; lui-même il se jeta dans l'eau (p. 149)

l'épée à la main. Les troupes légères des Sarrasins, qui étaient

en bataille sur le rivage, tentèrent une ou deux charges, et voyant

les Francs inébranlables, ils s'enfuirent à toute bride. La forte

ville de Damiette, qui pouvait résister, se rendit dans le premier

effroi. Maître d'une telle place, il fallait se hâter de saisir

Alexandrie ou le Caire. Mais la même foi qui inspirait la croisade,

faisait négliger les moyens humains qui en auraient assuré le succès.

Le roi d'ailleurs, roi féodal, n'était sans doute pas assez maître

pour arracher ses gens au pillage d'une riche ville; il en fut comme

en Chypre, ils ne se laissèrent emmener que lorsqu'ils furent las

eux-mêmes de leurs excès. Il y avait d'ailleurs une excuse; Alphonse

et la réserve se faisaient attendre. Le comte de Bretagne, Mauclerc,

déjà expérimenté dans la guerre d'Orient, voulait qu'on s'assurât

d'abord d'Alexandrie; le roi insista pour le Caire. Il fallait donc

s'engager dans ce pays coupé de canaux, et suivre la route qui avait

été si fatale à Jean de Brienne. La marche fut d'une singulière

lenteur; les chrétiens, au lieu de jeter des ponts, faisaient une

levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois pour franchir les

dix lieues qui sont de Damiette à Mansourah[149]. Pour atteindre (p. 150)

cette dernière ville, ils entreprirent une digue qui devait soutenir

le Nil, et leur livrer passage. Cependant ils souffraient horriblement

des feux grégeois que leur lançaient les Sarrasins, et qui les

brûlaient sans remède enfermés dans leurs armures[150]. Ils restèrent

ainsi cinquante jours, au bout desquels ils apprirent qu'ils auraient

pu s'épargner tant de peine et de travail. Un Bédouin leur indiqua un

gué (8 février).

[Note 148: «Il est vraisemblable que saint

Louis aurait opéré sa descente sur le même point

que Bonaparte (à une demi-lieue d'Alexandrie), si

la tempête qu'il avait essuyée en sortant de

Limisso, et les vents contraires peut-être, ne

l'avaient porté sur la côte de Damiette. Les

auteurs arabes disent que le Soudan du Caire,

instruit des dispositions de saint Louis, avait

envoyé des troupes à Alexandrie comme à Damiette,

pour s'opposer au débarquement.» Michaud, IV, 236.]

[Note 149: Bonaparte pensait que si saint Louis

avait manoeuvré comme les Français en 1798, il

aurait pu, en partant de Damiette le 8 juin,

arriver le 12 à Mansourah, et le 26 au Caire.]

[Note 150: «Toutes les fois que nostre saint

roi ooit que il nous getoient le feu grejois, il se

vestoit en son lit, et tendoit ses mains vers notre

Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex,

gardez-moy ma gent.» Joinville.]

L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque

difficulté. Les templiers qui se trouvaient avec lui, l'engageaient à

attendre que son frère le rejoignît. Le bouillant jeune homme les

traita de lâches, et se lança, tête baissée, dans la ville dont les

portes étaient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave

chevalier, qui était sourd, et qui criait à tue-tête: Sus! sus! à

l'ennemi[151]! Les templiers n'osèrent rester derrière: tous

entrèrent, tous périrent. Les mameluks, revenus de leur étonnement,

barrèrent les rues de pièces de bois, et des fenêtres ils écrasèrent

les assaillants.

[Note 151: Joinville: «Le bon comte de Soissons

se moquoit à moy, et me disoit; «Seneschal, lessons

huer cette chiennaille, que, par la quoife Dieu,

encore en parlerons nous de ceste journée es

chambres des dames.»]

Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les Sarrasins; (p. 151)

il combattit vaillamment. «Là, où j'étois à pied avec mes chevaliers,

dit Joinville, aussi blessé vint le roi avec toute sa bataille, avec

grand bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et il s'arrêta

sur un chemin levé; mais oncques si bel homme armé ne vis, car il

paroissoit dessus toute sa gent des épaules en haut, un haume d'or à

son chef, une épée d'Allemagne en sa main.» Le soir on lui annonça la

mort du comte d'Artois, et le roi répondit: «Que Dieu en feust adoré

de ce que il li donnoit; et lors li choient les larmes des yex moult

grosses.» Quelqu'un vint lui demander des nouvelles de son frère:

«Tout ce que je sais, dit-il, c'est qu'il est en paradis[152].»

[Note 152: Joinville.]

Les mameluks revenant de tous côtés à la charge, les Français

défendirent leurs retranchements jusqu'à la fin de la journée. Le

comte d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, était

à pied au milieu de ses chevaliers; il fut attaqué en même temps par

deux troupes de Sarrasins, l'une à pied, l'autre à cheval; il était

accablé par le feu grégeois, et on le tenait déjà pour déconfit. Le

roi le sauva en s'élançant lui-même à travers les musulmans. La

crinière de son cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de

Poitiers fut un moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le

bonheur d'être délivré par les bouchers, les vivandiers et les femmes

de l'armée. Le sire de Briançon ne put conserver son terrain qu'à

l'aide des machines du duc de Bourgogne, qui tiraient au travers de

la rivière. Gui de Mauvoisin, couvert de feu grégeois, n'échappa (p. 152)

qu'avec peine aux flammes. Les bataillons du comte de Flandre, des

barons d'outre-mer que commandait Gui d'Ibelin, et de Gauthier de

Châtillon, conservèrent presque toujours l'avantage sur les ennemis.

Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite, et Louis rendit grâce à Dieu, au

milieu de toute l'armée, de l'assistance qu'il en avait reçue:

c'était, en effet, un miracle d'avoir pu défendre, avec des gens à

pied et presque tous blessés, un camp attaqué par une redoutable

cavalerie.

Il devait bien voir que le succès était impossible, et se hâter de

retourner vers Damiette, mais il ne pouvait s'y décider. Sans doute,

le grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait la

chose difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette

armée, campant sur les vases de l'Égypte, nourrie principalement des

barbots du Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avaient contracté

d'étranges et hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait

autour de leurs gencives, et pour qu'ils avalassent, on était obligé

de la leur couper; ce n'était par tout le camp que des cris douloureux

comme de femmes en mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des

morts. Un jour, pendant l'épidémie, Joinville malade, et entendant la

messe de son lit, fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier

prêt à s'évanouir. «Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta

la messe tout entièrement: ne oncques plus ne chanta.»

Ces morts faisaient horreur, chacun craignait de les toucher et de

leur donner la sépulture; en vain le roi, plein de respect pour (p. 153)

ces martyrs, donnait l'exemple et aidait à les enterrer de ses propres

mains. Tant de corps abandonnés augmentaient le mal chaque jour; il

fallut songer à la retraite pour sauver au moins ce qui restait.

Triste et incertaine retraite d'une armée amoindrie, affaiblie,

découragée. Le roi, qui avait fini par être malade comme les autres,

eût pu se mettre en sûreté, mais il ne voulut jamais abandonner son

peuple[153]. Tout mourant qu'il était, il entreprit d'exécuter sa

retraite par terre, tandis que les malades étaient embarqués sur le

Nil. Sa faiblesse était telle, qu'on fut bientôt obligé de le faire

entrer dans une petite maison, et de le déposer sur les genoux _d'une

bourgeoise de Paris_, qui se trouvait là.

[Note 153: «Le roi de France eût pu échapper

aux mains des Égyptiens, soit à cheval, soit dans

un bateau, mais ce prince généreux ne voulut jamais

abandonner ses troupes.» Aboul-Mahassen.--En

revenant de l'île de Chypre, le vaisseau de saint

Louis toucha sur un rocher, et trois toises de la

quille furent emportées. On conseilla au roi de le

quitter. «À ce respondi le roy: Seigneurs, je vois

que se je descens de ceste nef, que elle sera de

refus, et voy que il a céans huit cents personnes

et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa

vie comme je fais la moie, n'oseroit nulz demourez

en ceste nef, ainçois demourroient en Cypre;

parquoy, se Dieu plaît, je ne mettrai ja tant de

gent comme il a céans en péril de mort; ainçois

demourrai céans pour mon peuple sauver.»

Joinville.]

Cependant, les chrétiens s'étaient vus bientôt arrêtés par les Sarrasins

qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Un immense

massacre commença, ils déclarèrent en vain qu'ils voulaient se rendre;

les Sarrasins ne craignaient autre chose que le grand nombre des

prisonniers; ils les faisaient donc entrer dans un clos, leur (p. 154)

demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un grand nombre obéit,

entre autres tous les mariniers de Joinville.

Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient été réservés. Le

sultan ne voulait pas les délivrer, à moins qu'ils ne rendissent

Jérusalem; ils objectèrent que cette ville était à l'empereur d'Allemagne,

et offrirent Damiette avec quatre cent mille besants d'or. Le sultan

avait consenti lorsque les mameluks, auxquels il devait sa victoire,

se révoltent et l'égorgent au pied des galères où les Français étaient

détenus. Le danger était grand pour ceux-ci; les meurtriers pénétrèrent

en effet jusqu'auprès du roi. Celui même qui avait arraché le coeur au

soudan vint au roi, sa main tout ensanglantée, et lui dit: «Que me

donneras-tu, que je t'aie occi ton ennemi, qui t'eût fait mourir s'il

eût vécu?» Et le roi ne lui répondit oncques rien. Il en vint bien

trente, les épées toutes nues et les haches danoises aux mains dans

notre galère, continue Joinville: Je demandai à monseigneur Baudoin

d'Ibelin, qui savait bien le sarrasinois, ce que ces gens disoient; et

il me répondit qu'ils disoient qu'ils nous venoient les têtes

trancher. Il y avoir tout plein de gens qui se confessoient à un frère

de la Trinité, qui étoit au comte Guillaume de Flandre; mais, quant à

moi, je ne me souvins oncques de péché que j'eusse fait. Ainçois me

pensai que plus je me défendrois ou plus je me gauchirois, pis me

vaudroit. Et lors me signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux

qui tenoit une hache danoise à charpentier, et dis: «Ainsi mourut

sainte Agnès.» Messire Gui d'Ibelin, connétable de Chypre, (p. 155)

s'agenouilla à côté de moi, et je lui dis: «Je vous absous de tel

pouvoir comme Dieu m'a donné. Mais quand je me levai d'illec, il ne me

souvint oncques de choses qu'il m'eût dite ni racontée[154].»

[Note 154: Joinville. On dit au roi que les

amiraux avaient délibéré de le faire soudan de

Babylone... «Et il me dit qu'il ne l'eust mie

refusé. Et sachiez que il ne demoura (que ce

dessein n'échoua) pour autre chose que pour ce que

ils disoient que le Roy estoit le plus ferme

crestien que en peust trouver; et cest exemple en

monstroient, à ce que quant ils se partoient de la

héberge, il prenoit sa croiz à terre et seignoit

tout son cors; et disoient que se celle gent

fesoient soudane de li, il les occiroit tous, où

ils devendroient crestiens.» Joinville, p. 78.

Suivant M. Rifaut, la chanson qui fut composée à

cette occasion, se chante encore aujourd'hui.

Reinaud, extraits d'historiens arabes (Biblioth.

des croisades, IV, 475).--Suivant Villani,

Florence, où dominaient les Gibelins, célébra par

des fêtes le revers des croisés. Michaud, IV, 373.

Joinville, p. 126: «À Sayette vindrent les

nouvelles au Roy que sa mère estoit morte. Si grand

deuil en mena, que de deux jours on ne pot onques

parler à li. Après ce m'envoia querre par un vallet

de sa chambre. Quant je ving devant li en sa

chambre, là où il estoit tout seul, et il me vit et

estandi ses bras, et me dit: A! Seneschal! j'ai

perdu ma mère.»--Lorsque saint Louis traitait avec

le soudan pour sa rançon, il lui dit que s'il

voulait désigner une somme raisonnable, il

manderait à sa mère qu'elle la payât. «Et ils

distrent: Comment est-ce que vous ne nous voulez

dire que vous ferez ces choses? et le roy respondi

que il ne savoit se la reine le vourroit faire,

pour ce que elle estoit sa dame.» Ibid., 73.]

Histoire de France 1180-1304 (Volume 3/19) · 第 15 / 40 题